‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 6 sur 159 · H1ST01KL DU DIX AXS · texte numérisé non relu

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satisfactions qu'elle pouvait désirer. C'était enlever tout prétexte à l'expédition. Tahir- Pacha partit donc pour Alger su r une frégate fournie par les Anglais. .Mais le ministre de la marine, prévenu à temps, avait ordonné à la croisière française d'interdire au pacha l'entrée du port. La frégate qu'il montait ayant rencontré un petit bâtiment commandé par l'enseigne Dubruel, cet intrépide officier déclara résolument qu'il ne laisserait passer la frégate qu'après s'être fait couler bas. Tahir-Pacha n'osa poursuivre sa route,, fut

M. de Chantelauze.

joint par la Hotte française, et envoyé à Toulon. Là vinrent aboutir les menaces du Cabinet de Saint-James.

Le 16 mai, jour où la Hotte devait appareiller de Toulon, la Chambre, qui n'avait été que prorogée, fui dissoute. La lutte se déclarait de plus en plus : deux ministres qui en prévoyaient le dénoùment, se retirèrent: c'étaient MM. de Chabrol et Courvoisier. Il fallait les remplacer. Or, depuis quelque temps, M. de Chantelauze était désigné au roi comme un homme capable, résolu et en-

lieremeiii dévoué aux intérêts de la monarchie. Le Dauphin, à son retour de Toulon, avail eu avec lui, avaiil de se rendre à Paris. un entretien sérieux, et lui avait fait de vives instances. M. de Chantelauze mit à son entrée au pouvoir deux conditions : la première, qu'on appliquerait l'article 14 de la Charte; la seconde, que M. de Peyronnet aurait place au Conseil. Le portefeuille de l'intérieur fut donc oll'ert à M. de Peyronnet, et lorsque le prince de Polignac lui dit : m Songez que « nous voulons appliquer l'article 1 i. » M. de Peyronnet répondit : « C'est mon opinion. »

M. Capelle, qui s'était acquis, en matière d'élections, une grande réputation de dextérité, fut aussi appelé à faire partie du Conseil, et comme il n'y avait pas de portefeuille vacant, on créa pour lui le ministère des travaux publics.

La Cour marchait évidemment à un 18 brumaire. La bourgeoisie tremblait à la seule pensée d'un 10 août. Menacés par ces deux sortes de révolutions, également redoutées par eux. les libéraux se réfugièrent dans le privilège électoral dont ils jouissaient. Ils s'armèrent de la légalité, ils invoquèrent la Charte, ils déployèrent, en un mot, cette violence fébrile qui naît des grandes frayeurs. Des associalions se formaient partout pour le refus de l'impôt. Des comités électoraux s'étaient établis à Paris. D'ardentes circulaires recommandaient aux électeurs la tactique des ovations. Pour mieux animer les esprits, un banquet fut donné à Paris à plus de six cents électeurs; deux cent vingt-une couronnes décoraient symboliquement la salle du festin ; et le discours prononcé en cette occasion par M. Odilon Barrot, confondit dans un même hommage le roi et la loi.

Car il est à remarquer que. dans la pensée des libéraux, le trône restait place au-dessus de tous ces orages. Dans la société Aide-toi, dont M. Odilon Barrot taisait partie, ou avait très vivement agité la question de savoir si. au banquet des Vendanges de Bourgogne, un toast serait porté à la royauté. Mais ceux qui étendaient jusqu'au monarque la haine qu'in spiraient ses ministres, s'étaient trouvés en

LOUIS BLANC

minorité, et, avaient du s'abstenir. Les libéraux réunis aux Vendanges de Bourgogne burent à la santé de Charles X.

Et ils ne s'éloignaient pas en cela de l'esprit qui animait les 221, esprit qui, lors de la discussion de l'adresse, s'était clairement révélé dans ces paroles de M. Dupin aîné : « La base fondamentale de l'adresse est un « profond respect pour la personne du roi ; « elle exprime au plus haut degré la vénéra- « tion pour cette race antique des Bourbons ; <( elle présume la légitimité, non seulement « comme une vérité légale, mais comme une « nécessité sociale, qui est aujourd'hui, dans « tous les bons esprits, le résultat de l'expé- « rience et de la conviction. »

Louis-Philippe, duc d'Orléans, d'après une gravure du temps (procédé Gillot).

Les rares partisans du duc d'Orléans avaient donc besoin de quelque circonstance éclatante qui permît aux Français de se souvenir de lui. L'arrivée du roi et de la reine de Naples fit naître cette circonstance. On en profita.

Le 34 mai, à neuf heures du soir, le Palais-Royal resplendissait de lumières; des rangées nombreuses d'orangers embau-

maient les galeries qui l'entourent ; et au dehors, dans le jardin gracieusement ouvert à la foule, se pressaient des milliers de spectateurs.

A cette fête splendide où devait figurer, dans la personne d'un grand nombre d'hommes célèbres par leur opposition à la Cour, l'élite de la bourgeoisie, le duc d'Orléans avait invité toute la famille royale et toute la Cour. Charles X, que les assiduités du duc et ses prévenances presque obséquieuses avaient toujours tenu en garde contre les soupçons qui germaient dans l'esprit des courtisans, Charles X se rendit à l'invitation du fils de Philippe-Egalité. Mais de hauts personnages murmuraient de cette démarche, dans laquelle ils affectaient de voir une dérogation à l'étiquette.

Averti de l'approche du roi, le duc d'Orléans l'alla recevoir, accompagné de sa famille, au bas de l'escalier; et s'inclinant profondément, il témoigna en termes expressifs à son souverain toute la reconnaissance qu'il éprouvait de l'honneur insigne qui lui était fait.

La fête fut d'une somptuosité royale. Trois mille personnes circulaient dans les appartements décorés avec magnificence. Et déjà tous les cœurs étaient au plaisir, lorsqu'un grand bruit se fit entendre dans ce même jardin d'où jadis Saint-Ilurugues était parti pour conduire à Versailles la foule irritée, par qui furent accomplies les journées des 5 et 6 octobre. On se presse dans les salons, on se précipite. Des flammes s'élevaient dans le jardin, au pied de la statue d'Apollon. Des lampions remplis de graisse brûlante volaient çà et là, lancés par des mains inconnues. Les femmes fuyaient et poussaient des cris d'effroi. A ce spectacle, les ennemis du due d'Orléans, invités à sa fête, se regardent les uns les autres avec surprise. Des propos étranges circulent. Ou raconte que. le matin même, le préfet de police «'lait allé demander au duc l'autorisation de placer dans le jardin quelques soldats pour prévenir des désordres possibles, et que cette autorisation avait été refusée. On interroge des yeux l'attitude du I prince, qui au milieu d'un groupe nombreux.

Casimir Périer recul uue lettre de forme triangulaire; il l'ouvrit avec anxiété en présence de sa famille (P. 25).

semble prononcer de vives paroles, accompagnées de gestes animés.

L'ordre ne tarda pas à être rétabli ; des troupes rassemblées d'avance dans le voisinage furent appelées ; et le bal se termina sans autre accident. Mais indiquer un but à des esprits incertains et leur donner quelque chose à vouloir, c'est créer une force. Une candidature venait d'être posée dans le tumulte d'une fête.

Au milieu des préoccupations universelles, •'«ut coups de canon retentirent dans Paris. Le baron d'Hausséz courut aussitôt chez le roi, le cœur plein d'émotion et le visage rayonnant. Charles X s'avança vers lui en • 'tendant les bras, et comme le ministre s'inclinait pour baiser la main du monarque : « Non, non, s'écria Charles X avec effusion, .« aujourd'hui, tout le monde s'embrasse. » Alger appartenait à la France.

A cette grande nouvelle, la Cour lit éclater son enthousiasme en l'exagérant. Les libéraux ne montrèrent qu'une joie indécise, el c'est à peine si les principaux meneurs de la bourgeoisie dissimulèrent l'amertume de leurs sentiments. Par un déplorable effet de l'impiété des haines de parti, les conquêtes de l'armée française attristèrent la moitié de la France. L'honneur national venait de s'élever, la rente baissa. Elle avait été en hausse le jour où l'on apprit à Paris |,« ,1, '. sastre de Waterloo !

Les passions, loin de se calmer, devinrent donc plus ardentes que jamais. Les feuilles libérales avaient t'ait revivre, pour .mi accabler M. de Bourmont, un des pins cruels souvenirs d'une époque féconde en perfidies; elles cherchèrent à détourner toute la gloire de l'expédition sur l'amiral Duperré.

Les royalistes, à leur tour, exhalaient contre lui des plaintes amères, quoique peu bruyantes.

k Le départ de la flotte, se disaient-ils l'un « à l'autre, était fixé au 16 mai : pourquoi « l'amiral a-t-il, sans aucun motif plausible, « différé le départ jusqu'au 25? Et, lorsque

le 30 au matin la Hotte n'était plus qu'à « cinq ou six lieues du cap Caxine, pourquoi <( l'a-t-il ramenée dans la baie de Palma, « malgré les instances du général Bourmont, « et sans que la force du vent fournit une « légitime excuse à cette détermination su- « bite? Et puis, que ne montrait-il plus de « prévoyance? N'aurait-il pas dû, dans tous « les cas, fixer d'avance et indiquer aux esca- « dreslepointoù, dispersées, elles pourraient « se réunir? La Méditerranée n'aurait pas vu « plusieurs de nos vaisseaux errer sur ses « Ilots à l'aventure, et la flotte n'aurait pas '( mis huit jours à se rallier dans la baie de « Palma. Ce n'est pas tout encore. A qui la « faute, si, après le débarquement, l'absence « des moyens de transport a trompé l'ardeur « de nos troupes? Sans l'arrivée si tardive du « convoi qui portait les chevaux du train, la << grosse artillerie et le matériel du siège, Je « combat de Staouëli n'aurait pas eu lieu, ç< peut-être, et nous aurions payé de moins <( de sang une conquête plus rapide. » Quelques-uns prétendaient, sur la foi de leurs correspondances privées, que, pendant le siège du Château de l'Empereur , la flotte avait défilé hors de la portée du canon, et n'avait que très imparfaitement soutenu tes efforts de l'armée de terre.

Ces accusations, suspectes d'ailleurs dans ht bouche d'adversaires politiques, étaient dirigées moins contre l'amiral que contre ceux à L'influence desquels on le supposait accessible. Quoi qu'il en soit, le baron d'Hausse/, demanda que M. Duperré fût traduit devant un conseil de guerre. Mais, non contenl de s'\ refuser formellement, Charles X l'éleva à la pairie. Les libéraux se plaignirent, disant que le litre de pair n'équivalait pas à lu dignité de maréchal de France, accordée à M. de Bourmont.

Le bruit du Te Deum se perdit dans ces clameurs des partis aux prises Elles furent si fortes, que l'on remarqua peu le rapport financier où M. de Chabrol annonçait pour 1831 un excédant de recettes de 3 millions.

Si, lorsqu'il s'était agi de conquérir Alger , la politique du ministère Polignac n'avait pas manqué de vigueur, ses vues, lorsqu'il fut question de mettre à profit la conquête, manquèrent complètement de hardiesse et de portée. D'après l'opinion qui semblait prévaloir dans le Conseil, on se serait borné à raser la ville d'Alger, à occulter Oran comme position militaire, et Bone comme position commerciale. Aussi M. de Bourmont avait-il l'ordre de se renfermer provisoirement dans Alger. Son expédition sur Blidah dépassait les limites de sa mission : considérée à la Cour comme un envahissement de l'esprit militaire, elle y fut désapprouvée. De conquérants de l'Afrique, nous devenions en quelque sorte concierges de la Méditerranée. La puissance des moyens disparaissait dans l'inanité du résultat. Mais la piraterie abolie, et la chrétienté délivrée d'un tribut honteux suffisaient pour la satisfaction de Charles X, sa dévotion n'ayant pas besoin de la conquête d'un monde.

Cependant des rumeurs sourdes commençaient à se répandre. Était-il vrai qu'un charbonnier, parlant au nom des forts de la halle et des ouvriers du port, eût dit au roi : « Sire, le charbonnier est maître chez lui; « soyez maître cbez vous! » Les courtisans l'affirmèrent, et commentèrent le mot avecemphase, tandis que les écrivains de la bourgeoisie, tout en le niant, insistaient sur l'abrutissement des classes ouvrières, sur le danger de leur alliance, et dénonçaient avec emportement ce qu'il y avait d'artificieux dans les allures démagogiques de la royauté. Voici, par exemple, ce que publiait le 22 juillet 1830, le National, journal créé dans l'intérêt de la maison d'Orléans : « Un « journal qui n'a pas toute la confiance du « ministère, mais qui partage tous ses sen- « timents, s'écrie, à propos d'une opinion « exprimée par nous ces jours passés : « On

Laffitte

IIISTOIIM-: l)K DIX ANS

« ne veut poinl de s;ibots ni de piques, mais «(tu veuf bien des patente». Quoi! les pa- « tentes sont au-dessus des sabots! V pense- « t-on? » Voilà <•<' qui caractérise , bien mieux « encore que la petite histoire de l'orateur- « charbonnier, la situation désespérée de nos « contre-révolutionnaires. Quand on s'esl « mis en opposition avec l'espril public dans « un pays, quand on ne peut s'entendre ni « avec les Chambres., qui le représentent « légalement, ni avec les organes tout aussi « légaux que lui fournit la presse, ni avec la « magistrature indépendante, qui relève de « la loi seule, il faut bien trouver dans la « nation une autre nation que celle qui lit « les journaux, qui s'anime aux débats des « Chambres, qui dispose des capitaux, coni- « mande l'industrie et possède le sol. Il faut <( descendre dans ces couches inférieures de « la population oii l'on ne rencontre plus « d'opinion, où se trouve à peine quelque « discernement politique, et où fourmillent « par milliers des êtres bons, droits, simples, «. mais faciles à tromper et à exaspérer, qui " vivent au jour le jour, et luttant à toutes « les heures de leur vie contre le besoin, « n'ont ni le temps ni le repos de corps et « d'esprit nécessaires pour pouvoir song-er « quelquefois à la manière dont se gouver- <<■ nent les affaires du pays. Voilà la nation " dont il plairait à nos contre -ré volution- « naires d'entourer la couronne. Et, en effet, « c'est dans les bras de la populace qu'il faut « se jeter quand on ne veut plus de lois. »

On verra comment, trois jours après la publication de cet article, ceux qui traitaient la populace avec tant de mépris, se servirent d'elle.

La dissolution de la Chambre avait donné lieu à des élections nouvelles. Là devait être le triomphe des libéraux : là fut aussi leur danger. La royauté avait résolu d'exciter contre eux les fureurs populaires. A ce pouvoir électif, dont ils s'armaient pour la contenir, elle opposait par ses écrivains le suffrage universel. Quelques-uns de ses agents parcouraient les villes du Midi, et cherchaient à y fomenter des émeutes factices. A Mon-

tauban, l'élu de La bourgeoisie, If. de I'; sac, fut assailli dans sa maison par une bande furieuse qui demandait sa tête en crianl : I m

le mi! Les meneurs du parti libéral exagérèrent ces actes de violence, ne songeant pas que c'était gagner au parti opposé toutes les âmes >ans courage.

Dans la Normandie, on avait vu s'allumer des incendies mystérieux. Ces calamités, nées du hasard ou des haines privées, devinrent bientôt, interprétées par les passions, des combinaisons atroces et comme un essai de terrorisme monarchique. On si; rappela les Verdels; on s'entretint avec inquiétude, dans les familles, des scènes qui, en 1815, avaient ensanglanté le Midi. Alors les alarmes redoublèrent, et, parmi les agitateurs opulents, plusieurs commencèrent à se repentir.

La santé du vieux monarque, qu'on avait vue dans les dernières années décliner rapidement, semblait s'être tout à coup ranimée. Il se montrait alerte et triomphant, sansqu mu pût savoir d'une manière bien précise sous quelle influence s'étaient rouvertes en lui Les sources épuisées de la vie.

Du reste, la contenance altière du premier ministre, l'air contraint de ses collègues, un redoublement d'arrogance chez les courtisans, quelques paroles imprudentes, recueillies à la dérobée et propagées par la peur, le langage des feuilles publiques plus passionné que jamais, tout cela ouvrait carrière à des conjectures sinistres: les esprits étaient en suspens.

Beaucoup, dans le parti libéral, pressentaient un coup d'Etat, mais, à pari quelques jeunes gens qui prenaient leurs désirs pour de la prévoyance, nul ne pensait que de ce coup d'Ltal dût sortir une révolution prochaine. Dans la journée du 22 juillet. M. Odilon Barrol disait à Jeux des membres les plus hardis de la société Aide-toi: « Vous avez foi • dans une insurrection de place publique? « Eh mon Dieu! si un coup d'État venait à « éclater, vaincus. VOUS seriez traînes à l'é- « chafaud, et le peuple nous regarderait pas-

ser. » Les chefs politiques de la bourgeoisie ne comptaient pas sur la protection armée de

LOUIS BLANC

la multitude, sans parler de tout ce qu'une protection semblable leur paraissait avoir de violent et d'orageux.

La bourgeoisie, en effet, avait alors trop à risquer pour affronter les chances d'une révolution. Elle jouissait de toutes les ressources du crédit; la majeure partie des capitaux était dans ses mains; son intervention dans le maniement des affaires était importante, sinon décisive. Elle avait donc peu de chose à désirer. Ce qu'elle voulait, elle le demandait avec fougue; mais l'hostilité de son attitude dépassait évidemment la portée de ses prétentions. Une réduction appréciable dans les dépenses publiques, et dans le cens électoral une diminution légère; la suppression des Suisses et de quelques états-majors trop fastueux, une presse moins sévèrement surveillée, le rétablissement de la garde nationale: voilà tout ce que lui paraissait réclamer le soiu de ses intérêts.

Quant à ses passions, elles manquaient trop complètement de grandeur pour la pousser aux extrêmes. La bourgeoisie abhorrait les nobles, parce qu'elle se sentait humiliée par la supériorité de leurs manières et le bon goût de leur vanité; le clergé, parce qu'il aspirait à une domination temporelle et faisait cause commune avec les nobles; le roi, parce qu'il était le protecteur suprême des nobles et du clergé. Mais la vivacité de ces répugnances était tempérée chez elle par une crainte excessive du peuple et par des souvenirs effrayants. Au fond, elle aimait dans la monarchie un obstacle permanent aux aspirations démocratiques : elle aurait voulu asservir la royauté sans la détruire. Ainsi, tourmentée de sentiments contraires, furieuse et tremblante, placée en un mot dans cette alternative, ou de subir un régime de cour, ou de déchaîner le peuple, elle hésitait, se troublait, ne sachant ni se résigner ni agir.

Cependant, quelques esprits inquiets avaient émis des idées singulières. On avait comparé les Bourbons aînés à la famille incorrigible des Stuarts; on avait parlé de Guillaume III; de lt)88, date d'une révolution pacifique et pourtanl profonde ; de la possi-

bilité de chasser une dynastie sans renverser un troue; du meurtre de Charles Ier. inutile jusqu'au moment de l'exil de Jacques IL Ces discours avaient circulé d'aJ>ord dans quelques salons. Le National, feuille de création nouvelle, les avait divulgués en les appuyant. Mais de telles idées, émises avec réserve par des écrivains habiles, MM. Thiers et Miguel, obtenaient peu de créance dans le public. Ceux-là mêmes qui en essayaient la vertu ne

M. le baron d'Haussez, ministre de la marine.

les présentaient guère que comme des éventualités lointaines.

il n'y avait pas de vrai parti républicain, à cette époque. Seulement, quelques jeunes hommes, sortis de la Charbonnerie, s'étaient mis à exagérer le libéralisme et professaient pour la royauté une haine qui leur tenait lieu de doctrine. Quoiqu'en petit nombre, ils auraient pu remuer fortement le peuple parleur dévoùment, leur audace et leur mépris de la vie; mais ils manquaient de chef : M. de Lafayette n'était qu'un nom.

Enfin, en dehors de toute opinion systématique, quelquespersonnages connus voulaient pousser à une révolution, mus par des motifs

ou (les instincts divers : MM. Barthe i -: Mérilliou par habitude de conspiration; M. de

Laborde par chaleur d'âme et t< - l'es-

prit; M. Mauguin pour déployer son activité; M. de Schonen par exaltation de tête; MM. Audry de Puyraveau etLabbeyde Pompi par principes; d'antres par tempérament.

Quelques-uns, comme MM. de Bi lïuizot. sentant L'impuissance «lu dogmatisme en des juui^ de colère, redoutaient on mouvement au milieu duquel leur personnalité facerait. Plusieurs, tels que MM. Sébastian] et Dupin. se ménageaient entre la peur et l'espérance. M. de Talleyrand attendait.

Mais, de tous ces hommes, aucun n'était en état d'influerplus puissamment que M.Laffitte. sur le dénoùment d'une révolution, parce qu'il était à la fois riche et populaire. Peu propre à jouer un rôle révolutionnaire sur cette grande scène, la place publique, nul. mieux que lui. ne pouvait diriger une i lution de palais. La finesse de son esprit, son affabilité, sa vanité remplie de 2 race et son libéralisme exempt de fiel, lui avaient fait une • de royauté de salon dont il soutenait l'éclat sans fatigue, et avec complaisance pour lui-même. Sous 4a Restauration, il avait, non

- conspiré, mais causé en faveur du duc d'Orléans. C'était assez pour lui. Car il n'avait ni cette persistance passionnée, ni cette ardeur dans la haine et l'amour, double puissance des hommes faits pour commander.

Toutefois, et malgré l'indolence ■: - -

il était capable, dans un moment donné, de beaucoup de fermeté et d'élan, comme les femmes, dont il avait l'habituelle mollesse et la sensibilité nerveuse. Du reste, il prenait volontiers les conseils du poète Bérang tète froide, volontaire: et il avait besoin de cet appui, étant l'homme des situations qui durent peu.

Telles étaient les dispositions d • ta bourisie et de s»-s chefs. Les sentiments qui animaient le peuple n'avaient pas le même caractère. Tout entier au souvenu de celui qui fut l'Empereur, Le peuple ne connaiss pas d'autre culte politique. Il lui était 1

- habitudes militaires de L'Empire et de la

Licen un profond mépris pour

»J raitei et le clergé. Lee l; url repoussait, mais seulement à cause du -

dale >\>- leur avènement, que - .ueil

iait a toutes les humiliations de la patrie. Pour lui-même, il demandait pend<

par-,- qu'entretenu depuis longtemps dans i'i-norance complète de .,., propre* afiai il était au-si incapable ■ ]. qlie de pré-

voir. Il n'y avait donc entre la bourgeoisie et le peuple ni communauté d'intérêts ni. formité de haines

M. de Pejr oonel Gravure de Car

En s'appuyant sur de semblables don tenter un coup d'Etat monarchique n'aurait eu rien Mais il n'y avait, en

Fiance, ni un véritable parti royaliste, ni un véritable

J'ai <!i Charles X. Autour de ce

monarque débile s'agitaient deux partis rova- - 3. L - ppuyait sur le clergé : il se - :t d'émigrés, de gentilshommes, et il pour meneurs le prince de Polignac. le D •'■ Damas, le cardinal de la Fare. puyait sur l'armée : il comprenait tuus les hommes nouveaux que la I

LOHS KLANC

tauratinn avait attirés, la plupart des généraux de l'Empire, et ceux des anciens nobles qui. successive«6i«nt gagnés à la cause de tous les pouvoirs, s'étaient offerts au dernier par intérêt ou scepticisme.

Ces deux partis voulaient deux choses également impossibles, quoique opposées. En demandant que les droits de primogéniture et de substitution fussent rétablis, que l'Église fût rendue à son ancienne splendeur, que les dignités fussent accordées aux titres, que la Cour primat le Parlement, le premier posait les conditions naturelles et nécessaires de la monarchie, mais sans tenir compte de l'état de la société. En demandant, au contraire, que le partage des terres fût maintenu, que le clergé se fit modeste , que les servicess même à la Cour, eussent le pas sur les titres, que la puissance élective fût ménagée, le second tenait compte de l'état de la société mais sans comprendre à quelles conditions une monarchie peut vivre et durer.

Cette division des royalistes était devenue de jour en jour plus marquée, et Charles X, par l'éclat de ses préférences, en avait multiplié les dangers. Ceux qui n'avaient pas reçu le baptême de l'émigration, ceux que le roi n'avait pas eus pour amis d'enfance ou compagnons d'exil, trouvaient auprès de lui un accueil bienveillant ; mais sa confiance leur était refusée; il leur faisait sentir, à travers les formes d'une politesse exquise, qu'ils n'étaient, après tout, que des bleus rentrés en grâce, et qu'ils devaient s'estimer fort heureux qu'on voulut bien employer leur dévoûment. Ces dédains du monarque, qu'il savait adoucir par une extrême délicatesse de procédés, se traduisaient chez les favoris en airs impertinents, et préparaient à La royauté des déceptions mortelles. L'étiquette de La Cour était surtout offensante pour les royalistes qui ne devaient leur illustration qu'à Leur épée. Car, au Château, un gentilhomme de pure noblesse était préféré, n'eùl-il été que simple sous-lieutenant, h un plébéien maréchal de France. De là. des mécontentements, une désaffection sourde; et, dans les chefs de L'armée, une grande dé-

iiance de leur propre autorité. Combien ne devait pas être irritante pour d'anciens soldats comme le duc de Raguse et le général Vincent, cette prédominance absolue de la hiérarchie de Cour sur la hiérarchie militaire? Dans les pays despotiques, ils avaient vu la splendeur des titres s'éclipser à côté de l'éclat des grades : ils s'étonnaient tout à la fois et s'indignaient que, dans un régime constitutionnel, on fit plus de cas d'un parchemin que des plus brillants états de service.

A ces fautes de Charles X, le clergé ajoutait les siennes. Pendant que le bas clergé déconsidérait le pouvoir par ses taquineries, le haut clergé le compromettait par ses intrigues et son orgueil. L'influence des aumôniers dans les régiments y était un sujet de sarcasmes quand elle n'y était pas un encouragement à l'hypocrisie. Lorsqu'il s'était agi d'inaugurer le monument expiatoire élevé à Louis XVI, Charles X devait figurer dans cette cérémonie en habit. violet, le violet étant la couleur de deuil pour les rois. Eh bien, le bruit courut parmi les soldats que son intention était de paraître en public revêtu d'un costume d'évêque. Tout cela prêtait au ridicule chez un peuple qui n'est jamais plus frondeur que sous les armes. Du reste, quand on appelle à soi la protection divine, il ne faut pas la faire trop descendre. C'est insulter le suprême arbitre des choses que d'associer la majesté de son nom à des actes sans grandeur. L'alliance conclue par Charles X entre la monarchie et la religion n'élevait pas le trône: aux yeux du peuple, elle rapetissait Dieu.

Voilà dans quel milieu la royauté se trouvait quand elle résolut de briser toutes les résistances légales. Violer la Charte, le roi n'y songeait même pas. .Non qu'il la trouvât bonne, mais il l'avait jurée. Or, il était à la fois gentilhomme et dévot1. Entre l'accomplissement de ses désirs et le respect de sa

I. « Charles X, croyanl son trou et la Charte menacés, n a voulu défendre l'un et l'autre. On ne saurait mer auu jourd'hui que l'un et l'a ,(-e ne fussent on danger, puisque .. la Charte et !<■ trône ont été renversée à la t'ois. »

i Y. ■ • manuscrite (/<' .V. (/<• Polignac.)

parole, l'article 1 4 lui semblait offrir une

conciliation possible. User du bénéfice de cel article devint bientôt sa plus ardente préoccupation, et mille circonstances la dénoncèrent sans en définir exactement l'objet.

Alors, parmi les royalistes, les plus clairvoyants se montrèrent inquiets. M. de Villèle fit un voyage à Paris pour détourner de la royauté, s'il en était temps encore, le coup qu'il prévoyait. De son côté, M. Bcug-not disait : « La monarchie va sombrer sous « voile comme un vaisseau tout armé.» Chaque jour, et de toutes parts, on assiégeait les ministres pour avoir le mot de cette redoutable énig-me ; mais ils s'enveloppaient de mystère, et le président du Conseil rassurait les membres du corps diplomatique, lorsque, tremblant pour la paix du monde, ils venaient l'interroger sur les choses du lendemain. Instruit de tout ce qu'il y avait d'extraordinaire à Paris dans la physionomie de la Cour, M. de Metternich s'était ouvert de ses craintes à l'ambassadeur de France, M. de Reyneval,et il avait prononcé ces paroles remarquables : « Je serais beaucoup moins inquiet, si le « prince de Polignac l'était davantage1. »

La vérité est que l'attitude de M. de Polignac vis-à-vis «les ambassadeurs étrangers avait toujours eu un caractère particulier de défiance et de hauteur. Aussi leurs dispositions étaient-elles peu favorables au dernier ministère. L'expédition d'Afrique avait irrité la jalousie des Anglais, dont lord Stuart représentait en France les craintes et les répugnances. Dans le projet relatif à la cession des provinces du Rhin, on n'avait pas l'ait à la Prusse une part, suivant elle, assez large. et les relations de M. de Wertber avec la Cour en avaient été légèrement altérées. Quant à l'ambassadeur de Russie, M. Pozzo

i Nous avons sous lesyeuj un recueil de Dotes écrites de

la main de M. de Polignac et relatives aux 'événements de 1830. Nous publierons ces notes au fur et à mesure, alors même que nous serions fondés à croire inexactes les assertions qu'elles contienne^. Car il s'agit ici pour QOUS d'uu devoir de loyauté. Voici une de ces nole^:

« Les ambassadeurs ne firent aucune représentation. Je « ne les laissais pas s'immiscer ua,is les affaires intérieures " de la France. »

di Borgo, il était secrètemenl irrité contre Charles ,\\ qui. sans blesser les convenant □ avail jamais pu se résoudre ;i l< traiter autremenl que comme un parvi un.

Tout se réunissait donc pour rendre la situation grave et alarmante. Mais Charles \ communiquait à M. de Polignac une sécurité qu'il recevait de lui à son tour. Il l'avait pris pour ministre précisément parce qu'il n'avait pas à redouter en lui un contradicteur. Charles X manquait tout à fait de décision; mais, ainsi que tous les esprits irrésolus, lorsqu'une fois il avait pris un parti, il voulait avec fougue, pour n'être pas obligé de vouloir longtemps.

C'est pourquoi le monarque et le ministr, mirent l'un et l'autre à s'aveugler, une folie opiniâtre et impatiente. Malheureux à qui manquait la vigueur de leur témérité, et qui fermaient les yeux devant le péril, capables qu'ils étaient de le braver, mais non de le braver sans s'étourdir !

Quoi qu'il en soit, l'incertitude publique, en se prolongeant, éveilla cet esprit de spéculation propre à la haute bourgeoisie. L'audace des hommes de Bourse trouvait dans les obscurités de la politique un aliment dont elle ne manqua pas de s'emparer. Les banquiers assiégeaient par leurs émissaires toutes les avenues du trône. Des influences de sacristie furent mises en jeu; des traités furenl passés avec certains personnages qui avaient l'oreille des ministres. Un financier qui. sous l'Empire d'abord, puis sous la Restauration, s'était acquis une déplorable réputation de hardiesse et (l'habileté, s'engagea, par acte passé devant notaire, à payer cinquante mille francs la communication d'un travail préparatoire des ordonnances qu'on prévoyait. Les cinquante mille francs furent payés, et l'heureux spéculateur se mil à jouer à la baisse. Moins bien informé, et convaincu que la crise n'éclaterait qu'au mois d'août. M. Rothschild, au contraire, jouait à la hausse. Dans la nuit du 25 au 2ti juillet, le prince de Talleyrand manda auprès de lui un de ses amis, dont la fortune était fortement engagée dans les affaires de Bourse. Il

LOUIS BLANC

lui apprit qu'il était allé à Saint-Cloud clans la journée; qu'il avait cherché cà entretenir Charles X des appréhensions du roi d'Angleterre, dont il avait reçu confidence; mais que, pour l'éloigner du monarque, tout avait été mis en œuvre par les familiers du Château; qu'il avait dû en conséquence quitter Saint-Cloud, et qu'il croyait, d'après l'accueil qu'il venait de recevoir, à l'imminence d'une catastrophe. « Jouez à la baisse, ajouta-t-il, « on le peut. »

Le 24, en effet, les ministres avaient tenu conseil à Paris, et le sort de la monarchie en France y avait été discuté pour la dernière fois.

Les ministres ne mettaient pas en douteja nécessité d'un coup d'État. La proposition en avait été faite formellement au Conseil par

M. de Boiu-mont, général en chef de l'expédition d'Alger.

M. de Chantelauze, dans les premiers jours de juillet1. Sortir audacieusement de la léga-

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