‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 62 sur 159 · Ca système absurde a porte les fruits qu'où, en devait · texte numérisé non relu

Ca système absurde a porte les fruits qu'où, en devait

attendre. Hennis, on a vu des jurys Je propriétaires condamner L'Etat a paver aux propriétaires dépossédés pour cause d'utilité publique, une indemnité beaucoup plus considérable que celle que ers propriétaires dépossédés avaient eux-mêmes demandée: Ce fait dispense de tout commentaire.

lions, pourquoi n'aurait on pas tenu compte de la plus-value? Eh bien, ce principe de la plus-value, If. Mole osa, dans la Chambre des pairs, l'appeler un principe redoutable, odieux ; et pour prouver qu'il était injo M. Villemain fit remarquer qu'il ren lait les propriétaires spéculateurs malgré eux, et leur offrait comme paiemenl une chance de profit dont ils pouvaient, a langueur, ne pas se soucier! On doit cette justice an gouvernement qu'il ne négligea rien pour défendre le principe en question contre d'aussi grossiers sophismes. Vains elforts ! Il fut décidé que la prise en considération de la plus-value, au lieu d'être impérative, serait simplement facultative de la part des ju propriétaires. C'était l'annuler.

La loi sur l'expropriation pour cause d'utilité publique fut adoptée définitivement le 20 juin 1833; elle comblait la mesure des usurpations de la bourgeoisie. « Les lois, a « dit Rousseau dans le Contrat social^ sont « toujours utiles à ceux qui possèdent, et « nuisibles à ceux qui n'ont rien ; d'où il « suit que l'état social n'est avantageux aux « hommes queutant qu'ils ont tous quel- « que chose, et qu'aucun d'eux n'a rien de <( trop. »

La session de 1833 finissait à peine : soudain l'alarme est semée dans les esprits. On raconte que des travaux, depuis longtemps redoutés, sont poursuivis avec une ardeur menaçante; que, malgré l'opinion, malgré la Chambre, le pouvoir élève autour de la capitale des forts qui serviront à la contenir ou à la détruire. A cette nouvelle étrange, Paris tout entier s'agite; les journaux de l'Opposition, d'un commun accord, s'indiquent et protestent; le National rappelle la Restauration^ ses noirs projeta, le système des fortifications propose eu I826pai M. de Clermont-Tonnerre. On touchait à l'anniversaire des trois journées : chacun crut toucher à la révolte. Intimidé, le ministère fit déclarer par tous ses organes que les inquiétudes de la population étaient mal fondées, et le Moniteur annonça officiellement la suspension des travaux.

LOUIS BLANC

Ces déclarations avaient été accueillies avec défiance; elles suffirent néanmoins et conjurèrent l'orage. Le gouvernement, d'ailleurs, tenait en réserve, pour la fête prochaine, un coup de théâtre dont il savait bien que l'effet serait irrésistible sur une race de soldats. Le 29 juillet, tandis que, chantant, par mégarde sans doute, l'hymne de la liberté reconquise, la foule se pressait vers la place Vendôme, un voile se détacha tout-à-coup du haut de la spirale de bronze, et la statue de l'homme impérial fut aperçue debout sur la colonne formée de la matière de ses victoires. D'immenses acclamations s'élevèrent. En un instant, tous ces hommes avaient oublié leurs misères présentes et leur indignation de la veille. Car les peuples ont, comme les enfants, des colères qu'on apaise avec des hochets.

Quoi qu'il en soit, la polémique soulevée par le projet d'embastiller Paris ne tarda pas à prendre un autre cours. Mais le gouvernement n'avait pas cessé de couver cette idée fatale, que nous verrons plus tard se reproduire et prévaloir. Toutes les fois que la force n'existe pas dans le pouvoir par l'unité, il faut qu'elle s'y introduise par la violence.

Déjà, en effet, la monarchie semblait avoir épuisé ses ressources. Un de ses partisans les plus téméraires, M. Yiennet, venait de prononcer, du haut de la tribune, ces mots d'une franchise grossière : la légalité actuelle nous tue ; l'administration, de toutes parts, se plaignait de l'impuissance de ses caprices, et la société vacillait éperdue entre l'arbitraire et l'esprit de révolte.

•* L'ardeur des passions populaires était entretenue, à cette époque, par les crieurs publics, agents actifs des feuilles démocratiques et moniteurs ambulants de l'insurrection. Mais, devant eux, la loi était muette et le pouvoir désarmé. Le préfei de police, M. Gisquet, eut recours au despotisme. Le droit do timbre, d'après la législation existante, ne devait peser que sur les journaux et sur les papiers-nouvelles : M. Gisquet retendit aux brochures et fit arrêter tout

distributeur rebelle à l'établissement de cet impôt forcé. Assignée devant les tribunaux, la police fut condamnée par eux de la manière la plus humiliante et la plus formelle; mais elle se crut assez forte pour braver la justice, et les arrestations continuèrent.

Alors se passa, au centre de Paris, une scène plus émouvante que celle par laquelle Hampden avait ouvert la révolution d'Angleterre.

Parmi les journaux consacrés, en 1833, à la propagande des idées démocratiques, le Populaire et le Bon Sens étaient particulièrement menacés parle nouveau système de persécutions que la police avait adopté. Rédigé avec beaucoup de hardiesse et de verdeur par M. Cabet, le Populaire agissait puissamment sur la partie vive de la nation. Le Bon Sois était plus timide, mais il se distinguait entre tous les journaux, par l'appel incessant et direct qu'il faisait à l'intelligence du peuple. Non content de publierpresque chaque jour et à plusieurs milliers d'exemplaires les brochures qu'il jugeait utiles à la cause du prolétariat, le Bon Sens s'était imposé la loi d'admettre, dans des colonnes réservées sous le titre de Tribune des Prolétaires, les œuvres sorties de la plume des ouvriers. Beaucoup d'entre eux parurent dans cette arène intellectuelle, et il se trouva que des tailleurs, des cordonniers, des ébénistes, cachaient des hommes d'Etat, des philosophes, des poètes. Il devenait ainsi manifeste que le régime inauguré en 178!) n'avait pas enfanté la liberté véritable, puisque tant de facultés précieuses étaient restées sans emploi, puisque tant d'aptitudes avaient été déplacées et les fonctions sociales distribuées au gré du hasard, puisque des hommes d'élite s'étaient vus plongés vivants dans le tombeau des ateliers modernes, puisqif enfin la société, victime d'un système d'exclusion et d'étouffement, avait été condamnée à perdre des trésors d'intelligence et do poésie enfouis à jamais dans le sein du peuple! Telle était la démonstration glorieuse qu'avait entreprise le Bon Sens, sous la direction de MM. Cauchois-Lemaire et Rodde.

M. Roclde sur la place de la Bonne (I ,

Un patriotisme réfléchi et plein de réserve, beaucoup do fermeté dans la modération et d'urbanité dans les attaques, un esprit lin e1 délicat, un style sculpté avec soin, un talent composé do bon goût, d'ironie subtilt» cl d'atticisme, voilà par quelles qualités se faisait remarquer M. Cauchois-Lemaire.

M. lîodde, au contraire, était mi homme d'une impétuosité sans égale, et n'ayant jamais su l'art des ménagements. Il ne connaissait pas la peur et la comprenait à peine.

Son style était brutal, quoique ennobli souvent par la passion; sa sensibilité, violente

et sauvage, éclatait tour à tour en élans

tendresse, de générosité, et en invincibles

transports décolère. lui reste, par une sorl'* de contradiction biiarre, il était aussi mod dans ses opinions «pie fougueui dans

sentiments. Ennemi de toutes les idées trop

hardies et île tous les partis extrêmes, il

l. Gravure lir<ie de la Biographie de Louis BU éditeur.)

LOUIS BLANC

s'était toujours tenu un peu à l'écart des républicains, bien qu'il combattît leurs adversaires avec une énergie indomptable; timide par l'esprit, audacieux par le cœur.

A un homme de cette trempe, l'affaire des crieurs pub lies offrait une occasion admirable de se montrer tout entier. Apprenant que, malgré les décisions de la justice et en violation des lois, la police faisait arrêter les distributeurs, M. Rodde écrivit à tous les journaux, le 8 octobre 1833, que, le dimanche suivant, à deux heures après midi, il irait sur la place de la Bourse distribuer les brochures dont ou avait arbitrairement saisi plusieurs exemplaires. Sa résolution était prise, et il la faisait connaître à tous ; il allait défendre son droit jusqu'à la mort.

A cette nouvelle, plusieurs amis de M.

Rodde courent chez lui pour le détourner de son dessein. On lui représente qu'après avoir bravé avec tant d'insolence l'autorité de la magistrature, la police osera tout ; que la résistance annoncée ne peut avoir qu'une issue sanglante ; qu'il sera inévitablement meurtrier, puis victime, et qu'il va mettre Paris en feu. C'était l'avis de la plupart, l'avis d'Armand Carrel lui-même.

Cependant, au jour indiqué, une foule immense stationnait, dès midi, sur la place de la Bourse. Quelques élèves de l'Ecole polytechnique et un grand nombre de gardes nationaux en costume parcouraient la place d'un air inquiet. Jamais attente n'avait été plus solennelle. Les fenêtres étaient garnies de spectateurs. Comment allait finir cette lutte étrange? Déjà le bruit courait, dans certains groupes, que M. Rodde ne paraîtrait pas, lorsque tout à coup, à deux heures précises, un grand mouvement se fit dans la foule, et l'on vit, au milieu du peuple ému, s'avancer un homme à la taille athlétique, à la démarche hautaine, au regard enflammé. Deux pistolets étaient dans la boîte que portait cet homme, et il avait le costume des crieurs publics : une blouse amaranlhe et un chapeau verni sur lequel on lisait ces mots : Publication* patriotiques. L'air fut ébranlé de mille cris : Vive le défenseur de la liberté!

Vive M. Rodde! Respect à la loi! Les chapeaux étaient levés en l'air, les mouchoirs étaient agités aux fenêtres; des gardes nationaux se pressaient autour de l'intrépide distributeur, prêts à le défendre ou à le venger. Mais le pouvoir avait eu peur de sa propre violence. La distribution se fit sans obstacle. Ayant de la sorte accompli sa promesse, M. Rodde voulut se retirer. Il l'essaya en vain. Entouré, entraîné, porté par la multitude, il dut chercher refuge dans la maison Lointier. Un instant après il paraissait sur le balcon et conjurait le peuple de se montrer, en cette circonstance, digne et capable de la liberté. A la nuit tombante, la foule avait disparu. Un calme profond régnait dans Paris; et l'on n'entendait plus, sur la place de la Bourse et aux environs, que le pas mesuré des patrouilles vigilantes.

Mais à cette société où tout n'était que haine, oppression et désordre, chaque jour apportait un sujet nouveau d'inquiétude. Vers la fin du mois d'octobre, des coalitions d'ouvriers s'étaient formées sur tous les points du royaume, et l'on passait de l'anarchie politique à l'anarchie sociale. A Lyon, les ouvriers charrons et les ouvriers tireurs d'or cessèrent leurs travaux. A Caen, les ouvriers menuisiers s'ameutèrent, réclamant une réduction du temps de travail. Au Mans, les ouvriers tailleurs avaient déserté leurs ateliers ; les maîtres appelèrent des ouvriers étrangers et prirent des arrangements avec eux. Plus heureux que leurs frères du Mans, les porcelainiers de Limoges parvinrent à faire adopter leur tarif. Mais ce fut à Paris, surtout, que ce mouvemenl de la classe laborieuse éclata d'une manière poignante et redoutable. Les ouvriers bijoutiers demandaient une diminution d'une heure dans la journée de travail. Le 20 octobre, ils se réunirent, au nombre de douze ou quinze cents, à la barrière des Amandiers ; et là ils décidèrent qu'ils formeraient une association de secours mutuels ; qu'ils se grouperaient en divisions de vingt membres dont chacune choisirait un délégué, et que les délégués réunis nommeraient une commission de cinq

HISTOIRE I)l«: DIX ANS

membres chargée de traiter avec les fabricants. Le 27 octobre, une réunion d'ouvi i< i cordonniers eut lieu ;i la barrière 'lu Haine, ci uni' commission fui nommée pour proposer l't débattre une augmentation de salaire. Les garçons boulangers, dont te travail esl si i h île ri la vie m courte, avaienl aussi élevé la vois pour que l'existence leur lui mesurée ;i\tv moins uV cruauté rt. d avarice ; ils consentirent, néanmoins, à travailler au taux de l'ancien tarif pendant tout le temps nécessaire à rétablissement d'un tarif nouveau, et les syndics de l;i boulangerie furent choisis loin me arbitres. Enfin, et pour terminer cil le lamentable énumérulion, le 28 octobre, une assemblée de plus de trois mille tailleurs, réunie à la Rotonde, barrière du Maine, décidait ce qui suit :

« Considérant que, par une circulaire eu « date du 28 octobre courant, les maîtres- « tailleurs ont été invités à se réunir entre « eux pour s'entendre contre les ouvriers ; « que, par suite de cette coalition autorisée « par la police, plusieurs ateliers de niailres- « tailleurs ont été fermés, l'assemblée arrête « les mesures ci-après : 1° la société philan- « thropique des ouvriers tailleurs vole à l'u- (( nanimité qu'elle met à la disposition de « son conseil les fonds de la société, pour « créer un établissement de travail; 2" l'éla- <( blissemeiil ne vendra, strictement, que le « prix courant de la marchandise, prise de « première main; 3° le conseil de la société « philanthropique réglera les intérêts de l'é- « tablissement, et des mesures seront prises « pour eu faire l'ouverture avant la lin de la " semaine; 4° les ouvriers sont organisés « par compagnie de vingt pour la distribuer lion des secours qui leur sont nécessaires; <( dans chaque compagnie, les ouvriers de « cette corporation provisoire se'nourrironl

« à l'instar des militaires. Les ouvriers tra- « vaillant chez les maîtres dont l'ouvrage ne

ti peut éprouver aucune augmentation, B'en-

« gagent volontairement à apporter leurs

» dons, par versement fixe, pour les ouvriers « sans travail. »

Ainsi, le principe inhumain de la concur-

rence portail ses fruits ! Ait »ou-

vernemenl imbécile du laissez-faire et du laissez-passer, la guerre commençai! entn maître et loin rier, ^ uerre petit ori-

gine, mais d'une poiiee sublime el formidable; car elle devait avoir pour résultat lin al de compléter les victoires de l'Évangile, pu l'abolition du prolétariat, seconde forme de l'esclavage.

Cette portée des coalitions, les minis avaient la vue trop courte pour l'apercevoir. DansJes symptômes d'une prochaine révolte du monde, dans les premiers tressaillements d'une race proclamée libre et pourtant asservie, leur ignorance ne vit que quelques tentatives factieuses, et un va >'ine

d'arrestations s'organisa .

Une association républicaine s'était formée pour la défense de la liberté individuelle et de la liberté de lapresse ; et cette association comprenait divers comités ' . Le comité d'enquête fut chargé de recueillir tous les faits relatifs aux arrestations ; et ces faits furent exposés, dans un rapport aussi poignant qu'énergique, par M. Pagnerre, l'un des secrétaires du comité d'enquête. Le rapport reçut une publicité considérable, souleva une polémique ardente... Mais on dissipa les réunions d'ouvriers par la force ; on contint les mécontents par la menace. De pauvres journaliers furent traites en malfaiteurs; les prisons se remplirent, il les ministres crurent avoir pourvu suffisamment au salut de la civilisation menacée !

Mais ce qui échappait à la sagacité du gouvernement, ses ennemis le mettaient en relief avec un zèle infatigable, tantôt découvrant les plaies, tantôt cherchant les remèdes.

Déjà au mois de février 1833, un grand citoyen, M. Charles Teste, avait publié uo projet de constitution qui avait pour - -

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