‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 67 sur 159 · Voir aux documents historiques · texte numérisé non relu

Voir aux documents historiques

L'Europe prit ombrage de ce traité sans en avoir saisi la signification véritable. Au fond, les Russes n'avaient nul besoin — leur récente expédition le prouvait du reste — qu'une stipulation diplomatique leur conférât le droit d'occuper le Bosphore quand bon leur semblerait. Ce droit, ils le puisaient dans leurs précédentes conquêtes, dans leur prépondérance, dans leur voisinage, dans leur force. Le traité d'Unkiar-Skelessi n'avait donc que la valeur d'une bravade, mais d'une bravade habile; car elle parlait vivement à l'imagination des Turcs, et elle accoutumait l'Europe à trouver naturelle la suzeraineté de Saint-Pétersbourg sur Constantinople.

On peut voir maintenant combien fut fatale aux intérêts de la France la manière dont s'engagea cette question d'Orient, source de tant d'orages. Nous ne saurions trop le répéter : dès qu'à tort ou à raison, le gouvernement français adoptait pour principe l'intégrité de l'empire ottoman et son maintien sous un prince légitime, il y avait folie ou mauvaise foi à permettre que Méhémet- Ali s'agrandît aux dépens de la Porte. La politique de l'amiral Roussin était, par conséquent, dans le système auquel on se résignait, et la plus loyale et la plus sage. Malheureusement, cette politique oscilla et se démentit d'une façon déplorable, grâce à l'inconsistance du gouvernement français et au désordre diplomatique qui en fut le fruit. Entre le système que représentaient les mesures arrêtées en faveur de Mahmoud le 21 février par l'amiral Roussin, et les conditions consenties plus tard à Kutaya en faveur de Méhémet-Ali, il y a un abîme. Or, de ces deux systèmes, le premier, qui avorta, ébranlait notre crédit auprès du pacha d'Egypte; le second, qui prévalut, ruinait notre influence auprès du sultan. Le premier tendait à nous aliéner Alexandrie, le second Constantinople. Il est vrai que c'était à notre médiation que Méhémet-Ali semblait devoir le couronnement de ses conquêtes : mais quel mérite une pareille médiation pouvait-elle avoir à ses veux, après mis sommations me-

naçantes et sa déclaration formelle qu'il ne céderait pas?

Quant au résultat matériel des négociations, et en laissant de côté leurs conséquences morales, il faisait évidemment les affaires, non de la France, mais des Russes. Car, livrer à Méhémet-Ali toute la Syrie et les portes de l'Asie-Mineure, c'était couper en deux l'empire Ottoman, c'était l'affaiblir, c'était rendre la dépendance de Mahmoud à l'égard de l'empereur Nicolas plus nécessaire et plus complète, c'était avancer pour Constantinople, et sans compensations pour nous, l'heure fatale de la servitude. Si, malgré tout cela, le cabinet de Saint-Pétersbourg se montra contraire aux prétentions de Méhémet-Ali et mécontent des avantages qu'on faisait, c'est qu'il entrait dans la politique russe de protéger Mahmoud. D'ailleurs, do quel prétexte la puissance moscovite auraitelle couvert son irruption dans le Bosphore, si elle n'y avait paru en qualité de protectrice ?

Ainsi se termina notre première campagne diplomatique en Orient. La suite, comme on le verra, répondit au début !

Vers la même époque, le cabinet des Tuileries contractait envers celui de Saint-James un engagement qui passa presqu'inaperçu alors, enseveli qu'il était dans l'ombre des chancelleries, mais qui devait, quelques années plus tard, réveiller en France des haines mal éteintes et y soulever de formidables débats.

Nul n'ignore en quoi consiste la traite, cet infâme recrutement d'esclaves, ce hideux commerce de chair humaine, que Mirabeau flétrissait si énergiquement lorsqu'il donnait aux vaisseaux négriers le nom de bières antbulantes. Le 16 pluviôse an II (1794), la Convention française avait eu la gloire d'abolir, par une convention qu'annula Bonaparte, non seulement L'esclavage, mais la traite, qui perpétue l'esclavage au moyen du vol des nègres africains. L'exemple fut suivi par l'Angleterre : en 1808, le parlement anglais, aune très forte majorité, proscrivit la traite. Il ne faisait en cela que compléter la politi-

que à laquelle les nègres des colonies anglaises avaient du leur liberté. On a cru et on a dit, dans presque tons les pays de L'Europe, qu'en décrétant L'abolition de l'esclavage, le gouvernement anglais avait caché sous le manteau de la philanthropie Les calculs d'un égoïsme profond; qu'il avait voulu, par l'émancipation des nègres, ruiner la culture du sucre des Antilles, pour assurer à son sucre indien la possession du marché de L'uni-

Welberforeo. (1750-1833.)

vers. Les combinaisons machiavéliques, sur lesquelles l'aristocratie anglaise a fonddomination et le maintien de L'esclavage dans les Indes-Orientales, autorisent l'hypothèse, mais ne suflisent pis pour permettre L'affirmation. Attribuer avec légèreté à des motifs sordides les aotes qu'expliquent naturellement des raisons puisées ,i ces grandes sources du co-ur qui ne sont jamais tout-àl'ait taries, c'est tenir en trop petite estime et soi-même et L'humanité. Il faut, d'ailleurs, reconnaître que c'est la nation anglaise, et non le gouvernement anglais qui la poussé enfin, ce cri d'émancipation, l'un des plus

LOUIS BLANC

solennels et des plus puissants qui aient jamais retenti dans le monde. Sans les efforts des quakers et des diverses sectes religieuses de l'Angleterre, sans leurs prédications et le mouvement imprimé à l'opinion publique, la résistance opposée à l'immortelle motion de Welberforce n'eût peut-être pas été vaincue. Quoi qu'il en soit, après avoir proclamé l'émancipation des esclaves dans ses propres colonies, le gouvernement anglais se trouvait amené à vouloir que l'émancipation eût lieu dans les colonies étrangères, et la question d'humanité devenait ainsi pour lui une question d'intérêt. Aussi n'avait-il cessé de poursuivre l'abolition de l'esclavage et la destruction de la traite, avec cette persévérance qui caractérise les Anglais. Après la révolution de 1830, l'occasion lui parut bonne pour faire servir la France à l'accomplissement de ses desseins; et, le 30 novembre 1831, le comte Horace Sébastiani et le vicomte Granville signaient, au nom de leurs Cours respectives, un traité ayant pour objet la répression de la traite des noirs.

Ce traité portait que, dans des parages qu'il déterminait en les spécifiant, chacune des deux nations aurait le droit de visiter les navires de commerce de l'autre; que le nombre des bâtiments à investir de ce droit serait fixé, chaque année, par une convention spéciale ; qu'il pourrait n'être pas le même pour l'une et l'autre nation, mais que, dans aucun cas, le nombre des croiseurs de l'une ne devrait être de plus du double de celui des croiseurs de l'autre; que les navires capturés pour s'être livrés à la traite, ou comme soupçonnés d'être armés en vue de ce barbare trafic, seraient, ainsi que leurs équipages, remis sans délai à la juridiction de la nation à laquelle ils appartiendraient, sauf à n'être jugés que d'après les lois de leurs pays respectifs.

Rien de plus sacré, rien de plus auguste que le but avoué do ce traité. L'Europe ne saurait tolérer, sans s'avilir, un commerce de marchandises humaines. 11 lui est commandé de flétrir les négriers comme des misérables, de les poursuivre el de Les châtier

comme des assassins. S'il a été admis par toutes les nations civilisées qu'en temps de guerre on pourrait visiter les vaisseaux neutres soupçonnés de porter des armes à l'ennemi, pourquoi ne serait il pas admis qu'en temps de paix on pourra visiter les navires soupçonnés de porter à la servitude sa pâture vivante? Si le pirate, qui vole de l'or, n'est point protégé par le pavillon dont il cherche à couvrir ses rapines, pourquoi n'en serait-il pas de même du négrier, qui fait métier de voler des hommes? Malheureusement, le traité passé à ce sujet entre la France et l'Angleterre tendait à la réalisation d'un bon principe par un moyen détestable. Pour avoir raison de la traite, il aurait fallu en appeler, contre une telle infamie, aune croisade de toutes les Puissances, unies cette fois par le double lien de la religion et de l'humanité ; il aurait fallu pourvoir à l'établissement d'une flottille neutre, commissionnée, non par telle ou telle nation en particulier, mais par l'Europe1. Et en effet, pour rendre inefficace la convention du droit de visite, ne suffisait-il pas qu'une seule nation refusât son concours, l'Amérique, par exemple, qui se déshonore en tolérant l'esclavage, elle qui se dit républicaine. L'Amérique ne fournissait- elle pas aux négriers un moyen infaillible de se soustraire à toute poursuite en arborant le pavillon américain? Le traité signé entre MM. Sébastiani et Granville était donc attaquable sous ce rapport. Il avait, déplus, l'inconvénient grave de donner aux Anglais, tyrans bien connus, tyrans incorrigibles des solitudes de la mer, le prétexte de vexer nuire marine, d'entraver notre commerce, d'humilier nos matelots, de contrôler nos mouvements avec insulte, et

1. Cette solution, lorsque plus tard le droit de visite l'ut débattu, eette solution a ete celle de tous les esprits

sincères *'t élevés, biais hélas I Ces! sur la difficulté d

cutiou que les adversaires de la mesure ont triomphe : Les souverains s'entendent aisément et n'ont pas de peine à former des congrès, lorsqu'il s'agit pour eux île tyranniser les peuples avec ensemble ou de se les partager ainsi

qu'un vil bétail : mais il parait qu'entre ees mé

rains l'union devient très difficile, lorsqu'il ne s'agit plus que d'arracher à quelques brigands des milliers de pauvres \ Lctimes I...,

loul cela au nom de la philanthropie, artifi-

cieusement invoquée. Il est vrai, que le droit étant réciproque, la voie des représailles nous restail ouverte; mais, outre que Le limité

rétrécissait devant nous cette voie en autorisant L'Angleterre à entretenir deux fois plus de croiseurs que la France, tout système de représailles mène a la guerre, el la témérité

est grande de déposer au fond d'une alliance le germe d'inévitables discordes'.

Et pourtant, ce fut ce traité, si mal conçu et si dangereux, que le gouvernement français, en 1833, consentit à confirmer et à étendre. S'il avait pu rester un doute sur les arrière-pensées de l'Angleterre, il aurait été levé par les clauses de la convention supplémentaire que signèrent à Paris, le 22 mars 1833, le vicomte Granville et le duc de Broglie, notre ministre des affaires étrangères. Car la convention supplémentaire ne se bornait pas, comme on l'a prétendu depuis, à développer les principes posés et à résoudre les difficultés qui s'étaient présentées dans L'exécution du traité primitif; elle tendait h en modifier la nature et les effets. C'est ainsi qu'il était stipulé dans l'article 6 que tout bâtiment de commerce des deux nations serait présumé de plein droit s'être livré à la traite des noirs ou avoir été armé pour ce trafic, si l'on trouvait à son bord : des écoutilles en treillis et non en planches ordinaires ou des planches en réserve propres à établir un pont volant, ou des chaînes et des menottes, ou une plus grande provision d'eau que les besoins d'un bâtiment marchand n'en exigent, ou trop de gamelles et de bidons, ou trop de riz, de farine, de manioc du Brésil, de blé des Indes......

Considérer comme indices de crimes, des chaînes et des menottes, on le pouvait assurément ; mais permettre d'avance qu'un navire fût détourné de sa destination, enlevé à son commerce, traîné dans un port pour y subir les Lenteurs et les désagréments d'un

1. Voilà ce que n'a peut-être pas suffisamment pesé M. Schœlcher, le plus noble assurément et le plus sérieux de tous les défenseurs de ce traite* du droit île visite, devenu

si célèbre.

Page 1