‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 68 sur 159 · Voir aux documents historiques · texte numérisé non relu

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procès, p. née qu'il aurait plu à un étrai de tronrer a bord on peu trop de farine on de ris, n'était-ce pas donner au droit de visite une extension dérisoire et propre a en changer le caractère? N'était-ce pasezpoior li marine marchande & des exactions de toute espèce, contre lesquelles il n'v aurai! de recours que dans des représailles brutales? 11 était fort étrange que le cabinel Tuileries, si passionné pour la paix, l'eut mise ainsi à la merci de tous les hasards ! Il était étrange qu'il la lit dépendre de l'injustice ou de la grossièreté du premier marin venu! Et en faut-il davantage pour indiquer combien était impérieuse, à cette époque, L'influence de l'Angleterre aux Tuileries?

L'attitude des ministres français vis-à-vis du Portugal ne révélait pas moins clairement le fond de leurpolitique, toute decondescendance et de peur. Depuis longtemps, le Portugal était troublé par la lutte de deux fii.-res. don Pedro et don Miguel ; et l'un et l'autre, avec un acharnement implacable, ils poursuivaient la victoire : une couronne en était le prix. Après de nombreuses vicissitudes, le père de doua Maria s'était rendu maître de Porto, et don Miguel l'y assiégeait. Porto n'était qu'un point bien petit sur la carie, et cependant l'Europe entière avait l'œil i\s.é sur ce point, d'où pouvaient jaillir les premières étincelles d'un embrasement général. Contempteur déclaré des chartes modernes, et franchement despote, don Miguel avait les sympathies des Puissances ultra-monarchiques du Continent, il en recevait des encouragements, des Beoours ; et il s'appuyait, en outre, sur le peuple, don' L'ignorance fait si aisément pacte avec le despotisme, dans tout pays où la superstition a passé. Don Pedro apportait au Portugal une charte à la façon des Anglais: il invoquait, par conséquent, à l'appui des droits de doua Maria. M fille, la Grande-Bretagne et la France.

Le gouvernement français lit des YŒUI pour don Pedro, et n'osa faire davant Appelé à Porto pour] soutenir de tes talents

militaires et de sa vieille expérience la cause constitutionnelle, le général Sotignac n'a-

LOUIS BLANC

vait trouvé dans le cabinet des Tuileries que réserve et froideur. Aucune somme d'argent ne fut mise, même en secret, à sa disposition; on voulut bien couvrir d'une tolérance timide les démarches auxquelles il se livrait pour rassembler autour de Jui des compagnons de guerre, mais on eut soin de se ménager le moyen de désavouer toute participation officielle au mouvement. La duchesse de Bragance, qui était alors à Paris, et qui eût

Le général Solignac.

volontiers mis ses diamants en gages pour obtenir des secours eflicaces, dut se résigner à cette situation d'esprit où l'espérance tient moins de place que l'inquiétude; enfin, le général Solignac n'eut à jeter dans la balance que le poids de son nom et de son épée.

Il faut le dire, la conduite du cabinet de Saint-James fut ici plus pusillanime encore et bien plus incertaine que celle du cabinet des Tuileries. Dirigée en 1833 par le comte Grey et les whigs, que le triomphe de la réforme avait portés aux affaires, la politique anglaise semblait avoir perdu sa clairvoyance et sa vigueur ordinaires. Les wigs

ne pouvaient ignorer de quelle haine don Miguel était animé contre eux; ils s'exposaient donc, en ne prêtant point à don Pedro un appui décisif, au danger de voir un prince ennemi s'installer définitivement sur le trône du Portugal, royaume qu'ils regardaient, depuis le traité de Méthuen, comme une colonie anglaise. Au reste, lord Wellington et lord Aberdeen, prédécesseurs du comte Grey et de lord Palmerston, n'avaient pas eu, à l'égard du Portugal, une politique moins inconsistante. Car ils avaient flétri et soutenu don Miguel tour à tour. Tantôt c'était lord Aberdeen faisant tomber, du haut de la tribune anglaise, sur la cruauté et la lâcheté de don Miguel, un retentissant anathème : tantôt, c'était lord Wellington ordonnant aux croisières anglaises de foudroyer le navire monté par le général Saldanha et quelques autres partisans de don Pedro. Ordre barbare qui a fait dire que l'Angleterre avait tenu en réserve, pour le service de don Miguel, des boulets dérobés au bombardement de Copenhague !

Dans cet état de choses, don Pedro ne s'abandonna pas lui-même. Guidé par le général Solignac, et puissamment secondé par les aventuriers intrépides que lui avait fournis ce sol de France, nid de soldats, il soutint le siège de Porto avec une remarquable constance. Mais ses efforts tendaient à l'épuiser; appuyé, au sud du Douro, sur un corps de 6,000 hommes, don Miguel comptait, au nord, 17,000 combattants, et c'est à peine si le nombre des assiégés s'élevait à 13,000 ; la famine avait sévi dans Porto ; le choléra y avait marqué son passage; la patience des habitants menaçait »l<" se lasser; pas demain assez forte pour tenir longtemps les liens de la discipline, dans une garnison composée de tant d'hommes appartenant à des nations diverses; Sartorius, commandant de la flotte de don Pedro, s'était mis en pleine révolte, s'était éloigné de la côte, et il avait fallu l'apaiser d'abord, le remplacer ensuite.... Que de raisons pour qu'on se résolût à précipiter le dénoûmenl ! Ce fut l'avis du général Solignac. Dans un conseil de guerre

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assemblé en vue de quelque décision énergique et définitive, il proposa d'aller droit à l'ennemi, de lui passer sur le ventre et de paraître à Lisbonne L'épée à la main. Toutes ses dispositions étaient prises, il avait étudié le terrain, pesé de part et d'autre les courages, et répondait de la victoire. La majorité du conseil en décida autrement: on pensa qu'il valait mieux envoyer dans les Algarves qui ne demandaient qu'un signal pour se soulever, un corps de 4,000 hommes, tandis que don Pedro attendrait dans la place le résultat de cette diversion. Le général Solignac avait vu germer autour de lui de sourdes hostilités; il ne possédait pas, quoique major-général de l'armée, toute la force qui lui eût été nécessaire; dans le dernier conseil de guerre, il avait eu le chagrin d'entendre son propre aide-de-camp, M. Duverger, combattre son opinion : il se démit du commandement et quitta Porto, craignant bien que le père de dona Maria ne perdît la partie, faute d'audace et de nerf.

Mais de non vil les et heureuses circons tances étaient venues en aide à la fortune de don Pedro. Le duc de Palmella qui, comme instrument des Anglais, était au Portugal ce que M. de Talleyrand était ta la France et M. Van de Weyer à la Belgique, le duc de Palmella s'était occupé de réunir en Angleterre, pour le compte de la cause constitutionnelle, des ressources financières. Le succès couronna ses démarches comme il avait, une fois déjà, couronné celles que, dans le même but et dans le même pays, avait faites M. Mendizabal. L'argent obtenu servit à des levées de volontaires, et des marins anglais se montrèrent à Porto, commandés par le capitaine Napier, véritable homme de mer. A partir do ce moment, tout ne fut pour don Pedro que triomphe et prospérité. Lis couleurs de dona Maria De tardèrent pas à Botter sur le royaume des Algarves, que le duc de Terceire venait de soumettre en courant. Avec trois frégates, une corvette, un brick, un petit schooner, Napier axait rencontré, à la hauteur du cap Saint- Vincent, la flotte miguéliste, composée de deux vais-

seaux de ligne, de deux frégates, de trois

corvei les, de deux bricks et d'un cheb

gré l'inégalité des forces, Napier n'hésita

pas à présenter le combat. Il attaque la Hotte

ennemie avec une impétuosité irrésistible, la disperse, s'en empare. La marine de don Miguel anéantie, une consternation profonde

se répand dans son armée. Le duc de Terceire hâte le pas vers la capitale, emporb ville de Sétubal, et taille en pièces un corps

de six mille miguélistes, dont le chef, Telles Jordao, reste sur la place. Le duc de fadaval, gouverneur de la capitale, s'enfuit plein d'épouvante ; Lisbonne ouvre ses poi tes ; la

population se presse .m devant du vainqueur, avec ces cris confus qui saluent toutes les victoires; et, à la tète de quinie cents boulines, le duc de Terceire prend DOS l de la ville au nom de doua Maria. C'était le

24 juillet 1833. Le lendemain 26, M. de Bourmont, arrivé depuis quelques jours an camp de don Miguel, livrait à la \ille de Porto un assaut furieux et inutile. Des flots de sang v coulèrent, les tranchées furent

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comblées de morts. Mais M. de Bourmont dut rentrer dans son camp l'âme navrée : bien que la lutte pût se prolonger longtemps encore, tout semblait présager la chute de don Miguel, et les légitimistes français le voyaient déjà emportant avec lui le dernier lambeau des monarchies.

La nouvelle de ces événements fut doublement agréable à Louis-Philippe: ils servaient ses intérêts dynastiques sans l'avoir compromis aux yeux des Puissances continentales. Mais l'Espagne lui préparait de graves inquiétudes.

A voir les brusques péripéties, les revirements soudains qui rendaient si changeante, dans ce pays, la physionomie de la politique, on se fut volontiers persuadé que le sort de la nation y dépendait du temps que son vieux roi malade mettrait à mourir. Et rien ne paraissait mieux le prouver que la scène extraordinaire dont le palais de la Grandja, l'année précédente, avait été le théâtre. Ferdinand VII était sur le point d'expirer. Un ancien domestique, devenu successivement ministre et favori du roi d'Espagne, M. Calomarde, s'empare du chevet de l'agonisant. Gagné par les apostoliques, il épie le moment où la raison déjà si faible de Ferdinand s'affaisse et succombe, le moment où autour de lui les ténèbres

s'épaississent Il le presse alors, il le

domine, il arrache à sa main défaillante la révocation de la pragmatique qui laissait à la jeune Isabelle, au détriment de Don Carlos, l'héritage de la couronne d'Espagne. Cela fait, on répand que Ferdinand est mort, que don Carlos lui succède. Aussitôt le peuple de s'agiter, les ambitieux de composer leur attitude, les libéraux de craindre, et les apostoliques d'insulter àleurs ennemis abattus. Dans son inexpérience et dans son trouble, Christine ne savait ni ce qu'on devait faire, ni ce qu'on pouvait oser. Toutà-coup, du midi de l'Espagne, accourt l'infante Louise Charlotte. Aussi indignée que Christine et plus résolue, elle paraît inopinément au palais de la Granja, pousse à Calomarde, l'apostrophe en termes violents, le

menace ; et même on raconte qu'elle porte la main sur lui. De sorte qu'autour du lit sur lequel gisait, dans tout le néant de son humaine grandeur, un monarque à demiéteint, parents, ministres, serviteurs, s'étaient réunis en tumulte pour se disputer les bénéfices de son agonie! Genre de spectacle bien digne du régime des monarchies pures ! Vint un coup de théâtre: Ferdinand n'était pas mort ! On devine le reste. Ce fut le tour des apostoliques de trembler, et des libéraux de se montrer insultants. Ferdinand peu A peu sembla se ranimer, la pragmatique fut remise en honneur et Calomarde envoyé en exil, Christine reprit la direction des affaires.

Mais en même temps, M. Zéa-Bermudez était appelé au pouvoir. Or, son système se réduisait aux deux points quevoici: ^maintien du régime absolu combiné avec certaines réformes administratives; 2° consécration des droits d'Isabelle. En effet, quelques améliorations secondaires furent tentées, et les Cortès par états convoquées à Madrid pour y prêter à Isabelle II, déclarée princesse des Asturies, le serment de fidélité. Vouloir le despotisme, c'était armer contre soi les partisans de la jeune reine, qui tous voulaient une constitution ; reconnaître Isabelle, c'était armer contre soi les partisans du despotisme, qui tous s'étaient rangés sous la bannière de don Carlos. Rien n'était donc plus impolitique et moins durable que le système de M. Zéa. Les conséquences en furent d'une incroyable bizarrerie. Quoique la querelle de Don Carlos et d'Isabelle en Espagne, celle de don Miguel et de doua Maria en Portugal, celle de Louis Philippe et du duc de Bordeaux en France, ne découlassent point des mêmes causes et n'eussent point la même nature, il existait néanmoins entre don Carlos, don Miguel, le duc de Bordeaux d'une part, et de l'autre, Isabelle, doua Maria, Louis-Philippe, un lien politique fortement noué. C'est ee que M. Zéa fut conduit à méconnaître. Comme sujet d'Isabelle, il avait à combattre don Carlos : comme fauteur du despotisme, il

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eut à soutenir don Miguel par qui don Carlos était encouragé et secouru. Jamais résultats plus contradictoires ne; dénoncèrent la fausseté d'un système politique. N'importe: ce système tenait tant do place dans les convictions de M. Zéa, qu'il mit à en poursuivre le succès avec une fermeté calme et noble dont auraient pu s'honorer les plus grands ministres. L'Angleterre lui ayant adressé des représentations assez vives sur la forme qu'il donnait à ses sympathies pour don Miguel, il n'hésita pas à répondre avec hauteur, déclarant que, si les Anglais entraient en Portugal au nom de don Pedro, lui, au nom de don Miguel, il y ferait entrer sur-le-champ les Espagnols.

Voilà sur quels principes reposait la politique de l'Espagne, lorsque, le 29 septembre 1833, Ferdinand VII rendit le dernier soupir. Sa vie n'avait été qu'un tissu de basses bouffonneries associées à des instincts de cruautés. Son imbécillité sanguinaire l'avait fait tour à tour esclave de son entourage et tyran de son peuple. Il mourait, léguant à sa jeuue femme une régence orageuse ; à sa lille, encore enfaut, une royauté en litige ; à son pays, la guerre civile.

La mort du roi d'Espagne ne fut pas plutôt connue à Paris, que le Conseil s'assembla. Reconnaîtrait-on la jeune Isabelle?

C'était renverser l'œuvre accomplie par Louis XIV, lorsqu'il avait fait passer les Pyrénées, non seulement à son petit-(ils, mais encore à ce droit salique, si essentiellement français. Or, le maintien du droit salique en Espagne était du plus haut intérêt pour la France, puisqu'il écartait d'elle tous les périls d'un mariage qui auraient pu rendre l'Espagne anglaise, ou faire revivre à Madrid l'inlluence autrichienne. Convenait-il de rendre possible quelque autre Charles- Quint.'' Y avait-il prudence à tenir ouverte aux Anglais, pour qu'ils vinssent nous attaquer par terre, la porte des Pyrénées) .Nous menacer en débarquant sur nos côtes, l'Angleterre ne le peut sans courir risque d'être jetée à la mer; mais, du côté des Pyrénées, ses agressions sont bien plus sûres pour

elle, bien plus dangereuses pour. nous. An

point (h; vin- national, il importait donc d'empêcher, en prenant parti pour don Carlos, qu'uni; femme n'appelât un beau jour sur le tréne d'Espagne un prince étranger, ci ne nous privât ainsi d'une alliance indispensable.

D'un autre côté, l'on avait à répond] d'abord, que cette éventualité d'un m iri pouvait tourner en notre faveur aussi et plus aisément qu'en faveur d'une Puissance étrangère ; ensuite, que soutenir en Espagne les droits de la branche masculine, c'était couronner, dans don Carlos. Le plus cruel ennemi de la maison d'Orléans et de sa royauté de fraîche date.

La première considération touchait faiblement Louis-Philippe : il avait trop peur du Continent pour nourrir l'espoir de marier un de ses fils à la jeune Isabelle ; mais l'idée que le triomphe de don Carlos était un acheminement au retour du duc de Bordeaux, avait suffi pour le décider, sa politique étant tout entière dans sa passion dynastique. L'opinion du roi fut celle de ses ministres. La reconnaissance de la reine d'Espagne obtint leur adhésion unanime, bien qu'un partisan de don Miguel, M. Zéa, eût été conservé au ministère par Christine. Et M. Mignet reçut mission d'aller porter è Madrid celte importante nouvelle.

M. Thiers commençait à exercer dans I.' Conseil, même pour les questions qui in1 concernaient pas son département, l'influence à laquelle L'appelaient son aptitude universelle, sa nature insinuante, sou activité et l'incontestable supériorité de son talent. I roi l'aimait, d'ailleurs, parce que lui trouvant un esprit léger et un caractère facile, il flattait .le le dominer. M. Tlners mit donc à profil les circonstances pour engager la politique du Cabinet dans les voies ou il

proposait de la conduire, conformément à

des vues que BOUS aurons occasion plus

tard d'exposer et de développer. Il fit entendre à ses collègues et au roi que reconnaître la reine d'Espagne impliquait l'obligation île la secourir au besoin : qu'il était

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digne d'un pays tel que la France de donner à son assentiment la valeur d'un bienfait et l'autorité d'un haut patronage ; qu'il ne fallait pas se laisser prendre au dépourvu par la tempête qui se formait au-dessus des Pyrénées et pouvait fondre, du haut des montagnes, sur nos provinces du midi ; qu'en un mot il était utile, nécessaire même de lever un corps d'observation de 50.000 hommes.

Quoique systématiquement opposé à tous les actes de vigueur, le roi approuva le projet. Il jugeait que lever un corps de 50.000 hommes, ce n'était pas s'imposer l'engagement de l'envoyer à l'ennemi ; et c'en était assez pour le décider. Car le roi manquait complètement de prévoyance. Doué d'une sûreté de jugement peu commune, lorsqu'il ne s'agissait que de statuer sur les choses du quart d'heure, sur les accidents isolés de la politique, il était incapable d'apprécier les événements dans leur ensemble et de saisir leur enchaînement logique. La faculté de généraliser lui était étrangère à un point extraordinaire. Souvent il lui arrivait d'admettre le principe, sauf à éluder ensuite la tyrannie des conséquences par de pénibles détours ou des artifices dangereux. Sa politique, pour tout dire, était un provisoire éternel. La proposition que lui faisait M. Thiers n'ayant rien d'impérieux, rien d'actuellement décisif, il n'hésita pas à l'admettre, faute d'en apercevoir la portée et les résultats lointains. Il convient d'ajouter qu'en thèse générale Louis -Philippe, qui avait pris racine dans la paix, se prêtait cependant, et très volontiers, à toute mesure ayant pour but l'agmentation de l'armée. « Qu'il est beau, disait-il un jour à un de « ses ministres qui lui montrait le chiffré « des troupes disponibles, qu'il est beau « d'avoir sous la main des forces aussi con- « sidérables, et de ne s'en point servir ! » Mot qui eût pu paraître philosophique et profond, si, en France, la garde nationale eûl été seule employée à contenir les mécontents !

Après avoir obtenu l'agrément du roi pour

la levée des 50.000 hommes, M. Thiers n'eut pas de peine à obtenir l'assentiment du marécha' Soult, ministre de la guerre. Il déplaisait au maréchal, pour lequel il n'avait, de son côté, aucune sympathie, mais il lui prêtait, devant les Chambres, avec une complaisance si utile, le secours de sa brillante parole, qu'il avait fini par s'imposer à lui.

Il n'y avait plus à gagner que M. Humann, ministre des finances ; et ici la résistance fut opiniâtre. M. Humann faisait consister le génie d'un grand financier dans l'art des petites économies ; et, de toutes les dépenses, celles qui lui répugnaient le plus étaient celles qui avaient trait à l'augmentation de l'armée. Aussi eut-il soin d'objecter que les fonds manquaient pour la mesure proposée ; qu'il y aurait lieu, par conséquent, à une demande de crédit qu'on n'était pas sûr de voir accueillie avec faveur ; qu'on s'exposait gratuitement à des orages parlementaires dont on ignorait les suites-, que, pour son compte, il ne se souciait nullement de jouer sa responsabilité sur un coup de dé. M. Thiers insista, il représenta que la cause de Christine était la cause delà révolution de juillet elle-même, il se fit fort d'en convaincre la Chambre, et l'emporta enfin.

Les débats duraient depuis plusieurs jours : le Conseil s'assembla une dernière fois pour arrêter d'une manière définitive la mesure en discussion. Quel fut rétonnement du roi et de M. Thiers, quand tout-à-coup le maréchal Soult s'écria, en parlant des nouvelles troupes qu'il s'agissait de lever : « Je n'en ai pas besoin ! » Cette sortie à laquelle personne ne s'attendait, émut vivement le roi, qui, à ce qu'on raconte, s'emporta jusqu'à dire : « Monsieur le maréchal, vous faites « du gâchis. — Le maréchal Soult ne fait « pas de gâchis », répliqua le ministre, en proie à un ressentiment contenu. Et il sortit brusquement. Le changement imprévu qui s'était manifesté dans son opinion fut attribué par certains de ses collègues à des préventions que lui aurait bassement suggérées un agent subalterne. Cet agent lui aurait

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fait croire qu'on n'avait mis la mesure sur le tapis que pour le compromettre devant les Chambres et le laisser tomber sous le coup d'un vote improbateur. Kien n'était plus invraisemblable. Quoiqu'il en soit, la démission du maréchal Soult paraissant imminente, le roi lui écrivit, pour le calmer, une lettre convenable. Lui, recevant le message avec humeur, il se contenta de répondre qu'il verrait ce qu'il avait à faire. Il fallait songer à lui donner un successeur : on jeta les yeux sur le maréchal Maison. Mais cédant bientôt à des conseils autres que ceux de la colère, le vieux ministre de la guerre remit à temps le pied dans les affaires publiques ; et la bonne harmonie rentra au sein du Conseil.

Telle se présente an jugement de l'histoire la politique extérieure suivie en 1833 par le gouvernement français. En Orient, elle fut incertaine, irréfléchie, aveugle, pleine de contradictions. Vis-à-vis de l'An. elle

se résuma dans un engagemenl d'une témérité rare. Absolument nulle à l'égard du Portugal, elle prit à L'égard de 11 un caractère de décision qu'il faudrait louer, si l'on y eût donné suite. Au fond, l'année 18'Wneful marquée ni par le nombre ni par l'éclat des événements. Mais beaucoup de solutions y furent préparées, et la Providence y posa devant les passions des hommes plus d'un problème important et redoutable.

Expédition de Savoie. — Association de la Jeune Italie; ses principes; son organisation; sua but. — Ifastinî et Ramorino. — Rapports de Mazzini avec les républicains français, sa^es appréhensions <le Buonarotti; son portrait.

— entrevue de Mazzini et de Ramorino à Geuève; plan adopte. — Mouvement sur la Savoie : comm< d il é Influence de cet échec sur l'attitude du gouvernement français. — Une lutte terrible se prépare entre le pouvoir et le parti républicain. — Poursuites contre M. Gabet. — Mort tragique de Dulong. — Loi contre le- orieurs pu scènes d'horreur. — Loi contre les associations; nue grande bataille se prépare. — Affaire des 83 millions. — mission du duc de Broglîe. — Intrigues secrètes. — Remaniement ministériel. — S-ymptonv 5 avant-coureurs révolution.

.Nous entrons dans une époque remplie de tempêtes. Réduit en 1833 à une sorte île sommeil agité, L'esprit révolutionnaire allait

se réveiller à Lyon, impétueux et terrible.

Ce fut eu Savoie qu'il éclata d'abord. Il avait eu son point de départ à Genève., et il

devait s'étendre sur l'Italie tout entière pour en changer la face. Ces premiers mouvements ne présentent donc pas, à proprement

parler, nue physionomie française : mais ils

émanaient «le la révolution de 1830 : ils

étaient de nature à influer puissamment sur

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le cours de ses destinées ; ils se liaient d'une manière intime aux mouvements de l'esprit français ; ils tenaient en éveil, au milieu de la France attentive, de nobles sympathies et des espérances qui ne demandaient qu'à être encouragées ; enfin, ils se combinaient avec les efforts du parti démocratique dans le Jura, à Lyon, et à Grenoble. Sous tous ces rapports, ils valent que nous leur consacrions quelques pages; d'autant qu'ils ont été jusqu'ici imparfaitement connus et mal appréciés.

De conspirateur, Charles Albert était devenu roi de Sardaigne. Ses trahisons n'étaient un mystère pour aucun de ses anciens complices. Et cependant, quand elle vit un des siens sur un trône, la vieille charbonnerie ne put se défendre d'un tressaillement d'orgueil et d'espoir. Le monarque ne tiendrait-il pas quelques-unes des promesses du prince? Plusieurs le crurent, et Une lettre fut publiée qui lui rappelait son passé. Charles Albert y répondit par des poursuites, par des menaces de proscription. Les patriotes italiens comprirent alors qu'un prince qui les avait eus pour confidents ne pouvait plus être que leur ennemi. L'association, connue sous le nom de la Jeune Italie, s'organisa.

A la différence du carbonarisme qui avait été sceptique et libéral, la Jeune Italie fut profondément religieuse et démocratique.

Elle avait pour fondateur et pour chef M. Mazzini, pour but l'indépendance et l'unité de l'Italie, pour symbole une branche de cyprès, pour devise ces mots : Maintenant et toujours (ora e semprè), pour moyens l'insurrection et la propagande, l'épée du conspirateur et la plume du journaliste. Ses principes, la Jeune Italie les répandait par un journal établi à Marseille; sa campagne révolutionnaire, elle la préparait par des comités mystérieux formés dans la Lombardie, dans la Toscane, dans les Etats du pape, et en dernier lieu à Naples. La conspiration rocruta bientôt dans la jeunesse italienne des soldais nombreux et dévoués ; elle prit racine dansl'armée et, plus particulièrement, dans le corps d'artillerie. Quelques hommes

de diverses provinces devaient composer le gouvernement insurrectionnel, pouvoir d'exception qui aurait duré autant que l'insurrection elle-même, c'est-à-dire jusqu'au jour où l'Autriche n'aurait plus possédé un pouce de terrain en Italie. Ce jour-là un congrès national, né du suffrage universel à deux degrés, se serait rassemblé à Rome, et devant lui se seraient anéanties toutes les autorités issues de l'orage. Au mouvement intérieur devaient correspondre des tentatives venues du dehors. On adoptait le système de la guerre par bandes, parce que c'était celui qui, selon l'opinion de Mazzini, se conciliait le mieux avec les inspirations du patriotisme, parce qu'il consacrait par une multitude de faits d'armes chaque pierre de la patrie, parce qu'il n'étouffait pas sous le poids de la régularité militaire la spontanéité des vertueux élans, parce qu'enfin, comme l'avait dit Napoléon, ce n'était point par la charge en douze temps qu'on défendait les Thermopyles.

Une idée fausse domina, malheureusement, toutes ces combinaisons. Le sentiment national s'était attiédi en Italie, mèmeparmi les patriotes les plus sincères, par l'habitude où étaient les Italiens depuis 1830 de tourner les yeux vers la France et de n'espérer qu'en elle. Mazzini et s-es compagnons voulurent réagir contre cette tendance, mais ils la combattirent avec excès. Victimes d'une honorable illusion, ils s'imaginèrent qu'en Italie, où le peuple n'a paslapuissance de l'extrême misère, un appel à l'indépendance suffirait pour faire sortir de terre des bataillons de citoyens; ils crurent que l'Italie, énervée par un long esclavage que le bien-être matériel dissimulait, trouverait néanmoins en elle la vigueur nécessaire pour substituer son initiative révolutionnaire à celle de la France, et conduire vers la démocratie la marche du monde. L'erreur était grande et devint funeste. Les chefs de la conspiration se virent arrêtés à chaque pas par l'inexpérience, la méfiance, h1 défaut d'énergie, l'incertitude, fruits amers de quatre siècles d'espionn el de servitude. Le gouvernemenl sarde n*i-

gnorait pas qu'on l'entourait d' embûches, et il veillait. Une circonstance, insignifiante en soi, le mit sur la voie du complot. Deux

sous-officiers artilleurs, dont l'un avait reçu de l'autre des ouvertures, se prirent de querelle au sujet d'une femme et tirèrent le sabre. On les arrêta et, au moment de l'arrestation, l'un d eux murmura des paroles de vengeance qui étaient un commencement de révélation. Le gouvernement lit faire aussitôt des perquisitions dans les sacs des artilleurs. Quelques fragments d'imprimés, une liste de noms sont trouvés : les arrestations commencent. La terreur est à Gènes, à Turin, à Chambôry. Pour obtenir des révélations, on ose tout : les amis sont, par de mensongères promesses, sollicités à trabir leurs amis; on fait servir d'encouragement à l'infamie des dénonciations la tendresse alarmée des sueurs, des épouses, des mères. L'espionnage habite les cacbots. Un sergentsapeur, nommé Miglio, venait d'être arrêté ; on lui donne pour compagnon d'infortune un inconnu qui se dit son complice et prétend avoir conservé avec ses parents des moyens de communication : l'infortuné Miglio tombe dans le piège. Il s'ouvre une veine et écrit avec son sang à des êtres qui lui étaient chers, une lettre qu'il remit à son compagnon. Elle figura au procès et lit traîner Miglio à la mort. L'affreux pouvoir des tortures morales avait été essayé sur un douxet noble jeune homme, M. Jacopo Kufiini : il résista, silencieux dans son mépris, calme dans sa colère; et, la nuit venue, d'un clou arraché à la porte de sa prison, il brisa le lien qui attachait à l'enveloppe mortelle son àme généreuse et indignée. En peu de temps les prisons avaient été remplies, et un grand nombre de victimes furent livrées au bourreau.

La Jeune Italie était frappée cruellement; elle n'était ni vaincue ni dissoute. Dans le courant de l'année lSiH. Mazzini se rendit à Genève où il organisa une expédition qui, traversant la Savoie, devait envahir le territoire italien. Mais, chef de la conspiration, l'insuccès des tentatives précédentes pesait

sur lai. On lui adjoignit le IRamorino,

qui, par sa famille, tenail à laSa> »ie, et qui. depuis la guerre de Pologne, était le hé

de la jeunesse italienne. Mazzini eut des doutes. Il se défiait des renommées i ipides, il rappela que la Jeune Italie s'était vouée au culte des principes el non pas à celui des noms. Mais le général lui était imposé pai les comités de l'intérieur et par les donni de fonds, presque tous réfugiés italiens. Il craignait d'ailleurs qu'on ne l'accusât d'avoir, dans son nouveau complice, repoussé un rival. Il l'appela donc à Genève, après avoir envoyé auprès de lui deux émissaires chargés de l'étudier. Dans la première entrevue des deux chefs il fut convenu que le territoire italien serait envahi par deux colonnes : l'une, partie de Lyon, l'autre de Genève. Le général Ramorino se chargea de celle de Lyon, où il croyait avoir de grands moyens d'influence. Une somme de 40,000 francs fui mise à sa disposition et il partit. Mazzini lui avait recommandé, en qualité de secrétaire, un jeune Modenais par qui ses démarches devaient être secrètement surveillées.

Mazzani organisa la conspiration eu Savoie avec une prodigieuse activité. Il se mit en rapport avec les Polonais, avec les Allemands. avec les carabiniers suisses; il acheta des fusils, étudia le plan de la prochaine campagne, et, dans des lettres ardentes, pousfl t les démocrates de Paris à tenter une diversion. Il lit plus : pour les y décider, il leur montra l'Italie frémissante et déjà victorieuse, de sorte qu'il exagérait les chances de -u pour les accroître et supposait le triomphe pour l'obtenir. Ce qu'on désire avec violence, on le croit sans peine : les chefs du parti républicain à Paris se préparèrent a seconder énergiquement l'expédition de Savoie. Mais elle avail ele condamnée, .(mime téméraire

et entachée d'alliage aristocratique, par le patriarche de la Charbonnerie nouvelle, par Buonarotti.

Qu'on nous permette de ne pas poursuivre, sans avoir peint cet homme m peu connu, et qui est cependant une des plus grandes li-

gUTCS tle notre époque.

LOUIS BLANC

Né à Pise, Buonarotti descendait de Michel- Ange. La gravité de son maintien, l'autorité de sa parole, toujours onctueuse quoique sévère, son visage noblement altéré par l'habitude des méditations et une longue pratique de la vie, son vaste front, son regard plein de pensées, le fier dessin de ses lèvres accoutumées à la prudence, tout le rendait semblable aux sages de l'ancienne Grèce. Il en avait la vertu, la pénétration et la bonté.

Mazzini. ^1808-1872.)

Son austérité même était d'une douceur infinie. Admirable de sérénité, comme tous les hommes dont la conscience est pure, la mort avait passé près de lui sans l'émouvoir, et 1 énergie de son ame relevait au-dessus des angoisses de la misère. Seulement, il y avait chez lui un peu de cette mélancolie auguste qu'inspire au vrai philosophe le spectacle des choses humaines. Quant à ses opinions, elles étaient d'origine céleste, puisqu'elles ten-

daient à ramener parmi les hommes le culte de la fraternité évangélique ; mais elles devaient être difficilement comprises dans un siècle abruti par l'excès de la corruption. Car il est des vérités qui, bien que fort simples, sont d'une nature tellement sublime que, pour les embrasser, l'intelligence de la tête ne suffit pas : il y faut celle du cœur, sans laquelle il n'y aura jamais, même dans les esprits d'élite, que force apparente et trompeuses lueurs. Buonarotti aimait donc le peuple, mais il l'aimait d'un amour profond, et non de cet amour emporté qui, produit par l'effervescence de la jeunesse, aigri plus tard par les déceptions de l'âge mûr, finit par s'imprégner de fiel, souvent dégénère en ambition, et va se perdre dans les violences d'une démagogie sans principe. Buonarotti aimait le peuple, il n'avait cessé de conspirer pour lui, mais avec la défiance d'un observateur expérimenté et le calme d'un philosophe, étudiant les hommes avant de se livrer à eux, armé d'une clairvoyance qui touchait au soupçon, circonspect dans le choix de ses alliés, et tenant à leur nombre beaucoup moins qu'à la sincérité de leur dévoùment. Témoin de notre première révolution, dont il fut sur le point d'être martyr, camarade de lit de Bonaparte pendant sa jeunesse, il avait deviné le nouveau César, et n'ignorait point par quelle pente on va de la liberté au despotisme, des agitations du forum à la discipline des camps. Il savait aussi que, souvent, aux meilleures causes, ceux qui les servent nuisent plus que ceux qui les combattent. Qu'avec de pareilles façons de voir, Buonarotti ne soit pas devenu, en France, où il s'était fixé, le centre d'un parti bruyant, et n'ai fait que traverser, presqu'inaperçu, la scène politique, on le conçoit. Et toutefois, son action était loin d'être sans puissance. Pauvre, et réduit pour vivre à donner quelques leçons de musique, du fond de son obscurité il gouvernait de généreux esprits, faisait mouvoir bien des ressorts cachés, entretenait avec la démocratie du dehors des relations assidues, et. dans la sphère où s'exerçait son ascendant, se-

Les volontaires an-étés à Genève. P >L 2.)

condé par Voyer- d'Argenson et Charles Teste, tenait les rênes de la propagande, soit qu'il fallût accélérer le mouvement ou le ralentir. 11 refusa son approbation à la campagne révolutionnaire qu'on préparait à Genève, pour deux motifs : connaissant l'Italie, et instruit par ses correspondants de sa situation réelle, il ne voyait dans L'expédition de Savoie qu'une aventure sans issue ;

et, d'un autre côté, il se défiait de certains hommes qu'on devait employer au succès de cette expédition. La vérité est <jiit\ parmi les complices de sfazzini, tous n'étaient pas guidés comme lui par Je saintes croyances et par l'amour do l'humanité. Or, Buonarotti pensait que la vérité veut avoir pour défenseurs des soldats dignes d'elle, et que ceuxlà seuls méritent de serrir le peuple, qui

peuvent lui faire honneur par leur vertu. Cependant, Ramorino avait quitté Lyon et s'était rendu à Paris. Il fit savoir à Mazzini que ses démarches rencontraient des obstacles imprévus. Il demandait un mois pour les préparatifs. Plus tard, il en demanda un second, puis un troisième. L'impatience de Mazzini s'irritait de ces retards. Car le secret allait s'éventant; les agents de police affluaient à Genève ; quelques réfugiés, qui ne vivaient que sur l'hospitalité économe des patriotes suisses, menaçaient de partir; l'ambassade française faisait offrir aux Polonais venus de Besançon des secours et les frais de voyage, s'ils consentaient à rentrer en France; le soupçon veillait au seuil de la conspiration, où avaient pénétré déjà le découragement et la fatigue Il fallait agir.

Pressé par les émissaires de Mazzini, le général Ramorino déclare enfin que rien n'est organisé à Lyon, qu'il se trouve assailli de difficultés insurmontables, et il rend 10,000 fr. sur les 40,000 qui lui avaient été comptés. On entrait dans le mois de janvier 1834, et le mouvement qui devait éclater en octobre 1833 n'était pas encore commencé. Inquiet et l'âme en proie aux plus douloureuses défiances, Mazzini résolut de hâter le •dénouaient. Il fixa le jour de l'action, et en écrivit à Ramorino. Le général était attendu le 20 janvier : il n'arriva que le 31 au soir, suivi de deux généraux, d'un aide- de-camp et d'un médecin. Entre lui et Mazzini, l'entrevue fut triste et comme troublée par de noirs pressentiments. Mazzini proposa d'assigner pour base aux opérations la prise de Saint-Julien, où se trouvaient réunis les agents des diverses provinces de la Savoie, -et où le signal de l'insurrection devait être donné. L'insurrection une fois déclarée, Mazzini pensait qu'il lui serait facile, à supposer qu'il ne se trompât point dans ses défiances, de déjouer le mauvais vouloir de Ramorino. Qu'il eut deviné ou non cette arrière-pensée, le général accepta le plan proposé. L'expédition devait se composer de deux colonnes. On arrêta que les insurgés de la première iraient, de Genève,' se réunir à

Carouge sur la frontière; et que, partant de Nyon, où était un dépôt d'armes, ceux de la seconde traverseraient le lac pour aller rejoindre leurs compagnons sur la route de Saint-Julien. Le commandement de la seconde colonne fut confié par le général Ramorino au Polonais Grabski, brave soldat, mais à qui manquait l'expérience de ces sortes d'expéditions.

Le gouvernement de Genève ne pouvait ignorer la tentative, et il avait pris des mesures pour la faire avorter. Le contingent était sous les armes ; le bruit du tambour retentissait de toutes parts ; des gendarmes stationnaient aux portes de Y Hôtel de la Navigation; les barques des bateliers avaient été saisies. Mais les insurgés furent protégés par les sympathies de la population et même par celles du contingent. En arrêtant les hommes de l'expédition, les officiers versaient des larmes, et ils se hâtaient de relâcher leurs prisonniers, sur l'invitation des citoyens. L'autorité fut donc frappée d'impuissance, et la première colonne commença son mouvement sous d'heureux auspices.

Il n'en fut pas ainsi de la seconde. Deux barques étaient parties de Nyon, l'une portant les hommes, l'autre les armes. Une barque du gouvernement passa entre les deux; les armes furent saisies, les hommes arrêtés et conduits sur le territoire genevois.

Alors, soit que le plan primitivement convenu lui parût défectueux, soit que pour l'exécuter il jugeât indispensable la coopération de la colonne de ÏSyon, le général llamorino changea tout-à-coup l'itinéraire de la petite troupe placée sous ses ordres. Au lieu de s'avancer sur Saint-Julien, il se mit à longer le lac. On marcha assez longtemps vers un but ignoré de tous. Le froid était extrêmement vif. Pas un soldat ne paraissait. Composée, les Polonais exceptés, de jeunes gens propres à un coup de main, mais peu habitués à faire do longues routes, la colonne se traînait d'un pas pénible. Tous les visages portaient l'empreinte d'une morne préocuppalion, et l'on se communiquait de proche en proche des doutes cruels. La co-

Lonne passa dans plusieurs bourgades où mil

cri d'enthousiasme ne se fit entendre, et où elle ne rencontra que des regards étonnas. Par suite de ses travaux antérieurs, Mazzini était tombé dans un état extraordinaire de lassitude, et la douleur de voir le succès lui échapper se joignant à ses maux, une fièvre ardente l'avait saisi. Il marchait douloureusement, appesanti par la fatigue de plusieurs nuits sans sommeil. Il avait déjà demandé plusieurs fois à Ramorino quelle route on suivait, pourquoi on n'allait pas à Saint-Julien, pourquoi on ne se dirigeait pas sur Bonneville; et, à tort ou à raison, les réponses de Ramorino l'avaient alarmé, lui paraissant évasives. Il l'alla trouver une dernière fois au bivouac de Carra. Le général était couché près du feu, dans son manteau. Mazzini lui dit dans l'égarement de la fièvre, qu'il fallait aller du côté où il y avait espoir de se battre; que si vaincre était impossible, il fallait du moins prouver h l'Italie que les patriotes restaient fidèles a leurs engagements et savaient mourir. Ramorino répondit que courir au-devant de dangers stériles serait plus qu'une imprudence, et qu'il y aurait folie à faire moissonner, sans utilité pour la cause commune, la fleur de la jeunesse italienne. Mazzini le regardait d'un œil hagard, le visage altéré et le cœur plein de trouble. En ce moment des coups de feu retentissent. Ramorino se lève précipitamment. Mazzini court au faisceau et saisit sa carabine en remerciant Dieu de leur envoyer l'ennemi. Mais il avait le délire. Ses compagnons lui apparurent comme des spectres. Il chancela, tomba sans connaissance ; et lorsqu'il rouvrit les yeux, il se trouvait en Suisse, où on l'avait transporté sur une charrette. Les coups de feu n'étaient qu'une fausse alerte. Mais Ramorino avait perdu toute foi dans le succès. Il déclara sans détour à ses compagnons que la tentative était, pour le moment, avortée, et qu'on n'avait plus qu'à regagner la frontière. Le corps fut dissous.

Cette expédition, si déplorable par Incomplète inanité de ses résultats, fut suivie .le

récriminations non moins déplorables, ainsi qu'il arrive toujours dans les entrepri avortées. Ramorino fut accusé de trahison,

mais l'accusation ne fut point démontrée, les

faits allégués contre lui pouvant recevoir

une interprétation différente de celle que

leur donnait le soupçon aigri fiai ]>• malheur. A son tour Ramorino se déclara trahi, sans avoir fourni l'ombre d'une [neuve et contre toute espèce de vraisemblance.

Les hommes sont faillibles, les idées justes sont immortelles. Mazzini et ses compagnons le comprenaient, et ils surent se garder de tout découragement pusillanime. Mais un regret dut leur rester, celui d'avoir jeté sur la cause qu'ils défendaient une défaveur momentanée. Car l'orgueil de leurs ennemis s'en accrut; l'Autriche, la Russie, la Prusse, s'unirent à la Sardaigne dans un commun analhème contre les partisans d'une Italie indépendante, et la Suisse, terre de liberté, suprême asile ouvert à l'infortune des proscrits, la Suisse se vit condamnée, après une glorieuse résistance, à mesurer désormais plus prudemment les bienfaits de son hospitalité. Il est inutile d'ajouter qu'en France le gouvernement redoubla d'audace, bien convaincu que, de longtemps, le parti démocratique ne trouverait au dehors un efficace et sérieux appui.

Bientôt tout sembla se préparer pour un lamentable dénoùment. Dans des articles passionnés, le Journal des Débats, organe de la Cour, soufflait au ministère les plus sinistres desseins, et à la bourgeoisie toutes les passions de la guerre civile. A l'entendre, pour sauver la société aux abois, il aurai1 fallu anéantir la presse populaire, mettre hors la loi la République, frapper au cœur le droit d'association, et couvrit la personne royale d'un bouclier impénétrable à jamais.

C'était encourager la résistance à bc faire violente et désespérée, c'était ouvrir devan!

le pays une carrière de Bang. Mais les hommes du pouvoir s'agitaienl dans leur impatience. Troubles de rencontrer à chaque pas

devant eux le parti républicain, poursuivis sans relâche de son qui-vive éternel, et.

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comme il arrive souvent, de l'excès de la peur précipités dans le vertige de l'audace, ils brûlaient de savoir au juste ce que renfermaient pour eux de périls les profondeurs de cette société qu'ils étaient aussi incapables de calmer que de conduire. Les républicains, de leur côté, sentaient l'imminence d'une agression et ne cherchaient plus qu'à s'assurer l'honneur de l'initiative. La lutte commença donc. On intenta au National, feuille républicaine, un procès fondé sur des chicanes grossières, et qui ne tendait rien moins qu'à le ruiner en lui enlevant son titre. On attaqua le Populaire dans la personne de son rédacteur en chef, M. Cabet, qui, quoique membre de la Chambre, se vit traîné devant le jury, en vertu d'une autorisation obtenue sans peine des rancunes de la majorité. Le Parlement était une arène et la discussion des affaires publiques un échange de menaces.

Dans la séance du 26 janvier, M. Larabit dénonçait la dictature militaire du maréchal Soult qui, dans une lettre aux officiers d'artillerie de Strasbourg, avait prétendu interdire aux officiers toute réclamation, même légale. Des murmures s'élèvent, et le général Bugeaud s'écrie : « Il faut obéir d'abord, » et M. Dulong de répliquer vivement : « Faut- « il obéir jusqu'à se faire geôlier? » Le général Bugeaud s'approchealors deM. Dulong, et, séance tenante, obtient une explication dont il se montre satisfait; car elle mettait également à couvert et la dignité de l'offenseur et l'honneur de l'offensé. Mais les passions d'un parti sont plus difficiles à apaiser que le ressentiment d'un individu. Parmi les amis do M. Bugeaud, plusieurs affichèrent l'inconcevable prétention de ressentir son injure plus profondément que lui-même. On remarqua surtout, à son indignation bruyante, à sa pantomime animée, à ses promenades inquiètes le long des bancs du centre, le général LUimigny, aide-de-camp du roi.

Au milieu du tumulte, M. Dulong avait prononce, en L'appliquant au genre d'obéissance muette elservile exigée par le ministre,

le mot ignominie. Le Journal des Débats s'empare de ce mot, et lui assignant dans le compte-rendu de la séance une place fatale, il reproduit en ces termes l'apostrophe de M. Dulong : « Faut-il obéir jusqu'à se faire « geôlier, jusqu'à l'ignominie? » A quelles intentions rapporter cette inexactitude cruelle? Pourquoi, seul entre tous les journaux, le Journal des Débats aggravait-il une apostrophe qui pouvait aboutir à un combat? Ce qui est certain, c'est qu'après avoir jeté les yeux sur ces funestes lignes, le général Bugeaud dut écrire à M. Dulong pour lui demander des explications nouvelles. « Je me « mets à votre disposition, répondit celui-ci « au général : mes deux témoins sont le gé- « néral Bachelu et le colonel Desaix. » Les témoins des deux adversaires se réunirent, et il fut convenu que M. Dulong adresserait au Journal des Débats une lettre dans laquelle il démentirait la seconde partie de l'apostrophe si mensongèrement amplifiée, et ne laisserait peser que sur M. Bugeaud homme public, le poids de la première. Rien de plus convenable, de plus conforme à la vérité, de plus digne. La lettre fut envoyée au Journal des Débats, où elle devait être publiée le lendemain, 28. Mais quelles ne furent pas la surprise et l'indignation de M. Dulong, lorsque, dans le bulletin ministériel du 27, il lut : « Le Journal des Débats a rapporté « hier uiie expression outrageante adressée « par M. Dulong à lhonorable général Bu- « geaud. Aujourd'hui on disait, à la Cham- « bre, que l'honorable général en a demandé « raison, et qu'il a r/vV/e'de M. Dulong une « lettre qui paraîtra demain dans le Journal « des Débats. » Ainsi, le système des provocations qu'une feuille ministérielle avait commencé, une autre feuille ministérielle semblait le poursuivre! Ainsi, l'on avait altéré, en L'aggravant, la portée de l'apostrophe, et maintenant on altérait le caractère des explications dont elle avait fourni le sujet! Ouelle invisible main préparait donc à la querelle un dénoùmenl funèbre? Comment le Bulletin ministériel du soir avait-il en connaissance d'une Lettre confiée à la discrétion

HISTOIHE I)K DIX ANS

Enterrement de Dulong. (Page 091, col. 2.)

du Jow%nal des Débats, à son honneur? La communication venait-elle directement des témoins du général Bugeaud, ou bien n'était-ce qu'un écho lointain des hâbleries do quelques courtisans, traineurs do sabre?

Voilà ce qu'on commença tic toutes parts a se demander, et dans beaucoup d'esprits s'éveilla an soupçon étrange, un soupçon terrible.

Quant à M. Dulong, il n'avait plus ù suivre que les inspirations de son courage. II s'em-

presse d'interdire l'insertion de la Lattre qu'on donnait comme ayant été exigée de lui. et. le premier arrangement étant abandonné, il choisit pour nouveaux témoins deux députés, .MM. Georges Lafayetle et César Bacot.

Le 28, à trois heures de l'après-midi, ces messieurs se trouvaient au domicile de .M. Dulong, avec Armand Carrel, que son noble cœur poussait à intervenir dans la querelle pour l'apaiser, lorsque il Bugeaud

se présenta. Un convenable désir decouci-

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liation éclatait sur son visage et dans ses paroles. Armand Carrel eut avec lui un entretien dans lequel il puisa l'espoir que tout pouvait se terminer par une note qui, soigneuse de ladignitédeM.Dulong, satisferait dans M. Bugeaud l'homme privé, sans impliquer aucun désaveu du blâme encouru par l'employé du gouvernement.

A huit heures du soir, seconde réunion. Les témoins du général Bugeaud, MM. de Rumigny et Lamy, y parurent cette fois; et l'on remarqua que les dispositions du général n'étaient plus les mêmes. M. de Rumigny repoussa l'intervention d'Armand Carrel, comme représentant de la presse opposante ; et il fut le premier à réclamer la publication de la lettre, bien que les lignes insolentes du bulletin ministériel l'eussent rendue manifestement impossible. A cette lettre, les témoins de M. Dulong voulaient qu'on substituât une note dont on ne pût pas dire qu'elle avait été exigée. La proposition fut repoussée obstinément. Un rendez-vous est pris pour le lendemain. On fixe pour théâtre du combat le bois de Boulogne. L'arme convenue est le pistolet. Dulong était un bon citoyen et le meilleur des hommes. Le dévouaient de ses amis pour sa personne était tel que savent l'inspirer les natures choisies. On s'émut autour de lui du danger qu'allait lui faire une exclamation dictée par un sentiment généreux. Mais lui, calme et souriant, il encourageait ses amis. Le 29, il se mit en route avec ses témoins pour le bois de Boulogne. Il était gai, ayant pensé à tout ce qui lui était cher, et tout préparé en vue de l'heure suprême.

La rencontre eut lieu à dix heures. Les adversaires avaient été placés à quarante p.-.s l'un de l'autre, et devaient se rapprocher en s'ajustant. A peine ont-ils fait chacun deux ou trois pas, (pie le général Bugeaud tire son coup do pistolet. Atteint à un pouce au-dessus de l'œil gauche, h' malheureux PnJong tombe sans proférer une parole. Le soir, on dansa au château. A six heure* du matin, le blessé (Mail mort.

A cette nouvelle, la consternation règne

dans toute une moitié de Paris : pour beaucoup, l'issue du duel de la veille a la gravité d'un malheur public. De sombres rumeurs se mêlent d'abord aux regrets par où se révèle le deuil des âmes. Bientôt un cri s'élève, cri puissant et accusateur : on a voulu la mort de l'infortuné Dulong, on l'a préparée, on a rendu la lutte inévitable, on a fait de tout cela une vengeance de château ! L'indignation s'accroît de chaque détail donné par les feuilles de l'Opposition. M. de Rumigny est dénoncé comme l'instrument d'un complot de camarilla.Lamajesté royale elle-même est traînée devant le tribunal de l'opinion.

Une circonstance particulière servit ces attaques. Lorsque les témoins de la victime étaient allés réclamer l'original de la lettre restée aux mains du général de Rumigny, celui-ci avait répondu verbalement, puis attesté dans une déclaration écrite et signée, qu'il n'avait plus celte lettre ; qu'il avait promis à M. Dulong, sur le terrain, de l'anéantir après le combat ; et qu'il l'avait, en effet, brûlée en présence du roi. Il m'était pas vraisemblable qu'au lieu d'exiger la remise immédiate d'une lettre dont il allait si fatalement payer la restitution, M. Dulong eût laissé aux témoins de son adversaire le soin de la détruire. C'est ce qu'Armand Carrel fit très bien ressortir dans un article qui portait sa signature et l'énergique empreinte de son talent. Que signifiait donc cette accumulation de mystères ?Et comment le nom du roi se trouvait-il mêlé à une querelle qu'on n'avait su étouffer que clans le sang ?

La Cour était mise en demeure de se défendre. Un article rédigé an château, et par un écrivain dévoué à la famille royale, fut publié dans le Journal des Débats. On y repoussait l'attaque avec beaucoup de véhéli.Miieuce.el tous reux dont Le Journal (les

Débats représentait L'opinion politique applaudirent. Quelle apparence que le roi se fût fait le provocateur invisible d'un duel : Quelle apparence que le plus honnête homme du royaume, Le plus intéressé à la conoi-

liation des esprits, qu'un prince ennemi du duel, de la peine de mort, de tous les pré jugés qui coûtent du sang, fût descendu, pour faire couler le sang, an rôle d*entremetteur d'intriguée I M. Bugeaud, qui était un soldat et un homme violent, avait -il besoin qu'on lui apprit à ressentir une offense ? Et, lorsque son ressentiment s'expliquait d'une manière si naturelle, on s'acharnait à imaginer une trame aussi absurde qu'odieuse! M. de Rumigny était intervenu : eh, qu'y avait-il là de surprenant? M. de Kumigny n'était-il pas l'ami du général Bugeaud, son collègue , son compagnon d'armes ?

M. de Rumigny, de service au château le jour du duel, ne pouvait s'absenter sans la permission du roi : son tort était de l'avoir fait ; mais une infraction disciplinaire de l'aide-de-camp était-elle imputable au monarque ? Le roi n'avait rien su du duel que lorsqu'il n'y avait déjà plus qu'à en déplorer l'issue ; et la supposition contraire était une création monstrueuse de cet esprit de parti, si habile à souiller toute chose de son venin. A cela les adversaires du château répondirent que, dans l'ex-gouverneur de Blaye, c'était l'oncle de la duchesse de Berri qui avait dû se sentir outragé ; que le roi n'était point, par conséquent, aussi désintéressé dans la question qu'on voulait bien le dire ; que des éloges n'étaient point des raisons, surtout sous une plume de courtisan ; que cette prétendue horreur du roi pour le duel ne l'avait point porté, après tout, à empêcher celui dont les apprêts se faisaient sous ses yeux, quoiqu'il eût suffi pour cela d'un mot de lui soit à son aide-de-camp, soit au général Bugeaud ; qu'au surplus, c'était par des faits et non par des invectives qu'il fallait ruiner des attaques fondées sur des faits articulés d'une manière précise et dette. El ils rapprochaient toutes les circonstances de cette déplorable affaire : l'apostrophe de M. Dulong immédiatement suivie d'une explication dont le général Hugeaud avait paru satisfait ; la querelle, empoisonnée ensuite par une version inexacte du Journal <lcs Débats ; un arrangement convenu, et aus-

siiôt après brisé par Les commentaires irritants du bulletin ministériel; Les dispositions ilu général Bugeaud conciliantes le matin, assombries le soir et changées ''ii aigreur; l'intervention toute pacifique d'Armand Carrel repou^ér par M. de Rumigny abandonnant indûment son poste au château

pour aller remplir un office que pouvait remplir aussi bien tout autre ami du général Bugeaud ; la remise de la Lettre différée jusqu'après le combat, comme si l'un se fut réservé d'en faire usage, au besoin, contre Dulong vainqueur; la lettre brûlée, plus tard, devant le roi ; la fêle du soir non con- I remandée, quoique rien dans la circonstance n'eut été plus convenable ; surtout s'il était vrai, comme le Journal (1rs Débats l'affirmait, qu'on eût appris le dénoùment de la querelle avec une vive affliction !

Nous avons dû adoucir la physionomie de celte polémique , qui monta au dernier degré de violence et d'emportement. Ce que nous venons d'en rapporter suffit pour indiquer quelle était alors l'effervescence des esprits, et ce que les partis pouvaient oser.

Le meilleur ami de Dulong, son parent, Dupont (de l'Eure), n'était pas à Paris dans la cruelle journée. Les députés de l'Opposition lui écrivirent une lettre collective pour s'associera la douleur qui l'attendait. Elle fut poignante. Ne se sentant pas la force île rentrer dans une enceinte où la mort venait de marquer une place vide à jamais, et trop convaincu, d'ailleurs, qu'on n'arrêterait pas de sitôt la France sur la pente où elle se précipitait les yeux fermés, le \ en érable Dupont (de L'Eure donna sa démission de députe. voulant gémir dans la retraite sur les maux de son pays et sur ses propres maux.

Les funérailles de Dulong Purent, ennuie sa mort, un véritable événement politique. lin' Foule innombrable suivit, le long îles

boulevards, le char funéraire, l.e gOUVOTnemenl craignait une insurrection : il mit sur pied les troupes dont il disposait, et lit couper le convoi par des mouvements de cavalerie et d'infanterie. Autour de la fosse où sur L'homme de bien allait peser l'invincible

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sommeil, ses amis se rangèrent avec un profond sentiment d'angoisse : et MM. Salverte, Tardieu, Cabet, Langlois, Armand Carrel, Dupont (avocat), vinrent tour-à-tour prononcer le discours d'adieu. M. Dupont lit entendre, en terminant, ces belles paroles : « Nous vivons dans un de ces temps de cor- « ruption où l'homme de conscience, s'il ne « veut pas mentir à la vérité, doit avoir une « épée au service de sa pensée. Dulong avait « compris la triste époque où il vivait. Sa « vie ne lui appartenait pas plus que la nôtre « ne nous appartient. Sa vie appartenait à la « vérité ; et quand la vérité lui a demandé « sa vie, il a exécuté le pacte, il a donné sa « vie. »

Paris était encore sous l'impression de ce tragique événement, lorsque des scènes où l'ignominie se mêle à l'atrocité le remplirent tout à coup de douleur et de honte.

Une loi venait d'être rendue qui soumettait à la formalité d'une autorisation préalable accordée par la police, tout écrit vendu, distribué, crié sur la voie publique. Pourquoi ne le dirions-nous pas, puisque la vérité nous le commande? Les crieurs lancés sur les places et dans les rues par les ennemis du pouvoir ne furent souvent que d*s colporteurs de scandale, que les hérauts d'armes de l'émeute ; dans les libelles qu'ils distribuaient, la mauvaise foi des attaques le disputa plus d'une fois à la grossièreté du langage et à je ne sais quelle flagornerie démagogique.

Or, flatter le peuple est une lâcheté, le tromper est un crime. Que le gouvernement fût intervenu pour mettre fin à un tel désordre, il le devait. Mais lui qui s'était accoutumé à repousser le dénigrement par le dénigrement et le mensonge par le mensonge, lui qui jamais n'avait hésité à faire ou à laisser plaider sa cause devant les passants par les libellistes les plus abjects, de quel front livrait-il aux salariés des fonds secrets l'exclusive domination de la voie publique ? Car enfin, c'était créer le monopole de la calomnie ; c'était mettre au-dessus du pouvoir répressif de la magistrature le pouvoir préventif

de la police, et, dans la grande question de l'ordre à défendre, abaisser le juge devant l'espion!

Des troubles étaient prévus : ils éclatèrent. L'exécution de la loi sur les crieurs publics était un véritable arrêt de mort prononcé contre certaines feuilles spécialement destinées au peuple ; et elles ne voulurent pas disparaître sans avoir au moins témoigné tout haut de leur colère et de leur courage. Le dimanche 23 février, une distribution générale de ces feuilles devant avoir lieu sur la place de la Bourse, une foule immense s'y était rassemblée, foule inoffensive, peu bruyante, composée presque entièrement de curieux, mais grossie à chaque minute par le flot des promeneurs. Tout à couples grilles du palais de la Bourse s'ouvrent, et sur la place s'élancent, à la suite de quelques sergents de ville en uniforme, des agents de police portant pour la déshonorer la blouse du travailleur, et armés de gourdins. Animés d'une fureur imbécile etbasse, ces misérables fondent en rugissant sur la population, qui recule étonnée ; ils frappent sans choix, ils frappent au hasard, ajoutant l'insulte à la cruauté, et se vengeant de l'horreur qu'ils inspirent par des brutalités sans nom. Alors chacun de se précipiter. La rue Neuve- Vivienne est encombrée de fuyards qui remplissent l'air de leurs cris. Des femmes sont renversées et foulées aux pieds; des enfants tombent sous le bâton et teignent Je pavé de leur sang ; des promeneurs paisibles se sont vus assaillis par des forcenés qui les terrassent, les meurtrissent de coups, trépignent sur eux ; un commissaire de police veut arrêter Je cours de ces abominations : son autorité est méconnue ; il insiste : on le menace, lit M. d'Argout, M. d'ArgoiU lui-même est sur le théâtre où se joue le drame. On fait avancer de la cavalerie ; mais à l'aspect de leurs hideux auxiliaires, les cavaliers rougissent Je bonté ; et c'est d'un ueste bienveillant, c'est avec des regards amis qu'ils poussent devant eux la multitude.

L'indignation, à Paris, fut universelle. Au nombre des blessés se trouvaient beaucoup

de citoyens attachés au gouvernement; chaque classe de la société, chaque opinion, avait fourni des victimes ; la population tout entière se sentit humiliée ; par pudeur, le Journal des Débats garda le silence; et M. Salverte , montant à la tribune, somma le ministre de rendre compte au pays de ce vil guet-à-pens, M. d'Argout, qui ne manquait ni de fermeté ni d'esprit, resta écrasé, pourtant, sous le poids de l'accusation. Il déclara que c'était pour mieux distinguer l'innocent du coupable qu'on employait des agents de police déguisés ; et ici les citoyens avaient été frappés indistinctement! Il prétendit que c'était pour éviter les charges sanglantes de la cavalerie qu'on recourait aux brigades de la police; et les agents de M. GisqueC armés de bâtons, venaient de déployer une rage qui suppléait à tout ce que peut avoir de plus funeste l'emploi des baïonnettes ! La justification était dérisoire ; et d'ailleurs, le ministre laissait intact le reproche qu'on lui adressait d'avoir mis l'arbitraire à la place des lois. Malheureusement, les ennemis du pouvoir servirent sa cause, en cette occasion, par des exagérations sans probité et des récits infidèles. C'était offrir à la majorité un prétexte pour amnistier le ministre : elle en profita. On s'emparades faits dont la fausseté était démontrée, pour obscurcir les faits incontestables ; et un bill d'indemnité sortitdu sein des ricanements les plus odieux qui aient jamais porté atteinte à la dignité d'une assemblée. Le gouvernement était donc absous par la Chambre ; mais il avait été et resta condamné par l'opinion.

Au reste, tout cela ne faisait qu'annoncer de plus grandes calamités. Une loi, depuis longtemps attendue par les uns et redoutée par les autres, la loi contre les associations tut enfin présentée. Mlle aggravait ce fameux article 294 «lu Code pénal, légué a la Restauration par le despotisme de L'Empire, et contre lequel avait si violemment protesté le libéralisme conduit au combat par MAI. de Broglie et Cuizot. L'article 2!H se bornait à proscrire toute association de plus de vingt personnes, non autorisée : la loi nouvelle

étendail les dispositions de l'ancienne a V association partagée en sections do moins

vin;'l personne-,. l/arli<-le 2U\ n'atteignait que les réunions périodiques : la loi nouvelle ne tenait nul compte de la périodicité. L'article 2ÎJ1 ne menaç lit une les chefs A ciations contrevenantes : la loi nouvelle pesait sur tous les associés sans distinction. Enfin, par une éclatante dérogation a la Charte, les infractions à la loi nouvelle et à

M. Dulong. Vm

l'article 291 étaient déférées, non au jury, mais aux tribunaux correctionnels.

Ce fut le 1 1 mars nue s'engagea cette discussion Célèbre qui devait aboutir a une -uerre civile. Pas un rouir qui ne fût rempli (le trouble, pas un visage qui ne portât les traces d'une vive anxiété. Il était impossible, on le savait, qu'à une loi semblable, si elle était votée, la Société des droits Je f Homme

ne répondit point par des COUpS de fusil.

Aussi M. «le Ludre excita-t-il dans l'assemblée plus d'émotion «pie d'étonnement, lorsqu'il laissa tomber du haut de la tribune

LOUIS BLANC

paroles audacieuses et terribles : «La Société « des Droits de l'Homme ne fera pas d'é- « meutes ; mais si elle n'était décidée à at- « tendre que la volonté de la France se « manifeste, le nombre et le courage de ses « membres lui permettraient peut-être de « livrer une bataille... » Voilà par quelle déclaration les débats s'ouvrirent! Ils portèrent d'abord sur des attaques personnelles. On se montrait, assis au banc ministériel, trois hommes dont l'un (M. de Broglie) avait ouvert son hôtel, sous la Restauration, à la Société des Amis de la Presse, dont l'autre (M. Guizot) avait dirigé la Société aide- toi le Ciel t'aidera, dont un troisième (M. Barthe) avait fait partie de l'associatindesc«;'/;o?2an. Le rapprochement fut fait par tous les spectateurs ; et M. Pages (de l'Ariège) en accabla les ministres, M. Guizot, surtout. Et M. Guizot ne sut répondre que par l'apologie des intentions et des vues qui animaient la Société aide-toi, alors qu'il en était membre. Pitoyable pétition de principes, banalité indigne d'un esprit sérieux ! Il le sentait bien lui-même sans doute; car, humilié dans son orgueil , il fit effort pour se relever par l'excès de la passion. Pâle, la tête haute, le corps frémissant, le bras étendu, on le vit jeter au parti républicain l'insulte pour défi. Prompt à se dédommager par l'insolence de l'attaque de son impuissance à se défendre, il fut superbe de forfanterie et de dédain. « L'homme s'agite, et Dieu le mène, » dit-il en rappelant un mot de Bossuet; et selon lui, c'était dans les voies où marchaient les ministres, que Dieu menait la France.

Plusieurs orateurs prirent la parole dans la discussion générale: ceux ci, comme MM. Kératry, Fulchiron, Vieunet, Hervé, pour appuyer le projet de loi ; ceux-là, poulie combattre, comme MM. Portalis, Salverte, Garnier-Pagès, Bigiion, de Sade, Mérilhou. Un amendement, présenté par M. Bérenger, servit à préciser les débats.

M. Bérenger aurait voulu que le droit «1 association (Vit reconnu en principe, et que l'«xerci< n fui réglé par l'autorité. Il demandait donc que les associations pussent

se former sans autorisation préalable et en se bornant à déclarer à l'autorité les formes de leur constitution et leur but ; mais le maire de la commune aurait eu le droit d'assister aux réunions, d'ordonner la séparation des membres si cela devenait utile; et, quant à l'autorité, elle aurait dissous les associations jugées dangereuses,, à la charge de rendre compte de ses motifs devant les Chambres. Ainsi, l'amendement de M. Bérenger substituait le système répressif au système préventif, consacré par le projet du gouvernement.

Soutenu par son auteur avec beaucoup de sagesse et d'autorité, l'amendement trouva dans M. Odilon Barrot un éloquent soutien. Quoi! on faisait cet outrage à la civilisation, à la raison humaine, de déclarer anéanti par une loi un droit sans lequel nulle société n'existerait, un droit qui est, de toutes les nécessités, la plus impérieuse, la plus inéluctable! Quoi ! cet article 291, né de la dictature impériale, et qui, sous la Restauration, avait paru si étouffant, il ne suffisait plus après une révolution faite au nom et pour le compte de la liberté ! Le gouvernement demandait à vivre? Pour vivre, avait-il besoin de tuer le principe générateur de la société elle-même? La nécessité de régulariser le droit impliquait-elle la nécessité de le nier, et fallait-il, à l'exemple de certains sauvages, couper l'arbre pour cueillir le fruit? Soumettre à une autorisation préalable du gouvernement le droit d'association ! M lis c'était livrer au pouvoir une immensité d'arbitraire devant laquelle tout disparaissait ou pouvait disparaître: et la Charte, et les garanties qu'elle stipule, et le droit électoral, ,>t la liberté de la presse. Car, lorsque des citoyens cherchent à s'entendre but le candidat qui mérite le mieux leurs suffrages, il y a évidemment association. Lorsque des citoyens, pour créer un journal, pour le rédiger ou en surveiller la rédaction, mettent en commun leurs pensées, combinent leurs efforts, il y a évidemment association. Des électeurs de l'Opposition se réunissant pour élire un député, seraient-ils soumis au bon

plaisir ministériel? Plus de droit électoral. Le joug de l'autorisation préalable Bel ait-il imposé à des écrivains se groupant autour d'un journal? Plus de presse Libre. Le projet

du gouvernement, dans la généralité de ses termes, était donc d'une insolence inouïe Il était, en outre, d'une application impossible. An moins, sons L'empire de l'article 291 , le corps du délit n'était pas chose insaisissable : le fait matériel d'une réunion de plus de vingt personnes, la circonstance de la périodicité, la concentration des menaces de la loi sur un nombre déterminé de tètes, tout cela fournissait des éléments de poursuite. Mais ici quels seraient les matériaux de l'accusation? Poursuivrait- on le délit sous cette infinie variété de formes qu'il lui est si facile d'affecter? Le frapperait-on dans la personne d'un nombre illimité de coupables? Le projet du gouvernement, brutal en théorie, était, au point de vue de la pratique, tout à l'ait puéril et insensé.

Dans un discours plein de mesure et de finesse, M. Thiers répondit que tout droit, dans une société civilisée, demandait à être réglé législativement; que la nécessité de l'autorisation préalable pesant sur les sociétés anonymes, par exemple, et sur les sociétés de bienfaisance, il était étrange qu'on prétendit en affranchir les sociétés politiques, foyers de discordes et écoles de sédition ; que la force du gouvernement , dans un pays de trente -deux millions d'hommes, résultait, non pas de son empire sur quelques milliers de fonctionnaires et sur deux ou trois cent mille soldats, mais de la faculté qu'il avait de faire pénétrer partout sa volonté, d'agir avec ensemble au moyen d'une hiéraichie savamment constituée, d'être, en un mot, partout présent à la fois ; que laisser à de simples individus une faculté aussi précieuse, c'était déplacer le pouvoir à leur profil et leur communiquer toute la force du gouvernement ; qu'il y avait là un danger incalculable ; que l'fStat était perdu, pour peu qu'on laissai la régularité s'introduire dans la révolte, pour peu qu'on permit à l'anarchie de se disoipliner ;

que la loi contre les itiOQI était.

par conséquent, une loi de salut; que, quant à l'amendement de M. Bérenger, il mettait entre tes mains du pouvoir une arme chimérique, puisque tout»- association dist reconstituerait aussitôt sous un autre nom, et morte oomme Société des Droite de F Homme . revivrait comme Sn, iété >i> \ imù du Peuple; que, pour ce qui était de 'abus possible de la loi, les esprits devaient rassurer; le gouvernement n'ayant aucun intérêt à interdire les associations industrielles, scientifiques, littéraires, religieuses, ou de bienfaisance, et n'étant intéressé qu'à la disparition des sociétés politiques, camps retranchés de tous les factieux.

Ce discours que M. Thiers termina patun retour habile et vif sur la politique de l'Empire et sur celle de la Restauration, comparées à la politique du règne de Louis-Philippe, produisit dans l'assemblée l'impression la plus profonde. L'amendement fut rejeté. M. Thiers n'avait certainement pas tort de montrer dans la Société des Droits de C Homme une armée qui, secouant la guerre sur la nation , pouvait d'un instant à l'autre changer pour la France le cours apparent de ladestinée. Sanslaloi contre les associations. non telle que l'entendait l'Opposition dynastique,mais telle que le gouvernement la demandait, c'en était fait de la monarchie constitutionnelle ; rien de plus certain, et ceux qui en doutaient, comme MM. Bignon, Bérenger, Odilon Barrot. ne savaient j as combien il y aurait, eu dans la démocratie organisée, de puissance et de vigueur. Qui, AI. Thiers avait raison de dire : Toul cet arbitraire, il nous le faut, ou QOUS sommes perdus. M, lis cet aveu même était une condamnation sans appel du système représenté par l'orateur. Quel régime, en effet, que

celui qui, pour se maintenir, avait besoin

d'aussi dévorantes ressources '. Quel régime

que celui qu'on déclarait d'avance dissous,

m Ton ne se hâtait d'\ mettre à la merci de sept OU huit hommes, à la merci de leurs caprices, le plus nécessaire et le plus sai ré de tous les droits ! La faiblesse et 1

LOUIS BLANC

mité d'un pouvoir se mesurent à l'étendue des ressources qu'il épuise. Il estindigne de vivre, si les intérêts qu'il arme contre lui sent assez nombreux et assez forts pour que le contact de la liberté lui soit mortel ; et s'il ne lui est donné d'exister qu'à la condition d'absorber toute la sève d'un peuple, pourquoi donc existerait-il ?

On le voit, pour combattre efficacement la loi, il aurait fallu porter hardiment la main sur les fondements du système qui avait rendu cette loi si monstrueusement nécessaire. C'est ce que l'opposition dynastique n'osa pas. Aussi le triomphe du ministère fut -il complet. Divers amendements furent présentés par MM. Taillandier, Corcelles, Anglade, Glais-Bizoin, de la Roche- Foucauld, Dubois (de la Loire-Inférieure), Teulon, Roger, Charamaule. Ils avaient tous pour but d'atténuer la portée funeste du projet : ils furent successivement rejetés par une majorité systématique; et les associations n'eurent plus d'autre légitimité que celles que devait leur donner le bon plaisir des ministres, même celles qui auraient été fondées en vue de l'industrie, ou de la science, ou des lettres, ou de la religion, ou de la charité. Ainsi le voulurent 246 boules sur 400. Mais, du moins, la civilisation ne fut pas à ce point outragée sans avoir eu d'énergiques défenseurs. M. Glais-Bizoin s'attira l'honneur du rappel à l'ordre ; M. Berryer s'écria dans un de ces moments d'émotion qui faisaient si puissamment rayonner son visage et vibrer sa voix : « Il est quelque « chose de plus hideux que le cynisme révo- « lutionnaire, c'est le cynisme des aposta- « sies » ; enfin, M. Pages (de l'Ariége) fit entendre la protestation suivante, dont la loi contre les associations devait à jamais porter le stigmate : « Si un Français, homme de « bien, veut l'association pour propager et « affermir le Christianisme, je suis son « homme, malgré vos ministres et votre loi. « Si un Français, homme de bien, veut une « plus grande d illusion des lumières qui « préparent la moralité de l'avenir et le bon- « heur de l'humanité, je suis son homme

« malgré vos ministres et votre loi. Esclave « de toutes les lois justes, ennemi de toutes « les lois iniques, entre les persécuteurs et « les victimes je ne balancerai jamais. Je ne « connais pas de pouvoir humain qui puisse « me faire apostasier Dieu, l'humanité, la « France. Pour obéir à ma conscience, je « désobéirai à votre loi. »

Parmi les députés qui votèrent avec le gouvernement, il y en eut un qui ne le fit qu'après avoir déclaré tout haut qu'il entendait voter la loi présentée, uniquement comme loi d'urgence, comme loi d'inquiétude publique. Ce député était nouveau venu aux atfaires; mais il lui avait suffi de deux discours pour faire saluer en lui un des princes de la parole. Chacun, depuis longtemps, en connaissait la moitié. Ce député était M. de Lamartine.

Dans M. de Lamartine, l'homme extérieur appartenait tout entier à la classe aristocratique : car il avait les traits fins, les formes allongées, une dignité facile, une magnificence de gentilhomme, et cette élégance sans effort qui se compose de riens exquis. Seulement, le commerce de la poésie l'ayant accoutumé à la pompe du discours, il ne parlait point la langue des salons, langue vive et légère et d'une futilité charmante. Qu'un pareil homme fût démocrate, quelques-uns s'en étonneront. Rien de plus vrai, pourtant. Et si la démocratie n'avait pas eu son premier culte, c'est qu'elle ne lui était apparue que dans la poussière soulevée par un demisiècle de combats ; c'est qu'il l'avait vue sanglante, en guenilles, toujours prête à pactiser avec la mort, ne sachant enfin ni se commander à elle-même ni faire durer ses triomphes. Comment un tel spectacle n'aurait-il pas ému outre mesure le poète des rêveries, poète si calme et si doux, qu'il fut presque une lyre? Comment tant d'hymnes chantés à la destruction n'auraient-ils pas jeté quelque trouble dans cette âme harmonieuse? Mais sur les hommes supérieurs le mensonge des dehors n'exerce que passagèrement son influence. Sans peine ils aperçoivent la marche des grandes idées à travers

HISTOIItË DE DIX ANS

les manifestations, souvent pleines de désordre, qui, tout en les obscurcissant, les annoncent, (le n'est point, d'ailleurs, pour les vertus qu'il possède qu'on peut aimer le peuple: on doit l'aimer vicieux et grossier, on doit l'aimer pour les vertus qu'il n'a pas, et qu'il aurait certainement si on ne lui eût ravi sa part d'éducation et mesuré d'une manière inique son droit au bonheur. M. de Lamartine était chrétien par les entrailles: ce sentiment de justice envers le peuple n'avait donc rien de trop élevé pour lui. Et puis, comme tous les esprits véritablement doués de force et de grandeur, il était homme à comprendre que ceux-là seuls méritent l'empire, qui sont soulevés et portés par l'acclamation publique; qu'il y a folie dans la consécration de tout privilège qui donne pour pasteurs aux peuples les élus du hasard, et que l'impiété est grande de livrer le gouvernement des choses humaines à la sottise ou à la bassesse. Malheureusement. If. de Lamartine avait une mobilité d'impressions qui mettait en garde contre lui les cœurs soupçonneux. Ouïe désirait ardemment pour allié; l'avait-on acquis? on tremblait de le perdre Sa magnanimité même dans l'aveu d'une erreur et son intrépidité dans le changement avait donné à sa politique une couleur indécise: il s'en trouvait glorieusement amoindri. D'un autre côté, pas plus qu'à M. de Chateaubriand, le rôle de chef départi ne semblait lui convenir. Non qu'il négligeât le côté pratique des choses: il s'en préoccupait au contraire, et même avec une sorte d'anxiété un peu puérile , comme s'il eût craint qu'il ne lui échappât quelque chose des faveurs de la renommée, etque la poésie ne restai exposée en sa personne au dédain des gens d'affaires. Mais être chef d'un parti, c'est en dépendre à l'excès. Et lorsque le

commandement n'est plus qu'une forme hautaine de l'obéissance, ily faut une abnégation de soi, de ses pensées, et, quelquefois, un servilisme d'ambition, dont les hommes d'inspiration si» ni incapables. Tribun, M. de Lamartine ne pouvait l'être. A la Chambre, on ne lui vit jamais ni cette

haine du regard, ni M geste accusateur, ni ce tressaillement du corps et ces emportements soudains, qui répandent la passion,

qui la provoquent, et agissent sur nne assemblée comme les vents d'orage sur tes

flots de la mer. Son geste était solennel : ses paroles, toutes de pourpre et d'or, tombaient d»' ses lèvres avec une lenteur cadem c'était avec une dignité froide que sa haute taille se balançait; et, s'il est permis de

M. Barthe. [1785-1866.;

s'exprimer ainsi, le battement de cœur de son éloquence était trop constamment tranquille et trop égal. Mais il est une gloire qui appartient sans contestation à M. de Lamartine. A une époque OÙ beaucoup de républicains en étaient enore à renfermer

le salut du peuple dans la substitution d'un consul à un roi, lui. légitimiste converti de la veille, il annonçait déjà la réforme ci aie. Les anciens, nul ne l'ignore, avaient décore les poètes du nom de Vates, qui signifie prophète. M. de Lamartine fut donc UU poète dan-- la [dus noble acception du mot, Car. un jour, secouant avec COUl

LOUIS BLANC

les préjugés d'une moitié de sa vie, et déserteur du pouvoir, c'est-à-dire de la force, il devait tenir les hommes attentifs au bruit de son illustre défection, et montrer la route lumineuse qui s'ouvrira devant les générations à venir.

En votant la loi contre les associations, M. de Lamartine avait cédé à la crainte de voir les sociétés politiques livrer bataille au gouvernement et entasser ruines sur ruines. Il ne comprit pas que cette bataille, si fort redoutée par lui, la loi qu'il votait en allait donner le signal. Dès ce moment, en effet, tous les glaives se trouvèrent, en quelque sorte, à moitié tirés du fourreau, et d'un bout de la France à l'autre, ce ne furent plus que préparatifs de guerre.

Or, l'imminence d'une crise n'avait jamais trouvé le pouvoir en proie à plus de divisions. La guerre aux portefeuilles était poursuivie avec ardeur, en attendant qu'une guerre plus terrible éclatât. Enveloppés d'intrigues, deux membres du Cabinet étaient à la veille de succomber, et le duc de Broglie, en butte à une animosité persévérante et sévère , allait lui-même sortir du Conseil.

Une demande de vingt-cinq millions adressée au gouvernement français par le gouvernement des Etats-Unis fut, non pas la cause, mais l'occasion de la retraite du duc de Broglie. La France devait-elle réellement vingt-cinq millions aux Etats-Unis? Quelle était l'origine de la créance américaine ? Jusqu'à quel point les prétentions de l'Amérique à notre égard étaient-elles fondées? Voilà ce que la Gliambre eut à examiner. Nous ne nous arrêterons pas ici aux discussionsqui s'élevèrent alors dans le parlement, nous réservant d'exposer La question eu 1835, époque où elle fut remise sur le tapis. Nous nous borneronsà dire que lespremiers déliais soulevés eurent pour résultat le rejet absolu de la réclamation.

Le ministère, dans son désir excessif de maintenir la paix, n'avait rien négligé pour amener la Chambre à voler en faveur de l'Amérique. El cependant, il arriva que les

familiers du château laissèrent tomber dans l'urne des boules noires.

Le fait était assurément fort extraordi naire; car on ne pouvait mettre en doute l'importance que le roi attachait à l'acceptation du traité. Aussi les amis de M. de Broglie ne virent-ils dans ce résultat que le triomphe d'une intrigue ; ils demeurèrent convaincus que, M. de Broglie pesant au roi, on avait voulu le faire renverser par la majorité. Pour cela, il est vrai, la Cour avait dû se résigner à un rejet qui lui était pénible; mais la démission de M. de Broglie était au bout. Or, repoussé une fois, le traité pouvait être présenté de nouveau; tandis qu'une fois donnée, la démission pouvait être définitive. Aux yeux des gens de cour, le bénéfice du calcul en dépassait l'inconvénient.

Ce qui est certain, c'est que la Cour n'avait pas compté vainement sur la susceptibilité de M. de Broglie. Au sortir même de la séance où il venait d'être vaincu, il alla surle-champ offrir au roi sa démission.

Le roi comprenait peu les scrupules parlementaires et il s'en moquait volontiers. Apporter de l'amour-propre dans les affaires lui paraissait au plus haut point dangereux et niais. Suivant lui, en faisant de toutes les questions importantes des questions de Cabinet, on élevait la puissance du parlement sur les ruines de la prérogative royale. Cette manière de voir, M. de Broglie était loin de la partager, mais il ne l'ignorait pas. Il devait donc naturellement s'attendre à voirie roi hésiter devant l'offre d'une aussi brusque démission. Ce fut le contraire qui advint. .M. de Broglie sortit du ministère dès qu'il en manifesta l'intention. Les efforts que le roi tenta pour le retenir se réduisirent à oëâ banales objections dont la politesse fait ont loi. M. de Broglie ne pouvait s'y tromper, Louis-Philippe ayant un jeu de physionomie dont les ministres s'étaient accoutumes à

surprendre le secret.

Que la retraite du duc de Broglie. en celte occasion, ail été. an château, le sujet d'une joie très vive, rien de moins douteux.

HISTOIKE DK DIX ANS

D'abord, nous l'avons dit, le roi n'aimait pas la personne do M. de Broglie. Il lui trouvait do la raideur, do la persistance dans les idées, une dignité incommode, une âme trop en garde contre l'influence des petites séductions; il supportait impatiemment un ministre avec lequel il os;iit à peine être familier, et qui était homme, dans tons les cas, à déjouer les calculs de la familiarité royale. D'un autre côté, .M. de Broglie avait, aux \en\ des courtisans, lo tort do mettre la main aux affaires, et cela dans un départe ment on le roi s'alarmait de tout contrôle. Enfin, la retraite du ministre des affaires étrangères ne faisait que commander l'exécution d'un projet couvé depuis longtemps avec complaisance. Unis étroitement, le duc de Broglie, M. (iuizot et M. Thiers auraient formé, dans le Conseil, une force contre laquelle se serait trop souvent brisée la politique personnelle du monarque. Il avait donc fallu semer entre eux de sourdes défiances, les armer l'un contre l'autre par un ténébreux et persévérant appel a des sentiments de rivalité. Jusqu'alors le but n'avait été atteint que très imparfaitement. L'amitié de M. I Iuizot et du duc do Broglie était restée sans nuages; et si l'intimité de leur alliance inspirait à M. Thiers quelque inquiétude, il n'eu était pas encore venu à croire une séparation profitable pour lui. Mais M. do Broglie sortant du conseil, tout changeait. M. Guizot et M. Thiers se trouvaient face à face, sans lien qui les rapprochât, et avec des caractères différents, des tendances diverses, des talentrivaux, des prétentions égales. Situation qu'il était, facile de faire tourner au profit du

gouvernement personnel !

Il y avait à remplacer le tluc de Broglie comme ministre des affaires étrangères. La présidence resta au maréchal Soult, parce que son illustration militaire était île nature à imposer à l'opinion, et parce que, dans l'intérieur du Conseil, son importance politique n'était point assez grande pour éveiller la jalousie. Quant au portefeuille dos all'aires

étrangères, on l'offrit à M. de Rigny, mais

on eut beaucoup de peine à le lui faire ac-

cepter. Marin, il se sentait a l'aise dai ministère de la mai ine, on n'é-

tait pas trop au-dessous di maintiendrait- il au poste on on l'appelait? Le lil des Intrigues diplomatique prait-il pas pas entre es d instant? Et comment repousserait-il, à la Chambre, des attaques portant surtout l'ensemble de [apolitique européenne? Le sentiment de son insuffisance le troublait. Il refusa longtemps et ne se rendit enfin que sur l'espoir de trouver pour appui l'expérience do M. de Broglie et se- conseils. L'amiral Houssin, alors en mission, fut délégué pour le ministère de la marine; et, sur son refus, lorsqu'on on fut informé, l'amiral Jacob outra dans le minisîi-i .

D'autres changements se préparaient. M d'Argout, homme très instruit, très laborieux, et qui possédait la pas. ion de ces sortes d'affaires qui se font avec des chiffrt s, M. d'Argout n'avait jet'' aucun éclat SUT le ministère de l'intérieur, et sï-t ut desservi lui-même dans l'esprit de ses collègues. M. Thiers, au contraire, quoique relégué dans le ministère du commerce, avait partout fait sentir sou action et accepter son influence. Ses amis auraient donc volontiers demandé pour lui un portefeuille politique. .Mais il tenait sa position pour bonne et n'"ii voulait point sortir. Peu lui importail que son portefeuille ne fût que secondaire, sa personnalité en ressortait mieux, et il lui suffisait do pouvoir, devant les Chambres,

faire sur le domaine de -. j £ties de

brillantes apparitions. Il si> laiss i >ins

entraîner, surtout par M. Bertîn-de-VauX, tpie [e Journal des h bats rendait tout- puissant, et qui regardait l'occupation du ministère de l'intérieur par M. Thiers une chose presqu'indispeos ible. Il se form ■. conséquemment, au sein du Conseil, une espèce de complot ayant pour but l'exclusion de M. d'Argout. M. Barthe entra dans ce com-

plol . sans se douter qu'il était, lui aussi, l'objet des uien plus malveillantes. Cat on le disait usé, et M. Roi tin-dr-Yaux n Hissait secrètement au mie e la jus;

LOUIS BLANC

M. Persil, magistrat plein de fiel, mais courageux, et qu'avait en quelque sorte marqué au front le ressentiment des partis. Nous ne forcerons pas l'histoire à descendre aux détails honteux de la stratégie qui devait aboutir au remaniement du Cabinet. Il nous suffira de dire qu'un jour, pendant qu'à la Chambre, M. Barthe, assis au banc des ministres, savourait tranquillement les douceurs d'un pouvoir dont il se croyait sûr, M. Dupin aîné fut prévenu qu'on l'attendait au dehors pour une communication importante. On venait lui offrir le ministère de la justice, dans l'espérance qu'il le refuserait, et parce qu'on n'aurait pas osé, avant de s'être adressé à lui, s'adresser à M. Persil. Il refusa. Le jour même, M. Barthe apprenait, de la bouche d'un de ses amis, la trame ourdie contre lui par ses collègues. Indigné, il résolut de donner cours sur le champ à sa colère, et, le Conseil s'étant assemblé dans la soirée, il éclata. Ce fut le terme de la crise. MM. d'Argout et Barthe furent remplacés par MM. Thiers et Persil. Les renvoyer sans dédommagement eût été une imprudence : M. Barthe reçut la présidence de la Cour des Comptes qu'il fallut retirer à M. Barbé-Marbois, dont, aussi bien, i'austérité avait déplu dans la fameuse alfaire Kesner; et le duc de Gaëte dut céder à M. d'Argout les magnifiques fonctions de gouverneur de la Banque de France. Le ministère du commerce, que M. Thiers abandonnait, échut à M. Duchatel, un des plus habiles défenseurs du traité des 25 millions. Preuve manifeste qu'on se proposait de revenir à la pensée de ce traité onéreux, et que ce n'était pas à la souveraineté de la Chambre qu'on avait sacrifié M. de Broglie avec tant d'empressement !

Mais, tandis que le pouvoir flottait au gré de ces intrigues, la nation bouillonnait audessous, et les intérêts qu'avait si directement menacés la loi contre les associations f>e préparaient de toutes parts à un vigoureux effort. Des réunions avaient lieu à Paris, tantôt chez Le général Lafayelte, tantôt ehe/. un de ses amis les plus dévoues.

La question du combat y fut posée. Que faire si, foulant aux pieds les principes les plus inviolables, le pouvoir en venait à porter la main sur la liberté, d'une manière agressive et violente ? Opposerait-on la force à la force? « Comment hésiter? disaient quelques-uns. Le gouvernement commence l'attaque. Il ira jusqu'au bout. Il osera tout contre nous si nous n'osons rien contre lui. Reculons, nous sommes perdus. » La plupart, et à leur tèle, M. Garnier-Pagès, objectaient l'énormité de l'entreprise, l'insuffisance des préparatifs, l'indocilité des courages à manier, le défaut d'organisation, le nombre des troupes contre lesquelles on aurait à lutter, l'impossibilité absolue de jeter dans l'insurrection le gros de la bourgeoisie. Un avis singulier fut ouvert par un savant qu'avaient fait remarquer dans le parti républicain la sauvagerie de son humeur et son caractère ombrageux à l'excès, mais en même temps sa haute intelligence et son désintéressement poussé jusqu'à l'héroïsme. Voici ce qu'il proposait : partant de ce point de vue qu'il y a dans le martyre une incalculable puissance d'entraînement, un certain nombre de républicains auraient fait pacte avec la mort; et, renfermés dans une maison, y auraient défendu jusqu'au dernier soupir le principe attaqué. Ce n'étaient pas, du reste, les personnages les plus marquants du parti que l'auteur de la proposition appelait à remplir un rôle dans le drame dont il donnait le plan : « Ceux-là, disait-il, se réserveront pour L'assaut; nous serons, nous, les fascines qui servent à combler le fossé. D'aussi étranges i.

ne pouvaient être et ne furent accueillies que par L'étonnement. Chacun se demanda si elles étaient sérieuses: et, depuis, plusieurs ont pensé <]ue celui qui les avait émises n'avait eu pour but (pie d'essayer le dévoùment de quelques hommes suspeotfl à sa nature soupçonneuse.

Cependant, le comité de la Société efea Droits de /'//<>>>>//<<■ redoublait d'activité. Par d'infatigables correspondances, il hâtait dans les provinces le travail d'organisation oom-

mener. Par de hardis manifeste*, il lenail en

haleine dans la capitale les cent soixantetrois sections dont il gouvernail L'ardeur. On lit des cartouches; on commanda des achats de fusils; on se mit en rapport avec les soldats en garnison à Versailles H à Vin-

cennes; les commissaires d'arrondissement

furent chargés de Faire connaître au comité Les ressources des divers quartiers de Paris, et sur quels hommes il était permis de compter. Mais l'argent manquait; le dévonnieni m; se trouva pas, en général, au niveau de l'agitation; et la revue des forces disponibles de l'insurrection fut loin de répondre aux espérances conçues.

Parallèlement à la Société des Droits de l'Homme, marchait Y Association pour la défense de la Liberté de la l'resse. Le général Lafayette en était le patron; MM. Marchais et Etienne Arago en étaient les secrétaires. Ulle avait pour hut avoué de protéger la Liberté d'écrire, soit en resserrant le lien des divers journaux républicains, soit en assurant aux œuvres des citoyens pauvres le bénélice de la publicité, soit en organisant par toute la France des souscriptions destinées à couvrir les amendes. Mais, quelque pacifique que fût la nature de son institution, elle favorisait le mouvement par la fougue personnelle de ses membres, par ses affiliations dans les provinces, par son empressement à faire circuler les nouvelles propres à ébranler lesesprits. Malheureusement, entre elle et La Société des Droits de l'Homme, il existait une sorte de rivalité sourde, dont il était à craindre que, dans une occasion décisive, L'ennemi commun ne profitât.

Dans les départements, la situation n'était ni moins menaçante ni moins compliquée.

.Nous dirons dans le rhapilre Buivant quel

était L'étal de la ville de Lyon. Le département des Pyrénées-Orientales, patrie do l'illustre François Arago, obéissait à l'action d'un comité central, établi à Perpignan, et Correspondant avec Le comité de Défense

pour la Liberté de [,i PrtSSt établi à Paris.

Le parti républicain dominait dans Le Jura, et, dirigé par un neveu du général lîaehelu.

il se montrait tout-puissant dans la ville d'Arbois. A Dijon, à Clermont-Ferrand, a Cbàlona-sur- Saône, i SainlEtienne, a Besançon, a Grenoble, les éléments de résiatance étaient nombreux, a Epinal, on M. Mathieu, avocat, exerçait une grande influence, la Charbonnerie et la Société éti Droits de f Homme faisaient chaque joui nouvelles et importantes conquêtes. A Lunéville, un mareihal-des-lo'jis-chef au 9 giment de cuirassiers. M. Thomas, avait formé l'audacieux projet d'enlever les quatre régiments de cuirassiers qui se trouvaient a Lunéville depuis la dissolution du camp de manœuvres formé en ÎB-'W. Entreprenant, dévoué, plein d'intelligence et de cour M. Thomas s'était assuré le concours de plusieurs de ses camarades, s'étaient mi-> eu rapport avec les républicains de Nancy, avait donné avis de ses desseins au comité parisien delà Société des Droits de rHomme, et n'attendait que le moment d'agir.

Si tous ces mouvements eussent été coordonnés, et soumis à une vigoureuse impulsion, h une impulsion commune, nul doute que le gouvernement n'eût été renvi Mais les chefs n'avaient pu donner à L'o nisation ni le temps ni le soin nécessai entraînés qu'ils étaient dans un tourbillon de l'eu.

C'était de la Société des Droits de P Homme de Paris qu'aurait dû naturellement partir Le signal. Or, elle était elle-même, depuis quelque temps, minée par de fâcheuses divisions. Au milieu d'elle s'étaient glic des jeunes gens remplis de passions brûlantes, et qui frémissaient BOUS le jOUg du comité, qu'ils accusaient de tiédeur parce que sou énergie n'excluait i - conseils

de la prudence. Se tenir prêt pour la bataille si le pouvoir la rendait iné\ itahle, telle

était la politique du OOBUté : eux. ils jugeaient que c'était trop peu île s'armer p mu La défensive et qu'il fallait attaquer. Le comité pensait que, pour avoir raison des iniquités contre lesquelles onprotestait, heurter île front et brutalement la bourgeoisie n'était

pas indispensable : eux, il> repoussaient

LOUIS BLANC

comme douteuse toute politique de ménagements. Par suite de ces dissidences, un second comité avait été formé sous le nom de Comité d'Action, et il en était résulté, parmi les sectionnaires, une lutte qu'entretenait avec soin la police, partout présente par ses agents. Après des tiraillements funestes, l'ancien comité l'emporta; mais la fusion ne s'opéra point sans avoir amené, comme il arrive presque toujours, des concessions dont profita la fraction des audacieux.

La Société des Droits de l'Homme, au surplus, était loin d'embrasser le parti républicain tout entier. Le journal la Tribune, quoique rédigé avec une véhémence extraordinaire , était indépendant de la Société, dont M. Armand Marrast ne faisait point partie. Il en était de même de MM. Armand Carrel à Paris, Anselme Petetin à Lyon, Martin Maillefer à Marseille; et ces trois derniers éprouvaient pour toute tentative hasardée une répugnance dont ils ne se cachaient pas. Naturellement ennemi des allures démagogiques et accoutumé à ce qu'il y a de régulier dans la discipline militaire, Armand Carrel assistait avec un trouble secret au spectacle de ces passions déréglées dans leur force et toujours à la veille de dépasser leur propre but. Et cependant, il avait la vue trop perçante pour ne pas apercevoir tous les éléments de puissance cachés à demi dans un tel désordre. Si les exagérations de certains hommes l'a- Lv paient, il y avait, en revanche, dans la vigueur de leur essor, quelque chose qui plaisait à son courage et remplissait d'émotion son âme passionnée. Souvent il fut sur le point de rompre en public avec eux ; mais au moment de les attaquer dans le National, son organe, il s'arrêtait tout à coup, hésitait, puis renonçait à son dessein, ne voulant pas donnes à l'ennemi commun la joie de triompher de la désunion des républicains, et préférant, après tout, le tumulte à l'égoïsme, une colère irréfléchie à une basse insolence, les fautes des rebelles enfin à la sagesse menteuse des oppresseurs.

A cette diversité dans la manière d'apprécier l'énergie du mouvement à imprimer au parti républicain, se joignaient des dissidences d'opinion fort sérieuses. M. Godefroi Cavaignac dans le Comité de la Société des Droits de F Homme, M. Armand Marrast dans le journal la Tribune, professaient, sur le principe d'autorité, par exemple, et sur la centralisation, des idées que ne partageaient entièrement, comme nous l'avons déjà dit, ni M. Armand Carrel, ni M. Anselme Petetin, ni M. Martin Maillefer. Armand Carrel, toutefois, chancelait dans son opinion, qu'il finit par abandonner avec cette intrépide bonne foi qui le caractérisait; mais une conviction plus tenace animait MM. Maillefer et Petetin, que touchait faiblement la nécessité de fortifier et de centraliser le pouvoir après l'avoir rendu tutélaire, et qui se préoccupaient beaucoup plus des moyens d'assurer à la liberté de l'individu des garanties solides et de tenir Paris en respect.

Si le parti républicain s'était senti le moins fort, s'il n'avait pas cru toucher à la réalisation de ses espérances, peut-être aurait-il apporté moins de ferveur dans la lutte intellectuelle par laquelle il était intérieurement agité. Mais il y avait alors dans ce parti une résolution de vaincre si impérieuse et une si grande exubérance de vie, qu'on se jugeait à la veille de saisir le pouvoir, et de passer ainsi de la théorie à la pratique, du gouvernement des passions à celui des intérêts. Car il est à noter que, dans le sein même de la Société des Droits de i' Homme el au plus fort de son effervescence, on voyait s'accomplir un travail d'organisation pacifique très actif et ayant pour but de subordonner les emportements de la révolte aux procédés de la science. Il fallait donc s'entendre sur la manière dont la nation devait être excitée, dirigée, administrée, défendue; il fallait lout-à-la-fois se disposer à combattre et à étudier, pourvoir aux nécessités du moment et méditer sur les choses du lendemain : double cause d'enthousiasme, niais aussi de division et de lièvre !

Ajoute/, à cela que. quoiqu'il y eût beau-

IIISTOIHK l)K DIX \.\S

Tu.;

coup de charbonniers dans la Société des Droits de l'Homme, La direction de cette société et celle de la Charbonnerie n'allaient pas tout-à-fait de conserve. La Société des Droits de l'Homme avait dans le vieux Buonarroti un juge bien plus sévère qu'Armand Garrel, el bien [dus imposant. Directeur suprême d< s mouvements mystérieux de la Charbonnerie, Buosarroti n'avait nulle couliance dans une conspiration qui déroulait sa trame en plein jour, qui publiait chaque matin le nom de ses chefs, qui se recrutait à la face du soleil. Il avail raison, au point de vue du comhat. Une association hostile au pouvoir ne saurait réussir dans ses projets,

même quand elle n'eel pas qu'à la

condition d'être conduite par un gouvernement inconnu. Le fait esl que la Société de Droits de l'Homme avail tous ! vé-

nients di ans en a\ »ir I. s

avantages. Bonne pour une œuvre de pn gande, il était imposssible qu'à la veille d'uni' bataille «'Ile ne lui j.

pat le seul l'ait de l'arrestation des chefs. deux qui la fondèrent avaient donc commis, en isolant leur action de celle de la Charbonnerie, une faute qui allait être expiée cruellement. Gar c'était du fond d'un cachot que la plupart des chefs allaient entendre le premier appel aux armes.

aspect militaire de Lyon; progrès du parti républicain dans cette ville. — Banque! de six mille couverts pré]

Glaneuse défendue par M. Dupont; voyage de M. Godefroj Cavaigztas à Lyon; formation du Comité invisible; la Charbonnerie désorganisée; Société du Progrès; établissement de la Société lyonnaise des Droit une ;

son développement. — Le Mutuellisme ; lutte des mutuellistes contre les fabricants; suspension des travaux: la ville de Lyon consternée. — Les fabricants el le pouvoir intéressés à offrir la bataille, les ouvriers et les républicains à l'ajourner. — Situation des mutuellistes à l'égard du parti républicain. — Le comité lyonnais se senl entraîne.

— M. Albert part pour Paris avec une mission secrète. — Débats violents dans l'intérieur de la Société lyom

aés Droits de VHomme; le comité résiste aux exagérés el l'emporte. — M. Albert à Paris; ses rapports avec MM. Gavaigntfo et Guinard, avec M. Garnier-Pagès, avec M. Cabet; MM. Armand Carre! et Cavaignac sur le point de partir pour Lyon ; offres de Lafayette malade; les républicains poussent les mutuellistes à la reprise des travaux. — Loi contre les associations connue à Lyon. — Protestation des ouvriers. — Formation du Comité d'ensemble. — Tout se prépare pour une lutte terrible. — Journée du 7 avril. — Le pouvoir s'attend à une insurrection, il ne l'ait rien pour la prévenir'. — Journée du 9 avril; occupation militaire de la vdle; 1îvi-s les unes des autres et cherchant en vain des armes. — Combats, incendies, assassinats. — La ville de pleine de terreur et dévastée. — Physionomie de ces affreux événements; leur véritable caractèr* — '. dans le faubourg de Vaise. — Suites violentes de la j uerre oh île. — Masa teres dans la rue Transn< a i

— Les vaincus et les vainqueurs. — Préléminaires du monstrueux procès d'avril. — Conclu»

Notre récit nous amène au p avril 1834 ; mais, pour avoir la clef des événements dont cette date sanglante marque la place dans l'histoire de Lyon, il faut reprendre les choses d'un peu plus haut.

A Lyon, depuis longtemps, l'effervescence était extrême, et tout concourait à y faire renaître, plus vaste et plus terrihle, celte

tempête de novembre dont la France sentait encore le frémissement.

L'insurrection de novembre avait pria le gouvernement au dépourvu. Aussi n'avait-il rien négligé, après sa défaite, pour en elfaeer la honte. Le chiffre de la garniaon fut enflé

outre mesure; des troupes répandues dans toutes les \illes environnantes, se tinrent

LOUIS BLANC

prêtes à marcher au premier signal; la garde nationale fut brusquement désarmée ; des fortifications s'élevèrent autour de la cité, et les canons qui devaient la contenir ou la détruire, ne se trouvaient séparés de l'Hôtelde-Ville, situé dans le quartier le plus central et le plus riche, que par une distance de 1,500 à 2,000 mètres; l'administration de la guerre acheta par surprise et restaura une grande muraille qui devait servir à isoler la Croix-Rousse, berceau de l'insurrection de novembre ; le pouvoir se ménagea des points fortifiés jusque dans l'intérieur; en un mot, Lyon devint un champ de bataille préparé pour des combats prévus et inévitables. En même temps, l'autorité militaire semblait se complaire dans un étalage de forces aussi menaçant que fastueux. Souvent, il arriva aux Lyonnais de trouver, en s'éveillant, les places couvertes de soldats en armes. Il n'y avait dans toutes les âmes que trouble, terreur ou colère.

De son côté, le parti républicain, à Lyon, s'était accru et constitué. Il y marchait la tête haute et y prenait possession de la popularité, avec sa fougue ordinaire. A côté du Précurseur, feuille républicaine rédigée avec beaucoup de talent par M. Petetin, mais dans des idées de décentralisation et dépourvues de hardiesse, on avait vu s'établir la Glaneuse, journal audacieux, dont l'existence financière pesait sur M. Albert, qui mettait à la disposition du parti ses relations et sa fortune.

Au mois d'avril 1833, deux procès intentés à la fois à la Glaneuse devinrent l'occasion d'une revue solennelle des forces de la démocratie. Un avocat du barreau de Paris, M. Dupont, est appelé à Lyon pour y prêter à la feuille attaquée l'appui de sa parole puissante. M. Garnier-Pagès, auquel les républicains lyonnais avaient déjà donné, l'année précédente, un banquet de 2,000 couverts, M. Garnier-Pagès va se mettre en route. M. Philippon, gérant d'un journal satirique fort célèbre, M. Saint-Homme, avocai renommé dans le département de l'Isère, M. Trélat, représentant des républicains de

l'Auvergne , accoururent au rendez-vous.

Quinze députations sont envoyées par les départements voisins. On s'occupe activement des préparatifs d'un banquet pour lequel on a compté sur deux mille souscripteurs : il s'en présente six mille. Le banquet est fixé au 5 mai (1833), et l'on ne néglige rien, de ce qui doit donner à cette manifestation un caractère imposant.

Le pouvoir s'alarma.. Les hommes qui, sous la Restauration, avaient décerné à Lafayette, au nom du libéralisme persécuté, une ovation toute révolutionnaire, ces mêmes hommes jurèrent que le banquet projeté n'aurait pas lieu, dût la guerre civile reprendre l'œuvre de destruction commencée en novembre ! L'interdiction se formula dans un arrêté qui ne s'appuyait sur aucun texte de loi. Les commissaires du banquet déclarèrent l'arrêté illégal et poursuivirent leurs préparatifs/Mais tout à coup une agitation dune nature mystérieuse éclate. Des visages inconnus et sinistres paraissent sur les places, des clameurs imbéciles retentissent, et la ville est inondée de fausses circulaires, les unes calomniant la faiblesse de la commission du banquet, les autres calomniant son audace. La police avait-elle excité ce mouvement? Les commissaires en restèrent convaincus; et bien décidés à ne pas franchir les limites de la loi, ils ajournèrent le banquet au 12 mai. après avoir fait rédiger, par quatre avocats du barreau lyonnais, une consultation dans laquelle l'illégalité de l'arrêté préfectoral était démontrée. On veut la signifier au préfet par huissier : pas d'officier ministériel qui ose se charger de la signification. On se pourvoit auprès du procureur du roi, M. Ghegaray : il répond que tout huissier qui signera L'exploit sera destitue. Les voies légales étaient épuisées; la police avait fait prévenir le propriétaire du jardin désigné jmur le banquet, qae sa propriété serait militairement occupée; des milliers de soldats allaient «'ire mis surpied; il ne restait donc plus aux commissaires que l'appel aùxaro [1s reculèrent devant l'effusion du -nu.

Atelier de canuts. Lj up

Mais à l'attitude des républicains, à l'énergie de leurs protestations, à leur orgueil indompté, à l'importance des ressources qu'il avait fallu déployer contre eux, on pouvait juger déjà de leur empire.

Quelques jours après, le gérant de la Glaneuse était appelé devant le jury. Lyon garde encore le souvenir des plaidoieries de M. Dupont. Tout ce que la raison a de plus élevé, la Logique de plus pressant, l'ironie de plus incisif, l'éloquence du cœur de plus passionné, M. Dupont le déploya dans cette cause célèbre. Mais ce qui était au fond du débat, c'était La guerre, toujours Là guerre. Acquittée par le premier verdict, La Glaneuse avait été condamnée par Le second. La peine fut terrible : quinze mois d'emprisonnement ci cinq mille lianes d'amendo! El comme si c'eût élé trop peu d'une pareille condamna-

tion, on l'aggrava en appliquant au condamné un règlement de prison fait pour la lie des criminels. Des gendarmes saisirent l'écrivain; et, de brigade en brigade, il fut traîné à Clairvaux, au milieu de dix-huit cents voleurs. Et les hommes qui préaidaient k L'accomplissement de telles vengeai étaient Les mêmes qui avaient crié anathëme à la Restauration, pour sa conduite à L'égard de MM. Blagalon et l'on tau!

Ainsi B'accumulaienI les causes d'irritation et de révolte. Mais l.i désunion s'était glissée parmi les démocrates Lyonnais. La Charbonnerie, à Lyon, manquait d'une organisation Bolide. Plusieurs Charbonniers, par une singulière ignorance de ce qui constitue la foire des sociétés secrètes, se plaignaient du mystère dont les membres de La haute-vente nationa ent enveloj

LOUIS BLANC

et ils ne dissimulaient pas leur répugnance à suivre aveuglément une impulsion dont on leur dérobait avec tant de soin l'origine. Deux Lyonnais, MM. Martin et Bertholon, ayant été élus présidents de vente, on demanda au dicastère de les initier au secret de la constitution de la vente nationale : il parut promettre et ne voulut ou ne sut pas se décider. De fâcheux tiraillements s'en suivirent. Les dissidents nomment des commissaires, on prépare un règlement nouveau, une reconstitution est imminente.

Ceci se passait au mois de juillet (1833). M. Cavaignac, qui était d'avis qu'il fallait lutter contre le pouvoir, au grand jour, à la face du soleil, M. Cavaignac arriva inopinément à Lyon. Il s'aboucha aussitôt avec les démocrates les plus influents, s'enquit de l'état de l'opinion; et une assemblée se tint, en sa présence, dans les bureaux du Précurseur, sous la présidence de M. Jules Séguin. Après un examen approfondi des ressources dont le parti disposait, on reconnut qu'il n'y avait pas lieu, pour le moment, à une levée de boucliers ; qu'on devait se borner à une propagande énergique; que, même en admettant le cas d'une insurrection commencée à Paris, Lyon ne pourrait eflicacement s'y associer qu'avec l'adhésion volontaire et spontanée des ouvriers; qu'il importait, par conséquent, de prendre racine dans le peuple; qu'en attendant, et dans la prévision d'une crise, il était bon de créer un pouvoir représentant toutes les forces vives de la cité destiné à centraliser l'action du parti, soit qu'il fût conduit à soutenir la lutte, soit qu'il fallût assurer au peuple les avantages de la victoire. C'était donc tout à la fois un comité de résistance et une municipalité provisoire qu'il s'agissait d'instituer. Mais, pour investir ce comité d'une puissance suffisante, on convint d'un mode d'élection propre à enlever autant que possible aux électeurs la connaissance des membres élus. Chacun fit son bulletin, et, l'assemblée s'élant séparée, le président dépouilla seul le scrutin, dont il ne Communiqua le résultai qu'aux élus. On sut leurs iii.ms phis lard. C'étaienl MM. Jules

Séguin, Lortet, Bertholon, Baune, Charassin, Poujol, Jules Favre, Michel-Ange Périer, Antide Martin, Rivière cadet.

M. Cavaignac choisit pour correspondants MM. Bertholon et Martin, leur donna les noms de tous les affiliés de province avec lesquels des relations actives devaient être publiquement entretenues, et reprit la route de Paris.

L'heure semblait approcher où les républicains domineraient dans Lyon. En vain leur ascendant y était-il combattu avec énergie: ils tendaient de plus en plus à s'imposer par leur courage. Le 29 juillet (1833 . dans une revue des troupes de la garnison, des gardes nationaux ayant protesté hautement contre les bastilles, et une voix partie du cortège du lieutenant-général Aymar ayant crié : « Il y a ici des Autrichiens, » deux républicains, MM. Jules Séguin et Baune. courent chez le lieutenant-général Aymar, qu'entourait son état-major, lui demandent des explications, et obtiennent un désaveu public.

La force du parti avait, toutefois, besoin de direction. Le comité formé par suite du voyage de M. Cavaignac, et qu'on appelait le Comité invisible, n'agissait pas et paraissait vouloir s'abstenir. Quant à la Charbonnerie dissidente dont nous avons déjà parlé, elle s'était mise à l'œuvre; mais certaines divisions produites par des antipathies personnelles, la lassitude, la difficulté d'organiser une société secrète sans en resserrer le cadre, tout avait concouru à rendre stériles les efforts tentés. Des principaux débris de la Charbonnerie il se forma, sous le nom de Société du Progrès, une association qui eut une existence semi-publique d'abord, puis tout à fait publique, et dont M. Lagrange fut l\ï me.

La Société des Droits de r Somme vint ensuite, et elle se modela sur celle de Paris. Née au mois d'octobre i I 833 ., elle commença par élire un comité composé de cinq membres: MM. Martin. Bertholon. Baune. Ilugon et Poujol. Le i2.'i décembre 1833 , une réunion générale des sectionnaires ayant eu lieu, le

IIISTOIIŒ DK DIX ANS

règlement fut adopté ; on nomma deux nouveaux chefs, MM. Albert et Sylvain Court; et la Société se trouva définitivement constituée.

A dater de ce moment, l'iniluence du parti républicain s'étendit avec une rapidité extraordinaire. Dans les derniers mois de l'année 18.'l.'{, la Société des Droite de F Homme enveloppait la ville de Lyon; et, rayonnant sur les départements voisins , elle avait créé des centres correspondants partout où elle avait fait l'essai de sa redoutable et irrésistible propagande, c'est-à-dire dans les villes les plus importantes de l'Isère, de la Drôme, de l'Ardèche, delà Loire, du Jura, de Saôneet-Loire. Là, sa domination était si absolue et la parole de ses représentants si respectueusementobéie, qu'àRomans, par exemple, M. Baune couvrit de sa protection et sauva de la colère du peuple le préfet de la Drôme, accouru avec des gendarmes pour l'arrêter. On se ferait malaisément une idée de la vie brûlante que menait, à cette époque, la ville de Lyon. A certains jours, des clameurs étranges y montaient dans les airs, et l'on voyait alors s'entasser sur les places publiques une population menaçante et hâve, espèce de marée montante qui semblait prèle à tout engloutir. Les soldats étaient épuisés de corvées et de veilles, les cavaliers toujours sur le point de monter à cheval. Tantôt c'étaient des chanteurs dont il fallait étouffer la voix, parce que l'accent en avait paru terrible, dans ces jours de trouble universel; tantôt c'étaient, comme à Paris, les crieurs publics qu'on essayait d'arrêter, au milieu d'une foule en délire. Dans le mois de janvier, l'autorité ongagea contre les crieurs une lutte ardente, et fut vaincue. Entre le préfet et le maire de Lyon, entre M, (iasparin et M. Prunelle, l'animosité était au comble: un arrêté du second déjoua les mesures despotiques conseillées par le premier. Protégés par le pouvoir municipal et par la loi, les crieurs publics purent distribuer librement tous 1rs écrits dont la saisie n'avait p;is été judiciairement proscrite, et les publications politiques inondèrent la ville.

Tel était, an commencement de l'année 1834, l'état det choses à Lyon et dans lea contrées qui l'avoisinent. Le mutuellisme

alors entra dans l'arène et compliqua la situation.

Le mutuellisme ' était l'association des

ouvriers en soie, chefs d'atelier; elle était

purement industrielle, et son origin-- remontait à 1828. Ses statuts excluaient de la manière la plus formelle toute discussion des choses religieuses et politiques. Fondé d'abord dans un but de mutuelle assistance entre ouvriers, le mutuellisme se divisait en loges de moins de vingt personnes. Onze loges nommant chacune deux délégués formaient ainsi \\na\ogc centrale ; ç[. c'était à un conseil composé des présidents des centrales qu'appartenait la direction. Le pouvoir des présidents <lrs centrales s'était maintenu jusqu'à la (in de 1833; à cette époque il fut ébranlé. L'association voulait agrandir son action; elle voulait faire servir la force qu'elle puisait dans l'union de ses membres a empêcher la décroissance du salaire ; elle voulait créer un contre-poids à l'hypocrite tyrannie que, dans la lutte du pauvre contre le riche, on ose appeler la liberté des transactions. Mai* à l'accomplissement de ces vues nouvelles il fallait an pouvoir nouveau. Les présidents des centrales furent destitués, et leur autorité passa aux mains d'un conseil exécutif, qui n'était lui-même, du reste, que l'instrument de l'association, constituée démocratiquement et décidant de tout par voie élective.

Cependant, la situation de l'ouvrier empirait. Par an funeste et trop fréquent ellet de la concurrence, les commandes avaien1 diminué. Le mouvement delà fabrique lyonnaise, dans les premiers mois de L'année 1834, se trouvait notablement ralenti. Kt

jamais, contraste déplorable I la joie du riche p'avait plus bruyamment éclaté. Les bail

succédaient avec une rapidité 00 entrait une sorte d'étalage provocateur. Lyon retentissait du bruit des tètes. Le pauvre en tres-

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