‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 78 sur 159 · oir aux documents historiques · texte numérisé non relu

oir aux documents historiques

g I / ne portait 8i signatures, el le Rêfor tatcur, lOOÎ

ble. Elle se forme en comité secret. Traduira-ton les signataires à la barre de l'assemblée ? Mais quoi ! c'est unprocès enté sur un procès déjà plein d'embarras et de périls ! C'est une lutte nouvelle à affronter ! Que la pairie s'élève au-dessus de son ressentiment : sa dignité l'exige, la prudence le lui conseille ! Si les défenseurs des accusés deviennent eux-mêmes accusés, ne faudra-t-il pas se résigner à entendre jusqu'au bout cet exposé des doctrines républicaines qu'on avait voulu empêcher ? Et si les défenseurs prennent des défenseurs, et qu'il plaise à ceux-ci de se faire mettre eu cause à leur tour, quel spectacle àla fois odieux etbouffon donné au monde ! Après avoir entassé incidents sur incidents, interrogatoires sur interrogatoires, plaidoyers sur plaidoyers, arrêts sur arrêts, lapairie ne succombera-t-elle pas, haletante, éperdue? En viendra-t-on à faire juger une moitié delà nation par l'autre moitié ? Arrivera-t-on, de procès en procès, jusqu'à la guerre civile? Voilà ce que disent les moius téméraires MM. Gauthier, Barbé-Marbois, Dubouchage, Bérenger, Vil lemain, Tripier, Bœderer. Mais, ils sont combattus par M. Cousin, de Montébello, Lallemand. C'en est fait : chez laplupart, la passion parle plus haut que la sagesse, et c'est la passion qui va décider de tout. M. d'Argout prend alors la parole : « La question est épineuse, dit-il, et ce n'est « pas trop de la nuit pour y réfléchir. » Là- dessus, on ajourne le vote et on se sépare.

Au bas de la lettre on lisait les noms de MM. de Cormenin et Audry de Puyraveau, députés '. C'était une complication de plus. Car, en forçant deux députés à comparaître à sa barre, la pairie courait risque d'offenser la Chambre élective et d'éprouver un refus qui aurait donné naissance a un déplorable conflit. Eh bien, cela même précipita la décision. Les meneurs du procès pensèrent que MM. de Cormenin el Audry de Puyraveau appartenant à la minorité de la

1. Le nom de M. Oarnier-Pagès, par un hasard singu lier, étant tombé en pâte a l'imprimerie, no figurait pae au bas do la lettre publiée.

De Cormenin Louis-Marie de la Haye.'

Acier reporte tvpo.'raplnqaemonti.

Chambre élective, la majorité n'hésiterait pas, ou à leur imposer L'humiliation d'un désaveu, ou à les sacrifier; que, dans le sein de cette majorité, asservie auj ministres, la haine de la république l'emporterait sur l'esprit de corps ; qu'en un mol, la Chambre des députés ne refuserait pas de livrer deux de ses membres aux ran< unes d'une assemblée rivale, ce qui constaterai! L'union des trois pouvoirs, donnerait à la pairie, au milieu d'une telle tempête, la force morale dont elle avait besoin, et contribuerait à ranimer son Courage expirant. Il fut donc convenu :

1° Que la pairie manderait à sa barre les gérants de la Tribune et du Réformateur^ et les signataires de la lettre, y compris MM. de Cormenin et Audry de Puyraveau; 2° que la résolution serait transmise par un message à la Chambre des députés, alin d'autorisation de poursuite. Et tels furent, en effet, les résultats du vote émis par les pairs réunis en comité secret, le 13 mai (1835 .

La Chambre des députés en fut aussitôt informée par un message. Le surlendemain, elle se rassemblait dans ses bureaux, et, à la suite d'une discussion animée, elle nommait, pour examiner la demande en autorisation concernant deux de ses membres, une commission composée de MM. François Delessert, Sapey, Bessières, Sauzet, de Rémusat, Jacqueminot, Augustin (liraud, Parant, Salvandy.

M. de Cormenin et M. Audry de Puyraveau ayant été appelés à s'expliquer, devant la commission, sur leur participation à la lettre, le premier déclara qu'il n'avait ni signé ni autorisé la signature en son nom, le second refusa de répondre d'une; manière catégorique, ne reconnaissant pas a la Chambre élective dont il faisait partit; Le droit d'autoriser sa comparution à la barre de l;i pairie. La commission se trouvait de la sorte amenée à séparer deux causes qui avaient paru indissolublement liées. Bile opina donc à accorder l'autorisation de poursuites contre M. Audry de Puiraveau et à la refuser contre M. Cormenin; double conclusion que M. Sauzet reçut mission de motiver dans un

rapport, où il -«ni mariei aui inspiration

la colère tout ce que peut fournir de sophis mes une analyse étroite et subtile de textes mal compris.

Pas plus que M. de Cormenin, M. tudry de Puyraveau n'avait ligné. El pourtant l'attitude de L'un avait différé de eell< de l'autre. Ce fut, dans l'intérieur do parti républicain, le sujet de i commentaires où l'em portement domina. On n'eut que des éli pour la conduite de M. Audry de Puj i et l'on reprocha, au contraire, à M. de Cormenin d'avoir manqué d'énergie. On aurait pu lui reprocher avec plus de justice d'avoir commis une faute politique. Car, de tous les genres de courage, le plus réel èl le plus rare est celui qu'on déploie contre son propre parti.

Au reste, à en juger par les apparences, à contempler cet homme au visage empreint d'une réserve légèrement ironique, aux allures pleines de modestie, au geste lent, à la démarche fatiguée, an sourire pensif et doux, qui n'eût été tenté de croire à M de Cormenin, plus de circonspection que d'audace? Dans sa conversation, d'un charme inexprimable, mais tissue de phrases inachevées, il hésitait sans cesse, et la présence d'une assemblée donnait quelque chose d'effrayé a son regard, dont une douceur pénétrante noyait à demi l'étincelle. Vous l'avons vu à la tribune : ses mains tremblaient sur le marbre, sa voix s'éteignail dans l'espace en phrases indécises, et chaque mouvement de son corps trahissait son trou ble. Qu'on juge de ce que devait être son attitude an milieu d'agitations sans exemple. tossi s'était-il confiné d'abord dan- des études paisibles, auxquelles il dut de devenir le créateur de la science administrative, le flambeau du Conseil d'état. El tout semblait révéler en lui l'homme né pour vivre dans

le silence du Cabinet, tOUt, jusqu'à SOS habitudes et ses scrupules littéraires. Jamais, en effet, écrivain ne peigna Sa phrase avec plus de complaisance, et -on style était d'une admirable coquetterie. Mais il se trouva que

dans cet homme si dépourvu d'assurance,

LOUIS BLANC

dans cet orateur sans aplomb, dans ce logicien solitaire, dans ce légiste, dans ce littérateur si soigneux de ses œuvres, la nature avait mis un pamphlétaire, un pamphlétaire aussi violent que Juvénal et aussi âpre que Milton. Qu'il y ait dans les monarchies un penchant funeste à absorber la fortune publique, c'est là leur moindre tort; elles abaissent les caractères, et voilà ce dont il convient, avant tout, de leur faire un crime; car il ne suffit pas d'inspirer aux nations des haines fortes et même légitimes, il faut aussi leur inspirer des haines élevées et ennoblir leurs passions en les excitant. M. de Cormenin s'y appliqua quelquefois dans ses pamphlets, mais pas asssez souvent, peut-être. Car, c'était, surtout, à la cupidité de la Cour qu'il avait coutume de s'attaquer, trop sûr que, dans un siècle corrompu, les questions d'argent ont une. importance décisive. Alors, il donnait la vie aux chiffres, l'éloquence aux calculs, grave et impétueux, amer et entraînant tour à tour. Et tantôt il accablait ses adversaires de sa logique, tantôt il les perçait de ses railleries, flèches inévitables. Habile à souffler sur les colères du moment, M. de Cormenin n'avait pas tardé à se donner pour ennemis tous les ennemis du peuple : ce fut sa gloire. Du reste, c'était seulement comme pamphlétaire qu'il était terrible. En quittant la plume, il devenait le plus doux et même le plus timide des hommes.

Dans l'occasion dont il s'agit, cependant, il déploya une hardiesse inattendue. Voulant prouver par l'âpreté de son langage que s'il avait nié l'authenticité de la signature qu'on lui attribuait, c'&tait uniquement pour rendre hommage à la vérité, il parut, le 22 mai (1835) à la tribune, et ouvrit les débats par un discours plein de force et de logique :

« Ce n'est pas ici, Messieurs, l'une de nos « querelles intérieures entre l'opposition et « la majorité. C'est une question de gouver- « nement représentatif, do constitution ; de « prérogative à prérogative, de chambre à « chambre. Le député s'eiïace ici devant la « législature, le membre devant le corps, et

ma personne disparaît dans la grandeur de la cause.

« Comment, Messieurs, vous ne mettriez en accusation devant la Chambre des pairs un ministre non député qu'après l'examen le plus approfondi et que sur les présomptions les plus graves, et vous livreriez à cette Chambre un député, sans enquête, sans instruction préalable, et sur les indices les plus légers ! Vous penseriez qu'il a pu entrer dans l'esprit des législateurs de 1822 de subordonner la Chambre des députés à la Chambre des pairs ! Vous ne sentiriez pas l'énorme différence qu'il y a, pour des députés inculpés, entre les sûretés du jury et les périls d'une juridiction exceptionnelle et rivale ! Comment ! vous renverriez vos collègues devant des hommes qui nous jugeront si nous les avons offensés, et que nous ne pourrons pas juger à notre tour s'ils nous offensaient! devant des hommes qni seraient tous récusables, pour suspicion légitime, s'ils allaient juger l'un des vôtres, comme moi, par exemple, qui ai, le premier d'entre tous les députés, attaqué l'hérédité de la pairie, ses dotations et son existence! devant des hommes qui sont, en majorité pour nous, membres de l'opposition, nos adversaires politiques d'intention, dévote et de fait; devant des hommes qui, dans leur propre cause et par une monstrueuse copulation, sont à la fois dénonciateurs, accusateurs, instructeurs, témoins, jurés, juges et parties! devant des hommes qui vous tiendraient bientôt, malgré vous, sous le joug de vos propres précédents, et qui, renouvelés, absorbés par des fournées de créatures ministérielles, étoufferaient, sous la menace toujours pendante de leur accusation, les remontrances et l'énergie d'une opposition généreuse!

« Non, je ne puis croire que vous ne vous sentiez pas offensés de subir la prévôtale juridiction de l'autre Chambre. Je ne puis croire que vous acceptiez une si humiliante condition. (Murmures très vifs aux centres.)

7>sl

« Je De l'accepterais pas, moi. Mes com- « mettants ne m'ont pas envoyé pour que « j'allasse traîner sur la sellette de la pairie « les restes de votre dégradation politique. « On pourrait m'avoir comme citoyen, on ne « m'aurait pas comme dé; uté. Je donnerais, « après la joie de ma poursuite, !a joie de « ma démission, et, gardien de votre lion- « neur, j'aurais plus de souci de vous, (pu; « vous-mêmes ! »

A cet impétueux discours, un des plus graves et des plus savants jurisconsultes du royaume vint ajouter le poids d'une parole respectée de tous les partis. M. Sauzet avait invoqué, dans son rapport, la loi du 2.*> mars 1822, qui attribuait effectivement aux deux Chambres, et cela d'une manière générale, le droit de se faire justice à elles-mêmes: M. Nicod prouva que cette loi était ici sans application. Il rappela qu'aux termes de l'article 29 de la Charte, les pairs ne pouvaient être, en matière criminelle, justiciables que de la pairie. Or, si les pairs ne pouvant comparaître à la barre de la Chambre élective, on consentait à ce qu'un député fût traduit à la barre de la Chambre des pairs, qu'arriverait-il? Oue l'égalité entre les deux branches de la puissance législative serait détruite, que l'équilibre des pouvoirs disparaîtrait ; que la majesté du principe électif recevrait une atteinte mortelle; que la constitution serait violée dans son essence. Ce raisonnement était sans réplique. Aussi les partisans sincères du pouvoir se placèrentils sur un autre terrain. « Vous ne voudrez « pas, Messieurs, s'était écrié M. Duvergier « de Ilauranne, vous ne voudrez pas comv. bler de joie les partis et paraître vous « associera leurs coupables tentatives; vous « prouverez à la pairie qu'elle a de son « côté cette Chambre, dans la Lutte qu'elle « soutient contre les factieux. » C'était poser la question avec netteté. Car il s'agissait désormais, pour le gouvernement, ih' >•■ détendre, non pas au moyen de La loi, niais par la loi, en écrasant ses ennemis sous une accumulation de mesures non moins arbitraires que brutales. Le Château en avait

pris son parti. Entre M. PAgès de I qui essaie «h- la ramener an sentiment d< dignité, et M. PersiJ, qui l'excite I ne prendre conseil que de ses haines, la majorité n'hésite pas; elle a écouté le premier dans

un morne silence, elle applaudit le second avec transport. A son tour .M. Ai Et évoquant un souvenir funèbre:

« C'était en décembre 1815, «lit-il. On « instruisait alors un grand procès dans le

Pré v enu d'avril.

Corréa. (Lyon.)

« même palais où Ton veut traîner M. Au-

« dry de Puyraveau. Le 6, cette date ne

« s'effacera jamais de ma mémoire, le droit

« de défense fut outrageusement violé

« Dans la matinée du 7, je parcourais la « liste des membres île la Cour tles pairs, .le « marquais avec la pointe d'un Crayon tous « ceux qui, d'après mes relations personnelle les, me semblaient le\oir prononoerunver-

« dict d'acquittement. La majorité me pa-

u raissait immense ; elle se composait îles « frères d'armes du maréchal; d'une foule « d'hommes d'Etat vieillis dans l'expérience « des affairée, et éprouvés par dix révolu- « lions ; de savants, de littérateurs que d'im-

LOUIS BLANC

« mortels ouvrages avaient appelés aux « premières dignités, de magistrats, d'hom- « mes de cœur porteurs de noms illustres, « et dont les excellentes qualités sociales & ne pouvaient soulever un doute. Je parce courais avec bonheurles résultats de mon « recensement, lorsque sous ma fenêtre une « horrible explosion d'armes à feu m'en- « seigna bien cruellement que la justice ce politique est un vain mot, lors même « qu'elle est exercée par les hommes les ce plus honorables.

ce Des cris infâmes, des vociférations in- « fernales, m'apprirent que des hommes « habitués à toutes les exigences de la civice sation moderne, deviennent de véritables « cannibales sous l'empire de l'esprit de e parti.

ce Le général qu'on venait d'immoler ce était le pacificateur de la Suisse, le conc quérant du Tyrol ; c'était le héros d'Elce chingen, de Friedland, de la Moscowa; ce celui que la grande armée avait salué du « titre de brave des braves, et cependant ce son corps fut abandonné au milieu des ce ordures parmi lesquelles il était tombé, « comme le cadavre d'un animal immonde. c< Ces événements se sont passés sous mes ■« yeux, Messieurs, ne vous étonnez pas « qu'ils aient laissé dans mon esprit une e empreinte ineffaçable !

ce ANATHÈME, A.NATHEME ÉTERNEL aux COrpS

e politiques jugeant des délits politiques! » En prononçant ces paroles, M. Arago N était frémissant; toute son âme paraissait dans l'altération de sa figure, si majestueuse, si expressive; et son œil lançait des flammes. La séance fut un moment suspendue. L'assemblée ne vivait plus que dans ses souvenirs. Le lendemain, rendue à ses passions, et fermant l'oreille à la voix de son propre président, M. Dupin, elle frappait de son vote M. Audry de Puyraveau, et livrait aux pairs de Charles X celui qui, le premier, avait ouvert sa maison à la révolution de

Dans cette situation critique, M. Audry ■de Puyraveau ne se manqua pas à lui-même.

Il écrivit au président de la Chambre des pairs que, ne reconnaissant pas à celle des députés le droit d'autoriser des poursuites contre lui, il ne comparaîtrait que contraint par la force. On n'osa employer la force, et il ne comparut pas.

Mais telle est l'époque à laquelle nous sommes arrivés, que l'historien n'y peut faire un pas sans se heurter à un scandale. Les débats dont nous venons d'esquisser la physionomie n'étaient pas encore terminés, que déjà un nouveau et triste procès y avait pris naissance. Dans la séance du 22 mai, M. Jaubert s'étant plaint de certaines manifestations injurieuses qu'il croyait parties de la tribune des journalistes, le président avait ordonné l'évacuation de cette tribune, et il en était résulté entre les députés de l'Opposition et leurs adversaires un tumultueux échange d'interpellations pleines d'aigreur. L'agitation calmée, la tribune est rouverte aux journa-listes. Ils refusent d'y rentrer, et restent groupés dans la cour du palais. A la sortie de la séance, un d'eux s'avance vers M. Jaubert. pour lui exposer qu'une erreur et une injustice ont été commises. Mais quelques députés, qui s'attendaient à une collision ou la cherchaient, avaient entouré M. Jaubert d'une sorte de protection menaçante. Une rixe éclate; on s'aborde dans je ne sais quelle grossière et déplorable mêlée; des journalistes sont arrêtés, livrés à la garde municipale, et aussitôt après relâchés. Le Réformateur^ feuille républicaine fondée depuis peu et dirigée par M. Ilaspail, le Réformateur rendit compte do l'altercation dans un article qui respirait la plus violente indignation, et qui signalait comme agresseurs certains membres de la majorité, parmi lesquels MM. Augustin (iiraud et Renouard. Il n'en fallait pas davantage pour que la majorité de la Chambre se crû! offensée. Sur la motion de M. Jolivet, et. après de vifs débats suivis d'assez nombreuses récusations, le Informateur est traduit à la barre de l'assemblée. La défense, présentée par M. Raspail, ne dépassa pas. un seul instant, les bornes

d'une discussion calme et décente, philoso-

j» 1 1 i i j i j t ; el élevée. Mais Ions 1rs pouvoirs du jour riaient emportés par uo irrésistible esprit de vertige. M. Jaffrenou, gérant du Réformateur^ fui condamné à uo mois de prisoo el à dis mille francs d'amende.

Ainsi, le monde politique était tombé dans la plus effroyable confusion. Plus de droit reconnu. Partout l'outrage au pouvoir. Pour les accusés, plus de garanties. La défense interdite ou insultante. A la place de la justice, la victoire abusant d'elle-même. G>innie conclusion aux conflits parlementaires, d'odieuses scènes de pugilat. Et, sous l'égide de la loi, la vengeance. Non, jamais pareille complication de désordres ne s'était vue dans l'histoire ; jamais gouvernement ne s'était entouré de plus de périls, à force d'incapacité.

Si les défenseurs des accusés d'avril avaient su profiter de leurs avantages, si. bravant les chances de la prison et forts de leur fraternel courage, ils s'étaient présentés devant la pairie et lui avaient dit : « Cette « lettre dont il vous plaît tirer vengeance, « nous en sommes tous les auteurs. Frappez encore, si vous l'osez ! » c'en était fait, selon toute apparence, et de la Chambre des pairs et de la monarchie. Car, au point OÙ l'on en était déjà, il est clair que le procès ne pouvait s'agrandir sans confiner à la guerre civile et sans pousser la monarchie à se mettre hors la loi. Mais, parmi les défenseurs, il y en eut qui, à la seule idée du sort qui les menaçait, sentirent leur sang se glacer dans leurs veines. L'un pensait à sa fortune compromise et à son avenir engagé dans de terribles hasards, l'autre pâlissait pour ses enfants qu'il avait espéré revoir ou pour sa mère absente. Plusieurs réunions

eurent lieu, et les limites se firent d'autant moins scrupule d'avouer leurs répugnances, que, n'ayant pas en effet signé, pour la plupart, ils couvraient d'un prétexte eu apparence honorable la défaillance île leur patriotisme cl I,. pusillanimité «le leur cœur.

Quoi qu'il «mi soit, il suffisait que l'unanimité fût impossible, pour que la question

devint controversable. Aussi des borne dont l'intrépidité et le dévouaient étai< nt audessus de toul . des bornâtes tels qu'Armand Carrel, soutinrent-ils que chacun devait, sans toutefois d< sa vouer la lél déclarer qu'il ne l'avait ni si née ni pub i< puisqu'il y avait de- dissidents, el di dents obstinés, pourquoi révéler .m pouvoû 1rs plaies intérieures du parti républicain .' Pourquoi souffrir que ce parti fut flétri, ne fut-ce que dans quelques-uns de ses membres? Puisque, dans L'affirmation, l'on risquait de se montreren désaccord, ne valait-il pas encore mieux s'accorder pour la négation? Et, après tout, n'y avait-il donc aucun inconvénient à peupler les cachots delà pairie de tout ce qu'il y avait dans le parti, d'hommes énergiques, intelligents, dévoi illustres? Libres, ne serviraient-ils pas la cause plus puissamment que victimes et prisonniers! Enfin, l'intérêt qu'excitaient les prévenus d'avril ne se trouverait-il pas singulièrement attiédi, lorsque la scène ne serait plus occupée que par leurs défenseurs, él< eux-mêmes jusqu'aux bancs des accu-

A ces considérations, plus spécieuse-, que fondées, on en opposait d'invincibles. Quoi! des républicains venaient demander au parti d'abdiquer sa réputation d'inflexibilité et de s'entourer, lui si courageux, des apparences de la peur! Que la plupart des signatures imprimées n'eussent pas été données réellement, celait bien de cela qu'il s'agissait, vraiment ! Parmi les défenseurs, est-ce que tous n'approuvaient pas la lettre ? Donc.

tous ils l'avaient signée, le fait matériel ici

n'étant rien à cette de l'acte mural. Frapper l'opinion an appelant à soi le danger, terri lier le pouvoir eu lui prouvant qu'on était résolu à ne pas reculer d'un pas. accahler la pairie sous l'ineffaçable ridicule d'un procès -ans lin, semer l'agitation dans l'agitation, et l'aire sortir du sein d'un nombre toujours

croissant de familles en deuil un cri d'indignation et de terreur, voici ce qu'il fallait faire. On parlait de ne pas exposer a la i rivation de leur liberté des hommes qui en

pouvaient faire un si profitable usa{

LOUIS BLANC

Comme si, pour rendre le pouvoir odieux, le plus sur moyen n'était pas de le condamner à la honte de mettre en prison la vertu ou le génie! Et quant aux dissidents qui persisteraient, entre les renier publiquement et subir leur joug, comment hésiter ?

On conçoit quelle dut être la violence du débat. M. Dupont s'y fit remarquer par l'énergie de sa conviction et l'impétueuse éloquence de son langage. Il fut même si âpre dans ses attaques contre Armand Carrel, qu'une rencontre aurait eu lieu inévitablement, si des amis communs ne s'étaient employés avec passion à rapprocher deux hommes si dignes de rester unis. Au reste, la fermentation des esprits s'expliquait assez par l'importance de la question qu'on agitait. Car enfin, il y allait de la dignité du parti tout entier, et c'est ce que M. Dupont avait amèrement compris. « Tout ceci, s'était-il « écrié, n'est pas seulement une affaire de « logique, c'est aussi une affaire de sentice ment. Eh bien, qu'on interroge les femmes, « si aptes à décider des choses du cœur ; et, « j'en jure, pas une ne répondra : vous devez « reculer. » Mais, suivant M. Armand Carrel, il n'y avait nulle faiblesse, de la part d'un parti, à prendre ses avantages et à ne se point laisser imposer par ses propres ennemis sa manière de combattre. Il se trompait dans l'application, puisque la meilleure tactique ici était d'exagérer jusqu'à l'audace; et, au fond, il le sentait si bien lui-même qu'il surprit tout le monde par la facilité avec laquelle, dans le cours de la discussion, il passa de son opinion à l'opinion contraire. Malheureusement, il faut, pour s'avouer vaincu, une noblesse de caractère et une supériorité d'intelligence dont peu d'hommes sont doués. Ceux qui voulaient éluder la solidarité de la lettre redoublèrent de clameurs, et bientôt il devint manifeste qu'on serait obligé de leur céder.

M. Trélat avait suivi en silence la marche de cette triste querelle. Il en prévit le dénoûment ; et il résolut d'affronter toute la responsabilité, en se déclarant seul coupable. Ce ne fut, toutefois, qu'apès une lutte inté-

rieure pleine d*anxiété qu'il s'y décida. Il aimait tendrementsa femme; sa famille réclamait impérieusement son appui; et, pour tout dire, il avait à craindre que son parti ne lui sût pas gré d'un tel sacrifice. L'inspiration première l'emporta. Mais c'était M. Michel (de Bourges) qui avait rédigé la lettre ; c'était donc à lui qu'appartenait l'honneur d'un dévoûment devenu nécessaire: il invoque son droit; et dans une lutte de générosité céder étant impossible, MM. Michel (de Bourges) et Trélat conviennent qu'ils se présenteront tous les deux à leurs ennemis, le premier comme auteur, le second comme publicateur de la lettre. En conséquence, ils écrivirent au président de la Chambre des pairs :

« Monsieur, la lettre dénoncée à la Chambre des pairs par le ministère public est de l'un de nous, M. Michel (de Bourges) ; elle a été publiée par un autre, M. Trélat; les signatures apposées au bas de la lettre ne sont que fictives. Il était urgent d'envo\er quelques mots de consolation et d'encouragement à nos amis en prison. Nous avons pris sur nous de faire imprimer, à la suite de nos noms, les noms des collègues qui, nous en étions sûrs, ne nous désavoueraient pas. Aujourd'hui que cette lettre donne lieu à des poursuites, il est de notre devoir de faire connaître la vérité. C'est donc sur nous seuls que doit reposer la responsabilité morale et légale de l'article incriminé. Nous nous présenterons devant la Chambre au jour qu'il lui conviendra.

a Trélat, Michel. »

La réunion des défenseurs ne connut la déclaration précédente que lorsqu'il n'était déjà plus temps d'y mettre obstacle. Alors, plusieurs exhalèrent leur mécontentement : ceux-ci, parce qu'ils voyaientdans la résolution prise en-dehors d'eux un reproche indirect adressé à leur pusillanimité; ceuxlà, parce qu'ils enviaient l'éclat d'un rôle si honorable ; d'autres, parce qu'ils étaient blessés d'une démarche injurieuse, disaientils, pour l'assemblée, qui n'avait été appelée ni à la discuter ni à la permettre. L'orage finit pourtant par se calmer. Il fut convenu qu'on nierait unanimement l'authenticité des signatures ; et la responsabilité demeura concentrée sur la tète de .MM. Michel (de Bourges) et Trélat.

HISTOIHfc: DE DIX ANS

Ce fut le 20 mai (1835) que les défenseurs parurent devant la Chambre, des pairs. Leur position était si peu déliuie et trahissait une dérogation si flagrante aux formes ordinaires delà justice, que le président ne sut ou n'osa les désigner que sous le nom à' appelés, mot nouveau dans la langue judiciaire et créé tout exprès pour le besoin de la cause. M. Michel (de Bourges) s'attacha d'abord à démontrer que c'était comme Chambre des pairs et non comme Cou?' des pairs, comme branche du pouvoir législatif et non comme tribunal exceptionnel, que la pairie avait reçu de la loi de 1822 le droit de venger ses propresinjures. La pairie était donc incompétente, puisque l'offense contenue dans la lettre incriminée ne s'adressait qu'à la Cour des pairs. Cette thèse, M. Michel de (Bourges) la développa delà manière la plus brillante ; il l'appuya sur une série d'arguments qui n'admettaient pas de réplique; mais que sert de raisonner contre la force ? La pairie, qui s'était reconnue compétente, à l'égard des accusés, se reconnut compétente à l'égard des défenseurs. Elle ne s'en tint pas là. Aux termes de la loi, on ne peut mettre en cause un citoyen pour délit commis par la voie de la presse, sans lui opposer sa signature autographe; et c'était la première fois qu'on allait sommer des accusés de se déclarer, sur l'honneur, coupables ou innocents. Voilà ce que M. Armand Carrel releva dans un langage aussi noble qu'énergique. Mais encore un coup, la pairie avait pris son parti des irrégularités les plus monstrueuses, et jusqu'au bout, la statue de la justice devait rester voilée.

Le président procéda en ces termes à l'interrogatoire : « Avez-vous signé la lettre? « L'avez- vous publiée ? Lu avez-vous autorisé « la publication ?» Suivant la décision prise, tous les appelés répondirent l'un après L'autre par la négative. Quelques-uns, cependant, ne purent retenir le cri de leur conscience révoltée. « Je suis indigné, s'écria M. llevnaiul. « de l'injure qui nous a été faite à tous « par cette Chambre, lui nous empêchant de « remplir notre ministère de défenseurs,

« et en nous consignant à la porte

« prisons, la Cour a violé notre droit. Nous « sommes les premiers offensés. Les senti- « ments de cette lettre sont les miens, i je déclare n'avoir pas signé, c'est uni- ■ quement pour rendre hommage a la \é- « rite et non pour faire amende honorable. ■ Interrogé, M. Raspail répondit : « Je vous « donnerai la lettre et non l'esprit : je vous « donnerai deux fois trois lettres : Non

Prévenu d'avril.

Crevât. (Paris.)

« non! » M. Flocon opposa spirituellement la conduite de la Chambre des pairs, qui ne refusait pas des conseils aux défenseurs, à la conduite de la Cour des pairs, qui avait refusé (1rs défenseurs aux accusés. MM. Jules Bernard, David de Thiais, Auguste Blanqui, Franque, Antony Thouret, Préd. Degeorge, Bergeron, Gaxard, Armand Barbes, Grouvelle,Voyerd'Àrgenson, I.. Mirent. Gervaia de Caen), Ferdinand François, Rittiex, Demay, Domex, ou refusèrent de répondre catégoriquement, ou aient suivre leurs réponses de réserves dédeigneuseset intrépides. L'assemblée commençait à être fortement remuée, lorsque vint le tour de df. de Lamennais. Car

LOUIS BLANC

il était là, perdu dans la foule des vaincus, cet homme dont le nom remplissait l'Europe, ce prêtre puissant qui avait proposé à la papauté, comme but de sa mission divine, la sanctification de la liberté et l'affranchissement du genre humain . Quand on l'interrogea , tous les regards se fixèrent sur l'homme illustre, avec un profond sentiment de curiosité et de respect. Lui, le front pâle, la tète un peu penchée sur son corps petit et frêle, il répondit d'une voix qui n'était qu'un souffle, mais qui fit tressaillir les juges: « Ce qui « se passe en ce moment, Messieurs, con- « tient de graves enseignements qui ne doi- « vent être perdus ni pour la France, ni « pour l'Europe. Ils ne te seront pas ! « pour ma part, j'en prends l'engagement, « Messieurs les pairs! »

L'interrogatoire terminé, la Chambre des pairs rendit un arrêt qui renvoyait des fins de la citation ceux des appelés qui s'étaient bornés à une réponse négative. Quant à ceux qui s'étaient livrés à de véhéments commentaires, ils étaient retenus pour être jugés, ce qui donna lieu à de nouvelles plaidoiries. M. Dupont présenta la défense de MM. Jules Bernard et David de Thiais ; M. Germain Sarrut, celle de la Tribune ; et M. Raspail, celle du Réformateur. Ce dernier, célèbre dans les annales de la science, et de la plus haute distinction, étonna la Chambre par îa verve pittoresque de son langage et par sa facilité à passer des considérations les plus élevées aux réflexions les plus familières. M. Gervais (de Caen) se leva ensuite. C'était un orateur habile, un homme d'une présence d'esprit et d'un sang-froid incomparables, et qui joignait à un grand fonds d'énergie la grâce des manières, la gravité du maintien, des passions contenues et ce quelque chose d'exquis que donne l'habitude du monde élégant. M. Gervais (de Caen) se plut à engager ave* M. Pasquier, sur la question des formes violées, une lutte dans Laquelle M. Pasquier ne tarda pas à succomber. Troublé par les répliques fermes ci précises d'un adversaire qui, connaissant mieux que lui les bis et les formalités, se

jouait impitoyablement de son embarras, M. Pasquier perdit contenance et ne put que balbutier. Humiliation dont il n'avait que trop encouru le châtiment!

Mais un moment redoutable approchait pour la pairie : M. Trélat allait prendre la parole. M. Trélat possédait au plus haut degré ce courage tranquille et ce calme inexorable qui conviennent à la défense du droit. Depuis longtemps il avait fait dans son cœur le sacrifice de sa liberté, le sacrifice de sa vie. Il se sentait la supériorité qu'on puise dans le mépris de la mort ; et ceux qui se disaient ses juges, il venait, lui, les condamner :

« Il fallait, dit-il, il fallait, Messieurs, que « nous noivs vissions en face, et nous y « sommes.

« Messieurs, nos inimités ne datent pas « d'hier. En 1814, je maudis avec beaucoup « d'autres le pouvoir qui vous appelait, « vous ou vos prédécesseurs, à son aide « pour enchaîner la liberté. En 1815, je pris « les armes pour m'opposer au retour de « votre gracieux maître. En 1830, j'ai fait « mon devoir comme beaucoup d'autres « heureusement, et huit jours après la ré- « volution je reprenais encore mon fusil, « moi qui n'ai pas l'habitude de prendre un <( instrument de guerre, et je me rendais au « poste que le général Lafayette nous avait « assigné, sincèrement ou non, pour marte cher contre vous personnellement, mes- « sieurs les pairs.

« C'est en présence de mes amis et de moi « que fut reçu l'un de vous, quand il appor- « ta la révocation des ordonnances à l'holel- « de-ville ; et peut-être eu mes- nous quelque <( influence sur le peu de succès de son am- K hassade. Il comparaissait alors devant nous, « il pleurait ; c'est nous aujourd'hui qui « comparaissons devant vous, mais :->au~ « pleurer, sans fléchir le genou. Nous « avions \aincu vos rois, et il ne VOUS « restait rien. Vous, vous n'avez, pas vaincu « le peuple, et que vous nous considérie; « ou non comme ses Otages, notre situation (( personnelle nous occupe fort peu, 90} I

en surs

« Qui donc se refuserait à voir dans ce qui « se passe les éclatantes prédictions de ce ■ <|ui se prépare ? Une aveugle fureur égare

<( lous les pouvoirs. Il n'y a plus de législa- ' leurs, il n'y a plus de juges, mais partout « de* ennemis qui se vengent. Après laré- « volution laplus magnanime, h quand les

« mœurs deviennent plus douces d'heure en « heure, on n'hésite pas à.demandor 163

têtes. Et qu'on ne s'y trompe pas : vaine- « ment essaierait-on de touchantes homélies « après cette réquisition sanguinaire. Perce sonne n'a oublié que l'échafaud a été dressé « depuis 1830 pour les condamnés Lepage « et Cuny, et que c'est le peuple qui l'a ren- « versé.

« Il y a cinq ans, M. Persil réclamait la « tète du noble prince de Polignac pour le « compte de la révolution. Aujourd'hui l'un « de ses subdélégués demande les tètes de « ceux dont il devait écrire l'histoire par « décision du gouvernement révolutionnaire

de IH.'JO.

« Il y a ici tel juge qui a consacré dix ans

de sa vie à développer les sentiments ré-

« publicains dans l'àme des jeunes gens. Je

< l'ai vu, moi, brandir un couteau en faisant « l'éloge de Brutus. JNe sent-il donc pas « qu'il a une part de responsabilité dans nos

actes ï Oui lui dit que nous serions tous

< ici sans son éloquence républicaine ïJ'ai « là, devant moi, d'anciens complices de « charbonnerie. Je tiens à la main le ser- « ment de l'un d'eux, serment à la républi- « que. Et ils vont me condamner pour être « lidèle au mien

« Si j'avais à parler à Messieurs de la « Cour, je leur dirais : Courage ! Il plane iri • des souvenirs bien propres à vous rechauf- «< fer le OOBUT. Songez que nous ne sommes

« qu'à 200 pas de l'Observatoire. Mais son- >< gez bien aussi, dirais-je encore, que tout m vienl en aide à notre cause ; elle a toux jours marché d'autant pins \ite qu'elle a « rencontré plus d'obstacles.

« Que les prisons s'onvivnl pour reul'er- « mer tout ce qui conserve un cœur libre.

Celai qui a mis le drapeau tricolore

palais de votre vieux roi', ceux qui l'onl

chassé de France vous sont lisiez pour le « compte de votre roi nouveau.

« Votre huissier ;■ touché de sa verg<

noire le courag< us député qui le premiei « aouverl sa porte i larévolulion M. Audry

de Puj raveau . Tout est la.

« C'est la révolution en lutte avec la 0OB- « tre-révolntion : 0*081 le passé aux piil e avec l'avenir, avec le présent, l'égOÏsme « avec la fraternité, la tyrannie avec la li- .. berté. La tyrannie a pour elle dc-s h. nonce nettes, des prisons et les collets brodés d<- <( MM. les pairs. La liberté a Dieu pour elle, « c'est-à-dire cette force qui pousse le « monde, qui éclaire la raison de l'homme « et ne lui permet pas de reculer. Il faudra « voir à qui restera la victoire, non demain.

« non après demain que nous importe?

« Non pour nous? que nous importe encore? « C'est l'espèce humaine qui nous occupe. o Mais tout nous dit que le jour de la délice vrance ne se fera pas longtemps attendre.

« 11 faudra voir a qui restera la vic- « loire, et si en définitive le démenti « sera donné à Dieu.

« Messieurs les pairs, je ne me suis pas dé- « fendu. Vous êtes mes ennemis politiques, « vous n'êtes pas mes juges. — Il faut que « lejugeet l'accusé se comprennent, li faut « que leurs âmes se rapprochent. Ici cela .. n'est pas possible. Nous ne sentons pasde « même, nous ne parlons pas la même lance gue. Le pays, L'humanité, ses l"i^- s -

, besoins, le devoir, la religion, les scier.

« les arts, l'industrie, rien de ce qui cons-

« titue une société :.... le ciel et la terre, rien

ce ne nous apparat! avec les mêmes carae-

i tères. H v a un inonde entre nous.

h Condamnes-moi, maisvous ne me ju-

rarei pas, car \ous ne pOUVCS me coin-

i< prendre. »

lue agitation inexprimable succède H

ce discours, si éloquent dans bs simplicité

et si lier. Puis, M. Michel de Bourges s'a-

l. M. Qnutard.

LOUIS BLANC

vance. On connaissait déjà l'entraînement de sa parole, et tous attendaient au milieu d'un solennel silence. 11 commença d'une voix brève et profonde. A demi courbé sur la balustrade qui lui servait d'appui, tantôt il la faisait trembler sous la pression convulsive de ses mains, tantôt, d'un mouvement impétueux, il en parcourait l'étendue, semblable à ce Caius Graccbus dont il fallait qu'un joueur de flûte modérâtlorsqu'il parlait, l'éloquence trop emportée. M. Michel (de Bourges) cependant, ne fut ni aussi hardi ni aussi terrible que M. ïrélat. Il se défendit, ce que M. Trélat n'avait pas daigné faire, et les attaques qu'il dirigea contre la pairie ne furent pas tout-à-fait exemptes de ménagement. Tout en maintenant l'esprit de la lettre, il parut disposé à faire bon marché des formes, et il reconnut qu'à en juger par ce qu'il voyait depuis trois jours, les pairs valaient mieux que leur institution. Du reste, et pour ce qui concerne le fond même du procès, il fut inflexible. « Vous nepou- « vez juger, dit-il, les accusés sanslesenten- « dre. Et si vous les jugiez en leur absence, « écoutez ce qui se passerait. Avant qu'il « fût dix ans, le jardin du Luxembourg se- « rait agrandi de tout l'espace occupé par « votre palais, et sur les ruines de votre sal- « lede justice, le peuple planterait un poteau « où se liraient ces paroles : l'infamie du ju&e « fait la gloire de l' accusé. » En terminant, « il ajouta : « Si l'amende m'atteint, jemet- « trai ma fortune à la disposition du fisc, « heureux de consacrer encore à la défense « des accusés ce que j'ai pu gagner dans « l'exercice de ma profession. Quant à la « prison, je me rappelle le mot de cette » autre républicain qui sut mourir à Utiquc: « J'aime mieux être en prison que de siéger « ici à côlé de toi, César. »

Après la plaidoirie de M. Michel (de Bourges), la Chambre des pairs se forma en comité secrHt, et, !-e déclarant offensée, elle condamna M. Trélat à trois ans d'emprisonnement et à 10,000 fr. d'amende; MM. Michel (de Bourges), Bichai, gérant de la Tribune, et Jaiïrenou, gérant du Réformateur^ à un

mois d'emprisonnement et à 10,000 fr.

d'amende ; M Reynaud, à un mois d'emprisonnement et à 500 fr. d'amende ; enfin MM. Gervais (de Caen), Jules Bernard, David de ïhiais, Audry de Puyraveau, à un mois d'emprisonnement et à 200 fr. d'amende. En éludant la solidarité delà lettre, le congrès des défenseurs avait réduit aux proportions d'un incident terminé par un arrêt une lutte qu'on pouvait rendre formidable ; il s'était rapetissé à plaisir ; il s'était manqué à lui-même.

Aussi lapairie rentra-t-elle dans le procès principal avec une résolution qu'elle ne s'était point connue jusqu'alors. On profita de la présence de ceux des accusés lyonnais qui acceptaient les débals, et les témoins furent entendus. Mais quelle source nouvelle d'émotions ! L'un accusait le gouvernement d'avoir sciemment appelé sur Lyon la guerre civile ; un autre montrait la police excitant, de son souffle, impur, les passions incandescentes, et créant des coupables pour avoir des victimes; un troisième représentait l'insurrection promenant pendant plusieurs jours ses ravages dans une cité où elle devait être étouffée en quelques heures, et tous de se demander pourquoi il avait fallu opposer à une poignée d'hommes mal armés et à leurs mobiles remparts, des bataillons nombreux, des canons, des obus, la mitraillade, l'incendie ! Les provocation des Mercet, des Picot, des Corteys, et leurs lâches artifices furent dénoncés avec unerare vigueur par M. Carrier, qui, après avoir refusé les débals, s'était insensiblement laissé aller à la tentation de dévoiler les traîtres. Lu père vint raconter, avec des accents qui firent courir dans l'assemblée un frisson d'horreur, comment son fils avait été percé de soixantedouze coups de baïonnettes et attaqué jusque dans la mort. Les flots de sang innocent verses dans le faubourg de Vaise eurent aussi leur place dans l'affreux tableau. El autant les témoignages accusateurs et aie ni accablants et précis, autant les dépositions qu'on leur opposa lurent vagues et peu concluantes. Dans les réponses de M. Aymard,

on remarqua une ignorance à peine croyable des faits le mieux établis ; et à L'indécision

des souvenirs du général, à l'étonnement où certaines questions le plongèrent, à la chaleur honorable et sincère avec laquelle il déclara impossibles des abominations malheureusement trop prouvées, chacun put juger qu'une autre main que la BÎenne avait dirigé les événements! La déposition que la Cour des pairs accueillit avec le plus de faveur fut celle du colonel de Perron, affirmant que le soldatavait déployé beaucoup de modération et de générosité. Dans quelques quartiers, en ellet, il en avait été ainsi ; mais le colonel de Perron n'avait pas tout vu sans doute ! Pourquoi, d'ailleurs, l'autorité ne s'était-elle pas empressée d'ordonner une enquête surles massacresde Vaise?D'une série de vives attaques dirigées par M. Jules Favre contre AI. Chégaray, il résulta que le ministère public, à Lyon, n'avait rien fait pour se mettre sur la trace des meurtriers, et qu'il était resté confiné dans une impassibilité volontaire, alors que de toutes parts s'élevaitautour de lui la voix publique criant vengeance! M. Pasquier osa dire à ce sujet que les assassinats dénoncés n'étaient, après tout, s'ils avaient été commis, que des conséquences de la guerre civile, conséquences dont la responsabilité retombait surles auteurs des troubles. Comme si l'origine de la lutte effaçait la honte d'une barbarie gratuite et suffîsaitpour absoudre la victoire de sesplus inutiles fureurs !

Cependant, la liste des accusés dociles se trouvait épuisée, et l'heure était venue de dompter les accusés rebelles. Ici notre plume s'arrête, de tristesse et de dégoût. Comment retracer, sans que h; rouge monte au front, les moyens employés pour taire paraître les prisonniers ;i l'audience ? Les gardes couraient les appréhender dans leurs cabanons, de la sommation passant bien vile à L'injure el de l'injure à la \ iolence : bientôt, on se prenait corps a corps, et quand, épuise de Fatigue, accable par le nombre, le prisonnier n'avait plus à opposer qu'une résistance inerte, saisi par les pieds, il était traîné im-

pitoyablement le long des escaliei cachot, si tête bondissant snr chaque marche. Brutalité stérile! En préi le la Cour, l'accusé se redressait fier de ses meurtrissures, fier de la pouss .huit'' dont ses vêtements étaient souill< dors, ce n'étaient plus qu'accès de colère i I dament i sauvages.

Ne faisons pas a L'humanité cette injure de croire qu'un semblable système de coerci-

1' rël e nu d'avril.

Poirotte. (Paris.)

lion laissât les pairs indifférents. Ils s'en affligeaient, pour la plupart, c'est certain; mais une nécessité inéluctable pesait sur eux, et il leur était commandé de répéter avee M. Martin (du Nord) : « L'obstination ,, d'un accusé ne a turail arrêter le cuirs de la « justice. » Ah ! sans doute la justice ne doit

pas rire arrêtée dans s. m ("nuis. Mais à qui

la faute si tant d'hommes honnêtes en étaient

venus à glorifier un pareil abus et une pareille révolte? Malheur au pays où il devient permis de mettre en doute 8 . en Outrageant

le juge, c'est la jus ice qu'on outrage I Là où

Ce doute existe, plus de distinction possible entre l'arrogance et le c.mrage. entre l'anar-

LOUIS BLANC

chie et une généreuse hardiesse, entre l'esprit de désordre et le culte des principes. L'arbitraire, lorsqu'il n'enfante pas la tyrannie, enfante le chaos. Et la Cour des pairs en fit la rude expérience. Que dis-je? Elle eut des inspirations louables, elle eut de prudents retours; et cela même tourna contre elle. En vain s'arma- t-elle de patience pour écouter jusqu'au bout des discours qui lui prodiguaient l'insulte ; en vain M. Pasquier poussa-t-il maintes fois jusqu'à la condescendance les égards dus au malheur : rien ne put calmer l'exaspération des accusés, rien ne put fléchir l'opinion. La Cour des pairs n'avait pas voulu la défense libre, et elle était conduite à la souffrir injurieuse. Elle n'avait pas craint d'interdire l'usage du droit, et elle se voyait contrainte à en tolérer l'abus. De sorte qu'elle se sentait misérablement enlacée par les conséquences du pacte signé avec le despotisme. Semblable à un voyageur égaré dans un pays de marais, chaque pas qu'elle faisait en avant ne servait qu'à l'enfoncer davantage dans l'iniquité, et elle marchait haletante sous le poids de sa propre omnipotence. Je ne sache point que l'histoire ait jamais donné aux hommes un enseignement aussi utile et aussi profond!

Pendant ce temps, d'étranges et secrets préparatifs se faisaient dans l'intérieur de Sainte-Pélagie, prison assignée aux accusés parisiens. Dans la partie de la prison appelée bâtiment de la dette, et à peu de distance de l'escalier qui conduisait aux cabanons des détenus, il y avait un caveau faisant face à la porte de la cour, dont il n'était séparé que par un très petit corridor. Quelques détenus, parmi lesquels MM. Guinard, Cavaignac, Armand Marrast, avaient remarqué ce caveau; ils le jugent propre à une évasion, et se procurent aussitôt le moyen d'y pénétrer. Malheureusement, le regard des gardiens plongeait sans cesse dans le corridor, la porte de la cour restant ouverte à toute heure : on trouva dans l'organisation d'un jeu de balle des prétextes suffisamment plausibles pour la fermer au besoin, sans éveil-

ler le soupçon. La sœur d'un détenu apporta sous sa robe les instruments qu'exigeait le percement du caveau, et les travaux commencèrent. Pour échapper au danger des indiscrétions, les premiers artisans du projet s'étaient abstenus de mettre dans la confidence le plus grand nombre de leurs camarades ; ils s'étaient adjoint seulement Fournier, homme d'une adresse et d'une agilité singulières. Un succès inespéré couroma l'entreprise. Pendant que les uns travaillaient dans le caveau, à la lueur d'une lampe toujours prête à s'éteindre, les autres faisaient sentinelle au dehors, habiles à détourner l'attention de leurs co-détenus et à déjouer par mille ruses diverses la surveillance des gardiens. Par une heureuse coïncidence, des ouvriers avaient été introduits dans la prison pour des réparations urgentes, et le bruit qu'ils faisaient servait à couvrir celui qui partait du caveau. Mais où conduisait la route qu'on se traçai-t ainsi au milieu des ténèbres? On s'assura qu'elle traverserait souterrainement la prison, passerait sous le chemin de ronde, et irait s'ouvrir dans un jardin. Restait à connaître la disposition de ce jardin, ses dillerentes issues, le nom et les sentiments du propriétaire. On a recours à M. Armaud Barbes, et celui-ci s'adresse, à son tour, à un dessinateur de ses amis, en qui sa confiance était entière. Ce dessinateur avait une sœur, jeune encore. Il la fait un jour sortir de sa pension, s'achemine avec elle vers la maison du maître du jardin, et. arrivé à la porte, il demande à la jeune iille de s'évanouir. Elle n'eut garde de s'y refuser, et lui d'appeler au secours. On vient, on s'empresse; la malade est transportée ohtz M. Valrin ^c'était le nom du propriétaire et. L'évanouissement dissipé, on propose une promenade au jardin. C'estce quele frère attendait. L'examen des lieux fut fait d'un œil exercé, le plan du jardin fut dressé, et le lendemain, les conspirateurs du caveau apprirent tout ce qu'il leur importait de savoir : la maison de M. Vatrin él.iit située entre le jardin Bl une cour donnant sur la rue Copeau ; pour sortir dy\ jardin, resserré entre

des murs assez élevés, il fallait absolument

traverser la maison; et, quint au propriétaire, c'était un partisan déclaré du gouvernement. De pareilles données étaient peu rassurantes. Cependant, les travailleurs ne se découragèrent pas. La terre qu'ils déplaçaient, soigneusement étendue sur toute la surface du caveau, l'exhaussait sans en modifier l'aspect d'une manière sensible, et ils étaient parvenus à masquer si exactement l'ouverture, qu'il eût été presqu'impossible, en leur absence, de découvrir la trace de leurs travaux. L'activité qu'ils y déployèrent fut prodigieuse. Au bout de quelques jours, la besogne se trouvait terminée : la route mystérieuse s'allongeait sous la prison de façon à en dépasser les limites, et il n'y avait plus qu'une croûte de terre peu épaisse entre les détenus de Sainte-Pélagie et la liberté.

Or, chose remarquable et qui témoigne bien hautement de la puissance de certaines convictions, ceux qui venaient de conquérir si pénible meut le moyen d'être libres, ceuxlà même s'imposèrent la loi do rester captifs, tant que l'espoir de combattre fructueusement leurs ennemis par la parole ne leur serait pas enlevé. L'évasion fut donc ajournée et le caveau tenu en réserve.

Mais la pairie ne tarda point, par une aggravation d'arbitraire, à dégag-er les prisonniers de leurs nobles scrupules. Les débals relatifs aux accusés Lyonnais touchaient à leur lin. MM. Lagrange, Rêver chon, Martin, Albert, Hugon et Baune, étaient venus successivement déclarer aux pairs, qu'ils ne les reconnaissaient point pour juges; et ils s'étaient exprimés chacun suivant la trempe de son caractère : ceux-ci, comme MM. Réverchon et Lagrange, avec un emportement terrible: ceux-là, comme MM. Baune, Albert et Martin', avec une dignité pleine de menaces et un calme méprisant. Quelqu'incomplète que fût l'instruction du complot, la poursuivre devenait impossi-

1. MM. Albert <•( Martin n'avaient pas ''t.- arrêtés. 1U avaient eu la générosité il.' se constituer eux-mêmes prisonniers.

ble. On ail. di. par conséquent, aborder une nouvelle phase de Ut procédure, et une question grave se présentait: fallait-il commencer l'interrogatoire des accusés de Paris, de Lunéville, de Cbâlons-snr-Saône, de Saint- Etienne, de Marseille, d'Arbois, d'Épinal ! Ou bien, devait-on, les réquisitoires et les plaidoiries entendus, procédei d'un.- manière immédiate au jugement desaccusés de I.von? Après tant d'eiïorls pour rattacher à un même complot une foule innombrable de faits particuliers, après tant d'efforts pour établir la connexité des délits, séparer les diverses catégories, pour les juger l'une après l'autre, l'une sans l'autre, c'était fouler aux pieds la logique et le bon sens. On ne le pouvait, d'ailleurs, qu'en violant la loi. Car l'article 226 du Code d'instruction criminelle ordonne que les Chambres d'accusation statuent par un seul et même arrêt sur les délits connexes. Et il y avait de la déloyauté à prétendre que la règle ne s'appliquait pas au jugement définitif, l'esprit de la loi portant sur le second cas aussi bien que sur le premier. Et puis, en vertu de quel principe d'équité prolongeait-on indéfiniment les rigueurs de la détention préventive pour des accusés auxquels on avait refusé les défenseurs choisis par eux, qu'on n'avait pas entendus, et qui, traités en coupables avant que leur innocence eût été discutée, gémissaient, depuis si longtemps déjà, dans les cachots où les avait poussés le soupçon guidé par la colère! Mais, nous lavons dit, la cour des pairs était dominée par le mauvais génie de ses premières fautes : malgré les protestations de .M. IJaune. parlant au nom de tous ses camarades, elle passa mitre et. sur les conclusions du procureur- 1

rai, M. Martin ni Nord), elle rendit le

Il juillet (1835), un arrêt qui. prononçant la disjonction îles causes, ordonnait qu'il

lût immédiatement procède aux plaidoiries et jugement, en ce qui concernait lesaCCUSéfl

de la catégorie de I.von. La mesure éta^

comblée: M. Molé Bfi retira, ainsi que les

marquis d'Àux et de Grillon.

L'arrêt de disjonction devait avoir des

LOUIS BLANC

résultats faciles à deviner. En séparant les causes, la Cour des pairs se donnait le temps de reprendre haleine; Elle amortissait la fougue de l'opinion; elle jetait le découragement parmi les prévenus; elle ôtait enfin à leur résistance ce caractère d'ensemble qui seul pouvait la rendre imposante. Les détenus de Sainte-Pélagie ne s'y trompèrent pas; et désormais convaincus qu'on ne leur laisserait pas même le bénéfice moral de leur courage, ceux d'entre eux qui avaient tout préparé pour une évasion ne songèrent plus qu'à la liberté.

L'exécution est fixée au 12 juillet, dans la soirée, et l'on se livre avec ardeur aux préparatifs. Les complices du dehors ont déjà reçu leurs instructions. Pour désarmer la défiance du directeur, on lui adresse plusieurs demandes qui supposent la prolongation du séjour des prisonniers à Sainte- Pélagie ; et M. Armand Marras t, qui avait coutume de prendre un bain chaque soir, commande son bain pour dix heures, comme à l'ordinaire. Rien ne transpire du projet, et cependant ceux qui l'ont conçu ne vivent plus que dans une brûlante alternative d'inquiétude et d'espérance. A la nuit tombante toutes les dispositions étaient prises.

M. Dornez avait envoyé le produit des souscriptions à répartir entre les détenus; les voitures destinées à les recueillir, à la sortie de la prison, commençaient à filer le long de Sainte-Pélagie. M. Armand Barbes s'acheminait, donnant le bras à la femme d'un détenu, vers la maison Vatrin, où il importait de prendre position, sous un prétexte quelconque ; enfin MM . Etienne Arago, Klein et Fulgence Girard se trouvaient installés dans un appartement situé en face de la chambre de M. Guinard, auquel ils devaient apprendre, par des signes convenus, si les rues voisines étaient sûres et les patrouilles absentes. De son côté, pour indiquer aux auxiliaires du complot que tout allait bien à l'intérieur, M. Guinard devait se promener devant une lampe, puis l'élever en l'air, quand il aurait luimême à descendre dans le caveau !

Huit heures sonnèrent à l'horloge de la prison. Aussitôt les meneurs vont à ceux de leurs camarades qui ne sont pas dans le secret, disant à chacun: « Veux-tu être « libre? Voici de l'argent. Au caveau! » Quelques-uns, par des motifs que nous exposerons plus bas. repoussèrent l'offre. La plupart l'accueillirent avec un? joie pleine de stupeur. Et tandis qu'ils se hâtaient, un à un, vers le rendez-vous mystérieux, un petit groupe, pour donner le change "aux gardiens, se formait, à l'entrée de la chambre de M. Armand Marrast, devant laquelle il était d'usage que les prisonniers vinssent en masse , chaque soir, écouter la lecture du Messager. C'en est fait, les fugitifs sont réunis dans le caveau, mais ils s'y agitent, ils s'y coudoient dans l'obscurité la plus profonde ; et, tout étourdis d'une nouvelle si peu attendue qu'inexpliquée, plusieurs se demandent s'ils ne sont pas les jouets d'une sorte de fantasmagorie lugubre. M. Landolphe avait eu soin de se munir d'un briquet phosphorique: une lampe s'allume tout-à-coup dans ces ténèbres, et elle n'éclaire de ses rayons vacillants que des visages étonnés, couverts de pâleur. On eût dit une assemblée de fantômes. Seul désormais M. Guinard était attendu.. Il fait à MM. Etienne Arago et Klein le signal du départ et court rejoindre ses compagnons.

Avant d'aller plus loin, on envoya MM.

Rozière, Vilain, Fournier, Landolphe, percer la croûte qui fermait encore la sortie du souterrain. Celte besogne fut faite en peu d'instants et parut durer des siècles. « ('/est fini, » s'écria enfin M. Landolphe, du fond de l'excavation. Alors les fugitifs se mirent à ramper, l'un après l'autre, dans la voie sombre, étroite, étouffante, qui devait les conduire à la lumière. Ils avaient à passer sous le chemin de ronde, et sur leur tète ils entendirent, mêlé au bruit de la marche pesante des sentinelles, le retentissement des fusils frappant le sol. Ils arrivent ainsi et successivement, jusqu'à l'issue qui leur a été ménagée, gagnent le jardin, se dirigent vers La maison. Que Ue que fut Leur audace, ils

HISTOIIiK DK DIX ANS

Évasion des prisonniers. (Page 798, col. i.

s'avançaient avecprécaution,avecin quiétude. Car le ciel était clair, el ils avaient aperçu, an l'aile de la prison, un factionnaire qui, l'œil fixe, le corps penché en avant, les observait dans l'attitude de l'indécision el de la menace. Mais bientôt des coupa de sifflet, venus du dehors, leur apprirent qu'ils touchaient à un heureux dénouement.

Et on effet, tandis que MM. Klein et Fulgence Girardparcouraient la rue Copeau d'un

regard vigilant, tandis que M. Etien ii< \ g amusant la cdncierge de M . Vatrin par de futiles discours, veillait à ce que la porte de la courue t'ùt pas fermée; M. Barbes s'introduisait daine la maison avec la dame qu'il accompagnait.Le propriétaire était absent. M. Barbes prétexte une affaire urgente à lui communiquer, demande la permission de lui écrire, ne pouvant le VOIT, et attend ses ami S dans la

fièvre de l'impatience . Soudain tes marches du

LOUIS BLANC

perron résonnent ; la porte vitrée qui s'ouvre sur le jardin est ébranlée par des mains violentes ; les vitres volent en éclats. Madame Vatrin pousse un cri de terreur. Mais l'étrangère lui dit : « Ne craignez rien, Madame. « Ce sont les détenus de Sainte-Pélagie qui « s'évadent. » En même temps, M. Barbes s'est élancé sur le domestique, qu'il tient en respect. Traverser la maison, franchir la cour, monter en voiture, se disperser, disparaître, tout cela fut, pour les républicains, l'affaire d'un moment. Ils étaient sauvés !

A cette nouvelle, l'étonnement de la police ne fut égalée que par sa fureur La presse, qui s'intéressait vivement aux prisonniers, accabla les ministres des manifestations de sa joie railleuse. Et les agents de M. Gisquet, humiliés, appesantirent le poids deleur colère sur les détenus qui avaient refusé de suivre leurs compagnons; tels que : MM. Kersausie, Baumonl, Sauriac, Hubinde Guer; ils avaient eu, pour refuser la liberté offerte, des motifs respectables quoique empreints d'exagération. Ils avaient pensé qu'ils devaient au parti, qu'ils se devaient à eux-mêmes de déshonorer, à force de constance, la persécution dont ils étaient victimes. La gloire du combat leur étant dérobée, ils embrassaient avidement celle du martyre. D'ailleurs ils ne pouvaient se persuader que la police eût ignoré jusqu'à la fin les préparatifs de l'évasion, et ils ne voyaient dans cette négligence, suivant eux, calculée, qu'un moyen d'alléger à la pairie le fardeau de sa tâche judiciaire.

Mais la Cour des pairs ne tarda pas à montrer que, pour s'épargner les embarras, elle n'avait nul besoin du secours delapolice. Se fondant sur la résistance opiniâtre des accusés lyonnais, M. Martin (du Nord) avait conclu à ce qu'on les jugeât sur pièces, s'il le fallait : la Cour des pairs n'hésita pas cette fois à faire droit à ces conclusions, dans un arrêt qui ne doit pas être perdu pour la postérité «.

La procédure une fois simplifiée par une violation aussi extraordinaire des formes les

i. \ oir aux documents historiques..

plus inviolables de la justice, le procès fut rapidement terminé. MM. Martin (du Nord), Chégaray, de la Tournelle, ayant tour à tour développée avec beaucoup de véhémence et non sans talent, la thèse présentée dans l'acte d'accusation, les avocats adverses prirent successivement la parole, chacun pour son client. Mais nul ne le fit avec plus d'élévation et plus d'éloquence que M. Jules Favre. Après avoir défini en termes saisissants le véritable caractère de l'insurrection lyonnaise et renversé l'échafaudage du complot, il résumait ainsi les débats :

a Vous nous accusez d'avoir attenté à la sûreté de l'État ; et moi j'accuse le pouvoir de n'avoir pas déjoué cet attentat, d'avoir même nourri l'émeute, en attirant les insurgés sur la place publique, alors qu'il était si facile de la comprimer.

« Vous nous accusez d'avoir construit des barricades; moi, je vous accuse de les avoir laissé élever sous les veux des agentsde police et del'autorité civile, et d'avoir jeté parmi les groupes inoffensifs des excitateurs soldés.

« Vous nous accusez d'avoir usé de la force contre les défenseurs de l'ordre; moi, je vous accuse d'avoir déchiré la loi qui protège la vie des citoyens ; d'avoir donné une consigne qui à elle seule suffisait pour allumer l'insurrection ; d'avoir compromis la vie des femmes, des enfants, des vieillards ; d'avoir prolongé la lutte sans nécessité; d'avoir enseveli sous les ruines de nos maisons des familles qui ne tous attaquaient pas; d'avoir été sourds aux demandes de trêve et de conciliation qui vous étaient faites de toutes parts, et de n'avoir pas épargné la vie des vaiucus.

« Vous avez fait votre réquisitoire, voilà le mien. Ils resteront tous deux affichés à la porte de ce palais et nous verrons lequel durera da\antago, lequel la France lira avec le plus d'indignation. >

Ce fut le 13 août (1835) que la Cour des pairs rendit, en l'absence des prévenus, l'arrêt général de condamnation, relatif aux c.ccusés de Lyon1.

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