Voir aux documents historiques
soutenir le choc de la puissance frança liaison de plus pour que la France reconnût seS torts. Car, a céder l'honneur était double, quand on avait contre soi Injustice et pour
soi la foret;. A l'effet d<- ces discours, répandus parmi le peuple, s'ajoutait l'agitation produite et entretenue par les discussions dont retentissaientles assemblées politiques.
ce Quelle est, s'écria M. Stettler dans le ec grand Conseil de Berne, quelle est la « Puissance qui nous insulte? Celle pour ce laquelle nous avons versé des torrents de « sang qui rougiraient le Rhin depui- « source jusqu'à la mer. » Les journaux tonnaient, de leur côté. Dans le Nouvelliste validais } M. Gaullieur prodiguait les encouragements à ceux des députés qui, tels que MM. Baumgartner et Bruggiser, couvraient courageusement de leurs personnes l'honneur de leur pays, et il poursuivait sans relâche ceux qu'animaient des susceptibilités moins Hères: MM. de Chambrier (de Neufchatel), Schmid (d'Uri), Burckard t (de Bâle . ce On remarque, disaille Fédéral, que parmi ce les membres de la haute administration « française se trouvent actuellement trois <e ministres élevés en Suisse ou par des ce Suisses: MM.Guizot, Gasparin, Duchàtel; « un fonctionnaire issu d'une famille suisse, « M. Delessert; et le président du Conseil. « M. Mole, qui, lors de l'émigration, vint en ce Suisse réclamer un asile et l'obtint: sans « parler de S. M. Louis-Philippe [•*, qui ce plus d'une fois s'est montrée glorieuse de « l'hospitalité que le duc de Chartres avait « trouvée en Suisse. » Tout semblait ainsi concourir à précipiter la rupture, et même à la rendre terrible. Les uns faisaient remarquer que le blocus commercial, après
tOUt, ne serait pas moins funeste à la France
qu'à la Suisse; ils prouvaient par d'irréfutables calculs qu'il s'agissait pour le commerce français d'une perte de plus de il) millions; ils molliraient les \illes de
Lyon et de Marseille profondément émues et inquiètes. Les autres, prévoj ant la guerre. rappelaient à leurs concitoyens tout un p d'héroïsme guerrier: le Bourguignon fuyant
LOUIS BLANC
sur la route ensanglantée de Granson, au bruit de la trompe d'Unterwald et des cornets de Lucerne ; le chapeau du rival de Louis XI essayé sur le champ de bataille par un paysan des cantons victorieux ; l'ossuaire de Morat, et cet étang- glacé où, dans la personne du Téméraire, la maison de Bourgogne était venue s'engloutir.
En même temps, on se préparait à la résistance par des actes. Une souscription nationale fut ouverte en faveur des citoyens sur qui pesait le manifeste du duc de Montebello. Et, pour qu'il restât bien constaté qu'aux yeux de la Suisse, la nation française n'était pas solidaire des fautes de son gouvernement, on lit circuler dans le canton de Vaud une adresse au peuple français conçue en ces termes :
« Français de juillet, vous allez nous « faire la guerre, à nous qui vous sommes « unis par six siècles de fraternité, à nous <« qui avons accueilli avec enthousiasme u votre glorieuse révolution, qui avons « donné asile à vos proscrits, qui avons « mêlé notre sang au vôtre dans les ba « tailles. Et quel est notre crime? D'avoir « secoué le joug d'une faction qui mettait « notre vieille indépendance républicaine « aux pieds des monarques de l'Europe ; d'a- « voir déchiré le voile qui couvrait des « menées infâmes! Crime irrémissible, pour «< l'expiation duquel on nous appelle à un « combat sacrilège! Mais Dieu est juste; il « nous donnera le courage el la force, si l'on « précipite vos soldats contre nous. Avec « quelle douleur nous verserions leur sang! « Ah! que du moins ils se rappellent, si la « fortune leur livrait quelque point de notre « territoire, que lps hommes contre lesquels « on les pousse sont leurs frères, et qu'ils « doivent relever par leur humanité cette « injuste et cruelle guerre. »
Mais, au milieu de ce vaste mouvement, le gouvernement de Berne ne montrait qu'indécision el frayeur. Le parti de la résistance n'y était guère représenté que par M. Stockmtr. L'avoyer Tscharner voulait qu'on se soumit, et M. de Tavel qu'on eût
recours à la médiation anglaise. Quelques voix s'élevèrent honteusement contre le préfet de JNidau, qui avait arrêté Conseil; contre MM. Bille et Luft, qui, par ordre supérieur, avaient instruit contre l'espion. Enfin, pour comble d'humiliation, le Conseil d'Etat du canton de Yaud n'hésita pas à faire un procès au Nouvelliste 'vaudois, sur la demande de l'ambassadeur français, et pour plaire à un gouvernement qui, non content de tenir la Suisse bloquée, suspendait le paiement des renies dues à des Suisses par la France. Le Nouvelliste vaudois avait parlé de transfuge de Famars, d'apostat de l'Ilot ride-Ville: M. de Montebello basa sa plainte sur ce que le journal, par ces expressions, avait désigné Louis-Philippe. Et, comme on craignait que la condamnation de la feuille n'allât point jusqu'à l'emprisonnement de son rédacteur, le parquet de Lausanne fit arrêter M. Gaullieur préventivement, sous prétexte qu'il n'avait pas fourni un cautionnement extraordinaire, exigé pour un cas pareil. L'événement prouva que le parquet de Lausanne avait bien fait de hâter l'accomplissement des vengeances qu'il servait, car M. Gaullieur ne fut condamné qu'à une faible amende: « Vu, était-il dit dans les « considérants, empreints d'une légèreté in- « jurieuse et inconvenante, que, bien que « le roi des Français ne fût pas nominati- « vement désigné dans l'article incriminé, il < n'y avait pas moyen de le méconnaître « dans les expressions de transfuge et d'a- « postât ; vu, surtout, quant à la première, ff que, d'après l'Histoire de la Révolution « française par M. ïhiers, le duc d'Orléans '< était le seul officier général qui eût ( passé dans le camp ennemi avec Duce mouriez. »
Une Diète extraordinaire avait été con\oquée : elle se rassembla le 17 octobre 1836, et le périlleux honneur de préparer une réponse à Y ultimatum de M. de Montebello fut conlié à une commission composée de sept membres : MM. Tscharner, Monnard, Relier, Ainrhyn, Kern, Nagel et Maillardoz. Des travaux de cette commission sortirent bientôt
HISTOIKE l)K DIX ANS
Enterrement de Charles X. (Page 813.)
trois projets de réponse, dépourvus tous trois d'énergie, et présentés, le premier par la majorité de la commission, le second par Al. Tscharner, le troisième par M. Maillardoz. La discussion eut lieu à huis clos, et ce ne fut qu'après plusieurs séances orageuses que la Diète composa, des divers projets, une réponse définitive. La Suisse y revenait formellement sur ses décisions antérieures, et y déchirait que la Diète n'avait eu aucunement l'intention d'offenser le gouvernement français en décidant que les pièces de l'affaire Conseil lui seraient envoyées'. De sorte que la mauvaise cause triomphait, el par la violence du plus fort, et par la pusillanimité du plus faible : triste couronnement de tant de scandales !
i. Voir aux documents historiques.
Or, la veille même du jour où la Diète oubliait à ce point ce que réclame la dignité d'une république, voici ce que racontait, avec une arrière-pensée d'insulte sans doute. la Gazettç (FAugsbourg, organe censuré des chancelleries : « La petite république de « Saint-Marin, qui l'ait si peu de bruit dans « le monde politique, avait écrit à Louis- « Philippe une lettre de félicilation à l'oooa- « sion de l'attentat d'Alibaud. Le monarque . répondit on tenues très-gracieux que la
u continuation de sa bienveillance était acu quise à la république de Saint-Marin,
• mais que. pour la mériter, elle ferait bien
* d'éloiger de son territoire huit réfugiés n qui \ avaient été accueillis. La lettre menm donnait, entre autres individus à expulser. » le docteur Bergonsi, de Modène. Le gon- « fdlonier répondit, au nom de la république.
LOUIS BLANC
« qu'il ne pouvait être donné suite à la dece mande du roi des Français, et que les ré- « fugiés désignés avaient si bien su acqué- « rir l'estime des citoyens de la république, « que ceux-ci n'hésiteraient pas à s'opposer, « même par la force, à l'expulsion des pros- « crits. Il est à observer que la France a « pris l'initiative de cette demande d'expul- « sion, et que jusqu'ici aucune insinuation « semblable de la part d'une autre Puissance « n'est arrivée à Saint-Marin. »
Le gouvernement français ayant fait savoir à la Suisse qu'il se tenait pour satisfait, la querelle se trouva ainsi apaisée. Mais il en resta dans le cœur des Suisses un ressentiment légitime. Et l'Autriche eut cette double satisfaction d'avoir créé des ennemis nouveaux à la royauté de juillet, et de l'avoir humiliée, à la face du monde, jusqu'à l'armer contre le principe démocratique , au nom des intérêts, des haines et des défiances du vieux despotisme.
Cependant, un complot se tramait qui allait causer en France beaucoup de surprise et d'agitation. Des deux fils de l'ancien roi de Hollande, frère de Napoléon, l'aîné, on l'a vu, avait succombé, dans les troubles d'Italie, à une mort aussi mystérieuse que prématurée. Et quant au plus jeune, retiré en Suisse,, il s'y était appliqué sans relâche à préparer de loin des projets qui souriaient à son orgueil et répondaient aux plus vives aspirations de son âme. Neveu de celui que la France appelait l'Empereur, l'Empereur par excellence (Imperator), et condamné au tourment d'une jeunesse obscure, ayant à venger ses parents proscrits, exilé lui-même par une loi injuste d'un pays qu'il aimait et dont on pouvait dire sans exagération que Napoléon le couvrait encore de son ombre, Louis Bonaparte se croyait destiné tout à la fois à soutenir l'honneur de son nom, à punir les persécuteurs de sa famille, à ouvrir à son pays abaissé quelque issue vers la gloire.
Du reste, et bien qu'il se posât en prétendant, la démocratie lui paraissait une puissance trop redoutable pour qu'il se crût dis-
pensé de compter avec elle. Son dessein était donc d'essayer du prestige de son nom pour renverser la dynastie d'Orléans, sauf à convoquer ensuite le peuple pour le consulter et lui obéir.
Que ce respect pour le principe de la souveraineté populaire fût, de la part du jeune prince, parfaitement sincère et loyal, rien de plus certain ; mais la part que, dans son désir, il faisait à son ambition, n'en était point pour cela moins grande. Héritier de la tradition impériale, pourrait-il n'être pas désigné par le peuple, surtout lorsqu'il lui apparaîtrait entouré de l'éclat d'une révolte heureuse? Yoilàce que Louis Bonaparte ne mettait pas en doute, bien convaincu que toute révolution, dans des temps d'ignorance et d'incertitude, s'accomplit suivant Le programme, adopte le drapeau avec lequel on l'a commencée, et tourne aisément au profit du gouvernement provisoire qui se présente le lendemain.
Mieux inspiré, plus magnanime, il eût cherché la gloire dans un désintéressement absolu, et peut-être y eût-il trouvé le succès. Mais l'éducation que reçoivent les princes ne les porte pas à d'aussi hautes pensées !
Quoi qu'il en soit, l'entreprise était hasardeuse, et le prince qui l'avait conçue n'avait pas encore tout ce que devaient lui donner plus tard les enseignements de la mauvaise fortune.
Savoir commander à son cœur, être insensible et patient, n'aimer que son but, dismuler; ne pas dépenser son audace dans les projets et la réserver tout entière pour l'action ; pousser au dévouement sans trop y croire, traiter avec la bassesse en la devinant, mépriser les hommes; pour devenir fort, le paraître ; et se donner des créatures, moins par la reconnaissance, qui fatigue le zèle, que par l'espérance, qui le stimule... : là est, dans le sens égoïste et vulgaire du mot, le génie des ambitieux. Or, le prince Louis Bonaparte n'avait, soit en qualités, soit en vices, presque rien de ce qui le compose. Sa sensibilité, facile à émouvoir, le livrait désarmé aux faux empressemenls des
subalternes. Il lui arrivait quelquefois de mal juger les hommes, par précipitation ou
par bonté. La fougue de ses uVsirs le trompait et l'entraînait. Doué d'une droiture nuisible a ses desseins, il avait, par un rare assemblage, et l'élévation d'Ame qui fait aimer la vérité, el la faiblesse dont profilent les flatteurs. Pour augmenter le nombre de ses partisans, il se prodiguait. Il ne possédait, en un mol, ni l'art de ménager ses ressources ni celui d'en exagérer habilement l'importance. Mais, en revanche, il était généreux, entreprenant, prompt aux exercices militaires, élégant et fier sous l'uniforme. Pas d'officier plus brave, de plus hardi cavalier. Quoique sa physionomie fût douce plutôt qu'énergique et dominatrice, quoiqu'il y eût une sorte de langueur habituelle dans son regard, où passait la rêverie, nul doute que les soldats ne l'eussent aimé pour ses allures franches, pour la loyauté de son langage, pour sa taille, petite comme celle de son oncle, et pour l'éclair impérial que la passion du moment allumait dans son œil bleu. Quel nom, d'ailleurs, que le sien!
Aussi aurait-il voulu prendre son point d'appui dans l'armée ; et c'était pour se révéler à elle qu'il avait publié, sous le titre de Manuel d'artillerie, un ouvrage où le résultat des plus savantes études était exposé dans un style ferme, clair et précis.
Mais comment vaincre, sans le concours du peuple? Et, une fois vainqueur, comment se maintenir, sans l'assentiment de la bourgeoisie? Elevé dans l'exil et ne connaissant pas son pays, Louis Bonaparte se persuada que la bourgeoisie n'avait gardé, de l'Empire, d'autres souvenirs que ceux de la révolution tenue en laisse, de l'ordre rétabli, du Code civil fondé. Le peuple, il crut que pour l'entraîner il suffirait de la vue de l'aigle sur les étendards el du bruit des clairons. Double erreur ! ce que la bourgeoisie, adonnée aux arts de la paix, se rappelait le mieux, dans l'histoire de Napoléon, c'était son despotisme coloré par la guerre; el. parmi le peuple, les plus intelligents, ceux qui donnent le signal, savaient bien que si Napoléou,par
la conquête, avait semé en Europe les nies de la démocratie, il n'avait rien
pour les étouffer en France.
Continuer L'Empereur! Hais c'était parce que son œuvre était finie, sa mission épuû qu'on l'a\ait laissé mourir sur ce roeheroO, selon le mot de Chateaubriand, on l'apeseevait de toute la terre.
Et puis, Louis Bonaparte, s'il voulait plaire en France à la classe bourgeoise, était irrésistiblement conduit à abandonner ses idées guerrières. Et dès lors, qu'eut-il apporté à l'armée? qu'eùt-il apporté au peuple? La continuation de l'œuvre de Napoléon, moins la guerre ; c'eût été — il était permis de le craindre — le despotisme moins les triomphes, les courtisans sur nos tètes moins l'Europe à nos pieds, un grand nom moins un grand homme, l'Empire enfin moins l'empereur.
Louis Bonaparte, cependant, était pressé d'agir. Par des agents dévoués, il sonde les dispositions des troupes, interroge le zèle des officiers, entre en relation avec des personnages importants, se fait rendre compte de la situation des partis. Le résultat des informations prises ne fut ni tout-à-fait favorable ni tout-à-fait décourageant : des germes de fermentation existaient dans l'année; nul doute que, par le souvenir, elle n'appartînt à Napoléon; parmi les chefs de corps, quelques-uns promettaient leur épée, mais seulement pour le lendemain d'un premier succès; et les personnages marquants auxquels des ouvertures avaient été faites se montraient plutôt bienveillants qu'hostiles. Quant au parti républicain, le seul «lue Louis-Bonaparte craignîl «'t fût résolu à ménager, n'était-il pas réduit à ajourner - espérances, faute d'un nom, faute d'un chef? C'est ce que le jeune prince crut comptaisamment, sur la foi de quelques paroles d'Armand Carre! qu'on lui rapporta, et dont ses illusions exagérèrent la portée.
11 quitta donc le château iTÂrenenberg,
et, libre des trop doux liens dont l'entourait, dans sa vigilance année, la tendresse maternelle, il s(> rendit aux eaux de Baden-
LOUIS BLANC
Baden, où l'attirait le voisinage de l'Alsace, et où le plaisir devait masquer les projets de son ambition.
Ce fut là que se nouèrent les principaux fils du complot. Ce fut là aussi que le prince gagna le colonel Vaudrey, qui commandait à Strasbourg le 4e régiment d'artillerie: conquête précieuse pour Louis Bonaparte , puisque Strasbourg figurait en première ligne dans le plan qu'il s'était tracé.
Ce plan était hardi et bien entendu. On devait d'abord obtenir l'adhésion des démocrates alsaciens par la perspective du peuple loyalement convoqué, enlever la garnison de Strasbourg au cri de Vive l'Empereur, appeler les citoyens à la liberté et la jeunesse des écoles aux armes, confier les remparts à la garde nationale, puis, à la tête des soldats soulevés, marcher sur Paris. Et alors ce qui se peignait naturellement à l'esprit de Louis Bonaparte, c'étaient les villes surprises, les garnisons enlevées, les jeunes gens poussés sur la trace d' une telle aventure, les vieux soldats quittant de toutes parts la charrue pour venir saluer le passage de l'aigle, au bruit des acclamations prolongées le long des routes d'échos en échos, et le ressentiment de l'invasion, le souvenir des grandes guerres, se réveillant sur chaque point des Vosges, de la Lorraine, de la Champagne.
Que pourrait alors le gouvernement ?
S'enfermerait-il dans la capitale, au milieu de l'agitation croissante des faubourgs? Ou bien, avec les troupes qui servent d'ordinaire à la contenir, s'avancerait-il en rase campagne, appuyé sur leur fidélité douteuse et laissant derrière lui Paris embrasé? Dans l'un et l'autre cas, la situation pour lui était terrible.
Mais il fallait l'emporter à Strasbourg. Louis Bonaparte s'y était ménagé des intelligences : il s'y rend en secret pour juger par lui-même de l'état des choses, convoque ses amis, les consulte. La réponse trompa son désir. Il trouva des hommes incertains quoique très-dévoués à la mémoire de son oncle, et ne croyant qu'à demi au succès. Il repassa
le Rhin, l'âme ouverte aux inquiétudes. Mais on ne renonce pas si vite à des espérances si chères. D'ailleurs, le prince avait autour de lui des hommes qui l'excitaient, parce qu'ils jouaient sur les hasards de sa fortune.
Le département du Bas-Rhin était commandé, à cette époque, par un vieux soldat de T Empire, le lieutenant-général Voirol. Louis Bonaparte avait compté sur lui, et lui avait demandé un rendez-vous dans une lettre aussi affectueuse que pressante. Le général Voirol s'abstint d'une démarche qui ne pouvait que le compromettre, et même il crut devoir parler à M. Choppin d'Arnouville, préfet de Strasbourg, des projets qu'on semblait nourrir aux portes de la France. Le préfet répondit, — d'après ce que le général Voirol a déclaré plus tard, — qu'il avait un agent auprès du jeune prince. D'un autre côté, l'éveil était donné au gouvernement. Un capitaine, nommé Raindre, avait reçu de Louis Bonaparte des ouvertures qu'il ne s'était pas contenté de repousser et dont il donna communication à M. de Franqueville, son commandant, qui en référa au général Voirol. Celui-ci, qui n'avait pas envoyé au ministre la lettre de Louis Bonaparte, n'hésita plus à le faire, et le capitaine partit, avec cette lettre, pour Paris. Mais, soit qu'on ne vit aux tentatives dénoncées aucun caractère sérieux, soit qu'on ne fût pas fâché délaisser se développer jusqu'à un certain point un complot qu'on se croyait sûr d'étouffer sans peine, nul obstacle ne fut mis aux menées des conspirateurs, et le dénoùment devint inévitable.
L'ardeur des conjurés allait croissant: eî s'ils n'avaient pas été capables de puiser dans leur propre sein la résolution et l'audace, un»' femme était là qui leur en eût donné l'exemple. Fille d'un capitaine de la garde impériale et élevée dans le culte de Napoléon. Mmc Gordon avait été initiée, à Lille, aux projets de Louis Bonaparte, à l'insu du prince lai-même ; et se jetant aussitôt dans la conspiration avec cette impétuosité qui caractérise le dévouaient des femmes, elle était accourue à Strasbourg. Cantatrice, elle parut à
Bade, y donna des concerts ; et un jour Louif Bonaparte apprit, avec un étonnemenl mêlé d'abord d'inquiétude, qu'il n'y avail pat à se cacher de l'artiste dont il applaudissait le ta- Icni , et qu'elle savait tout. A dater de ce jour, .M,iie Gordon n'eut plus qu'une pensée^ celle du succès; el, comme elle avait beaucoup d'intelligence et de passion, elle ne tarda pas à acquérir une influence qu'elle mit tout entière au service du complot.
Le 2o octobre 1836, Louis Bonaparte, qui était revenu de Bade à Àrenenberg, quittait de nouveau l'asile maternel, après avoir prétexté une partie de cbassedans la principauté d'Héchingen. Un rendez-vous avait été assigné dans le grand ducbé de Bade à quelques personnages importants sur lesquels on comptait. Le prince n'y trouva personne, attendit pendant trois jours, et se décida enfin à partir pour Strasbourg, où il arriva, le 28 octobre, à dix beures du soir. Le lendemain, il eut avec le colonel Vaudrey un entretien qui aurait fait bésiter une âme plus patiente que la sienne. Lo colonel objectait la témérité de l'entreprise, le nombre des cbances contraires, l'extrême incertitude du succès au milieu de tant d'intérêts prompts à s'alarmer et de tant de passions ennemies, l'inconvénient d'exposer le neveu de l'Kmpereur à de si grands périls. Et ces conseils de la prudence avaient d'autant plus d'autorité qu'ils venaient d'un homme plein de bravoure et longtemps éprouvé par les combats: Mais Louis Bonaparte se jugeait trop engagé pour reculer: lo colonel céda. Alors, le prince lui ayant montré un papier par lequel il assurait 10,000 francs de rente à chacun de ses deux enfants, le loyal militaire déchira le papier et répondit: «Je donne mou sang, je ne le « vends pas ».
Louis Bonaparte avait eu beaucoup moins de peine à décider le commandant Par qui n, officier en qui revivaient, et les traditions d*e la vieille garde, et cet enthousiasme superstitieux que Napoléon avail su imprimer à la vie des camps.
Le 27 octobre 18.'{(i, à huit heures du soir, le prince appela auprès de lui ses prin-
cipaux partisans, el la délibération s'ouvrit. Trois régiments d'infanterie, un bataillon d'ouvriers du génie, et trois régiments d'artillerie composaient la garnison de Sti bourg . Mais c'était principalement sur les artilleurs qu'il ''-il ii je nuis de compter. L marche à suivie semblait dès-lors toute tracée. Le •'! d'artillerie étant le Seul •'
meiiis de celte urine qui eût sous la main
chevaux et son parc on se serait d'abord
adressé à lui, et l'enlever suffisait au
le l« d'artillerie n'aurait pas hésité a obéira
la voix de son colonel, qui était du complot : on avait des intelligences dans le corps des pontonniers, et leur adhésion n'était pas douteuse; enfin le colonel Vaudrey possédait les clés de l'arsenal, il n'y avait donc plus, l'artillerie soulevée, qu'à se porter sur la place d'armes et à y braquer les pièces de canon dont on était maître. L'infanterie, alors même qu'elle n'eùtpas été entraînée, ne pouvait rien contre un semblable appareil de forces. Et la ville obéissait. Il est vrai que l'insurrection ainsi conçue n'eût été qu'un soulèvement de soldats. Mais quand on essaie d'un complot militaire, il ne faut pas l'exécuter à demi. Puisqu'on mettait en mouvement des hommes d'épée, l'essentiel était de conquérir le pouvoir, et on eût toujours été a temps de rassurer le peuple sur l'usage qu'on en voulait faire.
Un autre avis prévalut, et c'était le pire. Il fut arrêté qu'oif irait d'abord au quartier d'Austerlitz, occupé par le Ie d'artillerie, et que, si l'on y était favorablement accueilli, ou pousserait droit au il» de ligne, c'est-adire à la caserne l'inkmatl, située à l'exlr» -
mité d'une ligue de remparts le long de laquelle se trouvaient l'hôtel-de-ville, la préfecture, la division militaire, la subdivision,
postes dont on devait s 'emparer chemin faisant. Ainsi, l'on faisait tout dépendre d'une démarche hasardée avec des forces insuffisantes auprès d'un régiment dont on n'était
pas SÙr, el l'on renonçait a 08 qu'il y aurait
eu de décisif dans l'aspect les rues bc remplissant de cavaliers et de places hérissées de canons !
LOUIS BLANC
Mais Louis Bonaparte avait confié son secret à des citoyens aimés du peuple, il comptait sur leur appui, il aurait voulu donner au mouvement une couleur démocratique et il lui répugnait de prendre au début même de l'entreprise, une attitude de nature à porter ombrage à la liberté. Inspiration plus honorable que réfléchie! carie mouvement devait commencer de grand matin, à une heure où il n'y avait pas lieu de compter surl'affluence du peuple et son concours.
Le conseil s'était séparé, la nuit fut employée à rassembler dans une maison voisine du quartier d'Austerlitz, le reste des conjurés, à rédiger des proclamations, à régler les détails du plan convenu, à distribuer les rôles.
Cependant, le 30 octobre, à cinq heures du matin, un signal redoutable a retenti. Au quartier d'Austerlitz, le colonel Vaudrey fait sonner l'assemblée. Le temps est triste. Les toits se couvrent de neige. Réveillés par les éclats de la trompette, les soldats se lèvent précipitamment, saisissent leurs armes, et, surpris, ils descendent dans la cour. Cette occasion tant cherchée par Louis Bonaparte, elle est enfin venue, elle le sollicite, le presse. Lui, tout entier alors à sa mère absente, il lui écrit deux lettres, la première de triomphe, la seconde d'adieu éternel; il les remet l'une et l'autre à son aide-de-camp, d'une main tremblante et l'œil humide; puis, ramenant vers son but toutes ses pensées, il va, suivi de ses compagnons, où il croit que le destin l'appelle.
Les soldats du 4e attendaient, formés sur deux lignes se faisant face, et les regards fixés sur le colonel Vaudrey, seul au centre de la cour. Tout à coup le prince paraît en uniforme d'officier d'artillerie. Il s'avance d'un pas rapide vers le colonel, et celui-ci le présentant aux troupes : « Soldats, s'écrie- « t-il, une grande révolution commence en « ce moment. Le neveu de l'Empereur est « devant vous. Il vient se mettre à votre « tête. Il arrive sur le sol français pour g rendre a la France sa gloire et sa Liberté. <■ Il s'agit de vaincre ou de mourir pour une
« grande cause, la cause du peuple. Soldats « duierégimentd'artillerie,leneveuderEmu pereur peut-il compter sur vous? » A ces mots, un indescriptible transport s'empare des soldats. Vive l'Empereur! crie chacun d'eux; et ils agitent leurs armes, et une clameur immense, prolongée, monte vers le ciel. Profondément ému, Louis Bonaparte fait signe qu'il veut parler : « C'est dans « votre régiment que l'Empereur Napoléon, « mon oncle, a fait ses premières armes; « avec vous il s'est illustré au siège de « Toulon; et c'est votre brave régiment « qui, au retour de l'île d'Elbe, lui ouvrit « les portes de Grenoble. Soldats, de nou- « velles destinées vous sont réservées. » Et, prenant l'aigle que portait un officier : « Voici le symbole de la vraie gloire fiance çaise, qui doit devenir aussi désormais « l'emblème de la liberté. » Les acclamations redoublèrent, mêlées au bruit des instruments guerriers; et le régiment se mit en marche.
Mais une partie de la ville était encore endormie. Aucun aliment ne s'offrait à l'enthousiasme, dans les rues, toutes remplies de silence et solitaires. Seulement, des portes s'ouvraient, de loin en loin, montrant sur le seuil des maisons quelques habitants au visage étonné; et si, parmi les rares passants qu'on rencontrait, il y en avait qui, enflammés par la vue de l'aigle, se joignaient impétueusement au cortège, d'autres le suivaient d'un mouvement machinal, ou s'arrêtaient, interdits, pour les voir passer.
Au quartier général, le poste présenta les armes en criant Vive VEmperturx et la colonne s'étant arrêtée, Louis Bonaparte monta chez le général Voirol. Quelques-uns ont pensé que le général Voirol tenait au chef des conjurés par des sympathies très vives quoique secrètes, et que, s'il ne consentit pas à s'associer activement au complot, il se laissa du moins volontiers réduire à l'impuissance de le combattre. Mais cette hypothèse, démentie par l'ensemble des faits, l'est aussi par les témoignages les plus dignes de foi. I! est sûr que, sommé parle
prince d'entrer dans lo mouvement, le général s'y refusa en termes énergiques et qu'il fut retenu prisonnier dans son propre hôtel par des cammniers sous les ordres du commandant Parquin.
Pendant ce temps, tout semblait concourir au succès de l'entreprise. Avec un cri, avec un geste, le lieutenant Laity enlevait le bataillon de pontonniers: les officiers I)upenhoet, Gros, Pétri, de Sclialler, Couard, Poggi, Lombard, s'étaient heureusement acquittés des missions diverses confiées à leur audace; le télégraphe appartenait à L'insurrection ; commandés par M. de Persigny, des cauonniers venaient d'arrêter le préfet; les proclamations s'imprimaient rapidement; le 3" d'artillerie montait à cheval; la ville se réveillait au sein d'une rumeur devenue formidable, et la colonne qui suivait Louis Bonaparte touchait à la caserne Finkmatt. Mais les choses ne tardèrent pas à changer de face.
La caserne Finkmatt est située entre le faubourg de Pierre et le rempart, sur une ligne qui leur est parallèle. Liée au faubourg par une ruelle extrêmement étroite qui aboutit à l'entrée principale du quartier, elle nest séparée du rempart que par une cour allongée qui s'ouvre à lune de ses extrémités au moyen d'une grille en fer. Or, il avait été convenu qu'on prendrait le chemin du rempart, seul itinéraire qui permit ua déploiement de forces imposant, et, en cas d'insuccès, la retraite. Mais, par une fatalité inexplicable, la tète de colonne s'égare, elle pénètre dans la ruelle, laissant dans le faubourg de Pierre le gros de la troupe, et Louis Bonaparte se trouve ainsi engagé, avec une faible escorte, dans une cour qui, la fortune venant à manquer à son appel, lui pouvait servir de prison ou de tombe ni.
Toutefois, à ce nom magique de l'Empereur qu'ils entendent prononcer, les fantassins accourent de toutes parte, un vieux sergent s'écrie qu'il a servi dans la garde impériale, et il s'incline pour saisir les mains du prince, qu'il embrasse en pleurant.
A ce spectacle, les soldats s'émeuvent ; et
déjà ils entourent Louis Bonaparte avec témoignages «le sympathie, déjà le ori <i>- Vive {Empereur s'élève, quand tout à coup nn brait étrange se répand : On assure qne
c'est le nr\vii du colonel Vaudrev qui le présente sous le nom de Louis Bonaparte,
odieusement usurpé, et un lieutenant nomme Pleignier s'élance vers le prince pour l'arrêter. Arrêté lui-même par les artilleurs, il se débat courageusement, tandis que soldats s'avancent pour le dégager. La situation était décisive. Pour en conjurer le péril, un coup de pistolet suffisait peut-être: Louis Bonaparte ne put se résoudre à le tirer. Il fit même relâcher le lieutenant, qui, en revenant à la charge, provoqua une lutte nouvelle. Sur ces entrefaites, le lieutenantcolonel Taillandier était arrivé, et à sa voix la défiance s'était changée en colère. La cour retentissait de menaces, les sal étincelaient. Avertis, de leur côté, des dangers du prince, les artilleurs restés dans le faubourg de Pierre, s'étaient ébranlés. Soudain on les aperçoit qui se précipitent en foule dans le quartier, et avec eux entrent pêle-mêle soixante cauonniers à cheval. Violemment refoulée aux deux extrémités de la cour, l'infanterie alors pousse des cris de rage, se reforme, et revient d'un air farouche, sur les partisans du prime, accules. pressés, renversés par les chevaux contre la courtine du rempart. Ce fut un spectacle, ce fut un moment terrible. Ici les fantassins abaissant leurs baïonnettes; la les artilleurs penchés sur leurs mousquetons < : pi. faire feu ; au-dessus, et le Ion- des remparts, le peuple se répandant en vœux pour le prince et accablant l'infanterie d'une grêle de pien
au milieu de clameurs confuses, du roulement des tambours, du cliquetis des an
et du piétinement des ohei un .
Mais tout cela fut île courte dm être vaincu, dans une insurrection, que de
tarder à vaincre. Quelques ooupe de fusil
tins eu l'air, sur l'ordre du lieutenantlonel Taillandier, intimidèrent le peuple.
MM. tle Gricourt et de Querelles avaient
proposé à Louis-Bonaparte de lui frayer un
LOUIS BLANC
passage l'épée à la main : il repoussa l'offre et fut arrêté. « Rendez-vous! » criait-on en même temps au colonel Vaudrey. Et lui de refuser. Mais M. Taillandier s'étant approché et lui ayant dit à voix basse que la révolte passait dans la ville pour un mouvement légitimiste, il ordonna enfin à ses canonniers de se retirer et il se rendit.
C'en est fait: le général Voiroi s'est échappé. Le commandant Parquin se présente à la caserne Finckmatt en uniforme de maréchal de camp : on le saisit, on l'entraîne, et il a la douleur de se voir arracher une de ses épaulettes sans pouvoir se venger d'un tel outrage. Le 3e d'artillerie était en marche : la nouvelle de l'arrestation du prince Je disperse. A leur tour, les pontonniers conduits par Laity se débandent, et leur chef, dans un accès de noble désespoir, court partager le malheur du prince dont il n'a pu sauver la fortune. M'"e Gordon est surprise livrant aux flammes des papiers remplis d'importants secrets: on l'arrête; mais, par sa présence d'esprit, elle occupe la surveillance des gardes, et M. de Persigny en profite pour s'évader. Bientôt, ce ne sont, par la ville, que mouvements qui témoignent de la colère et de l'inquiétude des vainqueurs. Puis, le calme renaît, et il ne reste plus de la révolte que cette agitation sourde qui suit toute forte commotion.
Le même jour, et par une singulière coïncidence, quelques soldats d'un régiment de hussards formaient à Vendôme le plan d'un soulèvement militaire qui avait pour but de proclamer la république. Dénoncé avant l'heure fixée pour l'exécution, le complot fut étouffé sans peine. Il avait été conçu par un brigadier nommé Bruyant, homme résolu et d'une trempe peu ordinaire. Arrêté, il parvint à se débarrasser de ses gardes, tua d'un coup de pistolet un sous-oflicier qui lui barrait le chemin, et traversa la Loire à la nage. Mais ses complices n'ayant pu l'imiter, il ne voulut pas se soustraire au sort qui les attendait, et, après avoir erré pendant quelque temps dans la campagne, il revint se constituer prisonnier.
Le Château fut consterné. Dans une si longue série de conspirations, d'émeutes, de secousses, l'influence du gouvernement éclatait d'une manière sinistre. Pour couvrir la gravité des événements, tout fut mis en œuvre. Les feuilles ministérielles n'insistèrent que sur la puérilité de l'entreprise, qu'elles appelèrent une échauffourée; les agents du pouvoir reçurent ordre de fermer les yeux sur un grand nombre de coupables -, on n'eût pas honte d'afffrmer, dans les relations officielles, que le 4e régiment d'artillerie avait seul pris part au mouvement, et l'on se contenta de destituer sans bruit deux officiers du 3e d'artillerie ; en réponse aux soupçons dont quelques esprits défiants poursuivaient le général Voiroi, on l'éleva à la dignité de pair de France, et des remerciments furent adressés à la garnison de Strasbourg pour sa fidélité à la dynastie d'Orléans !
Quant à Louis Bonaparte, il fut décidé qu'on ne le jugerait pas, plusieurs pairs de France, anciens serviteurs de l'Empire, s'étant récusés d'avance, et le jury paraissant à des hommes qui s'essayaient à la monarchie, une magistrature trop subalterne pour prononcer sur le sort d'un prince. Le dogme de l'égalité devant la loi avait été, cependant, inscrit dans la Charte ; mais le Conseil des ministres fut d'avis qu'il était d'un mauvais exemple de traiter comme un simple citoyen un neveu d'empereur. Innocent, on l'avait condamné à un exil éternel ; coupable, on le plaçait au-dessus des lois. Privilège monstrueux donné pour corollaire à une monstrueuse iniquité !
Le 9 novembre (^1836), Louis Bonaparte vit entrer dans sa prison le préfet et le général Voiroi. Une voiture attendait à la porte : on l'y fit monter sans répondre à ses questions, sans écouler ses plaintes; et les chevaux prirent rapidement la route de Puis. Se voyant alors entraîné loin de ses compagnons d'infortune, Louis Bonaparte eut des pressentiments funestes. Trop rassuré sur ses propres périls, la tristesse le gagna, et l'on assure qu'il ne put retenir ses
Prague.
larmes. Il craignait, d'ailleurs, qu'on ne se bornât à le renvoyer en Suisse, ce qui eût fait de lui un conspirateur sans importance, dont il n'y avait lieu ni de punir les témérités ni de redouter les entreprises. Mais l'incapacité de ses ennemis le sauva de cette humiliation : ils décidèrent que leur prisonnier serait immédiatement transporté en Amérique sur un bâtiment d'État.
Louis Bonaparte, en effet, ne passa que deux heures à Paris. Il y fut reçu avec les égards convenables par AI. Gabriel Delessert, préfet de police ; il y entendit des paroles qui adoucirent un peu l'amertume de son cœur; et, dans sa loyauté trop confiante, il écrivit, au roi une lettre où il intercédait pour ses amis captifs, ajoutant, {tour ce qui le concernait lui-même, quelques expressions de gratitude. Il n'avait pas prévu que, familiarisés avec le mensonge, les courtisans dé-
natureraient cette démarche d'une manière odieuse et la transformeraient en une solennelle promesse faite par lui de rester en Amérique pendant dix ans !
Ce fut le 21 novembre (1836) que le neveu de Napoléon s'éloigna de cette terre sacrée de France où l'avait poussé tout ce qui peut éveiller les puissances de l'âme: orgueil du nom, pensées de gloire, ressentiment I time, amour de la patrie mêlé à l'ardeur des désirs ambitieux. Vaincu, il laissait derrière lui le dénigremenl et le san asme. Mais les républicains, qui l'auraient poursuivi et abattu peut-être au sein de sa Notoire, protégèrent noblement sa défaite et demandèrent
respect pour sou malheur.
Or, pendant qu'une dynastie née des révolutions et des combats tombait ainsi frappée dans la personne de son plus jeune représentant, le vieux Charles \ touchait au tom-
LOUIS BLANC
beau et allait emporter avec lui les débris de cette monarcbie capétienne vainement consacrée par la succession des âges.
Accueilli dans le château de Prague, après un séjour douloureux sur le sol anglais, Charles X s'était décidé, vers la fin, à quitter la Bohême. Goritz l'attirait par la salubrité de ses eaux, la douceur de son climat, et aussi par le voisinage du chaud soleil de l'Italie : la famille se mit en route. A travers les vicissitudes de l'exil, atteindrait-on le but désiré? On raconte qu'en jetant un regard sur la Moldau, sur le pont qui la traverse, sur Prague et ses flèches gothiques, le roi fugitif fut pris de mélancolie et dit : « Nous quit- « tons ce château sans bien savoir où nous « allons, à peu près comme les patriarches, «. qui ignoraient où ils planteraient leurs « tentes. » Il gagna Tœplitz, et il commençait à y goûter quelque repos, lorsqu'il apprit que, dans la maison qu'il occupait, le roi de Prusse était attendu. Il fallut pousser plus loin, et, comme le choléra s'avançait, on dut s'arrêter à Budweiss, dans une petite et misérable auberge. Le duc de Bordeaux y tomba malade, et de ses souffrances, qui furent cruelles, il lui resta longtemps une grande pâleur: car celui qui naquit dans le palais des rois de France avait failli mourir au fond d'une obscure hôtellerie de Bohême, dans le silence et l'abandon. Du château de Kirchberg, où il avait cherché refuge en quittant Budweiss, Charles X fut chassé par la rigueur du climat, que rendaient plus sensible les approches de l'hiver: et, dans les derniers jours du mois d'octobre 1836, tous les membres de la famille se trouvaient réunis à Goritz, en Styrie.
Us y étaient à peine, que la température se glaça tout à coup: un vent d'une violence extrême, le Bora, s'était levé; la neige s'étendit sur toutes les montagnes environnantes: le vieux roi n'eut bientôt autour de lui que les plus sinistres images de la désolation et de la douleur. Sa santé, pourtant, n'avait jamais paru meilleure, et il taisait à pied de longues promenades. Mais ce qui était atteint chez Lui, c'était le cœur. L'idée de la mort re-
venait souvent dans ses entretiens. « Il ne « s'écoulera pas longtemps, disait-il, d'ici au « jour où l'on fera les funérailles du pauvre « vieillard. » Et l'on remarqua qu'il s'abandonnait chaque jour davantage au regret de la patrie perdue.
Dans la matinée du 4 novembre (1836';, jour de la Saint-Charles, il avait éprouvé durant la messe un saisissement de froid: il ne put assister au dîner, suivant ce qu'a raconté un des compagnons de son exil, M. de Montbel; et lorsque, le soir, il entra dans le salon, où se trouvaient, avec quelques courtisans de leur infortune, les membres de sa famille, son aspect leur fut un sujet d'épouvante. Ses traits étaient contractés d'une manière étrange, sa voix avait une lugubre sonorité, en quelques heures il avait vieilli de plusieurs années, et l'on ne pouvait déjà plus douter que la mort ne fût avec lui. Dans la nuit, la crise se déclara. Les docteurs Bougon et Marcolini furent appelés, et le cardinal de Latil vint donner l'extrême-onction au roi mourant. La messe fut ensuite célébrée près de son lit. Accablé par le choléra, Charles X priait encore. L'évêque d'IIermopolis étant venu le consoler et l'encourager dans ces heures d'angoisse, il se montra calme, résigné au départ, et s'entretint sans trouble des choses de l'éternité. Quelques instants après, on lui amena, pour qu'il les bénit, le duc de Bordeaux et sa sœur. Alors, étendant sur leurs tètes ses mains tremblantes : « Que « Dieu vous protège, mes enfants, dit-il !
« marchez dans les voies de la justice
« Ne m'oubliez pas Priez quelquefois
« pour moi. » Dans la nuit du B novembre, il tomba dans un anéantissement profond. 11 n'appartenait plus au monde extérieur que parmi léger mouvement des Lèvres. On commença de réciter autour de lui les prières des agonisants. Enfin, le (i novembre (1836), à nue heure et quart du matin, sur un signe du docteur Bougon, chacun se mit à genoux. .1rs gémissements étouffés se tirent entendre, et le Dauphin s'avança pour fermer les yi'iix de son père.
Le 1 1 . les portes du GrafTenberg s'ouvraient
pour les funérailles. Le cliar, entouré de serviteurs tenant des torches, était précédé pal le prince-archevêque de Gorilz. Les ducs d'Ângoulème et de Bordeaux suivaient, vôl us de manteaux noirs, l'un sous le titre de comte de Marnes, l'autre sous celui de comte de Chambord: et, parmi beaucoup d'étraugei s, quelques français. Des pauvres marchaient en avant avec des flambeaux. Le corps fut porté au couvent des Franciscains, situé sur une hauteur, à peu de distance de la ville. Ce fut là, dans un sépulcre vulgaire, à la lueur d'une lampe près de s'éteindre, que les amis du monarque déchu furent admis à contempler pour la dernière fois sa figure, blanche et grave sous le suaire. Le corps avait été d'abord déposé dans une bière provisoire : il en fut retiré pour être couché dans un cercueil de plomb, qui reçut l'inscription suivante :
e.i-GIT