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Question d'Orient : Mahmoud et Méhémet-Ali en présencs. — Situation respective des cinq grandes Puissances relativement à Gonstantiuople et à Alexandrie. — Préparatifs de guerre en Syrie. — Passage de l'Euphrate. — Apparente modération du vice-roi. — Commencement de la campagne diplomatique. — Fautes commises par les ministres du 12 mai. — Bataille de Nézib. — Ibrahim arrêté par la France au pied du Taurus. — Mort du sultan Mahmoud. — Jugement sur son règne. — Débats parlementaires sur la question d'Orient. — Le Cabinet français invite tous les Cabinets à garantir en commun l'intégrité de l'empire ottoman. — Concert européen. — Manœuvres diplomatiques de l'Angleterre. — Imprudences réitérées du gouvernement français. — Défection de la flotte ottomane. — Note du 27 juillet coupant court à un arrangement direct entre la Porte et Méhémet-Ali. — La note du 21 juillet désapprouvée par la Russie. — Maladie de M. de Metternich, — Efforts de lord Palmerston contre le vice-roi; mesures coërcitives proposées. — L'Angleterre et la Russie se rapprochent. — M. de Brunnow à Londres. — Le ministère français se déclare pour le vice-roi. — Ligue contre la France. — M. Sébastiani représentant d'une politique occulte. — Discours de M. Thiers sur l'alliance anglaise. — Dotation du duc de Nemours rejetée. — Chute du ministère du 12 mai.
L'Orient retentissait alors du bruit des armes. Deux hommes s'en disputaient l'empire et tenaient l'Europe attentive à leur querelle. ,
Le sultan Mahmoud brûlait de reprendre violemment la Syrie au vainqueur de Koniah. Méhémet-Ali prétendait obtenir, fut-ce par l'épée, la possession héréditaire de la Syrie et de l'Egypte. De part et d'autre la passion était immense, l'orgueil égal.
Seulement, Méhémet-Ali dissimulait. Devant les envoyés du sultan, son langage était celui d'un vassal. Avec quelle ardeur, si Alexandrie ne l'eût retenu invinciblement, il serait allé à Constantinople se prosterner devant son auguste maître ! avec quelle joie il aurait porté à ses lèvres le bord du manteau impérial! Mais sous cette affectation de respect le vice-roi d'Egypte ne faisait que cacher son ambition et les secrets de sa haine. Vieillard septuagénaire, il entendait que son œuvre lui survécût dans ses enfants. Ce qu'il désirait, d'ailleurs, il se sentait assez fort pour le prendre. Un signe de lui... et ses vaisseaux partaient du port d'Alexandrie , tandis qu'Ibrahim franchissait le Taurus. Mais l'Europe l'arrêtait, l'Europe pesait sur lui. Déjà, en 1834, il avait osé dire à la France, à l'Angleterre et à l'Autriche : « La
Russie possède à demi l'empire ottoman ; sous prétexte de le. protéger, elle le couvre, et en le couvrant elle l'opprime. Qu'on la laisse mener à fin l'asservissement de Constantinople, et c'en est fait de la liberté universelle : la Russie devient un colosse qui, debout entre la mer Noire et la Méditerranée, fera pencher l'univers à droite, à gauche, selon sa fantaisie. Le permettrezvous ? Eh bien, moi Turc, je vous propose, à vous, gardiens de la civilisation en péril, une croisade qui sauvera l'empire ottoman et l'Europe. Je lèverai l'étendard, je mettrai à votre disposition mon armée, ma flotte, mon trésor, je serai l'avant-garde. Et, pour prix de mon dévouement, je ne demande que la consécration de mon indépendance comme souverain. » Le plan était gigantesque : il fut vivement repoussé par les trois cours que Méhémet-Ali voulait rendre solidaires de sa fortune. Plus tard, en 1838, et après des négociations directes, mais infructueuses, avec le sultan, le vice-roi fit auprès des puissances européennes une seconde tentative. Il ne proposait plus cette fois un vaste embrasement, il faisait remarquer, au contraire, que le meilleur moyen d'assurer la paix était de déclarer le pachalik d'Egypte indépendant ou du moins héréditaire; sans
Le Taurus a'iait être franchi, quand parut un officier français. [Page 1001, col. 2.)
quoi l'Orient restait un foyer d'où pouvait à chaque instant partir l'étincelle qui mettrait le feu au monde. L'Europe fut inflexible. Alors il se plaignit, il menaça. Père, ilrtdemandait en termes touchants pourquoi on lui enviait la douceur de transmettre à sa famille le fruit des travaux de sa vie. Guerrier, il donnait à entendre qu'il était homme à se jeter éperdu dans la guerre de un contre cinq, sauf à tomber enseveli dans son droit
et dans son audace. Les choses en étaient là, quand tout à coup l'on apprit qu'il venait de partir du Caire pour le Fazoklo, voyage de six cents lieues. Il allait explorer de riches mines d'or: avait-il dit vrai? Méhémet-Ali était, ainsi que beaucoup de grands hommes, un comédien sublime : il avait probablement voulu étonner les esprits, colorer ses projets d'une manière fantastique, effrayer ses ennemis par le vague de ses intentions ei sur
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la portée de ses ressources futures. En attendant qu'il reparut armé sur la scène, il la remplissait de son absence.
Pendant ce temps, Mahmoud se livrait à des colères furieuses. Il s'étonnait, il s'irritait, lui qui d'un geste faisait tomber à ses pieds ses sujets tremblants , lui , le successeur du Prophète, d'avoir à traiter avec un soldat macédonien. Entre la tutelle menaçante de la Russie et la révolte toujours imminente du vice-roi, il étouffait. Tout lui faisait horreur dans Méhémet-Ali : sa puissance formée des dépouilles de la Porte, sa gloire de novateur, son génie, la renommée guerrière de son fils, et jusqu'à cette froide modération dont il devinait bien le mensonge et l'injure. Comment aurait-il commandé à son agitation? Son empire lui échappait lambeau par lambeau. La Serbie s'était victorieusement insurgée, la Valachie et la Moldavie en étaient venues à relever de Saint-Pétersbourg-, un prince bavarois régnait sur la Grèce affranchie, la France avait Alger, Méhémet-Ali avait l'Egypte ; et, après tant de démembrements successifs, on demandait à Mahmoud de se résigner à la perte de la Syrie! de souffrir que, du magnifique héritage des kalifes, il .ne lui restât que Constantinople, dont les clefs étaient dans la main des Russes! Il lui en coûtait aussi de n'avoir pu réformer son peuple en magicien, d'un coup de baguette. Car le moindre obstacle est un supplice à qui ne connaît point de bornes à son orgueil, et c'est le châtiment du pouvoir absolu de désirer l'impossible. A la tête des vieux Turcs, sourdement hostiles aux innovations du sultan, marchait Pertew, noble et rigide vieillard renommé pour sa piété musulmane. Il fut disgracié, envoyé à Àndrinople, et, enfin, condamné à mourir par un firman que ses ennemis arrachèrent à l'ivresse de Mahmoud. Pertew lut gravement, après l'avoir porté respectueusement à ses lèvres et à son front, le firman qui l'assassinait. Puis, avec la sérénité du fatalisme musulman, il s'abandonna en invoquant son Dieu. Et le sultan de gémir de cette mort qu'il avait ordonnée. Mais que
d'autres sujets de trouble! que de présages sinistres! Un jour, comme il passait à cheval sur le nouveau pont de Galata, un derviche réputé saint parmi le peuple et appelé le cheick aux longs cheveux, s'élança audevant de lui, et criant : « Arrête, Sultan- Giaour, » lui reprocha ses sacrilèges. Au mois de janvier 1839, le feu prit au bâtiment connu sous le nom de la Porte: et les vieux Turcs ayant signalé le courroux du ciel dans cet accident qui livrait à la destruction le siège des délibérations du Divan, Mahmoud ne put se défendre d'une secrète terreur; d'autant que, comme punition de son impiété, son portrait avait péri dans les flammes. Ainsi troublé et déchiré, le sultan en était venu à vivre dans un état de surexcitation effroyable. Après s'être épuisé tout le jour, tantôt par une activité de corps effrénée, tantôt par un travail de tête prodigieux, excessif, il poursuivait le soir son lent suicide dans des orgies sans nom. Impatient d'endormir les inquiétudes qui lui rongeaient le cœur et avide d'oubli, il se gorgeait de vin, d'eau-de-vie et de rhum, jouissant de sa révolte contre la loi de Mahomet, exagérant même l'ivresse, et luttant avec frénésie contre le breuvage terrible, jusqu'à ce que des esclaves viennent ramasser, ivre-mort, ce réformateur de l'Orient.
Or, voici quelle était, à l'égard de Constantinople et d'Alexandrie , la situation respective des grandes puissantes européennes.
La Russie dominait l'événement. Le pied sur Constantinople, peu lui importait qu'entre les deux rivaux ce fût la paix ou la guerre. Dans le premier cas, elle avait pour lui répondre de sa domination l'état d'anxiété et d'épuisement où le statu quo retenait la Turquie. Dans le second, Ibrahim faisant un pas en avant, un seul pas, lui était un prétexte pour courir au Bosphore. Elle n'avait donc à s'inquiéter de rien. Seulement, pour se parer des dehors de la modération, et par pudeur, elle demaudait le maintien de la paix.
C'est ce que demandait aussi la Prusse,
mais uniquement par crainte des hasards. Car sur le théâtre qui venait de s'ouvrir, il n'y avait pas de rôle pour elle.
Il n'en était pas ainsi de l'Autriche, directement intéressée à défendre contre l'ambition russe l'embouchure du Danube. D'ailleurs, M. de Metternich mettait sa gloire à préserver de toute secousse l'équilibre européen fondé en 1815, et les approches d'un conflit alarmaient sa politique circonspecte. Parvenu à l'âge où l'on a besoin de repos, il semblait dire, à l'exemple de Louis XIV : « Celadurera bien toujours autantque moi. » L'Autriche s'employait donc à calmer l'irritation belliqueuse de Mahmoud, sans cacher qu'elle préférait le sultan, souverain légitime, au vice-roi, sujet rebelle.
Pour ce qui est de l'Angleterre, elle portait à Méhémet-Ali une haine systématique, •implacable. Elle avait juré sa perte parce qu'il résistait aux marchands de Londres, parce qu'il avait sous la main l'Euphrate et la mer Rouge, grandes routes de l'Inde; parce qu'on ne pouvait aller de la Tamise au Gange, en traversant la Méditerranée, sans le rencontrer et le subir; parce qu'il aimait la France. De là le traité de commerce conclu Je 16 août 1838 entre l'Angleterre et la Porte, traité qui devait à la fois servir de contre-partie aux conventions d'Unkiar- Skelessi et ruiner le pacha d'Egypte par la suppression des monopoles, source à peu près unique de ses revenus. Et qui la représentait à Constantinople, cette haine anglaise? Un diplomate fougueux jusqu'à l'étourderie, passionné jusqu'à la violence : lord Ponsonby. Il est vrai que le consul général de la Grande-Bretagne à Alexandrie était M. Campbell, esprit juste et modéré. Mais lord Ponsonby attirait à lui le gros de la politique, se faisait centre, et, quoique le langage de la paix fût sur ses lèvres, tout bas il poussait à la guerre, enflammant les rancunes de Mahmoud et sa jalousie, encourageant son orgueil, présentant l'occupation de la Syrie par Ibrahim comme une usurpation d'une insolence rare, et prédisant comme un fait inévitable l'extermination du vice-
roi. En cela, néanmoins, nul doute que lord Ponsonby ne dépassât la politique de son gouvernement. Au fond, le cabinet de Saint- James redoutait et devait redouter une rupture qui eût infailliblement placé Constantinople sous la protection de l'épée russe.
De la part de la France, mêmes appréhensions relativement à la Russie. Car, du reste, — et ici le gouvernement et la nation se trouvaient d'accord, — la France avait pour Méhémet-Ali une préférence marquée. Elle lui savait gré de son culte pour la mémoire de Napoléon et de son goût pour le caractère français, de son penchant à nous imiter, de son empressement à nous servir. Et puis, c'était un homme nouveau, le fils de ses œuvres, un élu des révolutions modernes. Malheureusement, et par une inconséquence grossière, la France, qui aimait le vice-roi, s'était fait représenter à Constantinople par un de ses adversaires les plus convaincus : l'amiral Roussin. Ajoutons que le Cabinet des Tuileries se préoccupait beaucoup moins d'Alexandrie que de Constantinople, ce qui le conduisait à faire pour le maintien de la paix des efforts persévérants et sincères.
On le voit, quelque profonde que fût entre les cinq Puissances la diversité des intérêts ou des sympathies, considérée dans son ensemble, l'Europe se prononçait pour le statu quo, et, en vue de sa propre tranquillité, elle ordonnait le repos à l'Orient.
Inutile violence faite à deux rivaux également pressés d'en finir! A Constantinople, à Alexandrie, sur les rives de l'Euphrate, au pied du Taurus, tout respirait la guerre. Mahmoud en poussait les préparatifs avec une ardeur sourde qu'aiguillonnaient l'obligation de dissimuler et les obstacles. Tandis que par de mensongères assurances il abusait de la bonne foi de l'amiral Roussin et tenait la diplomatie en suspens, ses ordres secrets allaient ébranlant tout son empire. Le capi tan-Pacha Ackmet courut visiter et fortifier le détroit des Dardanelles. Une levée de soixante mille soldats fut décrétée. Sur les frontières de la Syrie, ce n'était qu'un formidable mouvement d'hommes et de chevaux-
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L'armée que Ilafiz commandait et qui, dès 18o7, avait pris ses campements dans le pays des Kurdes, grossissait, s'avançait. Les aventuriers des montagnes refusant d'abandonner le système des courses armées pour entrer dans la nouvelle milice, dans le Nizam, Fenrôlement fut ensanglanté ; il fallut ravager les populations qu'on voulait enchaîner au drapeau ; on fit des prisonniers pour avoir des recrues. La marche des caravanes était arrêtée. Les routes se couvrirent de chameaux pliant sous le faix des munitions de guerre. De plus, et au nom du Grand- Seigneur, de mystérieux émissaires excitaient à la révolte. Leur voix monta, dit-on, jusqu'à la retraite embaumée du fond de laquelle lady-Stanhope consultait les destins et lisait dans les étoiles. Proclamée reine de Palmyre dans la poésie du langage oriental, et reine en effet par la grâce, l'imagination et la beauté, elle était animée contre le pacha d'Egypte d'un ressentiment que son influence sur les montagnards du Liban pouvait rendre dangereux. La gloire des périls ne manqua donc pas à Ibrahim. Lui, de son côté, il faisait ses dispositions, se préparait à changer en casernes les caravansérails d'Alep, complétait les moyens de défense de la forteresse d'Acre, et fermait les défilés du Taurus, portes de la Syrie.
Sur ces entrefaites, Méhémet-Ali rentra au Caire, et son retour vint précipiter les événements. Il ne rapportait pas de son voyage l'or convoité. Mais jamais il n'avait sérieusement compté pour abattre son ennemi sur le produit des mines du Sennaar. A peine arrivé, il s'occupa d'envoyer à son fils des renforts de troupes. Et le sultan s'enveloppait si bien dans sa dissimulation, le mustechar Nouri-Effendi protestait avec une obstination si naïve des intentions pacifiques delà Porte, qu'au milieu des images et du bruit de la guerre, l'amiral Roussin n'avait rien perdu de sa sécurité. Il écrivit à M. Cochelet, consul-général de France à Alexandrie, que la paix ne serait pas rompue ; que la France le voulait ainsi, et que sa volonté l'emportait. Mais tel n'était pas le sens des
dépêches qu'à son tour M. de Sturmer adressait à M. de Laurin, consul-général d'Autriche auprès du vice-roi. « Quand d'aussi « graves personnages ne sont pas d'accord, « s'écria ironiquement M. Méhémet-Ali, le « doute est permis. » Et les renforts partirent.
Ainsi, l'on touchait au dénoûment. Mais lequel des deux rivaux allait se donner les torts de l'agression ? question grave, décisive peut-être, puisque l'Europe avait déclaré que celui-là serait le coupable qui aurait été l'agresseur! L'agresseur, ce fut le sultan. Le 21 avril (1839), l'avant-garde turque passait l'Euphrate, près de Bir, ville située à vingt-cinq heures d'Alep, heures de caravane.
A cette nouvelle, Ibrahim tressaillit de joie, et ses courriers allèrent aussitôt porter aux troupes égyptiennes, disséminées dans la province, l'ordre d'un mouvement général sur Alep. La joie ne fut pas moindre chez Méhémet-Ali, mais sa vieillesse prudente en garda le secret. Le 16 mai, les consuls-généraux recevaient la note suivante :
« Le vice-roi a déclaré à M. le consul-gé- « néral qu'il s'engage, dans le cas où les « troupes du sultan qui ont tranchi l'Eu- « phrate près de Bir se retireraient de l'autre « côté du fleuve, à faire faire un mouvement « rétrograde à son armée et à rappeler son « fils Ibrahim à Damas; que, dans le cas où « cette démonstration pacifique serait à son « tour suivie d'un mouvement rétrograde de « l'armée Hafiz-Pacha au delà de Malatia, « Son Altesse rappellera le généralissime « en Egypte. Son Altesse le vice-roi a ajouté « de son propre mouvement, que si les « grandes Puissances consentaient à lui ga- « rantir la paix et à s'intéresser à lui obtenir « l'hérédité du pouvoir dans sa famille, il « retirerait une partie de ses troupes de « la Syrie et serait prêt à s'entendre sur « un arrangement définitif propre à ga- « rantir sa sécurité et adapté aux besoins « du pays. »
Qui le croirait ? Dans le temps même où le vice-roi donnait un gage aussi incontesta-
ble de sa modération, lord Ponsonby, qui lisait dans l'âme du sultan, qui était le premier à lui souffler de haineuses impatiences, qui avait l'œil sur les préparatifs, qui allait jusqu'à proposer un généralissime de son choix, lord Ponsonby ne craignait pas d'écrire à son gouvernement : « Dès le principe « aussi bien qu'à la dernière heure, le pa- « cha a toujours été l'agresseur, et le sul- « tan a droit de sommer les grandes Puis- « sauces de se montrer fidèles à leurs décla- « rations. »
Huit jours après, M. Campbell envoyait d'Alexandrie, à lord Palmerston, une dépêche où il s'exprimait en ces termes: « La « conduite perfide du sultan, qui a agi con- « trairement aux conseils que lui donnaient « les ambassadeurs à Constantinople, aura « non-seulement épuisé ses ressources, mais « affaibli son influence morale en Turquie, « tandis que la conduite modérée d'Ibrahim- « Pacha, agissant d'après les ordres de son « père, s'abstenant de tout acte d'hostilité « lorsqu'il pouvait détruire l'armée de Hafiz- « Pacha, élèvera dans la même proportion « Méhémet-Ali et augmentera son influence « dans l'empire ottoman. »
Des deux principaux agents de l'Angleterre dans le Levant, l'un réfutait l'autre.
Au reste, s'il avait pu rester un doute sur ce que signifiait le passage de l'Euphrate, ce doute fut bien vite levé. Coup sur coup, l'avant-garde de Hafiz poussa jusqu'à Nézib, des cavaliers turcs furent lancés sur le village d'Ouroul, et l'occupation brutale de 14 villages dans le district d'Aïntab déchaîna la guerre. Comment l'aurai t-on évitée? L'exaltation de Mahmoud était au comble. Tahar- Pacha, envoyé pour inspecter l'armée de Hafiz, était revenu à Constantinople plein de confiance et ne présageant que victoires. Si on ne l'eût retenu, Mahmoud eût pris en personne la route du camp et déployé l'étendard du Prophète, tant était fougueux le bouillonnement de sa passion ! Il fallut bien enfin subir la loi de l'évidence : surpris et blessé, l'amiral Roussin voulut avoir, aux Eaux- Douces d'Europe, une conférence avec
Nouri -Effendi et le capitan-pacha -, et, comme Nouri-Effendi se répandait en explications ambiguës, l'ambassadeur français éclata d'une manière terrible. Le voile était tombé.
Donc, les deux armées ennemies se mesuraient déjà des yeux et étaient à la veille de s'entre-choquer, lorsqu'en France le ministère du 12 mai prit la direction des affair.es. Le passage de l'Euphrate, connu à Paris, indiquait assez combien la situation était pressante : sur l'ordre du maréchal Soult, deux de ses aides-de-camp, MM. Follz et Caillé, partirent aussitôt : l'un pour le camp de Hafiz, en passant par Constantinople ; l'autre pour celui d'Ibrahim, en passant par Alexandrie.
Ici commence, en Europe, une campagne diplomatique dont il importe de bien saisir les phases diverses.
Et d'abord quelle aurait dû être la conduite du gouvernement français?
La question qui se présentait à lui était double: orientale, puisqu'il s'agissait de déterminer les positions respectives de Mahmoud et de Méhémet-Ali ; européenne, puisqu'en cas de conflit, le traité d'Unkiar- Skelessi autorisait les Russes à couvrir Constantinople.
Or, sur le terrain oriental et vis-à-vis des grandes Puissances, la France était très faible; car elle avait contre elle la Russie, qui abhorrait dans Méhémet-Ali un régénérateur promis à l'empire ottoman ; la Prusse, qui suivait la Russie ; l'Autriche, qui poursuivait dans Méhémet-Ali le principe révolutionnaire; l'Angleterre enfin, qui, pour promener librement son commerce indien à travers la Syrie et l'Egypte, brûlait de détruire le vice-roi.
Sur le terrain européen, au contraire, la France était très forte ; car elle avait pour elle, contre l'ambition moscovite — la Prusse en ceci demeurant neutre — l'Autriche, qu'eût ruinée un complet accaparement de la mer Noire, et l'Angleterre, dont la domination asiatique devait périr le jour où les Russes la menaceraient du haut de Constantinople.
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De là une conséquence bien simple. L'intérêt de la France était de détourner les Puissances du terrain oriental, pour les attirer sur le terrain européen etles y retenir. D'une question que fort mal à propos on avait rendue complexe, la France aurait dû faire deux questions distinctes, et dire : « Que Mahmoud et Méhémet-Ali vident entre eux leurs différends ; et puisque leur querelle ne regarde l'Europe qu'en ce qu'elle offre à la Russie l'occasion de porter au sultan des secours dangereux, contentons-nous de veiller à l'inviolabilité du Bosphore. Voici l'heure de déchirer ce traité d'Unkiar-Skelessi contre lequel nous n'avons élevé jusqu'à présent que des plaintes ; voici l'heure d'annoncer que nous mettrions au ban de la république européenne toute Puissance qui poserait le pied dans la ville du sultan. »
C'était là sans contredit la vraie politique de la France, et il était d'autant plus facile d'en assurer le triomphe, qu'elle répondait à merveille aux vues de l'Angleterre et à ses passions.
L'Angleterre, en effet, aspirait bien à renverser Méhémet-Ali ; mais ce désir la touchait beaucoup moins que la crainte de voir passer aux mains des Russes, avec la clé des Dardanelles, le sceptre du monde. Si elle avait un intérêt secondaire à faire valoir à Alexandrie, elle avait à Constantinople un intérêt vital à défendre. Et, pour le défendre elle avait besoin de notre appui.
Aussi le Cabinet de St-James s'empressat-il de faire au ministère du 12 mai des ouvertures tendant à resserrer, pour mieux l'opposer à St-Pétersbourg, l'alliance de Londres et de Paris.
Dès le 25 mai (1829), M. de Bourqueney écrivait de Londres à son gouvernement:
x Lord Palmerston est d'avis que nous « nous présentions, sans retard, à Vienne, « unis d'intentions et d'efforts pour la conscrit vation de l'empire ottoman, que nous y ex- « posions franchement le but que nous nous « proposons d'atteindre, et que nous pres- « sions l'Autriche d'y concourir par tous les « moyens en son pouvoir. Une démarche de
«. même nature aurait lieu en même temps à « Berlin. » Ce que lord Palmerston proposait, c'était donc que, par une eatente préalable et particulière, la France et l'Angleterre se missent en mesure de dominer les délibérations qui auraient pour but la conservation de l'empire ottoman.
La route était tracée ; mais les ministres du 12 mai s'en écartèrent, entraînés par d'aveugles préoccupations. Qu'ils eussent essayé de faire entrer la Turquie dans le droit européen, auquel les traités de 181ol'avaient déclarée étrangère, et de remplacer le protectorat exclusif des Russes sur Constantinople par une sorte de protectorat amphyctionique,rien de mieux, assurément; mais, plus on entrait dans l'idée d'un concert européen, plus il devenait indispensable de borner sa compétence, de spécifier sonrôle. Onpouvait lui laisser le soin de pourvoir à l'indépendance du Bosphore, le devoir de la garantir; mais pour peu qu'on lui reconnût le droit dérégler entre Mahmoud et son vassal le partage de l'Orient, c'en était fait des intérêts de la France. Car n'était il pas manifeste que, dès qu'il s'agirait de Méhémet-Ali à satisfaire et non plus de Constantinople à sauvegarder, la France trouverait dans le Cabinet de St- James un contradicteur intraitable ? N'étaitil pas aisé de prévoir que, les Puissances une fois convoquées sur le terrain oriental, la France n'aurait qu'une voix contre cinq, et serait par conséquent réduite à l'alternative ou d'abandonner Méhémet-Ali, son allié, ou de se retirer du concert provoqué par ellemême?
Constantinople ralliait la France et l'Angleterre, Alexandrie les divisait. Il fallait donc porter tout l'effort des négociations du côté da Constantinople, et placer Alexandrie en dehors du cercle diplomatique. Malheureumentau lieu de séparer les deux questions, le ministère du 12 mai les considéra comme connexes et appela l'Europe à les résoudre en commun toutes les deux. Faute immense, irréparable!
Le premier acte par lequel le ministère du 12 mai dessina sa fausse politique fut un re-
fus dont l'Angleterre se tint et eut droit de se tenir pour offensée. Dans une dépêche en date du 19 juin (1839), lord Palmerston avait fait au Cabinet des Tuileries une proposition audacieuse, mais qui, acceptée, scellait pour longtemps l'alliance de la France et de l'Angleterre. Lord Palmerston proposait la réunion des pavillons français et britanniques dans la Méditerranée avec ordre de forcer le détroit des Dardanelles dans le cas où les troupes Russes paraîtraient sur le territoire turc. La dépêche ajoutait que « si les forts « turcs résistaient, il faudrait une force de « débarquement pour les prendre à re- « vers. »
Quelle plus grande preuve qu'à l'origin e des négociations, c'était Gonstantinople et non pas Alexandrie qui préoccupait l'Angleterre ! Si les ministres français avaient su lui laisser cette préoccupation en s'y associant, tous les regards se fixaient sur le s -ul point où la France eût intérêt à les tenir fixés ; et la Syrie n'avait d'autre interve ntion à subir que celle de la victoire. C'est ce que le ministère du 12 mai n'entrevit pas. Depuis 1830, le gouvernement était accoutumé à prendre la peur pour de la politique : une manifestation imposante et légitime se peignit à des esprits pusillanimes à l'excès, sous les couleurs sombres de la guerre ; on se crut perdu si l'on se montrait décidé, et aux avances de lord Palmerston le maréchal Soult répondit qu'il « regardait comme très- « désirable que les pavillons anglais et fran- « çais parussent devant Constantinople en « même temps que le pavillon russe, mais « qu'il doutait qu'on pût laisser à la discré- « tion des amiraux une question aussi im- « portante que celle de déclarer la guerre à « la Russie et à la Turquie, ce qui pourtant « serait la conséquence inévitable de l'entrée « par la force des flottes anglaise et française « dans le passage des Dardanelles f. »
Au projet qu'on venait de lui soumettre, le Cabinet français en substituait un qui consistait à demander à la Porte l'admission
1 Dépèche de lord Granville en date du 28 juin 1839.
des flottes dans la mer de Marmara en cas d'invasion russe. L'Angleterre accepta la contre-proposition, mais avec aigreur. Elle s'effraya d'avoir de tels alliés, elle eut des ombrages, et il en résulta dans sa politique un revirement soudain qui, plus tard, fit scandale.
Pendant qu'en Europe la diplomatie préparait de loin ses embûches, le canon s'allumait sur l'Euphrate. De Constantinople et d'Alexandrie venait de partir presque en même temps le signal redouté.
Et néanmoins le sultan se mourait. Atteindrait-il la fin cette guerre? A l'aspect de sa face cadavérique, de son corps animé d'un mouvement convulsif, de ses genoux fléchissants, de ses yeux pleins d'une flamme terne, il était permis d'en douter '. Atteint d'une maladie à laquelle les médecins donnent le nom terrible de delirium tremens, la mort déjà le possédait. Mais lui, d'un effort désespéré qui le ranimait à la fois et le consumait, il avait embrassé dans un reste de vie l'espoir de tenir, ne fût-ce que pour un moment, son rival sous ses pieds. En juin (1839), il éclata par un manifeste, cri suprême de sa colère aux abois. Il reprochait à Méhémet- Ali l'insolence et l'impiété de sa révolte, ses expéditions au golfe Persique, le passage de Suez fermé aux Ang-ais, la presqu'île arabique parcourue et dévastée, les provinces de Bassorah et de Bagdad conviées à la rébellion, les gardiens établis au tombeau du Prophète indignement chassés. Mahmoud adressa cette note violente aux représentants de l'Autriche et de la Russie, déclarant sa patience à bout. Et, sur son ordre, en effet, la flotte ottomane appareilla, tandis que, pour la voir partir, il se traînait épuisé, haletant, jusqu'au kiosque de Scutari.
Avec une ardeur aussi grande, quoique moins farouche , Méhémet-Ali mettait en
1 Dans leur éloquent et curieux ouvrage intitulé deux années de l'Histoire de l'Orient, MM.de Gadalvène et Barrault ont donné sur la maladie de Mahmoud des détails du plus vif intérêt et présentes ayec beaucoup de talent. Nous y renvoyons ceux de nos lecteurs qui voudraient connaître des circonstances dans lesquelles ne nous permettait pas d'entrer le cadre de oet ouvrage.
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mouvement la flotte égyptienne. A la nouvelle des agressions réitérées de Hafiz, il n'avait pu contenir ses transports; et levant vers le ciel sa tête blanchie : « Gloire à Dieu, « s'était-il écrié, qui permet à son vieux ser- « viteur de terminer ses travaux par le sort « des armes! » Les instructions qu'il se hâta d'envoyer à son fils respiraient la certitude du triomphe : « A l'arrivée de la présente « dépêche, vous attaquerez les troupes de « nos adversaires qui sont entrées sur notre « territoire, et, après les en avoir chassées, « vous marcherez sur leur grande armée, à « laquelle vous livrerez bataille. Si, par « l'aide de Dieu, la fortune se déclare pour « nous, sans passer le défilé de Kulek-Bo- « ghaz, vous marcherez droit sur Malatia, « Karpout, Orfa et Diarbékir. »
Ce fut le 21 juin (1839) que l'armée d'Ibrahim s'ébranla définitivement pour combattre. Après s'être emparé sans coup férir du village de Mézar, que les cavaliers turcs qui l'occupaient auraient pu aisément défendre et abandonnèrent, le général égyptien alla faire en personne la reconnaissance du camp de Hafiz. L'armée des Turcs, campée au sud du village de Nézib, à gauche et à droite de la rivière, s'abritait derrière des retranchements très bien construits, et occupait une position formidable. Ibrahim jugea l'attaque de front trop périlleuse. Il revint donc sur ses pas et marcha vers l'est de manière à tourner la gauche de l'ennemi. Mais pour arriver jusqu'à lui en le prenant à revers, il fallait passer par une gorge étroite et longue, que les Egyptiens ne devaient franchir qu'inondée de leur sang, si Hafiz tentait de barrer le passage. Ibrahim n'hésita pas, tant il avait foi dans sa fortune, et le succès lui donna raison. Par un aveuglement inexplicable, Hafiz resta immobile dans son camp. Parvenu ainsi sans avoir rencontré visage ennemi, à l'extrémité de la gorge, Ibrahim fit halte avec son avant-garde, s'étendit à terre, et, en attendant le gros de son armée, s'endormit.
Le 24 juin était le jour fixé pour la bataille, jour solennel qui semblait porter en lui tout
l'avenir de l'empire ottoman et, peut-être, un demi-siècle de révolutions et de combats pour l'Europe. Par le nombre, les deux armées étaient h peu près égales : 40,000 hommes environ de chaque côté. Mais, par la discipliue, la confiance, la réputation des généraux, les Egyptiens l'emportaient.
Né dans la région du Caucase, Hafiz- Pacha unissait à beaucoup de vigueur et de ténacité une exaltation pieuse qu'il avait puisée dans une étude spéciale du Koran et que son maintien révélait. Vainqueur des Albanais, vainqueur des Kurdes, il était cher à son maître, son maître comptait sur lui; et lui-même il se croyait volontiers destiné à mettre un terme aux prospérités d'Ibrahim. Toutefois, son étoile avait pâli dès le commencement des opérations récentes; et le village de Mézar occupé, la marche de flanc des Egyptiens permise et impunie, rendaient son habileté suspecte.
Quant à Ibrahim, il était rayonnant : il se souvenait deKoniah. Il s'appuyait, d'ailleurs, sur un homme renommé pour la promptitude et la justesse de son coup-d'œil militaire autant que pour son courage. De simple officier français devenu successivement l'instructeur des armées du vice-roi, son plus ferme soutien, l'ami de son fils, Sève jouissait dans sa seconde patrie, sous le nom et avec le titre de Soliman-Pacha, d'un ascendant que ne démentait pas son mérite. « Mes- « sieurs, avait-il dit aux officiers égyptiens, « la veille de la bataille, après leur avoir « distribué ses ordres : à demain, sous la « tente de Hafiz. »
A huit heures du matin, le combat s'engagea par le canon. La manœuvre d'Ibrahim portait ses fruits. L'armée turque avait le dos tourné aux retranchements qui auraient dû la protéger, et elle se présentait découverte. Du reste, même ardeur de part et d'autre, mais non même habileté, les coups des Turcs s' égarant pour la plupart dans le vide, tandis que l'artillerie égyptienne, bien dirigée, trouait de toutes parts l'armée ottomane et y portait un affreux désordre. Durant une heure et demie, le canon gronda; puis,
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par une de leurs extrémités, les deux armées se joignirent et se heurtèrent. Suivi d'une partie de son extrême droite, cavaliers et fantassins, Ibrahim s'élance impétueusement vers l'extrême gauche de Hafiz. Mais, couverte par un bois d'oliviers, l'infanterie turque attend l'ennemi de pied ferme, le laisse approcher et ouvre le feu. La cavalerie d'Ibrahim recule alors, elle se replie sur les deux régiments d'infanterie qui l'appuyaient, les refoule et prend la fuite, malgré les imprécations d'Ibrahim frémissant, Mais la droite est restée inébranlable, et un mouvement d'hésitation se déclare, au contraire, à la gauche des Turcs. L'explosion de plusieurs caissons a mis des batteries hors de service et jeté du trouble dans les rangs. Les Kurdes lâchent pied. Aussitôt Ibrahim et Soliman- Pacha poussent leur droite en avant et envoient au centre et à la gauche l'ordre de donner. Pressée ainsi sur toute la ligne, l'armée turque cède, se renverse, se débande. Le sabre à la main et désespéré, Hafiz vainement apostrophe, supplie ou frappe les fuyards; le torrent de la déroute le soulève et l'entraîne. Il court cacher dans les montagnes sa douleur et les débris de son armée, laissant à l'ennemi trois pachas morts, cent quatre pièces d'artillerie, vingt mille fusils, neuf mille prisonniers, ses tentes, ses bagages, et jusqu'à sa décoration en diamants.
Peu de jours après, la tente d'Ibrahim était ployée, son cheval prêt, et le Taurus allait être franchi, quand tout-à-coup parut un officier français qui venait dire : Il faut s'arrêter. La mission de M. Caillé en Egypte avait en effet réussi. Par un convenable mélange de modération et de fermeté, il était parvenu à obtenir du vice-roi une lettre qui enjoignait à Ibrahim de ne pas chercher l'action si les Turcs consentaient à évacuer le territoire égyptien, et de ne pas avancer dans le cas où, forcé de combattre, il demeurerait vainqueur. Cette lettre importante, M. Caillé avait fait diligence pour la remettre à temps; et s'il n'arrivait pas assez tôt pour empêcher le conflit, il arrivait du moins
à heure fixe pour prévenir la conquête. Ce ne fut pas sans un dépit violent qu'Ibrahim sévit arracher le bénéfice de sa victoire. On voulait donc qu'il renonçât aux légitimes avantages d'une bataille gagnée ! Et c'était l'amitié de la France qui exigeait cela de lui! Que lui parlait-on des ordres de son père? Son père eût-il écrit la dépêche, con~ naissant Nézib? D'ailleurs, il fallait bien que l'armée avançât pour avoir des vivres. Singulière injustice! Il venait d'être attaqué, il venait de vaincre ; à lui était le droit, à lui la force... et on l'enchaînait! Ces plaintes du général égyptien étaient d'autant plus naturelles, que, dans le camp de Hafiz, on avait trouvé des papiers contenant les instructions secrètes du sultan, instructions qui dénonçaient dans Mahmoud une longue préméditation de vengeance et de guerre. Mais, pour prix de ses conseils écoutés, le gouvernement français offrait sa médiation, si nécessaire contre le mauvais vouloir des autres Puissances : Ibrahim se résigna.
Mahmoud n'apprit point sa défaite. Car, tandis que le canon de Nézib faisait trembler l'empire des Osmanlis sur ses vieux fondements, la prière publique était ordonnée dans les mosquées de Constantinople pour le sultan à l'agonie. Le 14 juin, il avait été transporté au kiosque de Tchamlidjà, d'où il ne devait sortir que dans un cercueil. Doué d'une vigueur herculéenne et d'un tempérament de fer, il succombait enfin à la fureur de l'ivresse, à de frénétiques essais de plaisir et aussi à la fatigue de sa haine trop longtemps comprimée. Ses dernières journées furent, plus qu'on ne peut dire, amères el sombres. Quand il ne gardait pas le silence de l'anéantissement, c'était pour répandre le tumulte de ses pensées en paroles confuses. Ou bien, revenant à lui, il niait sou mal, il se donnait des airs de prince impérissable, il faisait le maître : pitoyable comédie jouée, entre deux évanouissements, par un despote qui semblait trouver mauvais que même la mort lui manquât de respect. Le 28 juin, les médecins l'avaient jugé perdu : le lïr juillet (1839), il expira, non
L'OUÏS BLANC
sans avoir prononcé à diverses reprises un nom fatal, celui de Méhémet-Ali.
La fin du sultan, rapprochée des convulsions de son empire, avait je ne sais quelle signification austère et profonde. Ce fut avec une sorte de religieuse inquiétude que les habitants de Constantinople regardèrent passer, enveloppé de ses châles funèbres, leur terrible maître, abattu pour jamais.
Mahmoud n'était certes pas une nature vulgaire. Il avait l'instinctdes grandes choses, il en avait le courage ; mais pour en accomplir de telles, il lui manqua la sérénité et le bon sens du génie. Pour tout ce qui exigeait des prodiges de volonté ou d'audace, il fut suffisant. Et c'est ainsi qu'il se signala par le massacre des janissaires, auquel il n'y a de comparable dans l'histoire que la destruction des Templiers. Mais où il fallait clairvoyance et mesure, il échoua. Novateur, il alla droit à la réforme des coutumes, avant d'avoir touché aux institutions et changé les mœurs, ce qui était commencer par le plus périlleux et le moins important, les hommes en général tenant plus à leurs usages qu'à leurs idées. Il dépouilla les Turcs de leur riche et regrettable costume, leur mit sur la tête un fez à la place d'un turban; et les voyant à peu près habillés à l'européenne, il s'imagina les avoir civilisés. Voulant refaire sa milice, il la perdit. Bizarre inspiration que de soumettre aux règlements de notre école de cavalerie les descendants des Mameluks, les meilleurs cavaliers du monde ! Il eut, en outre, le tort de donner ses innovations pour auxiliaires à ses vices : il se livra au goût de la boisson proscrite par Mahomet jusqu'à en mourir; sa sensualité rechercha jusqu'au scandale l'amour des Grecques du Bosphore, filles chrétiennes. Ce n'était pas rajeunir l'Islamisme, c'était l'outrager. Mais, par une insolence familière aux despotes, pouvant beaucoup oser, il osait tout. Par là il brisa gratuitement l'énergique individualité des Turcs.
Au fanatisme , leur sauvage mobile , qu'àvait-il substitué? Il se trouva donc sans force contre les attaques du dehors, et la
moitié de sou empire lui échappa. Il avait l'empereur de Russie pour allié : il l'eut bientôt pour protecteur ; il avait le pacha d'Egypte pour vassal : il l'eut pour ennemi. L'Europe, qu'il désirait imiter, qu'il avait conçu l'espoir d'égaler peut-être, l'enveloppa, opprima ses colères, et le tint comme enchaîné dans une rage inutile. Et au moment même où, par le signal de la guerre , il venait de s'affranchir, la vie l'abandonna. Il y avait eu défaut d'équilibre entre ses facultés : ce fut son mal. Il remua le monde autour de lui et n'enfanta que sa propre ruine, parce qu'il avait des lumières incomplètes avec de vigoureuses passions, et qu'une intelligence médiocre égarait, en l'abaissant, la puissance de son cœur.
Mais, dans les desseins de la Providence, un pareil homme était bon sans doute pour frayer les voies à la communion de l'Orient et de l'Occident. Mahmoud concourut — et il ignorait probablement la portée de son rôle — à ce travail moderne d'unité qui, faisant peu à peu disparaître l'originalité des races, la différence des traditions, la diversité des habitudes et des costumes, l'opposition des intérêts, les distances même, tend à constituer harmonieusement la grande famille humaine sur les débris du vieux monde, si plein d'éléments de lutte et si morcelé. Spectacle unique et vraiment merveilleux ! En un pays où les changements de règne n'avaient admis jusqu'alors d'autre intervention extraordinaire que celle des complots d'eunuques ou des coups de poignard, c'était à un enfant de dix-sept ans que Mahmoud laissait l'héritage de son empire écroulé à demi..., et, grâce au principe de solidarité universelle nouvellement introduit dans l'histoire, il advint que cet enfant eut l'Europe entière pour tutrice.
Le 24 juin, date de la bataille de Nézib, la Chambre des députés, en France, avait entendu un lucide rapport de M. Joulïroy sur la nécessité d'accorder aux ministres dix millions pour augmenter nos forces daus le Levant : le 1er juillet, date de la mort de Mahmoud, la discussion s'ouvrit. Et jamais
débats ne présentèrent un semblable caractère de grandeur.
Le duc de Valmy commença. Son discours ne fut qu'une amère critique de la conduite du gouvernement français, et, malheureusement, la critique était juste. M. de Yalmy n'eut pas de peine à prouver que le gouvernement français avait pris, dès l'origine, en Orient, une situation fausse et équivoque ; qu'il avait créé par la convention de Kutaya un provisoire mortel; qu'il avait trop favorisé Méhémet-Ali pour ne pas perdre crédit dans les conseils de la Porte, et qu'il avait trop vacillé dans ses prédilections pour ne pas se compromettre auprès du vice-roi ; qu'en un mot, il en était venu à avoir Constantinople contre lui, sans avoir pour lui Alexandrie. Au fond, l'orateur légitimiste aurait voulu, en haine des révolutions, qu'on immolât le pacha d'Egypte au sultan. C'était aussi ce qu'aurait voulu M. Denis (du Var), convaincu que la Turquie n'était pas aussi épuisée qu'on le croyait, et qu'il y aurait pour nous à la relever autant de profit que d'honneur.
Tout autre était le système de M. de Carné. A la légitimité morte d'un droit condamné par les batailles, la civilisation et le destin, il opposait la vivante et féconde légitimité du fait. Il saluait dans Méhémet-Ali le régénérateur d'une race que mal à propos on avait jugée éteinte. Selon M. de Carné, la nationalité arabe allait refleurir sous les auspices du vice-roi, évidemment destiné à tenir le sceptre de l'Orient rajeuni. Il importait donc de ne rien jeter entre sa fortune et Constantinople . Après Koniah , vin gt marches l'eussent conduit au sérail ! Pourquoi l'avaiton arrêté? Puisque la Turquie agonisait, puisqu'elle ne pouvait plus s'interposer efficacement entre l'Europe occidentale et les Russes, que ne cherchait-on à la remplacer? On voulait l'intégrité de l'empire ottoman, et elle n'était plus possible au moyen du sultan et des Turcs : il fallait donc la rendre possible au moyen des Arabes et de Méhémet- Ali. Sur le trône de Constantinople siégeait un fantôme : il fallait y mettre un homme
armé. Méhémet-Ali, d'ailleurs, n'était-il pas un ami de la France? Et l'Egypte, soumise à notre influence, ne faisait-elle pas de la Méditerranée ce qu'avait rêvé le génie de Napoléon, un lac français?
M. de Lamartine se prononça tour à tour, et contre le système turc et contre Je syslème arabe. L'intégrité de l'empire ottoman lui paraissait un rêve, avec le pacha d'Egypte aussi bien qu'avec le sultan. Comment espérer que Méhémet-Ali et Ibrahim parviendraient à resserrer dans leurs mains, si fortes qu'on les connût, tant de populations amollies? Où la trouver cette nationalité arabe dont on faisait bruit? Entendait-on par là l'incohérent, le monstrueux assemblage des Egyptiens, des Druses idolâtres, des Maronites catholiques, des Bédouins du désert? On sacrait Méhémet-Ali fondateur d'empire! Mais dans une contrée où n'existaient ni institutions, ni lois régulières, ni mœurs politiques, où il n'y avait qu'un maître et des esclaves, un grand homme pouvait-il être autre chose qu'un accident? « En un tel pays, disait l'orateur, un grand « homme replie en mourant son génie après « lui, ainsi qu'il replie sa tente, laissant la « place aussi vide qu'avant lui, aussi nue, « aussi ravagée. »
Passant au système adopté par le gouvernement, celui du statu quo : « Je comprends, « s'écriait M. de Lamartine, je comprends « le système du statu quo pour l'intégrité de « l'empire ottoman, avant le traité de 1774, « avant le traité de 1792; je le comprends « encore après 1813; je le comprends enfin « avant l'anéantissement de la marine tur- « que à Navarin, cet acte de démence natio- « nale de la France et de l'Angleterre au « profit de la Russie. Mais, après l'usurpa- « tion de la Crimée, le protectorat russe en « Valachie et en Moldavie ; mais après l'é- « mancipation et l'occupation de la Grèce « par vos troupes, et les millions de subsides « que vous allez encore payer demain à son « indépendance ; mais après l'asservisse- « ment de la mer Noire aux Russes et la « création de Sébastopol, d'où les flottes
LOUIS BLANC
« russes sont en vingt-quatre heures àCons- « tantinople ; mais après les traités d'Andri- « nople, d'Unkiar-Skélessi, de Kutaya, et « le démembrement delà moitié de l'empire « par Méhémet et par vous, qui le protégez, « le statu quo, permettez-moi de le dire, est « une dérision comparable à l'existence dé- « risoire de la nationalité polonaise. Quoi! « vous allez armer pour le statu quo de l'em- « pire turc, qui importe, dites-vous, à la « sûreté de l'Europe ; et ce statu quo, c'est « le démembrement, l'anéantissement, l'ace gonie de l'empire que vous prétendez « vouloir relever? Soyez donc conséquents : ce si la Turquie vous importe, comme vous « le dites, allez au secours, non de la révolte « établie en Syrie, mais de la légitimité im- « périale à Constantinople! Prêtez vos con- « seils, vos ingénieurs, vos officiers, vos « flottes aux généreux efforts de l'héroïque « Mahmoud pour civiliser son peuple; aidez- « le à écraser Ibrahim, à ressaisir l'Egypte « et toutes ces parties de son empire qui s'en « détachent... Au lieu de cela, que vous dit- « on? Armez pour le statu quo ; unissez vos « flottes à celles des Anglais pour empêcher « le Grand-Seigneur de recouvrer ses meil- « leures provinces sur son pacha rebelle. « Savez- vous ce que cela veut dire? Cela « veut dire : Dépensez l'or, le sang et le '« temps de la France pour maintenir... quoi? « La Turquie d'Europe et Constantinople « sous la main de la Russie; la Turquie d'Ace sie sous le sabre d'Ibrahim et l'usurpation « de Méhémet. » M. de Lamartine abordait ensuite et justifiait avec une rare magnificence de langage son propre système : le partage de l'Orient entre les principales Puissances européennes, au nom et pour le compte delà civilisation1. «Un congrès! disait-il « en terminant. Et dans le cas où le temps « ne serait plus à vous, prenez immédiatece ment en Orient une de ces positions mariée times et militaires, comme l'Angleterre
1. Nous avons exposé les idées de M. de Lamartine à cet égard, dans le chapitre trente-quatre. Nous avons dit aussi de quelle manière il aurait fallu, suivant nous, chercher à résoudre, dès 1830, cette question si difficile à la fois et si importante.
ce en possède à Malte, comme la Russie en ce a une dans la mer Noire; saisissez provice soirement un gage d'influence et de force ce qui vous mette en état de dominer ou la ce négociation ou les événements ; souvenez- « vous d'Ancône ! »
Ces paroles de feu, la hardiesse et l'éclat de ces conseils, les funérailles d'un vaste empire sonnées en quelque sorte du haut de la tribune française, l'Europe conviée solennellement au partage des dépouilles de l'Islamisme, quel sujet d'émotion pour une assemblée, devant l'urne où allaient s'agiter de tels intérêts !
M. Villemain, ministre de l'instruction publique, avait dans le statu quo une cause difficile à défendre : il s'attacha moins à la plaider qu'à combattre les idées de M. de Lamartine, et il le fit avec une éloquente vivacité. « Quelle est, demandait-il, la soluce tion de M. de Lamartine? Pour solution, ce il vous offre la difficulté même. Oui, Mescc sieurs, il est difficile de maintenir, de ce garder l'empire ottoman; mais il est plus c< difficile encore de le partager entre les ce principales nations de l'Europe. Et, de ce plus, cette fois, la difficulté est une iniee quité : J'aime mieux une difficulté qui est ce une justice. » M. Villemain, d'ailleurs, ne souscrivait pas à la sentence de mort dont on frappait la Turquie : ce Le préopinant sait-il tout ce qu'il y a de vitalité dans un peuple? sait-il combien il est malaisé de déraciner une nation du sol qu'elle occupe, lors même qu'elle l'a conquis? Etait-il à Varna? était-il à Chumla? a-t-il vu comment, le géuie de l'Europe inspirant, la force guerrière de l'empire russe est venue languir devant de faibles murs défendus par d'intrépides musulmans? Le jour où il s'agirait de balayer les Turcs du sol qu'ils occupent, le jour où l'on détruirait "les tombeaux de leurs pères et leurs mosquées, une insurrection nationale viendrait peut-être enflammer les deux rives du Bosphore, et peut-être retrouveriez-vous un peuple au milieu des ruines sous lesquelles on voudrait l'ensevelir. »
Après le discours de M. Villemain, la discussion se précipita. Sans exposer des vues particulières et nettement définies, M. de Tocqueville demandait que la France montât sur la scène imposante qui venait de s'ouvrir, dans une attitude digne et forte, de manière à prouver que, sous sa monarchie de date récente, elle n'avait point perdu le goût des grandes affaires. M. Berryer s'étonnait qu'on ne sût prendre tout-à-fait parti ni pour Je sultan ni pour le pacha. Spécialement préoccupé de l'imminence d'une intervention russe à Constantinople, M. Odilon Barrot adjurait le gouvernement de prévenir le danger parla suite de ses efforts et la fermeté de sa contenance. Enfin, M. Guizot résumait en ces termes la politique du statu qao, en l'adoptant : « Maintenir l'empire ot- « toman pour le maintien de l'équilibre eu- « ropéen; et, quand, par la force des choses, « par la marche naturelle des faits, quelque « démembrement s'opère, quelque province « se détache, favoriser la conversion de cette « province en état indépendant, qui prenne « place dans la coalition des Etats, et serve « un jour, sous sa nouvelle situation, au « nouvel équilibre européen : voilà la police tique qui convient à la France, à laquelle « elle a été naturellement conduite, et que « nous avons suivie. »
La Chambre des députés se déclara pour ce système, qui était celui des ministres et de la majorité de la Chambre des pairs, et les dix millions que le Cabinet demandait lui furent accordés.
Le programme oriental adopté par les trois pouvoirs en France était donc : Intégrité de l'empire ottoman combiné avec le statu quo, c'est-à-dire avec maintien de la domination de Méhémet en Syrie.
Le programme oriental de la Grande-Bretagne était, au contraire : Intégrité de l'empire ottoman par la restitution de la Syrie au souverain de Constantinople.
Au point de vue de l'équité, la France avait raison.
Que demandait-elle, en effet? Qu'on respectât l'arrangement de Kutaya. Or, cet
arrangement avait été garanti par toutes les Puissances, sans en excepter l'Angleterre. L'Angleterre maintenant parlait de renverser un traité revêtu de la sanction morale de l'Europe. Et pourquoi? Méhémet-Ali avaitil démérité? avait-il fait autre chose en tirant l'épée que se défendre contre une agression brutale, reconnue? Et, vainqueur, n'avait-il pas donné, en s'arrêtant, un gage de modération dont il était naturel de le récompen-
A.-F. Villemain. (1790-1870.)
ser? Au lieu de cela, les Anglais exigeaient qu'on le dépouillât, qu'on lui enlevât une. province après une bataille gagnée! C'était le comble de l'injustice.
Au point de vue politique, ni le système delà France ni celui de l'Angleterre n'étaient soutenables.
Rien déplus contradictoire que la politique française. Quoi ! on voulait au colosse russe, penché sur l'Occident, opposer une Turquie forte, compacte; et on la déchirait! Que signifiait donc l'intégrité d'un État coupé en deux? Au sultan Constantinople et l'Asie- Mineure, au vice-roi le Caire et la Syrie, el
LOUIS BLANC
entre eux, pour les séparer, le Taurus, rien que le Taurus... on appelait cela l'intégrité de l'empire ottoman !
Yoilà ce que disaient les Anglais en se prononçant pour la restitution de la Syvie au sultan. De sorte qu'ils avaient pour eux, sous le rapport politique, les apparences de la logique et de la bonne foi. On pouvait leur répondre, cependant, que la Porte était incapable d'administrer les provinces en litige ; qu'elle l'avait prouvé ; que les lui rendre c'était les rendre à la stérilité, au désordre, aux querelles sanglantes des Druses et des Maronites, à la permanence des révoltes dans la Montagne. Si l'on désirait savoir ce que la Syrie avait gagné à passer du régime des Turcs à celui des Egyptiens, on n'avait qu'à jeter les yeux sur la plaine d'Antioche couverte d'oliviers, sur les environs de Beyrouth plantés de vignes, sur la résurrection d'Alep, sur Damas que n'enrichissait plus le seul passage des pèlerins. L'administration de Méhémet-Ali s'était montrée dure sans doute; mais enfin, sous ce provisoire de despotisme, nécessaire là où l'anarchie débordait, la Syrie avait retrouvé l'ordre et le chemin des richesses. Valait-il mieux la replonger dans le chaos que la laisser à un homme, musulman après tout, et qui, son ambition satisfaite, cesserait d'être le rival des sultans pour devenir leur soutien?
Entre la France et l'Angleterre, tel était le débat. Et il en résultait d'une manière bien manifeste qu'elles avaient tort toutes les deux en faisant dépendre l'intégrité de l'empire ottoman : l'une du maintien de Méhémet en Syrie; l'autre de la restitution de la Syrie au sultan. Car, pour l'empire ottoman, la Syrie donnée au vice-roi était un danger et la Syrie donnée au sultan un embarras.
Aiusi, de quelque manière qu'on l'entendît, cette intégrité dont on parlait tant ne pouvait être une chimère ou un leurre. Ce n'était point par elle qu'il y avait moyen de protéger Constantinople contre les Russes. Le vrai, l'unique moyen de garantir sérieusement le Bosphore, l'Angleterre l'avait entrevu lorsqu'elle avait proposé à la France
de couvrir directement Constantinople de l'alliance maritime et armée des deux peuples).
Si les ministres du 12 mai eussent accédé à cette proposition, en demandant à l'Angleterre, pour prix de leur appui, qu'on permît au sultan et au vice-roi de régler entre eux leurs différends, la partie était gagnée pour la France. L'Angleterre, qui n'aurait plus trouvé de prétexte plausible pour frapper Méhémet-Ali au nom du sérail menacé par les Russes, l'Angleterre aurait détourné ses regards «de la question égyptienne et sacrifié à la terreur que St-Pétersbourg lui inspirait sa mauvaise humeur contre le vice-roi; la Russie ne se serait jamais risquée sur le Bosphore en voyant les vaisseaux français et britanniques prêts à forcer les Dardanelles; vainqueur, Ibrahim aurait obtenu de la Porte effrayée, l'Egypte et la Syrie héréditaires ; et tout se serait terminé de la sorte au profit de la France et selon ses vues.
Malheureusement, les ministres du 12 mai ne suffisaient pas à la situation. Dans le Conseil, le maréchal Soult n'était qu'un nom. M. Passy possédait un jugement droit, des connaissances variées, mais il manquait de l'habitude des grandes affaires. Membre éminent du barreau de Paris et puissant orateur, M. Teste n'était pas en état de conduire le Cabinet. M. Dufaure avait dans l'esprit plus de netteté que de portée. M. Yillemain était un discoureur brillant, M. Duchàtel, un ministre plein de dextérité ; mais ils n'avaient ni l'un ni l'autre le coup-d'œil de l'homme d'État.
Restait le roi, qui, comme nous le verrous dans le cours de ce récit, ne sut rien vouloir, ne sut rien prévenir, ne prévit rien, et s'endormit jusqu'au bout dans des illusions à peine croyables.
1 Le gouvernement anglais a fait publier sous ce titre :* Correspondence relative to the affaira of the Levant, le recueil des dépèches diplomatiques auxquelles la question d'Orient a donné lieu.
Pour avoir la preuve de la proposition faite par l'Angleterre et refusée par le gouvernement français, ou n'a qu'à chercher dans le recueil que nous indiquons une dépêche de lord Palmerston en date du 19 juin, et deux dépèches de lord Granville en date des 24 et 28 juin.
Les ministres français avaient interdit, quoiqu'il advint, à Méhémet-Ali le passage du Taurus: ce fut leur première f;iute. Par là, ils protégeaient indirectement Gonstantinople, et délivraient l'Angleterre du souci de la protection directe. Qu'arriva-t-il? C'est que le Cabinet de St-James, une fois rassuré relativement à la question de Constantinople, reporta toutes ses préoccupations sur celle d'Alexandrie. Profitant de l'imprudence avec laquelle les ministres français faisaient dépendre la première de la seconde, lord Palmerston ne manqua pas de représenter à l'Europe, en s'appuyant sur les actes du gouvernement français lui même, que jamais Constantinople ne serait en sûreté et l'Europe en repos tant qu'on abandonnerait à Méhémet-Ali la faculté de tout compromettre en franchissant le Taurus, tant qu'on lui permettrait de tenir la clé militaire de la Turquie asiatique, tant qu'on exposerait aux convoitises de son ambition Bagdad du côté du midi , Diarbékir-Erzéroum du côté de l'est, Koniah, Brousse et Constantinople du côté du Nord. Déjà, dans une dépêche adressée le 28 juin (1839)', àlord Beauvale ambassadeur anglais à Vienne, lord Palmerston s'était expliqué fort clairement sur la nécessité, suivant lui, européenne, de chasser de Syrie le pacha d'Egypte. On comprend quelles armes le gouvernement français fournissait à la politique auglaise, lorsqu'au lieu de séparer la question russe de la question égyptienne, il semblait les regarder comme tout-à-fait connexes, lorsqu'au lieu de couvrir directement Constantinople, il envoyait M. Caillé à Ibrahim pour lui demander, au nom de l'équilibre européen, de n'entamer dans aucun cas l'Asie-Mineure. N'était-ce pas reconnaître que le sajut de Constantinople et la paix universelle dépendaient d'un geste d'Ibrahim? N'était-ce pas autoriser l'Angleterre à demander qu'on mît le désert, s'il le fallait, entre le Taurus et cette armée qui, pour troubler l'Europe, n'avait qu'à faire un pas?
Du reste, les ministres du 12 mai ne furent
1 Correspondance relative to the affairs of thc Levant.
pas sans pressentir que, dès qu'il s'agirait de régler le sort de Méhémet-Ali, l'Angleterre se déclarerait contre eux violemment et gagnerait à sa cause le reste de l'Europe. Aussi s'étudièrent-ils, dans leurs premières dépêches, à envelopper de réticences leur opinion sur les arrangements territoriaux à prendre en Syriei , ne cessant de répéter que c'était entre St-Pétersbourg et Constantinople qu'était le nœud gordien, et qu'on eût à regarder vers le Nord.
Mais, par une fatale inconséquence, tandis que d'une main ils voilaient de leur mieux la question égyptienne, de l'autre ils jetaient imprudemment les bases d'un concert européen, où il était impossible que cette question ne fût pas soulevée puis résolue contre eux. C'est ainsi que le 17 juillet (1839) répondant à l'initiative prise par l'Autriche, le maréchal Soult faisait la déclaration suivante :
« Tous les Cabinets veulent l'intégrité et « l'indépendance de la monarchie ottomane « sous la dynastie régnante; tous sont dis- « posés à faire usage de leurs moyens d'ac- « tion et d'influence pour assurer le main- « tien de cet élément essentiel de l'équilibre « européen, et ils n'hésiteraient pas à se dé- « clarer contre une combinaison quelconque « qui y porterait atteinte. Un pareil accord « de sentiments et de résolutions devant suf- « fire, lorsque personne ne pourra plus en « douter, non-seulement pour prévenir toute « tentative contraire à ce grand intérêt, mais « même pour dissiper des inquiétudes qui « constituent un danger véritable, par suite « de l'agitation qu'elles jettent dans les es- « prits, le gouvernement du roi pense que « les Cabinets feraient quelque chose d'im- « portant pour l'affermissement de la paix « en constatant dans des documents écrits « qu'ils se communiqueraient réciproquece ment, et qui ne tarderaient pas à avoir « une publicité plus ou moins complète, « l'exposé des intentions que je viens de rap- « peler. »
1 Voir, dans le recueil précité, la dépêche du maréchal Soult en date du 15 juin 1839.
LOUIS BLANC
Dans cette déclaration célèbre, pas une ligne qui ne fût une bévue. A la vérité, le mot Syrie n'y était pas prononcé, mais qu'importe puisqu'on y regardait « l'intégrité et l'indé- « pendance de la monarchie ottomane »
comme -< un élément essentiel de l'équilibre <( européen » ? Cela ne revenait-il pas à lier étroitement la question russe et la question égyptienne? Et dès lors, provoquer un concert européen, n'était-ce pas se soumettre d'avance aux décisions d'un concile politique où, sur la question égyptienne, la France risquait d'être seule de son avis? N'était-ce pas s'exposer à entendre l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse, la Russie, déclarer que la domination de Méhémet en Syrie était une combinaison propre à porter atteinte à l'équilibre européen?
Il n'était pas jusqu'à la réserve gardée par les ministres du 12 mai qui, combinée avec leurs actes, ne fût une faute. Car s'ils ne s'expliquaient pas relativement à la Syrie, lord Palmerston, lui, s'expliquait, au contraire, d'une manière péremptoire, et il ne cessait de crier aux Puissances: « L'intégrité « de l'empire ottoman, c'est Méhémet chassé « de Syrie. » Or, de l'opinion du gouvernement français, qui en se cachant à demi semblait se condamner elle-même, et de celle du gouvernement britannique, qui partout se produisait avec énergie et autorité, il était naturel que la seconde finît par l'emporter dans les conseils de l'Europe. Et c'est ce qui arriva.
M. de Metternich, en proposant un concert européen, n'avait eu d'autre but que de soustraire la Turquie aux envahissements russes, en la faisant rentrer dans le cercle des traités de Vienne, d'où il se repentait de l'avoir exclue en 1815 ; et il s'était d'abord prononcé pour le système du statu quo en Orient, par amour pour le repos et pour la paix. Mais quand il vit avec quel emportement l'Angleterre poursuivait le vice-roi, couvert par la France d'une protection silencieuse, M. de Metternich ne se fit pas scrupule d'adopter les haines de lord Palmerston y trouvant le double avantage de châtier
dans Méhémet-Ali l'esprit d'innovation, et de désunir les deux Etats constitutionnels dont 1830 avait inauguré l'alliance.
La Russie devait se décider par des motifs analogues.
Si bien, qu'au moment même où le Cabinet des Tuileries se donnait avec orgueil pour le promoteur d'un concert européen, la solitude commençait à se faire autour de lui.
Leschosesen étaientlà, quand la nouvelle de la victoire de Nézib se répandit en Europe. Ce fut un coup de foudre pour lord Palmerston. Nézib dérangeait ses plans; Nézib, en poussaiit Ibrahim sur le chemin de Constantinople, pouvait y rendre nécessaire, inévitable, la présence des Russes, Nézib, si le Taurus était franchi, forçait l'Angleterre à rompre plus brusquement que jamais avec la Russie, et à s'appuyer de nouveau, contre elle, sur nous. Quelle admirable occasion pour la France, si elle eût été alors en mesure de dire aux Anglais : « Le péril est immense : pour le conjurer, faut-il que nous unissions nos pavillons et nos épées? J'y consens, mais à une condition, c'est qu'entre la Porte et le vainqueur de Nézib l'arrangement sera direct et libre. Si vous refusez, ce n'est pas moi qui arrêterai Ibrahim. A vous de prévoir les suites! » A un pareil langage qu'aurait pu répondre lord Palmerston? Pour le plaisir d'empêcher un arrangement direct, favorable au pacha d'Egypte, aurait-il laissé Constantinople pressée entre la marche de l'armée égyptienne et le mouvement d'une flotte russe? C'eût été un acte de démence. Et l'eût-il voulu commettre, jamais l'Angleterre ne l'aurait permis. Car, après tout, la politique de lord Palmerston avait des contradicteurs jusque dans le Cabinet dont il faisait partie, et le peuple anglais tenait beaucoup moins à ôter la Syrie à Méhémet que le Bosphore à la Russie. Si donc le gouvernement français, prévoyant la victoire d'Ibrahim, ne lui eût pas assigné le Taurus pour limite, l'arrangement direct devenait la loi même de la situation; et la politique de la France, ses intérêts, ses sym-
Ils exigèrent de Méhémet-Ali la restitution de la flotte turque. (Page 1018, col. 1.)
patines, son influence méditerranéenne , se trouvaient confiés en Orient à un négociateur qui était la victoire.
Mais dans la carrière funeste de ses folies, le gouvernement français devait s'égarer de plus en plus. Qui le croirait? A la nouvelle de la bataille de Nézib, le premier soin du maréchal Soult fut de déclarer à lord Granville, ambassadeur d'Angleterre i, « que,