‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 96 sur 159 · Voir, dans le recueil précité, une dépêche de lord · texte numérisé non relu

Voir, dans le recueil précité, une dépêche de lord

« selon les vues du gouvernement français,

« la défaite de l'armée turque ne devait

« influer en rien sur la marche des cinq

« Puissances; que, dans un moment où les

« conseillers du sultan étaient paralysés par

« la peur ou cherchaient traîtreusement à

« faire valoir leurs intérêts aux dépens de

« leur maître, tous les arrangements conclus

« entre la Porte et le pacha devaient être

Granville à lord Palmerston en date du 29 juillet 1839.

LOUIS BLANC

« considérés comme nuls, et qu'une décla- « ration à cet effet devait être remise à Mé- «* hémet-Ali. »

La mesure était comblée : on en venait à parler la langue de lord Palmerston!

Il est vrai qu'à côté de la dépèche de lord Granville relatant les paroles du maréchal Soult, une autre dépêche partait pour Londres, laquelle était adressée à M. de Bourqueney et portait que le résultat de la bataille de Nézib devait améliorer jusqu'à un certain point le lot de Méhémet.

Quel secret cachait donc une contradiction aussi monstrueuse ? Pour connaître la véritable pensée du Cabinet des Tuileries, étaitce à la conversation reproduite par lord Granville ou à la dépêche adressée à M. de Bourqueney qu'il fallait s'en rapporter ? L'ambassadeur anglais reçut ordre d'éclaircir le fait, et ie maréchal Soult répondit : « qu'il ne rétractait rien de sa conversation « et qu'il persistait à regarder comme non « avenu tout arrangement direct entre le « pacha et le sultan.. »

D'une part, le maréchal Soult était l'homme du roi; de l'autre, il est constant qu'il ne signait les dépêches que pour la forme et, souvent, sans les comprendre. Il y a donc lieu de croire que la conversation exprimait l'opinion du roi, et la dépêche celle des ministres. Mais lord Palmerston n'avait pas charge de s'enquérir de l'observation du régime constitutionnel en France. S'emparant de l'aveu qu'avait formulé par deux fois le président du Conseil, il se hâta d'écrire à Vienne, à Berlin, à Constantinople, à Saint- Pétersbourg, que la victoire de Nézib ne pesait absolument rien dans la balance, et que « sur ce point, les cinq Puissances n'a- « vaient qu'une même pensée. »

Or, plus le gouvernement français s'obstinait et s'embarrassait dans ses fautes, plus la fortune semblait se plaire à lui fournir moyen de les réparer.

A peine Mahmoud avait-il fermé les yeux, qu'autour du sultan mort les ambitions s'agitèrent. Abdul-Medjid, son successeur, n'était qu'un gracieuxot débile enfant: sa faveur

appartient à ceux qui, maîtres des chemins obscurs qui conduisaient jusqu'à lui, coururent les premiers, par l'empressement de leurs hommages, le surprendre et le charmer. Dans le partage du pouvoir, le titre de sérashier fut à Halil et l'autorité du grandvisir à Khosrew : Halil, esprit faible et présomptueux,- accepté pour gendre par Mahmoud, qui le savait et le voulait médiocre; Halil, qu'une ambassade à Saint-Pétersbourg avait rendu favorable à des innovations dont la Russie se réjouissait parce qu'elles préparaient les Turcs à passer sans étonnement sous son joug; et Khosrew, vieillard'actif, nature implacable et vigilante, non moins rompu aux intrigues qu'aux affaires, zélateur de la réforme qu'on l'accusait d'avoir soutenue par des procédés pleins de mystère et de sang, capable enfin de défendre l'empire s'il eût suffi pour cela de frapper dans l'ombre. Un homme incapable, un ministre décrié, voilà donc sur quelles têtes reposait le lendemain de la Turquie vaincue !

C'était peu : il se trouva que Halil et Khosrew étaient les ennemis d'Akhmet-Fevzi- Pacha, aux ordres de qui obéissait la flotte ottomane. Favori de Mahmoud — dans un Etat despotique, c'était son mérite — Akhmet perdait tout en perdant son maître. Khosrew au faîte de l'empire l'épouvanta. Il se crut mort s'il restait fidèle; et, sollicité par la peur, par la haine, par une vulgaire espérance, par l'éblouissante prospérité de Méhémet-Ali, il fit sortir la flotte ottomane des Dardanelles , une trahison dans le cœur. Mais non loin de là, l'amiral Lalande se tenait en observation à la tête d'une petite escadre, trop faible pour un combat, et cependant assez forte pour être respectée puisqu'avec elle était le nom de la France. La rencontre prévue ayant eu lieu, il fallut tromper l'amiral français. Akhmet détacha donc vers lui, sur un bateau à vapeur, Osman, contre-amiral dans la flotte turque et complice du projet de défection. Osman prétendit que Mahmoud était mort empoisonné par Halil et Khosrew ; que c'était pour livrer aux Russes les portes du sérail que

Halil et Khosrew avaient saisi le pouvoir; qu'en de telles extrémités, le capitan-pacha croyait de son devoir d'aller au-devant de la paix ; et que c'était pour entrer en négociation avec Méhémet-Ali qu'il venait de mettre la flotte en mouvement. Peut-être l'amiral Lalande aurait-il dû s'armer de défiance-; peut-êtic aurait-il fait sagement d'envoyer prendre des informations auprès de l'ambassadeur français à Constantinople, et d'arrêter la flotte ottomane, en attendant une réponse. Mais ses instructions lui enjoignaient d'empêcher la guerre, non la paix ^et s'il n'admit pas aisément l'hypothèse d'une trahison, sa loyauté l'absout. Akhmet passa.

Ce fut un jour sans égal pour Méhémet- Ali que celui où, sous les yeux d'une innombrable multitude attirée par la splendeur et la singularité du spectacle, la flotte turque vint se confondre, dans le port d'Alexandrie, avec la flotte égyptienne. Que manquait-il désormais à la fortune du vice-roi? Coup sur coup, son fils avait remporté une victoire mémorable, son ennemi était mort désespéré, et maintenant huit vaisseaux, douze frégates et deux bricks venaient, mêlés à ses propres navires, lui ouvrir les routes de la mer! Sa joie fut imposante comme son destin. Radieux et calme, il étouffa dans un paternel embrassement la honte d'Akhmet, courbé jusqu'à terre; puis, se tournant vers les officiers turcs, il les toucha par des paroles de concorde et leur fit espérer qu'à l'abri de son ascendant revivrait la grande unité de l'empire.

C'en est fait; l'étoile du vice-roi l'emporte; la Turquie, par la défection de la flotte, vient de perdre sa dernière ressource : il faut céder, et le Divan s'y résigne. Méhémet-Ali a posé les conditions de la paix : on les subit; on lui accorde l'hérédité de l'Egypte, l'hérédité de la Syrie; et, pour lui porter le gage tant désiré de la réconciliation des Osmanlis, Hadji-Saïb-Effendi et Tefik-Effendi sont désignés.

Ainsi, cet arrangement direct que la politique du gouvernement français était de vouloir et qu'il avait jusqu'alors évité, la

Providence, par une faveur spéciale, semblait le lui imposer, dans son intérêt et malgré lui.

Les deux personnages désignés allaient donc partir, lorsque l'internonce d'Autriche, M. de Slurmer, reçut une dépêche dans laquelle M. de Metternich lui enjoignait, au nom, disait-il, et d'après les vues des cinq Puissances, d'agir de façon à mettre sur l'arrangement direct le veto de l'Europe. Chose déplorable et vraiment incompréhensible! ce fut l'ambassadeur français qui contribua le plus à écarter la solution qui terminait la guerre au profit de Méhémet-Ali, le protégé de la France; ce fut l'amiral Roussin qui, d'accord avec M. de Sturmer, rédigea, le 27 juillet (1839), une note qui fut ensuite présentée par l'internonce à la signature de lord Ponsomby, de M. deBoutenieff, de M. de Kœnigsmark, ambassadeurs d'Angleterre, de Russie et de Prusse. La voici, cette note fameuse :

« Les cinq ambassadeurs soussignés, con- « formément aux instructions reçues de « leurs Cours respectives, se félicitent d'avoir « à annoncer aux ministres de la Sublime « Porte que .l'accord des cinq Puissances « touchant la question orientale est certain, « et ils prient la Sublime Porte, en attendant « les fruits de leurs dispositions bienveil- « lantes, de ne décider absolument rien sur « la susdite question d'une manière défini- « Live, sans leur concours. »

Comment exprimer le ravissement de lord Ponsomby? C'était la revanche de Nézib qu'on lui offrait, et telle qu'il n'eût osé jamais la rêver si éclatante ! Il signa. M. de Boutenieff n'avait pas, à beaucoup près, les mêmes motifs de satisfaction ; car, si la note du 27 juillet Cachait le futur abaissement du pacha d'Egvpte, elle aboutissait, d'autre part, à l'annulation du traité d'Unkiar-Skélessi. Mais que faire ? Un refus aurait dénoncé à l'Europe les arrière-pensées ambitieuses de la Russie. M. de Metternich, d'ailleurs, n'avait pas craint de répondre de l'approbation de l'empereur Nicolas. M. de Boutenieff signa donc, et M. de Kœnigsmark en fit autant.

LOUIS BLANC

La Turquie était déclarée mineure, et l'Europe s'emparait de la tutelle.

Si les Puissances avaient été unies par un sentiment élevé de la justice et du droit, c'eût été un fait auguste que leur intervention collective en Orient. Et même, réduite aux proportions que lui donnaient l'égoïsme des Cours et leurs rivalités misérables, elle avait cela de grand qu'elle était un involontaire hommage au principe de la solidarité humaine. Mais il n'en est pas moins vrai qu'au point de vue de l'intérêt français, qui est celui de la civilisation et de la liberté, la note du 27 juillet fut un tort et un malheur.

En doit- on rejeter le blâme sur l'amiral Roussin ? Ce serait injuste. Il n'avait fait qu'obéir à l'esprit de ses instructions. Seulement, là où un autre aurait hésité peut-être, lui, adversaire du pacha d'Egypte, il n'hésita pas.

La note du 27 juillet fut accueillie à St- Pétersbourg par de l'aigreur et presque de la colère. L'empereur de Russie trouva étrange et malséant que, sans l'avoir consulté et se portant fort pour lui, M. de Metternich eut engagé la signature de la Russie au bas d'un acte qui tendait implicitement à soustraire la Turquie au protectorat des Russes. Peu accoutumé à taire ses mécontentements, il s'en ouvrit, assure-t-on, avec une véhémence autocratique, à M. de Fiquelmont ambassadeur d'Autriche à St-Pétersbourg.

Et, de son côté, M. de Nesselrode écrivait à M. de Médem : « L'empereur de Russie ne « désespère nullement du salut de ia Porte « pourvu que les Puissances de l'Europe sa- (( chent respecter son repos, et que, par une « agitation intempestive, elles ne Tébranlent « point en voulant la ralfermir. » Il disait aussi à l'ambassadeur de France : « Un peu « plus, un peu moins de Syrie donnée au « pacha nous touche peu; notre seule condi- « tion, c'est que la Porte soit libre dans le « consentement qu'elle donnera. » Enfin, il mandait à M. de BouteilieiT : « Nous ne dece vous et nous ne pouvons pas nous ériger « en arbitres de ce qui touche à ce point aux

« intérêts de la Porte : c'est à elle de dé- « cider. L'empereur vous accorde toute lati- « tude pour ouvrir les voies, de concert avec « vos collègues, à un arrangement pacifique « entre la Porte et l'Egypte, sauf la libre ad- « hésion du sultan. » Il était impossible de désavouer plus clairement la note du 27 juillet1.

M. de Metternich ne s'était pas attendu à un pareil désaveu. Sa vanité avait caressé l'espoir d'une conférence prochaine où, à l'ombre de son expérience, aurait été résolu le problème, tourment de la diplomatie. L'attitude de la Russie lui fut un bujet d'humiliation et de trouble. Il tomba malade. Etaitce un jeu que sa maladie ? Ne s'éclipsait-il momentanément de la scène que pour éluder l'embarras d'une décision qui pouvait mettre une seconde fois sa circonspection en défaut? Les ministres français le crurent.

Pour eux, s'ils n'approuvèrent pas sans réserve la note du 27 juillet, ce fut non parce qu'elle empêchait Farrangement direct, mais qu'elle laissait trop complètement la Turquie en dehors des délibérations. Car, non moins

1 Du recueil diplomatique publié par lord Palmerston, M. Léon Faucher a tiré un véritable acte d'accusation contre la diplomatie des Puissances étrangères. Le travail de M. Léon Faucher, très remarquable d'ailleurs, nous a paru quelquefois aller trop loin dans l'accusation.

L'auteur, par exemple, regarde et dénonce comme une comédie la désapprobation dont la Russie frappa la note du 27 juillet. Une lecture attentive des dépêches nous a donné une opinion contraire. Une partie de la note du 27 juillet étant dirigée manifestement contre l'ambition du Cabinet de Saint-Pétersbourg, il est tout simple qu'il en soit offensé.

M. Léon Faucher reproche aussi, et très amèrement, à lord Pamei>lon, la perfidie de sa politique. Il n'y eut perfidie, de la part de lord Palmerston, que dans les menées qui, comme on le verra plus bas. fomentèrent l'insurreclion de Syrie, et que dans le secret gardé sur le traité qui devait rompre définitivement l'alliance anglo-française. Mais il est certain qu'a l'origine des négociations, la condaite de lord Palmerston fut très naturelle et son langage très net. Dès le début, il parle de la nécessité d'enlever l,i Syrie au pacha: dès le mois de mai, il proclame la restitution de la Syrie au sultan comme un élément essentiel de l'équilibre européen. S'il y eut quelque part défaut de franchise, ce fut dans le Cabinet des Tuileries, T[iii ne fit officiellement connaître son opinion sur la question égyptienne que vers la lin de septembre.

En somme, M. Léon Faucher nous semble avoir un peu trop ceile à l'honorable entraînement d'une indignation patriotique en mettant quelquefois sur le compte des perfidies d'autrûi ce qui n'était que le résultat des fautes de nos ministres. Ceci nous est cruel à dire, mais la vente l'exige.

vivement que M. de Metternich, M. Passy et ses collègues désiraient faire rentrer l'empire ottoman dans le droit public européen établi en 1815.

.11 est inutile d'ajouter que, quant à lord Palmerston, il triomphait. La note du 27 juillet lui rendait sa proie, qu'il avait été au moment de se voir enlever. Aussi ne gardat-il plus de mesure. Dès le 1er août (1839), il proposait au gouvernement français d'exiger impérieusement de Méhémet-Ali la restitution de la flotte turque, et, s'il refusait, de capturer la flotte égyptienne : proposition brutale que les ministres français repoussèrent, cette fois, avec beaucoup de force, de raison et de dignité1.

Blessé au vif lord Palmerston ne se découragea point. Il insista sur l'adoption de certaines mesures coërcitives destinées à briser, au besoin, la résistance du vice-roi, et dont il détaillait complaisamment le programme : on aurait intercepté entre la Syrie et l'Egypte les communications par la mer; on aurait bloqué les ports de ces deux provinces ; les bâtiments qui naviguaient sous pavillon égyptien auraient été saisis ; Candie aurait été enlevée au vice-roi et restituée au sultan !

Et, au lieu d'arborer à son tour, d'arborer enfin l'étendard de la politique qui lui était propre, le gouvernement français hésitait; il se réfugiait dans une molle inertie ; il s'amusait à discuter la valeur des mesures c.oërcitives proposées. Que dis-je? Par une dissimulation puérile et qui ne pouvait tromper personne, il allait jusqu'à déclarer « que « la France ne prenait aucun intérêt au pa- « cha; que l'arrangement qui lui ôterait la « Syrie serait le meilleur, s'il existait de « suffisants moyens de contrainte. »

Lord Palmerston n'avait garde de laisser tomber d'aussi téméraires paroles. Il poussa violemment à la conclusion, sachant bien que le cabinet des Tuileries ne le suivrait pas ; et, bientôt, déchirant tous les voiles, il écrivait à M. Bulwer à Paris, à lord George

1 Dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 6 août 1839.

Hamilton à Berlin, à lord Beauvale à Vienne à lord Clanricarde à Saint-Pétersbourg, que le moment était venu d'agir contre le pacha, qu'il fallait en prendre son parti et abandonner en chemin celle des puissances qui refuserait d'avancer.

La Russie ne comprit que trop ce langage. Elle vit la France et l'Angleterre à la veille d'une rupture, et à l'instant même sa politique orientale changea de face en ce qui concernait Méhémet-Ali et le statu quo. L'occasion de dissoudre l'alliance anglo-française était pour l'empereur de Russie un bonheur inespéré \ à la saisir l'avantage était immense : M. de Brunnow fut envoyé à Londres, où il arriva le 13 septembre (1839).

Les propositions de M. de Brunnow portaient que, se rendant aux vues de l'Angleterre, la Russie s'engagerait à les seconder ; mais que, dans le cas où Ibrahim marcherait en avant, ce serait à la Russie de protéger le sultan menacé, tandis que les flottes alliées agiraient sur les côtes d'Egypte et de Syrie. C'était dire à lord Palmerston : « Lice vrez-nous Constantinople, et nous vous « livrons Alexandrie. » Quelque monstrueux que fût le marché, lord Palmerston y acquiesça. Mais les ministres français, préveuus, protestèrent énergiquement contre une aussi scandaleuse consécration du traité d'Unkiar-Skélessi. « Jamais, écrivirent-ils, « jamais de notre aveu une escadre de « guerre étrangère ne paraîtra devant Cons- « tantinople sans que la nôtre ne s'y montre a aussitôt1. » De leur côté, les collègues de lord Palmerston, moins emportés que lui, refusèrent de se laisser entraîner. Le Cabinet britannique demanda en conséquence, et par voie d'amendement, que, si la marche d'Ibrahim amenait les vaisseaux russes dans le Bosphore, quelques vaisseaux alliés pussent entrer dans les Dardanelles. M. de Brunnow accepta l'amendement ad référendum et reprit la route de Saint- Pétersbourg pour y chercher une réponse définitive.

1 Dépèche du maréchal Soult au général Sébastiani, 26 septembre 1839.

LOUIS BLANC

Ce fut alors seulement que les ministres du 12 mai se résolurent à dire leur dernier mot. Le 13 septembre (1839), ils nommèrent M. de Pontois ambassadeur à Constantinople, en remplacement de l'amiral Roussin, qu'on savait peu favorable au vice-roi, et le 21 septembre ils donnèrent connaissance à l'Europe de. leur plan, qui consistait à accorder à Méhémet l'Egypte, la Syrie, l'Arabie, héréditairement, et l'île de Candie à titre viager. Ils prenaient donc enfin la parole dans le débat ! Mais il était trop tard. Le pacte ourdi contre eux entre la Russie et l'Angleterre allait se conclure.

Et, pour comble de malheur, le succès de leur politique avouée se trouvait combattu, à Londres, par leur propre ambassadeur, imperturbable agent d'une politique souterraine. Car, tandis que le ministère du 12 mai publiait son plan, voici le système que, dans une entrevue officielle et parlant en qualité d'ambassadeur,, le général Sébastiani soumettait à lord Palmerston : la Syrie aurait été divisée en deux portions par une ligne tirée de l'ouest à l'est, du côté de Beyrouth ou de Damas ; et l'on aurait donné la partie nord au sultan, la partie sud au pacha. Le général Sébastiani ajoutait que, si l'Angleterre accédait à cet arrangement, la France concourrait aux mesures coërcitives à employer pour en assurer l'exécution. Grande dut être la surprise du ministre anglais quand il reçut de Paris des dépêches qui prêtaient aux ministres français des vues tout autres que celles qui étaient émises par l'ambassadeur. Lord Palmerston en écrivit à M. Bu.hver, et acquit la preuve que le général Sébiastiani était l'ambassadeur, non pas d'un cabinet, mais d'un homme1. Et dans une semblable conviction, le ministre anglais ne pouvait que puiser un surcroît

1 Plus tard, lord Palmerston prit texte de la proposition du général Sébastiani pour accuser la politique française d'instabilité ; et, comme M. Guizot lui faisait observer que le général avait sans doute parlé de son chef et sans y être autorisé, puisqu'il n'y avait pas trace du plan en question dans les archives de l'ambassade française, le ministre anglais répondit : « Qu'il était bien connu que le « comte Sébastiani était en communication directe et con- « tidenlielle avec le roi des Français, et qui', lorsméme

d'insolence. Animé à l'égard de Louis-Philippe d'une haine qui volontiers revêtait les formes du dédain, il allait répétant sans cesse que le roi des Français ne se déciderait jamais à un acte de vigueur; que contre un pareil monarque, tant qu'il dirigerait les affaires de son pays, il n'était rien qu'on ne pût oser.

Cependant, et pour se parer des dehors de la modération, lord Palmerston avait fait une offre dernière : il avait proposé d'accorder au vice-roi, indépendamment de l'Egypte, la possession héréditaire du pachalick d'Acre, moins la place. Le ministère français trouva naturellement la concession insuffisante; et alors, avec une sécheresse injurieuse, lord Palmerston ne craignit pas de dire : « La concession est retirée. »

Sur ces entrefaites, on apprit que le gouvernement russe acceptait l'amendement dont M. de Brunnow était allé lui faire part. Qu'importait, en effet, au gouvernement russe que, suivant l'expression de M. de Nesselrode, le pacha eût un peu plus ou un peu moins de Syrie? Que lui importait même que le traité d'Unkiar-Skélessi reçût une légère atteinte par l'admission momentanée de saint Georges dans la mer de Marmara, pourvu qu'à ce prix la France fût humiliée, détachée de ses alliances; pourvu qu'à ce prix une aigreur jalouse séparât pour longtemps, peut-être pour toujours, les deux cabinets dont les cours du nord avaient tant redouté le concert?

Une ligue était donc formée contre la France: on y appela l'Autriche, la Prusse, et elles s'empressèrent d'y entrer. M. de Fiquelmont, qui, pendant la maladie du prince de Metternich, avait eu, à Vienne, la conduite des affaires, s'était un instant montré d'accord avec le'Gouvernement français ; mais la

« qu'il n'y aurait aucune trace de ce plan dans les archives <> publiques de l'ambassade française, ce ne serait pas a une preuve concluante que le comte oui parle sans « autorisation. »

La phrase entre guillemets est de lord Palmerston luimême et se trouve dans une dépêche adressée par lui a M. Buhver, le 22 juillet 1840.

Voir'l'ouTrage intitulé : Correspondenoe relative to the affairs of the Levant.

dépêche qui contenait l'adhésion de M. de Fiquelmont aux vues des ministres du 12 mai avait dû passer par Johannisberg, où M. de Metternich la retint et l'annula. De sorte qu'en présence des grandes Cours par ellemême rapprochées et réunies, la France restait isolée !

Ce fut à peine si, dans l'excès de leur aveuglemeDt, les ministres du 12 mai s'en aperçurent. Croyant que la partie pouvait encore être gagnée, ils rappelèrent de Londres, en le remplaçant par M. Guizot, le général Sébastiani, non moins opposé que l'amiral Roussin aux prétentions du vice-roi ; et ils persistèrent à réclamer pour Méhémet-Ali l'Egypte et la Syrie héréditaires. Mais l'Angleterre se sentait désormais, et irrévocablement, maîtresse du terrain. Pour mieux colorer l'intervention des quatre Puissances liguées, elle désira que le sultan intervînt dans le traité à conclure et que jusqu'à l'arrivée d'un plénipotentiaire turc les négociations demeurassent suspendues.

Cependant l'anné 1840 venait de s'ouvrir , les Chambres françaises s'étaient rassemblées, et l'on portait de nouveau devant elles le débat de l'Europe entière. La discussion fut brillante et vive, mais elle ressuscita sans la rajeunir une lutte que nous avons déjà décrite. On y combattit pour ou contre des systèmes connus au moyen de considérations épuisées. Seul M. Thiers y prononça un discours de nature à modifier le mouvement des choses. M. Thiers n'était pas précisément contraire à Méhémet-Ali ; mais il lui déplaisait de le rencontrer sur le chemin de l'alliance anglaise. Quelque avantage qu'il vit à le soutenir, le profit lui en paraissait moindre que le péril. D'autre part, l'opinion, en France, s'était partout déclarée en faveur du pacha d'Egypte avec un élan qui tenait de l'enthousiasme ; et M. Thiers était depuis quelque temps fort soigneux de sa popularité. De là son discours, qui était à double entente. Qu'on dût venir en aide au vice-roi, qu'on dût lui conserver ce qui lui avaient acquis ses travaux et la victoire, M. Thiers ne le niait pas. Il analysait même en termes

pleins de justesse et d'éclat les diverses fautes commises parles ministres; il en déplorait la source; il indiquait les moyens propres, suivant lui, à en prévenir les conséquences. Mais ensuite, abordantla qustion de l'alliance anglaise: « Je suis, je l'avoue, dit-il, partisan « de l'alliance anglaise, partisan comme un « homme qui n'oublie jamais la fierté de son « pays. Non, je ne puis pas encore renoncer « à cette belle et noble alliance, qui est fonce dée non-seulement sur la puissance malé- « rielle, mais encore sur la force morale des « principes. Car, quand nous sommes avec « l'Angleterre, nous ne sommes pas obligés « de cacher notre drapeau. D'accord avec « l'Angleterre, nous pouvons élever nos deux « drapeaux ; ils portent pour devise : liberté

« modérée et paix du monde Et sur quoi

« se fonde-t-on pour combattre l'alliance an- « glaise? Quelle a été la cause de la haine « profonde, de la lutte acharnée qui ont sé- « paré la France et l'Angleterre? Permettez- « moi de vous le rappeler en deux mots. La « démocratie française a fait explosion dans « notre Révolution, tantôt avec un comité « sanglant à sa tête, tantôt avec un grand « homme, Napoléon. Elle a étonné le monde « mais elle l'a effrayé, et, comme il arrive « toutes les fois que la liberté effraie, en don- « nant une puissance énorme aux ennemis de « la liberté. Qui a soutenu la lutte que la dé- « mocratie française avait provoquée! Natu- « Tellement celle de toutes les aristocraties « qui était la plus puissante, la plus riche, la « plus habile. L'aristocratie aussi a trouvé « un grand homme, Pitt; l'aristocratie an- « glaise, pour le compte du monde effrayé, « a lutté avec un grand homme à sa tête con- « tre la démocratie française et son grand « homme. La lutte a été acharnée. Napoléon « a dit souvent: Il y a une erreur daas ma « vie, erreur commune à l'Angle terre et àmoi: « nous pouvions être alliés et faire beaucoup « de bien au monde; je l'aurais pu si Fox eût « été aux affaires. » Eh bien, que signifiait « cela, sinon -que c'était l'aristocratie an- « glaise qui avait soutenu la lutte contre Na- « poléon ? Il y avait aussi derrière cette

LOUIS BLANC

« question de principe un immense intérêt. (( La France alors n'avait pas renoncé à être « une Puissance maritime et coloniale du « premier ordre ; elle n'avait pas renoncé au « rêve brillant des possessions lointaines; « elle avait voulu prendre la Louisiane, « Saint-Domingue, et même essayer sur « l'Egypte une tentative merveilleuse, moins « solide qu'éclatante, mais dont le but avoué « était de menacer les Anglais dans l'Inde. « Notre puissance alors, à quoi la faisions- « nous servir? A coaliser toutes les marines « de l'Europe sous notre drapeau. Eh bien, « il y avait là des raisons 'd'une lutte ach arec née. Mais, heureusement, plus rien de cela « n'existe. C'est la révolution modérée qui « gouverne la France; c'est la révolution « modérée qui gouverne l'Angleterre. Et la s lutte d'intérêt est aussi impossible que « celle de principe. La France s'est éclairée « sur la véritable voie de sa grandeur. Qui « songe aujourd'hui, parmi nous, à des pos- « sessionslointaines?... C'est que l'esprit de « la France a changé, c'est que tout le « monde sent que notre grandeur véritable « est sur le continent. »

M. Thiers ne se trompait pas lorsqu'il disait que la France ne pouvait conserver l'alliance anglaise qu'en restant couchée sur ses rivages. Mais de quel droit M. Thiers condamnait-il son pays à cette humble, honteuse attitude? Appuyée sur l'Océan, appuyée sur la Méditerranée, la France est une nation maritime. Douée d'un génie cosmopolite, la France a été appelée par Dieu même à l'empire des mers. Il y va de l'accomplissement de son rôle historique ; il y va peut-être de son existence comme Puissance du premier ordre, car, selon l'expression d'un grand homme d'État, les meilleures forteresses sont les vaisseaux. Et puis comment M. Thiers ne comprenait-il pas, lui qui voulait le maintien de la concurrence dans notre pays, qu'à cette bourgeoisie produisant outre mesure il fallait des débouchés, des comptoirs, des consommateurs au visage inconnu, un marché mouvant; et qu'à moins d'une révolution sociale, profonde, incommensurable,

il ne nous resterait bientôt plus qu'à posséder l'Océan ou à périr?

Mais la classe moyenne était en général trop peu éclairée pour sentir jusqu'à quel point le système qu'on exposait devant elle manquait de portée et de profondeur. Elle se répandit en applaudissements. Le Constitutiojinel appela le discours de M. Thiers un discours-ministre. Et, en réalité, M. Thiers venait de poser sa candidature du haut de la tribune.

Telle était la situation, lorsqu'en France un vote de la Chambre, témérairement provoqué, renversa les ministres.

Jamais certainement roi de France n'avait été appelé par la fortune sur une scène aussi imposante et au milieu d'aussi vastes événements. Un grand peuple à maintenir audessus des orages, d'ardentes haines à déjouer ou à éteindre, l'Occident à couvrir, l'Orient à calmer, voilà ce qui s'offrait. Et quoi de plus propre, à absorber les préoccupations d'un chef d'Etat ! Cependant, au milieu de tant de complications qui tenaient l'Europe en haleine et dont le sort du monde dépendait peut-être, Louis-Philippe poursuivait d'une âme attentive la dotation d'un de ses fils. Ce n'est pas qu'il ignorât combien les demandes d'argent étaient odieuses à une Chambre bourgeoise. Mais il espérait remporter à force de persévérance. Que risquait-il? L'affaiblissement moral de la monarchie? Son caractère ne le portait pas à tenir compte des résultats éloignés. La chute du Cabinet? Il s'en inquiétait peu depuis que le rappel du général Sébastiani, son homme de confiance, était venu lui révéler dans les ministres des inspirations d'indépendance. D'ailleurs, M. Passy avait une fierté prompte à s'émouvoir; M. Dufaure, dans la vie publique, était rude et sombre; M. Teste semblait avoir gardé de sa jeunesse proscrite un certain fonds de libéralisme : c'en était assez pour que le roi les sacrifiât sans regret à la chance de voir le duc de Nemours doté richement et nanti.

Le Cabinet ne crut pas devoir résister aux désirs de ce roi, père de famille. Ce fut sa

perte. A peine le public eut-il vent de la demande qui tendait à faire accorder au duc de Nemours une rente annuelle de 500,000 fr. sans compter 500,000 fr. pour les frais de son mariage avec la princesse Victoire de Saxe-Cobourg, que de toutes parts l'opinion s'enflamma. Le roi était-il si pauvre qu'il ne pût lui-même doter ses fils? Où s'arrêteraiton? Après le duc d'Orléans était venu le duc de Nemours : après le duc de Nemours viendraient, et le prince de Joinville, et le duc d Aumale, et le duc de Montpensîer. Décidément, il en coûtait trop pour avoir une cour. Y avait-il insuffisance du domaine privé? La preuve, sur ce point, restait à faire. Le domaine privé! que n'avait- on consenti à le fondre dans celui de l'Etat, suivant l'antique loi de la monarchie? Voilà ce qu'on disait, et l'on ajoutait mille commentaires offensants pour la majesté royale. Du nord et du midi, de l'est et de l'ouest, affluèrent à Paris des lettres, des pétitions, des circulaires empreintes d'un vif sentiment d'hostilité. Dans un pamphlet intitulé Questions sca?idaleuses dun Jacobin au sujet d'une dotation, M. de Cormenin répandit tout ce que sa plume contenait d'amers trésors. Enfin, rien ne manqua de ce qui était de nature à prouver que la bourgeoisie n'avait ni le goût ni l'intelligence du régime monarchique, et que, si elle tenait à la royauté, c'était uniquement comme à un plastron.

Des commissaires avaient été nommés par la Chambre pour étudier l'insuffisance du domaine privé : examen fait, il se trouva que le revenu de ce domaine s'élevait à plus d'un million. Encore le chiffre paraissait-il atténué à quelques membres de la commission et, entr'autres, à M. Lherbette, qui ne craignit pas de s'écrier en plein parlement : « J'ai vu des chiffres, mais pas de pièces à « l'appui! » Lejour du vote, 20 février 1840, étant arrivé, seul M. Couturier prononça contre le projet de loi quelques paroles, graves et dignes. Puis, froide, silencieuse, la Chambre alla au scrutin. 226 boules noires en sortirent. C'était une majorité de 26 voix qui rejetait la loi de famille. Les ministres

du 12 mai se confessèrent vaincus et se retirèrent.

Dans leur passage aux affaires, ils avaient eu des inspirations louables. Et, par exemple, ils avaient déclaré, au début, qu'il serait coupé court désormais au scandale d'une presse subventionnée. Il est juste aussi de rappeler que ce fut M. Teste qui le premier fit sérieusement effort contre le criant abus de la vénalité des offices. Celait toucher à un des privilèges d'argent sur lesquels repose le règne de la bourgeoisie. Elle poussa nu cri furieux. Et les intérêts qu'on venait d'alarmer étaient si forts, que, sauf trois ou quatre feuilles qui jouèrent noblement leur existence par respect pour la vérité, la presse de l'opposition garda un silence coupable. L'entreprise échoua donc ; mais elle n'en mérite pas moinsune mention dans l'histoire ; car elle fut honnête et courageuse. Pour ce qui est du dehors, rien de plus déplorable que la politique des ministres du 12 mai. La fortune leur avait donné à gouverner une telle affaire qu'ils pouvaient y gagner une gloire immortelle. Notre influence en Egypte une fois consolidée, la Méditerranée était à nous et nous frappions aux portes de l'Asie. Malheureusement, loin d'élever les ministres du 12 mai, la grandeur de la tâche les accabla. En Europe, ils auraient dû, par une alliance étroite et comminatoire avec l'Angleterre, couvrir Constantinople du côté des Russes; et, en Orient, laisser passer le génie de Méhémet et la victoire. Ils firent le contraire. Liant deux questions qu'il était de notre intérêt de séparer, ils firent dépendre l'indépendance du Bosphore de l'immobilité d'Ibrahim victorieux, et ils appelèrent imprudemment l'Europe à régler le partage de l'Orient, lorsqu'il était manifeste qu'elle le réglerait sans nous et contre nous. Eu vain y eut-il pour la France et pour le vice-roi accumulation de bonnes chances, savoir : la mort du sultan, la défaite de son armée, la défection de sa flotte, les ministres du 12 mai se mirent en révolte ouverte contre leur propre bonheur et les arrêts apparents de la destinée. Ils arrêtèrent Ibrahim prêt à fran-

LOUIS BLANC

chir Je Taurus ; ils reconnurent qu'on devait à peine tenir compte de la victoire de Nézib ; ils exigèrent de Méhémet-Ali la restitution de la flotte turque; ils apposèrent à l'arrangement direct déjà conclu au profit du viceroi, le veto de la France. Qu'en résulta-t-ii? La France et l'Angleterre n'étant pas d'accord sur la' question égyptienne, la Russie so joignit à l'Angleterre pour nous humilier et nous affaiblir. Animées de passions contrerévolutionnaires, rendues à leurs vieux ressentiments, l'Autriche et la Prusse suivirent.

L'Europe entière se trouva d'un côté, la France restait seule de l'autre! Au milieu de tant de sujets d'affliction, l'Afrique, du moins, nous envoya quelques nouvelles consolantes. De brillants faits d'armes y signalaient notre présence, et, dans les premiers jours du mois de février 1840, Mazagran, défendu par une poignée de Français contre des milliers d'Arabes, avait jeté sur les tristesses de la pairie un reflet de gloire et d'héroïsme.

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