‹ Histoire de dix ans: 1830-40, Volume 4Chapitre 10 sur 140 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

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ce que le gouverneinent craignait, outrageant la prisonnière par ces suppositions, aussi absurdes que cruelles. La vérité est que, loin d'avoir ouvert son esprit à une telle pensée, elle manifesta l-intention de nourrir son enfant. Or, comme elle n'avait nourri ni le duc de Bordeaux ni la princesse Louise, il était facile de prévoir que ce rapprochement, fait  Prague et dans le monde, donnerait lieu à de fâcheuses interprétations. Aussi M"** d'Hautefort n'hésita-t-elle pas à combattre le désir de Marie-Caroline. Représentations et prières, tout fut inutile. MM. Gintrac, Ménière et Deneux ayant déclaré que la princesse devait nourrir son enfant, dans l'intérêt même de sa santé, elle en témoigna une grande joie, et demanda qu'on fît venir de Paris en toute hâte les objets nécessaires. Elle ne pouvait donner aux craintes qui la calomniaient un démenti plus formel : n'importe 5 on s'abaissa , pour prévenir un délit imaginaire, à des précautions dont l'apparente sagesse n'était que folie et qu'insulte. Bien que les croisées fussent garnies de barreaux, et fermées, dans leur partie inférieure, par des demi-persiennes parfaitement fixées, il fut question d'y placer des treillis de fer, de peur sans doute qu'eu faisant passer l'enfant à travers les barreaux, on ne détruisitla preuve matérielle delà grossesse. Le génie de l'espionnage alla plus loin.... Mais il faut s'arrêter ici : quand la politique ose tout, tout raconter est impossible -, et dans ce cas, le silence n'est que la pudeur de l'histoire.

La duchesse de Berri pouvait mesurer enfin la portée de son malheur. Vouée à des humiliations sans exemple et le cœur abreuvé d'amertume, il ne lui restait plus rien à expier. Dans les premiers temps de sa captivité elle avait eu du moins quelques consolations, et il ne lui avait pas

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été interdit de donner le change k ses chagrins. Elle se prenait i ouWier la rigueur de sa destinée lorsque, du haut du rempart assigné ii ses promenades, elle suivait de l'œil le ba\jeau à vapeur qui, chaque matin, va de Bordeaux à BUye 5 ou bien, lorsque dans la plaine qui, à certains jours, réunit les habitants de ces deux villes, elle apercevait un salut de fidélité ou reconnaissait au passage un courtisan de son infortune présente. Mais, depuis le commenc^ent du mois d'avril, elle avait vu s'éteindre même ces rapides lueurs de joie. Livrée à de lentes souffrances, elle ne sortait presque plus de son appartement, et vivait tout entière dans les soins dont l'entouraient ses compagnons de captivité. Heureuse encore si, dans son abaissement, elle n'avait pas eu à lutter sans cesse contre les exigences ou l'emportement de ses gardiens !

Le 24 avril , le général Bugeaud entra chez elle tenant à la main un rouleau de papier. C'était une sorte de procès-verbal de ce qui devait se passer au moment de l'accouchement. On y désignait comme devant assister à la naissance de l'enfant, le smis-préfet de Blaye, le maire, un de ses adjoints, le président du tribunal, le procureur du roi , le juge de paix , le commandant de la garde nationale, MM. Dubois et Ménière. Le procès-verbal portait que tous ces témoins entreraient dans la chambre à coucher, au début du travail de l'enfantement, qu'ils constatei^aient l'identité de la princesse, qu'ils lui demanderaient si elle était bien la duchesse de Berri, si elle était grosse, si elle se sentait près d'acooudier , qu'on férait mention de ses réponses ou de son silence ; que les témoins visiteraient ensuite la chambre, les cabinets, les arsioires, les secrétaires, les tiroirs des commode»

et jusqu'au lit de la princesse, pour voir s'il n'y araît pas d'enfant nouveau-aé dans l'appartement que, dans le même but, on vérifierait s'il n'y av9it auprès de la duchesse de Berri aucune femme grosse et sur le point d'accoucher 5 que, dans le cas oà elle crierait pendant le travail, il serait fait mention de ses cris, aussi bien que des vagissements de l'enfant au moment de sa naissance. Marie-Caroline n'eut pas plutôt entendu l'énumération de ces formalités, qu'elle fut saisie de douleur et d'indi* gnaticHi ] mais le général ayant ajouté que les précautions ne pouvaient se borner là, et que, pour être instruit du début du travail, on serait obligé de placer deux gardiens dans le salon contigu à la chambre à coucher -, « Retirez- « vous, Monsieur ! » s'écrie la princesse transportée de fureur 5 et, du salon où elle se trouvait, se précipitant dans sa chambre, elle en ferme la porte avec violence. M. Deneux fut appelé aussitôt. La princesse était au lit, en [MToie à une agitation extrême *, elle avait les muscles de la face, du col et de la poitrine contractés, la respiration pénible, les lèvres gonflées et violettes ^ les mouvements du cœur étaient tumultueux : l'enfant ne donnait plus signe de vie !

De semblables scènes pouvant amener une fausse couche et engager d'une manière terrible la responsabilité des ministres, le génénd Bugeaud ne négligea rien pour adoucir Marie-Caroline, et il y réussit ; car, chez elle, les impressicms étaient plus vives que profondes. Mais ce système de ménagements nécessaires n'alla point jusqu'il l'annulation du procès-verbal, et l'acceptation en fut labo* rieusement négociée.

QttCMque plteé par le gouvernement auprès de Marie-

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Caroline, M. Ménièredjésapprouvait complètement le projet de procès- verbal. Il en écrivit à M. d'Argout, et donna de sa désapprobation des motifs aussi honorables que décisifs. Quel pouvait être le but d'un acte de cette nature? De convaincre les incrédules ? Mais les dénégations du parti légitimiste étaient systématiques : comment douter qu'il ne fût résolu à nier même l'évidence? D'ailleurs, la tâche imposée aux témoins, sans parler de son inconvenance, n'était-elle pas impossible à remplir? M. Deneux, homme d'honneur, et responsable des suites de l'accouchement, ne protégerait-il point sa malade contre la désastreuse influence que devait exercer sur elle, au milieu des émotions d'un pareil moment , la vue de huit ou ,dix personnes étrangères, inconnues, chargées d'une mission outrageante et inquisitoriale ?

De sorte que, chez un peuple renommé pour sa générosité et sa courtoisie, l'accouchement d'une pauvre femme, vaincue, prisonnière, abandonnée, malade, était devenu la grande affaire du moment, le sujet d'une correspondance ministérielle très-active, une question d'État, enfin ! Que dis-je ? on traita de cet accouchement comme on traite, entre Puissances belligérantes, d'une province à partager ou de la paix à conclure !

Après de longues négociations, Marie-Caroline consentit 1® à faire prévenir le général Bugeaud, dès qu'elle ressentirait les douleurs de l'enfantement ; 2*^ à répondre affirmativement à la question suivante : « Etes-vous la duchesse de Berri ? » ^ 3® si les témoins n'arrivaient qu'après l'accouchement, à les recevoir quand M. Deneux le jugerait convenable.

Pour prix de ces concessions, Marie-Caroline èxigeait

1"* que, SOUS aucun prétexte, M. Dubois n'eutràt dans sa chambre -, 2"* qu'on lui promit de la mettre en liberté aussitôt que M. Deneux la trouverait en état de supporter les fatigues du voyage ^ 3* que la promesse fût délibérée, arrêtée en conseil et signée par cinq ministres au moins ^ 4*" que Toriginal ou une copie signée des ministres fût confiée au général et conservée par lui ^ 5* qu'on lui remît à elle-même une copie de cette promesse certifiée conforme à l'original.

Cette dernière clause donna lieu à divers pourparlers, à la suite desquels les conditions furent acceptées de part et d'autre et transmises au gouvernement par dépêche télégraphique. Que le lecteur nous pardonne ces détails : il est douloureux, mais il est utile de les transcrire.... Voilà comment les dynasties se font la guerre !

L'affaire du procès-verbal terminée, il ne restait plus qu'à prendre des mesures pour que les témoins ne fussent pas prévenus trop tard du moment précis de l'accouchement. M. Deneux avait été logé dans la chambre occupée jadis par le commissaire de police Joly , c'est-à-dire audessous de l'appartement de Marie-Caroline. Or, le l'"" mai on vint, de la part du général Bugeaud, intimer à M. Deneux l'ordre de déloger. En vain, pour éluder une injonction dont il devinait trop bien le motif secret, allégua-t-il le respect dû à son âge, à ses habitudes, il fallut céder : on s'empara de sa chambre et Ton y plaça une échelle qui montait jusque sous le lit de la captive. De son côté, le général Bugeaud crut devoir faire chambrée avec les gardiens du premier étage, lesquels étaient au nombre de quatre : deux officiers, MM. Fayoux et Salabelle, et deux sous-oflSciers, MM. Boudier et Willemot.

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Mais cela même ne suffisant pas pour ôier au gouverneur de Blaye la crainte d'être pris au dépourvu, il imagina de faire coucher dans le salon coniigu à la chambre de Marie-Caroline, les portes restant ouvertes, deux gardiens qui, au moindre mouvement, à la première plainte de la princesse, devaient courir à son lit et donner le signal. Ce projet, dont Marie-Caroline fut nienacée, n^avait peut-être pour but que de la faire consentir à laisser coucher dans le salon, au lieu de deux gardiens, le médecin que le gouvernement lui avait donné, M. Ménière. Elle y consentit en effet, lorsqu'il eût été convenu que le salon serait occupé à la fois par M. Ménière et M. Deneux. On songea aussi à faire passer la nuit dans la citadelle à toutes les personnes désignées comme témoins, et il est probable qu'elles seraient entrées dans la citadelle le 8 au soir, si jusqu'au 10, le maire et le juge de paix n'eussent été retenus hors delà ville par des affaires urgentes. Mais les circonstances devaient déjouer, dans ce qu'elle avait de plus minutieux, la prévoyance des gardiens.

On était arrivé à la nuit du 9 mai, et rien n'annonçait que cette nuit dût être marquée par l'événement attendu MM. Deneux et Ménière se livraient au repos, ne croyant pas que leur ministère fût au moment d'être invoqué; et toute la citadelle semblait endormie. Tout-à-coup la porte de la chambre de Marie-Caroline s'ouvre, M"** Hansler s'élance dans le salon à demi-vètue : « Venez, venez, «c M. Deneux, Madame accouche. » Il était trois heures du matin environ. En un instant chacun fut sur pied. M. Ménière va frapper à la porte du corridor et appelle vivement le général. Celui-ci, averti, se précipite vers la porte d'entrée de l'enceinte en palissades, pour prévenir k son

tour M. IMeibois. L'ordre est donné de tir^ le canon pour appeler dans la citadelle les témoins logés dans la ville, Déji MM. Deneux et Ménière s'empressaient autour de Marie-€aroline. Bientôt, arriyent dans le salon le général Bugeaud, M. Delort, commandant de la place, M. Dubois, et les officiers de service. Des messages circulent de toutes parts dans la citadelle, se croisent sur les remparts, courent à la porte Dauphine. Trois coups de canon retentissent. « Qu'est-ce donc? » à'écrie la princesse avec inquiétude. On la rassure et on la supplie de veiller sur ses souffrances, d'attendre encore. ... Et la princesse de répondre à ces prières doublement cruelles : « Mais ne « craignez-vous pas que ce retard ne soit fatal à mon en- « faut? » M. Dubois s'était approché de la chambre k coucher, M. Ménière se plaça aussitôt de façon à empêcher que Marie-Caroline ne l'aperçût. En même temps, madame Hansler lui disait tout bas, mais avec beaucoup de vivacité : « Retirez- vous , Monsieur, retirez-vous donc! » Ce fut pendant cette scène que M. Deneux opéra la délivrance ; et il reçut immédiatenoent après , des mains de la princesse, la déclaration qu'il devait faire aux témoins. Marie- Caroline témoigna le désir de voir M"* d'Hautefort, qu'on dla prévenir sur-le-champ -, puis, ayant aperçu M. Bugeaud dans le salon, elle dit à M Ménière : « il peut eatrer si cela lui plait. » Le général s'approcha, et elle lui tendit la main : « J'ai appelé dès que j'ai senti la pre- « mière douleur. J'ai fait ce que j'ai pu et je crois que tout « ira b^. « Paroles qui expriment d'une manière poignante rétat de soumission et de contrainte dans lequel avait jusqu'alors vécu cette princesse infortunée ! Alors, et par un mouvement louable de sensibilité, le général lui

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lut une dépèche ministérielle qu'il avait reçue la veille et dont il savait que la lecture serait douce à son cœur. Elle le remercia avec effusion, et, comme il se retirait : « Gé- « néral, vous avez deux filles ^ eh bien, en voici une troi- « sième. » Déjà elle avait dit à M. Ménière, en parlant du personnage mystérieux qui, dans ce moment, régnait sans doute sur sa pensée : « Il sera heureux : il désirait tant « une fille ! »

Pendant ce temps, les témoins étaient arrivés. Tout étant disposé pour les recevoir, le général Bugeaud en fut prévenu. M"' d'Hautefort se trouvait en ce moment auprès de la princesse, et à l'attitude de cette dame, à l'impatience de ses mouvements, à l'altération de son visage, on voyait assez tout ce qu'avait de douloureux pour elle cette mise en scène d'un drame odieux. Telle était son agitation, que, les témoins tardant à paraître , elle s'avança par la porte et dit d'une voix impérieuse : « Mais, Messieurs, Madame a vous attend. » Les témoins entrèrent, graves et dominés par une secrète émotion. M. le président Pastoureau fit à la princesse les questions relatées au procès- verbal Elle y répondit sans hésitation 5 et l'on se rendit dans le salon pour dresser l'acte. Cette formalité remplie, M. Deneux fut sommé par le président de dire quelle était la personne qu'il venait d'accoucher. Il y eut un moment de silence. Etait-ce la déclaration d'un mariage légitimequ'on

' Voir aux documents historiques, n* 4, cet étrange procès-verbal ; il fut rédigé avec plus d^empressement que de soin, et il contient quelques inexactitudes. On y donne à entendre, par exemple, que ce fut dans la chambre de la princesse et en sa présence que M. Deneux fit la fameuse déclaration. Or, cette déclaration fut faite, non dans la chambre à coucher, mais dans le salon ; circonstance dont le parti légitimiste, s'il eût persisté dans ses dénégations, aurait pu aisément exagérer l'importance.

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