CHAPITRE Z
fortune publique, c'est là leur moindre tort, elles abaissent les caractères, et voilà ce dont il convient, avant tout, de leur Taire un crime-, car il ne suffit pas dinspirer aux nations des haines fortes et même légitimes, il faut aussi leur inspirer des haines élevées et ennoblir leurs passions en les excitant. M. de Cormenin s^y appliqua quelquefois dans ses pamphlets, mais pas assez souvent, peut-être. Car c'était surtout à la cupidité de la Cour qu'il avait coutume de s'attaquer, trop sûr que, dans un siècle corrompu, les questions d'argent ont une importance décisive. Alors il donnait la vie aux chiffres, l'éloquence aux calculs, grave et imi)étueux, amer et entraînant tour à tour. Et tantôt il accablait ses adversaires de sa logique, tantôt il les perçait de ses railleries, flèches inévitables. Habile à soufller sur les colères du moment, M. de Cormenin n'avait pas tardé à se donner pour ennemis tous les ennemis du peuple : ce fut sa gloire. Du reste, c'était seulement comme pamphlétaire qu'il était terrible. En quittant la plume, il devenait le plus doux et même le plus timide des hommes.
Dans l'occasion dont il s'agit, cependant, il déploya une hardiesse inattendue. Voulant prouver par l'àpreté de son langage que s'il avait nié l'authenticité de la signature* qu'on lui attribuait, c'était uniquement pour rendre hommage à la vérité, il parut, le 22 mai (183ô) à la tribune, et ouvrit les débats par un discours plein de force et de logique :
« Ce n'est pas ici. Messieurs, l'une de nos querelles in- « térieures entre l'Opposition et la majorité : c'est une « questioVi de gouvernement représentatif, de constitu- « tion, de prérogative à prérogative, de Chambre à
u Chambre. Le député s'efTace ici devant la législature, le u membre devant le corps, et ma personne disparait dans « la grandeur de ma cause.
« Comment! Messieurs, vous ne mettriez en accusation « devant la Chambre des pairs un ministre non député, « qu'après l'examen le plus approfondi et que sur les pré- <( somptions les plus graves, et vous livreriez à cette « Chambre un député, sans enquête, sans instruction « préalable, et sur les indices les plus légers! Vous pen- « seriez qu'il a pu entrer dans l'esprit des législateurs de « 1822 de subordonner la Chambre des députés à la « Chambre des pairs ! Vous ne sentiriez pas l'énorme diffé- « rence qu'il y a, pour des députés inculpés, entre les « sûretés du jury et les périls d'une juridiction exceptionce nelle et rivale ! Comment ! vous renverriez vos collègues (( devant des hommes qui nous jugeront si nous les avons « offensés, et que nous ne pourrons pas juger à notre tour <( s'ils nous offensaient ; devant des hommes qui seraient « tous récusables, pour suspicion légitime, s'ils allaient (( juger l'un des vôtres, comme moi, par exemple, qui u ai, le premier d'entre tous les députés, attaqué l'héré- « dité de la pairie, ses dotations et son existence; devant « des hommes qui sont, — pour ce qui nous concerne u nous, membres de l'Opposition, — nos adversaires po- « litiques d'intention, de vote et de fait; devant des « hommes qui, dans leur propre cause et par une mons- (( trueuse copulation, sont à la fois dénonciateurs, accu- (( sateurs, instructeurs, témoins, jurés, juges et parties; « devant des hommes qui vous tiendraient bientôt, malgré <( vous, sous le joug de vos propres précédents, et qui, re- « nouvelés, absorbés par des fournées de créatures minis-