CHAPITRE X
cas aussi bien que sur le premier. Et puis, en vertu de quel principe d'équité prolongeait-on indéfiniment les rigueurs de la détention préventive pour des accusés auxquels on avait refusé les défenseurs choisis par eux, qu'on n'avait pas entendus, et qui, traités en coupables avant que leur innocence eût été discutée, gémissaient, depuis si long-temps déjà, dans les cachots où les avait poussés le soupçon guidé par la colère ? Mais, nous l'avons dit, la Cour des pairs était dominée par le mauvais génie de ses premières fautes : malgré les protestations de M. Baune, parlant au nom de tous ses camarades, elle passa outre, et, sur les conclusions du procureur-général, M. Martin (du Nord), elle rendit le 11 juillet (1835) un arrêt qui, prononçant la disjonction des causes, ordonnait qu'il fût immédiatement procédé aux plaidoiries et jugement, en ce qui concernait les accusés de la catégorie de Lyon. La mesure était comblée : M. Molé se retira, ainsi que les marquis d'Aux et de Grillon.
L'arrêt de diçjohction devait avoir des résultats faciles à deviner. En séparant les causes, la Cour des pairs se donnait le temps de reprendre haleine-, elle amortissait la fougue de l'opinion -, elle jetait le découragement parmi les prévenus, elle ôtait enfin à leur résistance ce caractère d'ensemble qui seul pouvait la rendre imposante. Les détenus de Sainte-Pélagie ne s'y trompèrent pas ^ et désormais convaincus qu'on ne leur laisserait pas même le bénéfice moral de leur courage, ceux d'entre eux qui avaient tout préparé pour une évasion ne songèrent plus qu'à la liberté.
L'exécution est fixée au 12 juillet, dans la soirée, et Ton se livre avec ardeur aux préparatifs. Les complices
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du dehors ont déjà reçu leurs instructions. Pour désarmer la défiance du directeur, on lui adresse plusieursdemandes qui supposent la prolongation du séjour des prisonniers à Sainte-Pélagie ; et M. Armand Marrast, qur arait coutume de prendre un bain chaque soir, commande son bain pour dix heures, comme à l'ordinaire. Rien ne transpire du projet, cependant ceux qui l'ont conçu ne rivent plus que dans une brûlante alternative d'inquiétude et d'espérance. Â la nuit tombante, toutes les dispositions étaient prises. M. Dornez avait envoyé le produit des souscriptions à répartir entre les détenus , les voitures destinées à les recueillir, à la sortie de la prison, commençaient à filer le long de Sainte-Pélagie. M. Armand Barbès s'acheminait, donnant le bras à la femme d'un détenu, vers la maison Vatrin, où il importait de prendre position, sous un prétexte quelconque -, enfin MM.Étienne Arago, Klein et Fulgence Girard se trouvaient installés dans un appartement situé en face de la chambre de M. Guinard, auquel ils devaient apprendre, par des signes convenus, si les rues voisines étaient sûres et les patrouilles absentes. De son côté, pour indiquer aux auxiliaires du complot que tout allait bien à l'intérieur, M, Guinard devait se promener devant une lampe, puis l'élever en l'air, quand il aurait lui-même à descendre dans le caveau !
Huit heures sonnèrent à l'horloge de la prison. Aussitôt les meneurs vont à ceux de leurs camarades qui ne sont pas dans le secret, disant à chacun : « Veux- tu être libre? (( Voici de l'argent. Au caveau ! » Quelques-uns, par desmotifs que nous exposerons plus bas, repoussèrent l'offre. La plupart l'accueillirent avec une joie pleine de stupeur,.
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Et tandis qu'ils se hâtaient, un à un, vers le rendez-vous mystérieux, un petit groupe, pour donner le change aux gardiens, se formait à l'entrée de la chambre de M. Armand Marrast, devant laquelle il était d'usage que les ^ prisonniers vinssent en masse, chaque soir, écouter la lecture du Jfe^xa^^. C'en est fait : les fugitifs sont réunis dans le caveau. Mais ils s'y agitent, ils s'y coudoient dans l'obscurité la plus profonde -, et tout étourdis d'une nourrie aussi peu attendue qu'inexpliquée, plusieurs se demandent s'ils ne sont pas les jouets d'une sorte de fantasmagorie lugubre. M. Landolphe avait eu soin de se munir d'un briquet pbosphorique : une lampe s'allume tout-àcoup dans ces ténèbres, et elle n'éclaire de ses rayons vacillants que des visages étonnés, couverts de pâleur. On eut dit une assemblée de fantômes. Seul désormais, M. Guinard était attendu. Il fait à MM. Étienne Arago et Klein le signal du départ et court rejoindre ses compagnons.
Avant d'aller plus loin, on envoya MM. Rozière, Vilain, Fournier, Landolphe, percer la croûte qui fermait encore la sortie du souterrain. Cette besogne fut faite en peu , d'instants et parut durer des siècles. « C'est fini, » s'écria enfin M. Landolphe, du fond de l'excavation. Alors les fugitifs se mirent à ramper, l'un après l'autre, dans la voie sombre, étroite, étoufifante, qui devait les conduire k b lumière. Ils avaient à passer sous le chemin de ronde, et sur leur tète ils entendirent, mêlé au bruit de la marche pesante des sentinelles, le retentissement des fusils frappant le sol. Ils arrivent ainsi, et successivement, jusqu'à l'issue qui leur a été ménagée, gagnent le jardin, se dirigent vers la maison. Qudile que fût leur audace, ils
s'avançaient avec précaution, avec inquiétude. Car le ciel était clair, et ils avaient aperçu, au faite de la prison, un factionnaire qui, Tœil fixe, le corps penché en avant, V les observait dans Tattitude de Tindécision et de la mcinace. Mais bientôt des coups de sifflet, venus du dehors, leur apprirent qu^ils touchaient à un heureux dénoûment.
Et, en efifet, tandis que MM. Klein et Fulgence Girard parcouraient la rue Copeau d'un regard vigilant, tandis que M. Étienne Arago, amusant le concierge de M. Yatrin par de futiles discours, veillait à ce que la porte de la cour ne fût pas fermée, M. Barbès s'introduisait dans la maison avec la dame quïl accompagnait. 1^ propriétaire était absent. M. Barbès prétexte une affaire urgente à lui communiquer, demande la permission de lui écrire, ne pouvant le voir, et attend ses amis dans la fièvre de l'impatience. Soudain les marches du perron résonnent ^ la porte vitrée qui s'ouvre sur le jardin est ébranlée par des mains violentes 5 les vitres volent en éclat, M"** Vatrin pousse un cri de terreur. Mais l'étrangère lui dit : « Ne craignez rien, « Madame. Ce sont les détenus de Sainte-Pélagie qui « s'évadent. » En même temps, M. Barbès s'est élancé sur le domestique qu'il tient en respect. Traverser la maison, . franchir la cour, monter en voiture, se disperser, disparaître, tout cela fut, pour les républicains, l'affaire d'un moment. Ils étaient sauvés !
A cette nouvelle, Tétonnement de la police ne fut égalé que par sa fureur La presse qui s'intéressait vivement aux prisonniers, accabla les ministres de manifestations de sa joie railleuse. Et les agents de M. Gisquet, humiliés, appesantirent le poids de leur colère sur lesdétenus qui avaient refusé de suivre leurs compagnons, tels que MM. Kersau-
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sie, Beaumont, Sauriac, Hubin de Guer -, ils avaient eu pour refuser la liberté oflTerte, des motifs respectables quoique empreints d^exagération. Ils avaient pensé qu'ils devaient au parti, qu'ils se devaient à eux-mêmes de déshonorer, à force de constance, la persécution dont ils étaient victimes. La gloire du combat leur étant dérobée, ils embrassaient avidement celle du martyre. D'ailleurs, ils ne pouvaient se persuader que la police eût ignoré jusqu'à la fin les préparatifs de l'évasion, et ils ne voyaient dans cette négligence, suivant eux, calculée, qu'un moyen d'alléger à la pairie le fardeau de sa tâche judiciaire.
Mais la Cour des pairs ne tarda pas à montrer que, pour s'épargner les embarras, elle n'avait nul besoin du secours de la police. Se fondant sur la résistance opiniâtre des accusés lyonnais, M. Martin (du Nord) avait conclu à ce qu'on les jugeât sur pièces, s'il le fallait : la Cour des pairs n'hésita pas cette fois à faire droit à ces conclusions, dans un arrêt qui ne doit pas être perdu pour la postérité * .
La procédure une fois simplifiée par une violation aussi extraordinaire des formes les plus inviolables de la justice, le procès fut rapidement terminé. MM. Martin (du Nord), Chégaray, de la Tournelle, ayant tour à tour développé, avec beaucoup de véhémence et non sans talent, la thèse présentée dans l'acte d'accusation, les avocats adverses prirent successivement la parole, chacun pour son client. Mais nul ne le fit avec plus d'élévation et plus d'éloquence que M. Jules Favre. Après avoir défini en termes saisissants le véritable caractère de l'insurrection lyonnaise et renversé l'échafaudage du complot , il résumait ainsi les débats :
' Voir anx documents bistoriques, 16.
HISTOm MX 4M8.
« Yolift nous accusez d^aroir attenté a la sûreté' de l'État ; et moi « j'accuse le Pouvoir de n'aroir pas déjoué cet atleotat» d'avoir « même nourri l'émeute» en attirant les insurgés sur la place pu- « blique, alors qu'il était si facile de la comprimer.
« Vous nous accusez d'aroir construit des barricades ; moi, je « Yous accuse de les aroir laissé élefer sous les yeux des agents « police et de l'autorité civile, et d'av<Hr jeté parmi les groupes « inoffensifs des excitateurs soldés.
« Yo'is nous accusez d'avoir usé de la force contre les défenseurs « de Tordre ; moi, je vous accuse d'avoir déchiré la loi qui protège « la vie des citoyens ; d^avoir donné une consigne qui à elle seule « suffisait pour allumer l'insurrection ; d'avoir compromis la vie « des femmes, des enfants, des vieillards; d'avoir prolongé la lutte ce sans nécessité; d'avoir enseveli sous les ruines de nos maisons « des familles qui ne vous attaquaient pas ; d'avoir été sourds aux « demandes de trêve et de conciliation qui vous étaient faites de « toutes parts, et de n'avoir pas épargné la vie des vaincus.
« Vous avez fait votre réquisitoire, voilà le mien. Ils resteront « tous deux affichés à la porte de ce palais, et nous verrons lequd « durera davantage, lequel la France lira avec le plus d'indigna- « tion. »
Ce fut le 13 août (1835) que la Cour des pairs rendit, en Tabsence des prévenus, l'arrêt général de condamnation relatif aux accusés de Lyon
' CONDAMNÉS M LYON. {Arrêt du iZ août 1835.)
Baune, Antide Martin, Albert, Hugon, Marc Reverchon, Lafond, I>e8voys, à la déportation; Lagrange, Tourrès, à vingt ans de détention; Mollard-Lefèvre, Huguet, Drlgeard-Desgamiers, à quinze ans de détetttion; Gaussidière, Laporte, Lange, Yilliard, Marigné, Rockzinski, Thion, Despinas, Benoit-Catin, à dix ans de détention; Pradel, Chery, Cachot, hibier, à sept ans de détention; Carrier, Arnaud, Morel, Bille, Boyet, Chatagnier, Julien, Mercier, Gayet, Genest, Didier, Ratignié, Charmy, Charles, Mazoyer, Blanc, Jobel, Raggio, Chagny, à dnq ans de détention; et tous sous la surveillance de la Iwute police toute leur vie. — Roux, Berard, Guichard, à trois ans d'emprisonnement et cinq ans de surveillance; Butet, Adam, à un an d'empiisonnement et cinq
GHAPITRK X.
L'arrêt * qui frappa les huit sous-officiers de Lunéville œ fut prononcé que vers le commencement du mois de décembre. Leur attitude avait été admirable et passionna toutes les âmes.
Vinrent ensuite les catégories de Lyon, deSaint-Étienne, d'Arbois, de Marseille, de Grenoble, de Châlons*, de Paris qui ne fournirent que douze acquittements sur un nombre considérable de condamnations.
ans de surveillance; Girard, à un an emprisonnement et deux ans de surveillance,
< CONDAMNÉS DE LUNÉVILLE. [Atrêi dul décembre i835.) Thomas, à la déportation; Bernard, à vingt ans de détention; Stiller» Tricotel, à dix ans de détention; Régnier, Caillié, Mathieu (d'Epi nal), à cinq ans de détention, et tous sous la surveillance toute leur vie; Lapotaire, Béchet, à trois ans d'emprisonnement et cinq ans de surveillance,