CHAPITRE X
sa famille réclamait impérieusement son appui ; et, pour tout dire, il était à craindre que son parti ne lui sût pas gré d'un tel sacrifice. L'inspiration première l'emporta. Mais C'était M. Michel (de Bourges) qui avait rédigé la lettre-, c'était donc à lui qu'appartenait Thonneur d'un dévoûment devenu nécessaire : il invoque' son droit -, et, dans une lutte de générosité, céder étant impossible, MM. Michel (de Bourges) et Trélat conviennent qu'ils se présenteront tous les deux à leurs ennemis , le premier comme auteur, le second comme publicateur de la lettre. En conséquence, ils écrivent au président de la Chambre des pairs :
« Monf ieur, la lettre dénoncée à la Chambre des pairs par le « ministère public est de l'un de nous, M. Michel ( de Bourges ) ; « elle a été publiée par un autre, M. Trélat; les signatures appo- « sées au bas de la lettre ne sont que fictives. 11 était urgent « d'envoyer quelques mots de consolation et d'encouragement à « nos amis en prison. Nous avons pris sur nous de faire imprimer, « à la suite de nos noms, les noms de collègues qui, nous en étions « sûrs, ne nous désavoueraient pas. Aujourd'hui que cette kttre « donne lieu à des poursuites, il est de notre devoir de faire con- « naître la vérité. C'est donc sur nous seuls que doit reposer la « responsabilité morale et légale de l'article incriminé. Nous nous « présenterons devant la Chambre au jour qu'il lui conviendra.
La réunion des défenseurs ne connut la déclaration précédente que lorsqu'il n'était déjà plus temps d'y mettre obstacle. Alors, plusieurs exhalèrent lei!r mécontentement : ceux-ci, parce qu'ils voyaient dans te résolution prise en dehors d'eux un reproche indirect adressé à leur pusillanimité ^ ceux-là, parce qu'ils enviaient l'éclat d'un rôle si honorable-, d'autres, parce qu'ils étaient blessés
« Trélat, Michel. »
Mi mSfOIAC M MX A5S.
d'une défluurdie injurieuse, disaient-ils, pour rassemblée, qui n aTait été appelée ni & la discuter ni & la permettre. L'orage finit pourtant par se calmer, n fut convenu qu'on nierait unanimement Fautbenticité des signatures; et la responsabilité demeura concentrée sur la téte de MM. Miebel (de Bourges) et Trélat.
Ce fut le 20 mai (1835) que les défenseurs parurmt devant la Cbambre des pairs. Leur position était si peu définie et trahissait une dérogation si flagrante aux formes ordinaires de la justice, que le président ne sut ou n'osa les désigner que sous le nom d'appelés, mot nouveau dans la langue judiciaire et créé tout exprès pour le besoin de la cause. M. Michel (de Bourges) s'attacha d'abord à démontrer que c'était comme Chambre des pairs et non comme Cour des pairs, comme branche du Pouvoir législatif et non comme tribunal exceptionnel, que la pairie avait reçu de la loi de 1822 le droit de venger ses propres injures. La pairie était donc incompétente, puisque l'offense contenue dans la lettre incriminée ne s'adressait qu'à la Cour des pairs. Cette thèse, M. Michel (de Bourges) la développa de la manière la plus brillante ; il l'appuya sur une série d'arguments qui n'admettaient pas de réplique; mais que sert de raisonner contre la force? La pairie, qui s'était reconnue compétente à l'égard des accusés, se reconnut compétente à l'égard des défenseurs. Elle ne s^n tint pas là. Aux termes de la loi, on ne peut mettre en cause un citoyen pour délit commis par la voie de la presse, sans lui opposer sa signature autographe *, et c'était la première fois qu'on allait sommer les accusés de se déclarer, sur l'honneur, coupables ou innocents. Voilà ce que M. Armand Carrel rdeva dans un langage
«■AHTU X.
^ussi noble qu'énergique. Mais, encore un coup^ la pairie avait pris son parti des irrégularités les plus monstrueu- -ses, et, jusqu'au bout, la statue de la justice devait rester voilée.
Le président procéda en ces termes à l'interrogatoire : tt Avez -vous signé la lettre? L'avez -vous publiée? Bn tt avez-vous autorisé la publication ? » Suivant la décision prise, tous les appelés répondirent, l'un après l'autre^ par la négative. Quelques uns, cependant, ne purent retenir le cri de leur conscience révoltée. « Je suis indigné, s'é- « cria M. Reynaud, de Tinjure qui nous a été faite à tous <( par cette Chambre. En nous empêchant de remplir no- <( tre ministère de défenseurs, et en nous consignant à « la porte des prisons, la Cour a violé notre droit. « Nous sommes les premiers offensés. Les sentiments de « cette lettre sont les miens. Si je déclare n'avoir pas si- (( gné, c'est uniquement pour rendre hommage à la vé- « rité et non pour faire amende honorable. » Interrogé, M. Raspail répondit : « Je vous donnerai la lettre et non « l'esprit, je vous donnerai deux fois trois lettres : Non, « non ! » M. Flocon opposa spirituellement la conduite de la Chambre des pairs, qui ne refusait pas des conseils aux défenseurs, à la conduite de la Cour des pairs, qui avait refusé des défenseurs aux accusés. MM. Jules Bernard, David de Thiais, Auguste Blanqui, Franque, Antony Thouret, Frédéric Degeorge, Bergeron, Cazard, Armand Barbès, Grouvelle, Voyer-d'Argenson, Laurent, Gervais (de Caen), Ferdinand François, Rittiez, Demay^ Dornez, ou refusèrent de répondre catégoriquement, ou firent suivre leurs réponses de réserves dédaigneuses et intréf>ides. L'assemblée conunençait à être fortement remuée,
lorsque vint le tour de M. de Lamennais. Car il était là, perdu dans la foule des vaincus, cet homme dont le nom remplissait l'Europe, ce prêtre puissant qui avait proposé à la papauté, comme but de sa mission divine, la sanctification de la liberté et Taffranchissement du genre humain. Quand on l'interrogea , tous les regards se fixèrent sur rhomme illustre, avec un profond sentiment de curiosité et de respect. Lui, le front pàle, la tête un peu penchée sur son corps petit et frêle, il répondit d'une voix qui n'était qu'un souffle, mais qui fit tressaillir les juges : « Ce qui se <( passe en ce moment, Messieurs, contient de graves en- « seignements, qui ne doivent être perdus ni pour la (( France ni pour l'Europe. Ils ne le seront pas ! Pour ma (( part, j'en prends l'engagement. Messieurs les pairs! »
L'interrogatoire terminé, la Chambre des pairs rendit un arrêt qui renvoyait des fins de la citation ceux des appelés qui s'étaient bornés à une réponse négative. Quant à ceux qui s'étaient livrés à de véhéments commentaires, ils étaient retenus pour être jugés, ce qui donna lieu à de nouvelles plaidoiries. M. Dupont présenta la défense de MM. Jules Bernard et David de Thiais 5 M. Germain Sarrut, celle de la Tribune; et M. Raspail, celle du Réformateur, Ce dernier, célèbre dans les annales de la science, étonna la Chambre par la verve pittoresque de son langage et par sa facilité à passer des considérations les plus élevées aux réflexions les plus familières. M..Gervais (de Caen) se leva ensuite. C'était un orateur habile, un homme d'une présence d'esprit et d'un sang-froid incomparables, et qui joignait à un grand fonds d'énergie la grâce des manières, la gravité du maintien , des passions contenues , et ce quelque chose d'exquis que donne l'habitude du monde
CHAPITIIE \.
élégant. M. Gervais (de Caen) se phit à engager avec M. Pasquier, sur la question des formes violées, une lutte dans laquelle M. Pasquier ne tarda pas à succomber. Troublé par les répliques fermes et précises d'un adversaire qui , connaissant mieux que lui les lois et les formalités , se jouait impitoyablement de son embarras, M. Pasquier perdit contenance et ne put que balbutier. Humiliation dont il n'avait que trop encouru le châtiment !
Mais un moment redoutable approchait pour la pairie : M. Trélat allait prendre la parole. M. Trélat possédait au plus haut degré ce courage tranquille et ce calme inexorable qui conviennent à la défense du droit. Depuis longtemps il avait fait dans son cœur le sacrifice de sa liberté, le sacrifice de sa vie. Il se sentait la supériorité qu'on puise dans le mépris de la mort ^ et ceux qui se disaient ses juges, il venait, lui, les condamner :
« Il fallait, dit-il, il fallait, Messieurs, que nous nous « vissions en face, et nous y sommes.
« Messieurs, nos inimitiésnedatent pas d'hier. En 1 81 4 , <c je maudis avec beaucoup d'autres le pouvoir qui vous « appelait, vous ou vos prédécesseurs, à son aide pour en- « chaîner la liberté. En 1815, je pris les armes pour « m'opposer au retour de votre gracieux maître. En 1 830, « j'ai fait mon devoir comme beaucoup d'autres heureuse- « ment -, et huit jours après la révolution, je reprenais tt encore mon fusil, moi qui n'ai pas l'habitude de prendre K un instrument de guerre, et je me rendais au poste que « le général Lafayette nous avait assigné, sincèrement ou « non, pour marcher contre vous personnellement, mes- « sieurs les pairs.
« C'est en présence de mes .amis et de moi que fut reçu
414) MlSTOmE DE MX ANS.
(c l'un de vous, fMnd il apporta la révocation des or-
« donnances i rtlôtel-de-Ville ; et peut-être eûmes-nous
a quelque influence sur le peu de succès de son ambas-
M sade. 11 comparaissait alors devant nous, il pleurait ; j
4L c'est nous aujourd'hui qui comparaissons derant vous,
« mais sans pleurer, sans fléchir le genou. Nous avions
« vaincu vos rois, et il ne vous restait rien. Vous, vous
(i n'avez pas vaincu le peuple ; et, que vous nous consi-
H dériez ou non comme ses otages , notre situation per-
« sonnelle nous occupe fort peu, soyez-en sûrs. . . I
« Qui donc se refuserait à voir dans ce qui se passe les 4( éclatantes prédictions de ce qui se prépare? Une aveugle « fureur égare tous les pouvoirs. 11 n'y a plus de législa- « teurs, il nj a plus de juges, mais partout des ennemis « qui se vengent. Après la révolution la plus magnanime, « et quand les mœurs deviennent plus douces d'heure en « heure, on n'hésite pas à demander 163 tètes. Et qu'on « ne s'y trompe pas : vainement essaierait-on de toute chantes homélies après cette réquisition sanguinaire. « Personne n'a oublié que l'échafaud a été dressé depuis If 1830 pour les condamnés Lepage et Ouny, et que c'est « le peuple qui l'a renversé.
4c 11 y a cinq ans, M. Persil réclamait la tète du noble « prince de Polignac, pour le compte de la révolution. u Aujourd'hui l'un de ses 'subdélégués demande les tètes « de ceux dont il devait écrire l'histoire par décision du « gouvernement révolutionnaire de 1 830.
« 11 y a ici tel juge qui a consacré dix de sa vie à (( développer les sentiments républicains dans l'àflae des « jeunes gens. Je l'ai vu, moi, brandir un couteau en
a faisant Téloge de Brutus. Ne sent-il donc pas qu'il a
« une part de responsabilité dans nos actes ? Qui lui dit
<c que nous serions tous ici sans son éloquence républi-
« caine? J'ai là, devant tnoi, d'anciens complices de
« Charbonnerie. Je tiens à la main le serment de Fun
« d'eux, serment de la république. Et ils vont me condam-
« ner pour être resté fidèle au mien
« Si j'avais à parler à Messieurs de la Cour, je leur di- « rais : Courage ! 11 plane ici des souvenirs bien propres « à vous réchauffer le cœur. Songez que nous ne sommes « qu'à deux cents pas de TObservatoire. Mais songez bien a aussi, dirais-je encore, que tout vient en aide à notre « cause; elle a toujours marché d'autant plus vite qu'elle « a rencontré plus d'obstacles.
« Que les prisons s'ouvrent pour renfermer tout ce qui 4( conserve un cœur libre. Celui qui a mis le drapeau tri- « colore sur le palais de votre vieux roi et ceux qui <( l'ont chassé de France, vous sont livrés pour le compte « de votre roi nouveau.
« Votre huissier a touché de sa verge noire le coujra- « geux député qui le premier a ouvert sa porte à la révon lution (M. Audry de Puyraveau). Tout est là.
(« C'est la révolution en lutte avec la contre-révolution, « c'est le passé aux prises avec l'avenir, avec le présent, 4< régoisme avec la fraternité, la tyrannie avec la liberté. <( La tyrannie a pour elle des baïonnettes, des prisons et a les collets brodés de MM. les pairs. La liberté a Dieu H pour elle, c'est-à-dire cette force qui pousse le monde, « qui éclaire la raison de l'homme et ne lui permet pas de
« M. Guinard.
« reculer. Il faudra voir à qui restera la victoire, non de-
« main, non après demain que nous importe ? non
a pour nous : que nous importe encore? C'est l'espèce « humaine qui nous occupe. Mais tout nous dit que le jour M de la délivrance ne se fera pas long-temps attendre.
« Il faudra voir à qui restera la victoire, et si en défi- « nitive le démenti sera donné à Dieu.
M Messieurs les pairs, je ne me suis pas défendu. Vous « êtes mes ennemis politiques, vous n'êtes pas mes juges. M — Il faut que le juge et l'accusé se comprennent. 11 faut « que leurs âmes se rapprochent. Ici cela n'est pas pos- « sible. Nous ne sentons pas de même, nous ne parlons (i pas la même langue. Le pays, l'humanité, ses lois, ses « besoins, le dévoir, la religion, les sciences, les arts,
« l'industrie, rien de ce qui constitue une société :
a le ciel et la terre, rien ne nous apparaît avec les mêmes « caractères. 11 y a un monde entre nous.
H Condamnez-moi, mais vous ne me jugerez pas, car « vous ne pouvez me comprendre. »
Une agitation inexprimable succède à ce discours, si éloquent dans sa simplicité et si fier. Puis M. Michel (de Bourges) s'avance. On connaissait déjà l'entraînement de sa parole, et tous attendaient au milieu d'un solennel silence. Il commença d'une voix brève et profonde. A demi courbé sur la balustrade qui lui servait d'appui, tantôt il la faisait trembler sous la pression convulsive de ses mains, tantôt d'un mouvement impétueux, il en parcourait l'étendue, semblable à ce Caïus Gracchus dont il fallait qu'un joueur de flûte modérât, lorsqu'il parlait, l'éloquence trop emportée. M. Michel (de Bourges), cependant, ne fut ni aussi hardi ni aussi terrible que M. Trélat,
CHAnTRE X.
il se défendit, ce que M. Trélat n'avait pas daigné faire, et les attaques qu'il dirigea contre la pairie ne furent pas tout-à-faitexemptes de ménagements. Tout en maintenant la pensée de la lettre, il parut disposé à faire bon marché des formes, et il reconnut qu'à en juger par ce qu'il voyait depuis trois jours, les pairs valaient mieux que leur institution. Du reste, et pour ce qui concernait le fond même du procès, il fut inflexible. « Vous ne pouvez juger, dit-v (( il, les accusés sans les entendre 5 et si vous les jugiez en « leur absence, écoutez ce qui se passerait. Avant qu'il « fût dix ans, le jardin du Luxembourg serait agrandi de (c tout l'espace occupé par votre palais, et sur les ruines (c de votre salle de justice, le peuple planterait un poteau « ou se liraient ces paroles : L'iNFAMiE du juge fait l\ « GLOIRE DE l'accusé. )) En terminant, il ajouta . <( Si l'a « mende m'atteint, je mettrai ma fortune à la disposition <( du fisc, heureux de consacrer encore à la défense des (( accusés ce que j'ai pu gagner dans l'exercice de ma pro- (c fession. Quant à la prison, je me rappelle le mot de « cet autre républicain qui sut mourir à Utique : « J'aime u mieux être en prison que de siéger ici à côté de toi, « César. »
Après la plaidoirie de M. Michel (de Bourges), la Chambre des pairs se forma en comité secret, et, se déclarant offensée, elle condamna M. Trélat à trois ans d'emprisonnement et à 10,000 fr. d'amende 5 MM. Michel (de Bourges), Bichat, gérant de la Tribune, et Jaffrenou, gérant du Réformateur, à un mois d'emprisonnement et à 10,000 fr. d'amende; M. Reynaud à un mois d'emprisonnement et à 500 fr. d'amendé-, enfin, MM. Cervais (de Caen), Jules Bernard, David de Thiais, Audry de
HISTODUE M m ANS.
Puyraveau, à un mois d'emprisonnement et à 200 francs d'amende. En éludant la solidarité delà lettre. le congrès des défenseurs avait réduit aux proportions d'un incident terminé par un arrêt, une lutte qu'on pouvait rendre formidable, il s'était rapetissé à plaisir; il s'était manqué à lui-même.
Aussi la pairie rentra-t-elle dans le procès principal avec une résolution qu'elle ne s'était point connue jusqu'alors. On profita de la présence de ceux des accusés lyonnais qui acceptaient les débats, et les témoins furent entendus. Maiî> quelle source nouvelle d'émotions ! L'un accusait le gouvernement d'avoir sciemment appelé sur Lyon la guerre civile; un autre montrait la police excitant de son souffle impur les passions incandescentes, et créant des coupables pour avoir des victimes-, un troisième représentait l'insurrection promenant pendant plusieurs jours ses ravages dans une cité où elle devait être étouflTée^ en quelques heures. . . Et tous de se demander pourquoi il avait fallu opposer à une poignée d'hommes mal armés et à leurs mobiles remparts, des bataillons nombreux, des canons, des obus, la mitraillade, l'incendie! Les provocations des Mercet, des Picot, des Corteys, et leurs lâches artifices, furent dénoncés avec une rare vigueur par M. Carrier, qui, après avoir refusé les débats, s'était insensiblement laissé aller à la tentation de dévoiler les traîtres. Un père vint raconter, avec des accents qui firent courir dans l'assemblée un frisson d'horreur, comment son fils avait été percé de soixante-douze coups de baïonnettes et attaqué jusque dans la mort. Les flots de sang innocent versés dans le faubourg de Vaise eurent aussi leur place dans l'affreux tableau. Et autant les témoi-
GHATITU X. 415
gnages accosateurs étaient accablants et précis, autant les dépositions qu^on leur opposa furent vagues et peu concluantes. Dans les réponses de M. Âymard, on remarqua une ignorance à peine croyable des faits le mieux établis; et, à rindécision des souvenirs du général, à Tétonnemrat où certaines questions le plongèrent, à la chaleur honorable et sincère avec laquelle il déclara impossibles des abominations malheureusement trop prouvées, chacun put juger, qu^une autre main que la sienne avait dirigé les événements ! La déposition que la Cour des pairs accueillit avec le plus de faveur fut celle du colonel de Perron, affirmant que le soldat avaitdéployé beaucoup de modération et de générosité. Dans quelques quartiers, en effet, il en avait été ainsi -, mais le colonel de Perron n'avait pas tout vu sans, doute! Pourquoi, d'ailleurs, l'autorité ne s'était-elle pas empressée d'ordonner une enquête sur les massacres de Vaise? D'une série de vives attaques dirigées par M. Jules Favre contre M. Chégaray, il résulta que le ministère public, à Lyon, n'avait rien fait pour se mettre sur la trace des meurtriers, et qu'il était resté confiné dans une impassibilité volontaire, alors que de toutes parts s'élevait autour de lui la voix publique criant vengeance! M. Pasquier osa dire à ce sujet que les assassinats dénoncés n'étaient, après tout, s'ils avaient été commis, que des conséquences de la guerre civile, conséquences dont la responsabilité retombait sur les auteurs des troubles. Comme si l'origine de la lutte effaçait la honte d'une barbarie gratuite et sufiisait pour absoudre la victoire de ses plus inutiles fùreurs !
Cependant, la liste des accusés dociles se trouvait épuisée, et l'heure était venue de dompter les accusés rebelles.
Ici notre plume s'arrête, de tristesse et de dégoût. Comment retracer, sans que le rouge monte au front, les moyens employés pour faire paraître les prisonniers à Faudience? Les gardes couraient les appréhender dans leurs cabanons, de la sotnmation passant bien vite à l'injure, et de l'injure à la violence ^ puis on se prenait corps à corps, et quand, épuisé de fatigue, accablé par le nombre, le prisonnier n'avait plus à opposer qu'une résistance inerte, saisi par les pieds, il était traîné impitoyablement le long des escaliers de son cachot, sa tête bondissant sur chaque marche. Brutalité stérile ! En présence de la Cour, Taccusé se redressait fier de ses meurtrissures, fier de la poussière sanglante dont ses vêtements étaient souillés-, et alors ce n'étaient plus qu'accès de colère et clameurs sauvages.
Ne faisons pas à l'humanité cette injure de croire qu'un semblable système de coërcitîon laissât les pairs indifférents. Ils s'en affligeaient, pour la plupart, c'est certain ^ mais une nécessité inéluctable pesait sur eux, et il leur était commandé de répéter avec M. Martin (du Nord) : (i L'obstination d'un accusé ne saurait arrêter le cours (( de la justice. » Ah! sans doute la justice ne doit pas être arrêtée dans son cours ^ mais à qui la faute si tant d'hommes honnêtes en étaient venus à glorifier un pareil abus et une pareille révolte ! Malheur au pays où il devient permis de mettre en doute si, en outrageant le juge, c'est la justice qu'on outrage ! Là où ce doute existe, plus de distinction possible entre l'arrogance et le courage, entre l'anarchie et une généreuse hardiesse, entre l'esprit de désordre et le culte des principes. L'arbitraire, lorsqu'il n'enfante pas la tyrannie, enfante le chaos. Et la Cour
GHAPITRE X.
des pairs en fit une rude expérience. Que dis-je? Elle eut des inspirations louables, elle eut de prudents retours ^ et cela même tourna contre elle. En vain s'arma-t-elle de patience pour écouter jusqu'au bout des discours qui lui prodiguaient l'insulte ; en vain M. Pasquier poussa-t-il maintes fois jusqu'à la condescendance les égards dus au malheur : rien ne put calmer l'exaspération des accusés, rien ne put fléchir l'opinion. La Cour des pairs n'avait pas voulu la défense libre, et elle était conduite à la souffrir injurieuse. Elle n'avait pas craint d'interdire l'usage du droit, et elle se voyait contrainte à en tolérer l'abus. De sorte qu'elle se sentait misérablement enlacée par les conséquences du pacte signé avec le despotisme. Semblable à un voyageur égaré dans un pays de marais , chaque pas qu'elle faisait en avant ne servait qu'à l'enfoncer davantage dans l'iniquité, et elle marchait haletante sous le poids de sa propre omnipotence. Je ne sache point que l'histoire ait jamais donné aux hommes un enseignement aussi utile et aussi profond !
Pendant ce temps , d'étranges et secrets préparatifs se faisaient dans l'intérieur de Sainte-Pélagie , prison assignée aux accusés parisiens. Dans la partie de la prison appelée bâtiment de la Dette^ et à peu de distance de l'escalier qui conduisait aux cabanons des détenus, il y avait un caveau faisant face à la porte de la cour, dont il n'était séparé que par un très-petit corridor. Quelques détenus, , parmi lesquels MM. Guinard, Cavaignac, Armand Marrast, avaient remarqué ce caveau ; ils le jugent propre à une évasion, et se procurent aussitôt le moyen d'y pénétrer. Malheureusement, le regard des gardiens plongeait sans cesse dans le corridor, la porte de la cour restant ouverte
UlSTOlftE DB MX ANS.
à toute heure : on trouva dans Forganisation d'un jeu de balle des prétextes suffisamment plausibles pour la fermer a« besoin, sans éveiller le soupçon. La sœur d^un détenu apporta sous sa robe les instruments qu^exigeait le percement du caveau, et les travaux commencèrent. Pour échapper au danger des indiscrétions, les premiers artisans du projet s'étaient abstenus de mettre dans la confidence le plus grand nombre de leurs camarades *, ils s'étaient adjoint seulement Foumier , homme d'une adresse et d'une agilité singulières. Un succès inespéré couronna l'entreprise. Pendant que les uns travaillaient dans le caveau, à la lueur d'une lampe toujours près de s'éteindre, les autres faisaient sentinelle au dehors, habiles à détourner l'attention de leurs co-détenus et à déjow^T par mille ruses diverses la surveillance des gardiens* Par une hmr reusecoincidence, des ouvriers avaient été introduits dans la prisop pour des réparations urgentes, et le bruit qu'ils faisaient servait à couvrir celui qui{)artaitidut^veau. Mais où conduisait la route qu'on se traçait ainsi au milien des ténèbres ? On s'assura qu'elletraverserait sout^rainement la prison, passerait sous le chemin de ronde, et iraft s'ouvrir dans un jardin. Restait à connaître la dispositkm de ce jardin, ses différentes issues, le nom et les sentiments du proprié taire« On a recours à M. Armand Barbès, et celui-ci s'adresse, à son tour, à un dessinateur de ses amis en qui sa confiance était entière. Ce dessinateur avait une sœur, jeune encore. Il la fait un jour sortir de sa pension, s'achemine avec elle vers la maison du maître du Jardin, et, arrivé à la porte, il demande à la jeune fille de «^évamcmir. Elle n'eut garde de s^y refuser, et lui d'appeler -au secours. On vient, on 3'empresse ; la malade est
GUAPITRI X.
transportée chez M. Vatrin (c'était le nom du propriétaire), -et, révanouissement dissipé, on propose une promenade au jardin. C'est ce que le frère attendait. L'examen des lieux fut fait d'un œil exercé, le plan du jardin fut dressé, •et^ le lendemain, les conspirateurs du caveau apprirent tout ce qu'il leur importait de savoir : la maison de M. Vatrin était située entre le jardin et une cour donnant ^ur la rue Copeau ; pour sortir du jardin , resserré entre 4es murs assez élevés, il fallait absolument traverser la maison 5 et, quant au propriétaire, c'était un partisan déclaré du gouvernement. De pareilles données étaient peu rassurantes. Cependant les travailleurs ne se découragèrent pas. La terre qu'ils déplaçaient, soigneusement étendue sur toute la surface du caveau, l'exhaussait sans en modifier l'aspect d'une manière sensible, et ils étaient parvenus à masquer si exactement l'ouverture, qu'il eût été presque impossible, en leur absence, de découvrir la trace de leurs travaux. L'activité qu'ils y déployèrent fut prodigieuse. Au bout de quelques jours, la besogne se trouvait terminée : la route mystérieuse s'alongeait sous la prison de façon à en dépasser les limites, et il n'y avait plus qu'une croûte de terre peu épaisse entre les détenus de Sainte-Pélagie et la liberté.
Or, chose remarquable et qui témoigne bien hautement de la puissance de certaines convictions, ceux qui venaient de conquérir sij péniblement le moyen d'être libres, ceuxlà mêmes s'imposèrent la loi de rester captifs tant que l'espoir de combattre fructueusement leurs ennemis par la parole ne leur serait pas enlevé. L'évasion fat donc ajournée et le caveau tenu en réserve.
Mais la pairie ne tarda point, par une aggravation d'ar--
bitraire, à dégager les prisonniers de leurs nobles scrupules. Les débats relatifs aux accusés lyonnais touchaient à leur fin. MM. Lagrange, Reverchon, Martin, Albert, Hugon et Baune étaient venus successivement déclarer aux pairs qu'ils ne les reconnaissaient point pour juges ^ et ils s'étaient exprimés chacun suivant la trempe de son caractère : ceux-ci, comme MM. Reverchon et Lagrange, avec un emportement terrible ; ceux-là, comme MM. Baune, Albert et Martin avec une dignité pleine de menaces et un calme méprisant. Quelque incomplète que fût l'instruction du complot, la poursuivre devenait impossible. On allait, par conséquent, aborder une nouvelle phase de la procédure, et une question grave se présentait : fallait-il commencer l'interrogatoire des accusés de Paris , de Lunéville, de Chàlons-sur-Saône, de Saint -Étienne, de Marseille, d'Arbois, d'Épinal? Ou bien devait-on, les réquisitoires et les plaidoiries entendus, procéder d'une manière mmédiate au jugement des accusés de Lyon.^
Après tant d'efforts pour rattacher à un même complot une foule innombrable de faits particuliers, après tant d'efforts pour établir la connexité des délits, séparer les diverses catégories, pour les juger l'une après l'autre, l'une sans l'autre, c'était fouler aux pieds la logique et le bon sens. On ne le pouvait d'ailleurs qu'en violant la loi. Car l'article 226 du Code d'instruction criminelle ordonne que les Chambres d'accusation statuent par un seul et même arrêt sur les délits connexes. Et il y avait de la déloyauté à prétendre que la règle ne s'appliquait pas au jugement définitif, Tesprit de la loi portant sur le second
* MM. Albert et Martin n'ayaient pas été arrêtés, lis ayaient eu la générosité de se constituer eux-mêmes prisonniers.