‹ Histoire de dix ans: 1830-40, Volume 4Chapitre 115 sur 140 · CHAPITRE JU · texte numérisé non relu

CHAPITRE JU

forte pour se montrer à l'Europe debout et armée, il ne l'avait plus jugée si faible qu'elle dût se traîner servilement à la suite de toutes les chancelleries de l'Europe. Il pensait que, sans aller jusqu'à la menace, sans affronter la guerre, sans aspirer aux avantages d'un remaniement européen, nous pouvions, par une attitude ferme et une modeste ambition, nous créer dans la diplomatie une position digne de respect. Remarquant que, dans tous les pays où l'intérêt de la maison de Bourbon avait autrefois figuré, le cours des événements avait fini par faire naître un intérêt révolutionnaire-, remarquant que, partout, et notamment en Espagne, en Italie, en Belgique, le mouvement révolutionnaire semblait résulter du passage de l'influence française, et était, en tout cas, de nature à la continuer, M. Thiers pensait qu'en servant l'intérêt de la révolution en Belgique, en Italie, eh Espagne, nous ne nous écartions pas des traditions de notre vieille politique, puisque l'intérêt delà révolution n'était, tout autour de nous, que l'ancien intérêt de la maison de Bourbon transformé. Dans cet ordre d'idées, l'appui naturel de la France, suivant M. Thiers, c'était l'Angleterre. Aussi l'alliance anglaise faisait-elle le fond de sa politique.

Ainsi, s'unir diplomatiquement au Cabinet de Saint- James, et avec son secours, maintenir la ligne de démarcation tracée entre la Hollande et la Belgique par les journées de septembre, empêcher l'Autriche de comprimer tyranniquement les agitation^ de l'Italie, et tendre la main à la révolution espagnole représentée par Christine, tel était le résumé la politique de M. Thiers.

Ces vues manquaient de justesse en plus d'un points car il est évident, par exemple, qu'en Belgique l'alliance IV. 28

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de la France et de TAngleterre ne pouvait être basée sur aucune communauté d^intérèts. Ces vues manquaient aussi de grandeur -, car même après les prodiges de cette double épopée, la Révolution et l'Empire, la France était beaucoup moindre en 1 830 qu'elle ne l'était au milieu du dixhuitième siècle, pendant que la Russie, l'Autriche, la Prusse, l'Angleterre, se trouvaient avoir pris, depuis cette époque, des accroissements considérables, c'était resserrer dans des bornes bien étroites l'ambition de la France que de la confiner en d'obscures menées diplomatiques ayant pour but l'indépendance de la Belgique déclarée neutre, le triomphe de Christine à Madrid, et, pour les Italiens^ la faculté de se mouvoir sans être aussitôt foulés aux pieds par l'Autriche.

Quoi qu'il en soit, cette politique, toute réservée qu'elle était, ne paraissait au roi qu'une politique d'aventurier. Il la jugeait audacieuse, parce qu'elle n'était pas tout à fait inerte, et il craignait qu'elle ne nous conduisît aux abîmes, parce qu'elle ne nous conduisait pas au néant.

Aussi la demande d'intervention fit-elle éclater entre Louis-Philippe et M. -Thiers les plus orageuses dissidences.

Le roi était doué, comme homme, d'une séduction de manières incomparable ; dans les rapports de la vie privée, il charmait ses ministres par un esprit facile, une bonhomie sans effort, [une causerie familière, et le plus gracieux oubli des droits que donne la majesté royale; mais, dans les affaires importantes, rien de plus absolu que son vouloir. Cette politique, toute composée de ménagements, qu'il avait embrassée, il la soutenait impérieusement. Avec l'ardeur que Napoléon mettait à cher-

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cher la gloire , les intimes de Louis-Phiiippe assurent qu'il révitait. M. Thiers disait de lui, fort spirituellement, quHl ctait la gravure en creux, et que Napoléon était la gravure en relief.

M. Thiers eut donc à soutenir des complots acharnés ^ mais comme, dans le cas particulier dont il s'agissait, la raison, même au point de vue de la dynastie d'Orléans, était évidemment de son côté, il déploya beaucoup de fermeté et de persévérance.

Les considérations qu'il faisait valoir avaient quelque chose de décisif. Louis4^hilippe n'était-il pas poussé par un intérêt manifeste à exclure du trône d'Espagne ce don Carlos dont les prétentions étaient liées si intimement à celles de Henri V? Et si de la question dynastique on passait à la question française, comment mettre en doute rénorme avantage qu'il y aurait pour la France à consolider son influence en Espagne? Est-ce que telle n'avait pas été la politique de Louis XIV, continuée par celle de Napoléon ? La France, perpétuellement exposée aux attaques du Nord, pouvait-elle sans courir risque de la vie, laisser au Midi une Puissance dont l'alliance fût incertaine et l'amitié douteuse? Ce qui faisait la principale force de la Russie, n'était-ce pas précisément sa position, qui lui permettait d'aller en avant sans être obligée de regarder derrière elle? Par oii Napoléon avait*il péri? Par la nécessité funeste qui retenait en Espagne les troupes de Suchet, tandis que la coalition envahissait la Champagne

Ces raisons n'étaient pas sans faire impression sur l'esprit du roi. Plus d'une fois il parut ébranlé \ mais il ne tardait pas à revenir à son système favori, l'inaction. Le souvenir des malheurs qui avaient assailli les Français en

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Espagne, sous Napoléon, paraissait le préoccuper vivement. L'expédition que demandait M. Thiers réussirait-elle? Nos troupes n'allaient-elles pas trouver, au-delà des Pyrénées, tous les dangers de cette guerre de partisans qui avait fait pâlir rétoile du plus grand capitaine des temps modernes? Voilà ce que le roi opposait à son ministre, et il n'écoutait qu'avec une froide incrédulité tout ce que celui-ci disait de l'impossibilité où serait don Carlos de se maintenir entre une invasion française et les troupes de Christine. L'Espagne n'est plus qu'une Vendée épuisée, répétait sans cesse M. Thiers ; il ne lui est pas plus donné de recommencer les prodiges de cette résistance qui étonna Napoléon, qu'il n'a été donné à la Vendée de se réveiller à la voix de la duchesse de Berri, et de se montrer telle que l'avaient faite Cathelineau, Bonchamps, Larochejaquôlein et Lescure. Et, à Tappui de son opinion, M. Thiers citait celle de M. de Bayneval, ambassadeur de France à Madrid, qui, dans toutes ses dépêches, insistait vivement pour rintervention , et déclarait le gouvernement de Christine perdu, si Torage qui grondait autour d'elle n'était détourné par une démarche dont il affirmait l'importance décisive en même temps qu'il en niait le péril.

Mais le roi n'entendait pas Jouer son repos et la paix sur les hasards d'une semblable appréciation. Peut-être aussi y avait-il un motif secret à l'opiniâtreté de sa résistance. On a cru que don Carlos lui avait fait mystérieusement donner l'assurance que, s'il consentait à rester neutre, lui, don Carlos, s'engageait à ne prêter aucun appui à la cause de Henri V.

Quoi qu'il en soit de cette conjecture, M. Thiers se vit bientôt réduit à la nécessité de rompre ouvertement avec

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