CHAPITRE XI
feu, quatre crevèrent, et ce hasard fut sans doute ce qui sauva le roi.
La chambre contenait une alcôve, et dans cette alcôve lin matelas, plié en deux, laissait lire sur un de ses coins le mot Girard^ nom du locataire de Tappartement. Girard, d'après les informations prises, habitait la maison depuis quelques mois. Il se donnait pour mécanicien. Jamais la concierge n'était entrée chez lui : iL n'y avait reçu qu'un homme qu'il faisait passer pour son oncle, et trois femmes qu'il dirait ses maîtresses. Le 28 juillet, on Tavait vu aller et venir, monter et descendre, dans un état manifeste d'agitation, et il était entré dans un café voisin pour y boire, contre son habitude, un petit verre d'eau-de-vie. Au corps-de-garde où on l'avait conduit après son arrestation, un garde national lui ayant demandé : « Qui êtes- « vous? — Cela ne vous regarde pas, avait-il répondu « avec assurance : je le dirai quand je serai interrogé. » il portait sur lui de la poudre : interrogé sur Tusage qu'il en voulait faire, il dit : Pour la gloire. Plus tard, à l'époque de son procès, nous ferons connaître ce misérable, dont le véritable nom était Fieschi, et nous dirons les manœuvres à jamais honteuses qui furent pratiquées pour lui arracher des aveux.
Tout Paris connaissait déjà les malheurs de la journée, et la consternation qu'ils y avaient répandue est plus facile à concevoir qu'à décrire. L'affliction était universelle, profonde, et, chez quelques-uns, mêlée d'effroi. Sur les places, dans les rues, on ne s'abordait que par des questions sinistres. Que signifiait cette rage aveugle? Comment un aussi exécrable forfait avait-il été possible dans un pays qui était laTrance ! Et l'on disait le nombre
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des victimes, combien elles différaient par Tàge, combien par le rang et la renommée, ce qui les avait séparées durant la vie, et Tafifreuse nouveauté du crime qui les réunissait pour toujours. Aux calamités irréparables oh ajoutait les calamités possibles. On parlait du prince de Joinville, menacé de si près ^ du duc d'Orléans, légèrement blessé-, de M. de Broglie, atteint d'une balle qui ne l'avait épargné que parce qu'elle avait glissé sur la plaque de sa décoration de grand-croix. Quelques-uns frémissaient en songeant aux désordres que la mort inopinée du roi aurait peut-être déchaînés sur la France. Car, telle est la misère des monarchies, tel est le vice de l'engrenage politique dont elles forment le principal ressort, que la destinée d'un grand peuple y semble dépendre de l'existence d'un seulhomme, c'est-à-dire d'un coup de poignard, d'une maladie aiguô, d'une roue de voiture qui se brise,, d'un cheval qui s'emporte ! Aussi peut-on dire que le régime monarchique abaisse outre mesure le niveau de l'humanité!
Quant à la responsabilité de l'attentat, les partis se montrèrent un moment disposés à se la renvoyer l'un à l'autre, par une tactique trop commune et qui n'en est pas moins dégradante. Parce qu'on avait trouvé dans la chambre de l'assassin une lithographie représentant le duc de Bordeaux, les légitimistes furent accusés. Et à leur tour, certaines feuilles légitimistes s'abaissèrent, contre les républicains, à des allusions sans dignité et sans bonne foi. Hàtons-nous de le dire, à la gloire de notre nation j ces mutuelles récriminations furent passagères, et bientôt, grâce à un généreux sentiment de pudeur publiiitte, le cri qui domina fut cdui-ci : « C'est le crime
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n d'un fanatique isolé. » Mais ce qu'un pareil cri avait de noble et de vraiment français, les courtisans, race obstinément vile, les courtisans étaient hors d'état de l'apprécier. Ils ne comprirent pas qu'en essayant d'étendre la solidarité de l'attentat, ils calomniaient leur pays-, et, conune c'était le parti républicain qu'ils redoutaient le plus, ce fut à lui que s'adressa d'abord l'outrage de leurs soupçons. Un loyal militaire, le général Morand, s'était rendu au Château. Il y annonce que certains détails à lui communiqués tendent à assigner au complot une origine légitimiste, et qu'il est prêt à en faire part à la justice. Aussitôt çn s'indigne, on l'interpelle avec aigreur. Pourquoi ne pas laisser sur un parti qu'on a un intérêt spécial à noircir l'odieux d'un semblable crime? « Ce sont les républicains, murmurent les courtisans ^ et une voix qu'on n'avait pas coutume de contredire s'écrie : « Nous savons d'où le coup est p:irti 5 les légitimistes n'y sont pour rien. » tt Ce sont les républicains » , s'était aussi écrié Bonaparte, après l'altentat de nivôse.
Quant aux ministres, ils avaient hâte de mettre à profit l'événement. Sans autre guide que le soupçon, sans autre règle que la haine, ils ordonnent visites domiciliaires, arrestations préventives, poursuites. Qui le croirait ? M. Thiers étant ministre, Armand Carrel se vit enveloppé dans une persécution ayant pour but ou pour prétexte la recherche des complices d'un assassin! M. Thiers, pourtant, avait connu Armand Carrel dans Tintimité, et il le savait loyal jusqu'au scrupule. S'il le fit arrêter par calcul ou par vengeance, c'est ce qu'il importe peu d'examiner : dans l'un et l'autre cas, le fait n'admet pas d'excuse, et il restera comme une tache sur la mémoire de M. Thiers.
Les ministres ne s'en tinrent pas là. Il y a dans la vie d'un peuple des moments de stupeur si étranges, qu'il n'est rien qui, alors, ne se puisse obtenir de son imbéeilité. Les ministres virent bien que la France était dans un de ces moments de surprise épaisse, et ils en profitèrent pour lui ravir ses libertés. « Mon gouvernement connaît ses dece voirs, et il saura les remplir w, avait dit une proclamation royale. Et les journaux ministériels de commenter la menace : il était temps enfin de pourvoir au salut du chef de l'État par des mesures énergiques 5 il fallait rendre la justice plus prompte dans son action et plus terrible dans ses vengeances; il fallait rendre l'institution du jury plus dure aux accusés; il fallait museler la presse et placer définitivement au-dessus de toute discussion, non-seulement la personne du roi, mais encore la monarchie constitutionnelle. Que tardait-on ? L'attentat du 28 juillet ne venait-il pas de révéler la source empestée du mal? Voilà ce que les feuilles du gouvernement soutenaient à l'envi. Comme s'il existait le moindre rapport entre le droit de discussion et les inspirations de la perfidie ! Comme si Tacte d'un fou sangùinaire suffisait pour faire mettre en interdit la raison humaine !
Elle n'était pas nouvelle, au surplus, cette exploitation de rétourdissement d'un peuple, et les ministres de Louis- Phijippe n'étaient ici que les plagiaires de la Restauration. Après l'assassinat du duc de Berri par Louvel, les royalistes n'avaient-ils pas dit : « C'est de la presse de l'Op- « position que le coup est parti. Le prince vient d'être M poignardé par une idée libérale. » Or, ceux à qui s'adressait la calomnie, à cette époque, c'étaient, entre autres libéraux, MM. de Broglie, Thiers, Guizot, aujourd'hui
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ministres ! Le dernier fut même frappé alors du coup qui atteignit M. Decazes, son patron, proclamé par M. Clauzei de Goussergues le complice de Louvel. Et maintenant, M. Guizot ne rougissait pas de se faire l'artisan d'une iniquité dont il avait jadis souffert lui-même ! Si cela s'appelle la politique, je ne saurais exprimer jusqu'à quel point la politique me fait pitié.
Il avait été décidé qu'on ferait aux victimes de l'attentat du 28 des funérailles magnifiques, de vraies funérailles nationales. Auguste et touchante pensée, si le ministère n'y eût associé le projet de faire servir la douleur publique au triomphe des mesures qu'il méditait ! Le 5 août (1836), les funérailles eurent lieu. Elles offrirent un inconcevable caractère de tristesse et de grandeur. De Téglise Saint-Paul, où les corps avaient été provisoirement déposés, jusqu'à l'hôtel des Invalides, leur destination suprême, ce n'était qu'une immense multitude qu'aucune tempête ne devait troubler, cette fois, et qui roulait lentement à travers la ville, en la remplissant de son silence. Quatorze chars funèbres furent vus s'avançant l'un après l'autre sur le boulevard. Le premier était celui de la jeune fille si cruellement moissonnée par un hasard terrible ; le dernier, celui du vîeux soldat impérial que la mort était venue surprendre dans les distractions d'une fête, après tant et de si dévorantes mêlées ! Venait ensuite, tout couvert de noires draperies, le cheval de bataille, Accompagnant son cavalier immobile à jamais. L'église ues Invalides reçut sous ses voûtes en deuil et inondées de clartés sépulcrales, les dépôts mortels qu'on lui venait confier. Puis le roi , suivi de ses enfants, jeta l'eau bénite sur les corps. Et la foule s'écoula peu à peu, toujours silencieuse et recueillie.
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L'attitude du clergé dans ces circonstances eut quelque chose de manifestement hostile k la dynastie d'Orléans. Après des hésitations offensantes pour la royauté, Tarchevéque de Paris s'était enfin décidé à rendre au roi une visite, et méwk k officier au service funèbre qui devait être célébré dans Téglise des Invalides. Mais les regrets du clergé pour la branche aînée se trahirent dans ces paroles singulières de Tarchevèque au roi : « Sire, en voyant au- « jourd'hui le chef et les corps de l'État, doublement « avertis par le malheur et le bienfait, venir apporter a aux pieds des saints autds un juste tribut de remer- « ciments et d'hommages, la religion espère ! Elle espère « pour la France. Car si l'ingratitude envers Dieu a le fuie neste privilège d'arrêter le cours de ses dons, la reconii naissance de la foi a le pouvoir, au contraire, de les <( multiplier et de les faire couler avec abondance sur les il princes et sur les peuples. »
S'il est une règle d'éternelle sagesse, c'est celle qui près* crit au législateur de se garder, lorsqu'il médite la loi, de toute précipitation passionnée, de toute impression de nature à altérer la sérénité de son jugement. Cependant, dès le 4 août 183Ô, la Chambre des députés était saisie des projets de lois annoncés par la polémique ministérielle. Dans un exposé des motifs qui démentait ridçe qu'il avait donnée de son caractère, M. de Broglie fit de l'éclat de la France, sous l'empire de la presse, un tableau qui présentait, avec le fameux rapport de M. de Chantelauze en diçs analogies frappantes. Comme conclusions de l'exposé des m(^ifs, trois projets de loi furent présentés parM. Persil.
L'un, relatif aux cours d'assises, investissait le ministre