‹ Histoire de dix ans: 1830-40, Volume 4Chapitre 30 sur 140 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Carrel. « Qu'est-ce que la propriété, avait dit Mirabeau, u soutenant, contre Tabbé Maury, dans l'assemblée Ck)nsa tituante, que les biens du clergé devaient être déclarés (( biens nationaux? La propriété est un bien acquis en « vertu des lois. » Et Tabbé Maury avait répondu • « Si « notre propriété est légitime depuis quatorze siècles, elle (( doit l'être à jamais : car une propriété est nécessaire- <( ment inamovible, et il y a contradiction entre ces deux <t termes : propriété et amovibilité. »

Sieyès, à son tour, avait prononcé, en défendant les dîmes du clergé, ces paroles célèbres : « Les dîmes sont a placées dans la classe des propriétés légitimes, bien (( que nuisibles à la chose publique. Vous voulez être « libres et vous ne savez pas être justes. »

On le voit, en attaquant le caractère social donné à \a0f propriété par la Déclaration des Droits de l'Homme, en affirmant, après l'abbé Maury, après Sieyès, que la propriété n'était qu'un droit inhérent à l'vndividu, M. Dupin ne prenait pas garde qu'il condamnait, et la révolution de 1789, et les travaux de rAssenû)lée Cçnstituante, et tout cetiui avait amené le triomphe de cette bourgeoisie dont il se portait, lui, M. Dupin, l'avocat et le champion! Car enfin, s'il était vrai que la loi ne dût pas, même dans rintérêt et pour le salut de la société, limiter, régler, restreindre dans son extension unique et exagérée ce droit inhérent à Vindividu; s'il était vrai, selon l'affirmation monstrueuse et impie de Sieyès, qu'une propriété pût être (t légitime, quoique nuisible à la chose publique » 5 la bourgeoisie s'était donc rendue coupable d'une affreuse spoliation, lorsqu'en 1789 elle avait aboli les droits féodaux, les jurandes, les banalités, les dîmes, les substitu-

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tioDs; lorsqu^lle avait mis législativenieni des bornes à )a faculté des donations entre vifs et testamentaires; lorsqu'elle avait décrété le partage égal des héritages ; lorsque naguère encore, ses représentants avaient fait une loi sur Texpropriation pour cause d'otilité puruque!

Ainsi édataît la mauvaise foi des dominateurs du jour. Oppresseurs, fils d'opprimés, ils reniaient dans l'ivresse de leur fortune le principe même de leur élévation, et ils ne rougissaient pas de s'armer contre le prolétariat d'une \ doctrine qu'ils avaient déclarée infâme lorsque la noblesse s'en était servie contre eux. Enseignement grave et qui donne à la publication du manifeste de la Société des Droits de l'Homme une véritable importance historique !

Mais, sous un autre aspect, Timportance de cette publication ne ftit pas moindre, et il en résulta, au sein du parti danocratique, des débats du plus haut intérêt.

Le manifeste ne se prononçait qu'avec réserve sur la liberté de la presse et la liberté individuelle, et Ton y insistait beaucoup, au contraire, sur la nécessité d'organiser vigoureusement le Pouvoir. Une fraction notable du parti répuMicain en prit ombrage. La Tribune appuya le manifeste sans l'adopter entièrement, et il fut critiqué, comme n'ayant pas assez tenu compte du principe de liberté, par trois hommes d'un patriotisme éprouvé et d'un talent incontestable : M. Armand Carrel, rédacteur du National ^ M. Anselme Pététin, rédacteur du Précurseur de Lyon; et M. Martin Maillefer, rédacteur du Peuple souverain de Marseille. De quel côté se trouvait la vérité.^

Qu'on suppose deux hommes prêts à se mettre en route : l'un bien portant, alerte, vigoureux; l autre malade et blessé. Avant la révolution de 17S9, le Pouvoir, au lieu

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^ de tendre la min au secœid, ne scmgeait qu'à faire marcher le premier plus à Taise encore et phis vite. En 1789, ce fut autre chose r le Pouvoir fut enchaîné, et l'on dit aux deux hommes : « La route est libre ; vos droits sont égaux; marchez. )» Et cependant le faible pouvait répondre : « Mais qu'importe que la route soit débkyée? Ne voyez-vous pas que je suis malade; que le sang coule de mes blessures ; que le poids de mon propre corps m'épuise et que mes pieds nus se meurtrfêsent sur les cailloux du chemin? Qu'aucune protection spéciale ne soit accordée à mon voisin, il peut s'en passer, lui^ car il est ingambe et fort; mais moi?... Que me parkz-voas de droits égaux? C'est une raillerie crueUe ! j»

Yoilà le lan^ge qu'en 1 7 S9 amaient pu tenir les prolétaires. Ne trouvaient-ils pas en effet la bourgeoisie en possession de tous les instruments de travail, en possession du scri, du numéraire, du crédit, des ressources que donne la culture de l'intelligence? Quant à eux, n'ayant ni propriétés, ni capitaux, ni avances, ni éducation^ ne pouvant éconmniser sur le labeur de la veille de quei subb sans danger le chômage du lendemain, quel prix devaienè-ils attac^ au don de la liberté, définie Hiétaphysiqumient et considérée comme un droit? Que leur importait le droit d'écrire et de discuter, à eux qui n'wi avaient ni fai faculté, ni le loisir? Qm leur importait le drwt (te vivre à l'abri des vexî^tions du roi ou des courti6an(g^ à eux qui échappaient à ces vexations par leur obscurité même et leur misère? Que leur importait le droit d'être athée, à eux qui. pour ne pas maudire la vie, avaient besoin de croire à Dieu ? Que leur importait le droit de s élever en faisant fortune, à eux qui manquaient de» instruments

nécessaires pour s'enrichir? La liberté politique, la liberté ' de conscience, la liberté d'industrie, conquêtes si profitables à la bourgeoisie, n'étaient donc pour eux que des conquêtes imaginaires, dérisoires, puisqu'ayant le droit d'en profiter, ils n'en avaient pas la faculté^.

C'est ce qui ne tarda pas à être compris. Sous la Convention, des penseurs audacieux purent se lever et dire : pour qui donc la révolution a-t-elle été faite? Est-ce pour cette foule gémissante des prolétaires qui a si puissamment aidé la bourgeoisie à renverser la Bastille, à vaincre les Suisses, à dompter l'Europe des rois, à sauver la France révolutionnaire? On les a d'abord appelés esclaves, puis vilains : aujourd'hui on les appelle paworcs : en changeant de qualification leur condition a-t-elle changé de nature? De droit, ils sont libres : de fait, ils sont esclaves.

La conséquence était facile à tirer. Au lieu de cette liberté, nouveau moyen d'oppression fourni à ceux qui étaient en état d'en faire usage et qui pour les autres n'était qu'un leurre, les vrais amis du peuple voulurent un gouvernement tutélaire et fort, afin que sa force servît à protéger les faibles, et changeât le droit en faculté. De là cette admirable et auguste définition : « La liberté est « le pouvoir qui appartient à 1 homme d'exercer à son « gré toutes ses facultés 5 elle a la justice pour règle, les « droits d'autjui pour bornes, la nature pour principe et <( la loi pour sauvegarde^. »

I Ces idées, qui ne pouvaient trouver ici tout leur développement, sont exposées d'une manière complète dans le livre que nous avons publié sous ie titre : Organisation du Travail.

> Qu'on rapproche de cette définition celle-ci donnée par M. Dupin

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