‹ Histoire de dix ans: 1830-40, Volume 4Chapitre 37 sur 140 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

chîd-Méhémet part à la tète d'une armée nombreuse, bien résolu à ne point courir les chances d'une bataille rangée, et préparant tout pour cette guerre irrégulière dont il avait le génie. Mais il laisse derrière lui Khosrew- Pacha, qui, jaloux du grand-visiret impatientde sa chute, entrave, en sa qualité de séraskier, tous les plans de Reschid-Méhémet et lui fait imposer par le sultan la nécessité d'une action d'éclat. La France s'étant arrêtée à l'i&ée de maintenir intact, pour mieux l'opposer aux Russes, l'empire de Mahomet II, elle aurait dû faire des vœux pour Reschid-Méhémet : elle fît des vœux pour Ibrahim. La rencontre eut lieu à Koniah, le 21 décembre 1832. D'un côté, dix mille Égyptiens, de l'autre soixante mille Turcs, et, entre lesdeux armées, un brouillard épais. Les Turcs engagèrent l'action par une vive canonnade, qui, perçant le brouillard etjetantsur le champ de bataille des lueurs rapide», révéla leurs positions au regard perçant d'Ibrahim. Les deux armées se choquèrent presque dans les ténèbres, et la déroute des Turcs fut complète. Le grand-vigir, que des cavaliers égyptiens avaient rencontré courant, tout effaré, sur le champ de bataille, et jouant sa vie en soldat, le grand-visir fut fait prisonnier. lise croyait perdu : par une bizarrerie qu'expliquent les mœurs orientales, Ibrahim le salua comme son chef, but dans la coupe dont Reschid-xMéhémet hésitait à approcher ses lèvres, craignant qu'on n'y eût mis un breuvage empoisonné, et lui donna toutes les apparences du commandement dont il ganlait la réalité. La bataille de Koniah décidait tout. Ibrahim n'eut qu'à étendre la main sur la Syrie. Il pouvait plus encore. Qu'il criât : en avant ! et Constantinôple était à lui.

Iht HlSTOlilE M DIX ANS.

Telle était, au comineDceinent Tannée 1833, la situation des choses en Orient. Pour peu qu'Ibrahim tardât à détrôner Mahmoud, les véritables vainqueurs à Koniah, c'étaient les Russes. Ne venait-on pas de leur fournir Toccasion d'aller, comme protecteurs du sultan, dresser leurs tentes sur les rives du Bosphore ! Et en effet, à la première nouvelle du désastre doKoniah, Mahmoud, glacé d'effroi, s'était tourné versSébastopol. Qui le croirait.^ en présence de ces graves complications, si lentement préparées, le (Cabinet des Tuileries se trouva pris au dépourvu. Il n'avait pas d'ambassadeur auprès de la Porte, et son chargé d'affaires, M. de Varennes, était sans instructions.

Il fallait pourtant que le gouvernement français prit un parti ^ et^ puisqu'à tort ou à raison iljugeait possible l'in^violabilité de Constantinople, il devait, ou se prononcer avec énergie contre Méhémet-Ali, ou encourager résolument Ibrahim à compléter le succès de sa révolte. Car, dans le premier cas, l'intervention égoïste des Russes cessait d'être nécessaire ; et, dans le second, Ibrahim triomphant était donné pour défenseur à Constantinople.

Rien tie tout, cfela ne fut compris, et M. de Varennes resta livré à ses inspirations personnelles. Son rôle était difficile. 11 avait à écarter de Constantinople les Russes . qui étaient impatients de s'y montrer et que les terreurs du sultan y appelaient. Et comment atteindre ce résultat, si l'on n'arrêtait pas Ibrahim ? Or, M. de Varennes pouvait bien employer auprès du conquérant de la Syrie et auprès de Méhémet-Ali la voie des conseils et des sollicitations, mais, pour réussir, il aurait fallu être en mesure de parler avec autorité, de menacer si les prières ne suffisaient pas. Et c'est ce que l'imprévoyance du Cabinet des Tuile-

Page 1