CHAPITRE Ili
ries mettait M. de Varennes dans Timpossibilité de faire. 11 parvint néanmoins à contrebalancer pendant quelque temps rinfluence russe, et la manière dont il mit à profit les circonstances témoigna d'une grande dextérité.
La Russie s^était hâtée d'oCfrir au sultan le secours de dnq vaisseaux et de sept frégates, et elle avait envoj é à Mahmoud le général Mourawieff, chargé de disposer tout pour l'intervention et de pousser jusqu'à Alexandrie. Le général Mourawieff eut le tort de faire un peu trop sentir ^ux Turcs l'injure de sa présence. Il parcourut les casernes, il affecta avec les soldats turcs le ton du commandement. <i'était souffler sur des cendres, mais sur des cendres encore brûlantes. Il se trouva que des sujets avaient le cœur moin3 servile que leur maître. Une agitation alarmante se déclara dans la capitale. Le pacha d'Égypte, du moins, n'aurait pas humilié à ce point devant l'aigle noir à deux tètes la majesté du croissant. Voilà ce que beaucoup pen- ^sèrent ; et Méhémet-Âli compta dans le divan plus d'un partisan caché. Mahmoud, d'ailleurs, semblait prendre je ne sais quel téméraire plaisir à braver son peuple. Âu moment même où il lui donnait le spectacle d'un abaissement sans exemple, il se livraitjavec des chrétiennes à de profanes amours ; et, plus hardi de jour en jour, il insultait ^ux vieilles croyaqices en se plongeant dans l'ivresse. On ^t dit qu'il voulait s'étourdir sur sa faiblesse à l'égard de l'étranger en redoublant d'audace à l'yard de la nation : sortes de dédommagements naturels aux âmes qui départagent entre la pusillanimité et l'orgueil !
M. de Varennes s'empara de toutes les ressources que lui offrait ce concours de circonstances. Il réchauffa ce «qu'il y avait encore de pratiotisme dans le divan -, il en-
tretint dans des sympathies toutes françaises le reis-effendi, dont il possédait l'amitié et qui était Tennemi secret des Russes ^ enfin, il fut heureusement servi dans sa lutte contre M. de Boutcnieff , ministre plénipotentiaire de Russie, par la mort d'Antoine Franchini, drogman * fameux dont les services étaient fort utiles au Cabinet de Saint- Pétersbourg.
Méhémet-Ali avait fait savoir qu'il n'était pas éloigné de traiter avec fa Porte : M. de Varennes profita de cette ouverture pour pousser à un arrangement direct, et, soutenu par le reis-effendi, par les secrètes dispositions de plusieurs membres du divan, par les mécontentements de Constantinople, par le nom de la France, qui n'avait pas encore tout-à-fait perdu à cette époque le respect do monde, il décida le sultan à faire partir pour l'Égypte Hali-Pacha. Les propositions portées par Hâlil à Méhémet- Ali consistaient dans la cession des petits pachaliks de Seyde, de Jérusalem, de Naplouse et de Tripoli. Cette démarche mettait la Russie en dehors des affaires turques. Aussi, le général Mourawieff s'élança- t-il sur les traces du négociateur, le Cabinet de Saint-Pétersbourg ne voulant à aucun prix que Tempire ottoman s'accoutumât à pourvoir lui-même à son salut.
Jusque-là, l'influence française avait gagné du terrain. Mais la médiation de la France n'avait été acceptée et ne pouvait Têtre qu'à une condition : c'est qu'Ibrahim serait sommé de retirer la menace qu'il tenait perpétuellement suspendue sur Constantinople. Ici commençait pour nous la difficulté, parce qu'encore une fois le gouvernement français n'avait rien prévu, rien préparé, pour une solu-
' Inlerprèlc.
CHAPITIB UU
tion. M. de Varennes avait bien, il est vrai, pris l'engagement d'écrire à Ibrahim et à Méhémet-Ali pour que les Égyptiens suspendissent leur marche ; mais le pacha d'Égypte et son fils s'étaient avancés si.loin qu'il leur était impossible de s'arrêter devant des prières que n'appuyait pas l'appareil de la force. Là était i'écuèil. Ibrahim se contenta de répondre qu'il ne pouvait qu'exécuter les ordres de son père, et, sous prétexte qu'à Koniah son armée manquait de vivres, il annonça qu'il allait se porter en avant. Il eut soin de donner en même temps la liberté au grand-visir, qu'il charga de demander pour lui au sultan la permission d'arriver jusqu'à Brousse : acte dérisoire de soumission qui, partout ailleurs qu'en Orient, eût été une ironie insolente et grossière.
Le mouvement d'Ibrahim renversait l'œuvre de M. de Varennes. Plus effrayé que jamais, le sultan sollicita d'une manière furtive les secours de la Russie, entraîné qu'il était vers cette dépendance honteuse, non-seulement par ses inquiétudes, mais encore par les intrigues d'Achmet- Pacha, instrument de l'ambition étrangère. Il importe de noter ici, comme une preuve de l'hostilité sourde qui animait contre les Russes plusieurs des plus hauts personnages de l'empire, que ce fut par un! membre même du divan que M. de Varennes fut mystériéusemîeht instruit des démarches nouvelles de Mahmoud. 11 se mit aussitôt en mesure de les combattre, et, cette fois encore, les circonstances lui vinrent en aide.
La négociation ouverte à Alexandrie était terminée. Méhémet-Ali avait accueilli le général Mourawieff avec politesse, mais sans s'incliner devant sa médiation. Quant aux propositions du sultan, il les avait nettement repous-