‹ Histoire de dix ans: 1830-40, Volume 4Chapitre 47 sur 140 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

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de jeunes gens propres à un coup de main, mais peu habitués à faire de longues rouies, la colonne se traînait d'un pas pénible. Tous les visages portaient Tempreinte d'une morne préoccupation, et Ton se communiquait de proche en proche des doutes cruels. La colonne passa par de petites bourgades où nul cri d'enthousiasme ne se fit entendre et où elle ne rencontra que des regards étonnés. Par suite de ses travaux antérieurs, Mazzini était tombé dans un état extraordinaire de lassitude, et la douleur de voir le succès lui échapper se joignant à ses maux, une fièvre ardente Favait saisi. Il marchait douloureusement, appesanti par la fatigue de plusieurs nuits sans sommeil. 11 avait déjà demandé plusieurs fois à Ramorino quelle route on suivait, pourquoi on n'allait pas à Saint-Julien, pourquoi on ne se dirigeait pas sur Bonneville; et, à tort ou à raison, les réponses de Ramorino l'avaient alarmé, lui paraissant évasives. Il l'alla trouver une dernière fois au bivouac de Carra . Le général était couché près du feu, dans son manteau. Mazzini lui dit, dans l'égarement de la fièvre, qu'il fallait aller du côté où il y avait espoir de se battre; que si vaincre était impossible, il fallait du moins prouver à l'Italie que les patriotes restaient fidèles à leurs engagements et savaient mourir. Ramorino répondit que courir au-devant de dangers stériles serait plus qu'une im • prudence, et qu'il y aurait folie à faire moissonner, sans utilité pour la cause commune, la fleur de la jeunesse italienne. Mazzini le regardait d'un œil hagard, le visage al- , téré et le cœur plein de trouble . En ce moment des coups de feu retentissent. Ramqrino se lève précipitamn>ent. Alazzini court au faisceau et saisit sa carabine en remerciant Dieu de leur envoyer l'ennemi. Mais il avait le dé-

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lire. Ses compagnons lui apparurent comme des spectres. Il chancela, tomba sans connaissance; et lorsqu'il rouvrit les yeux, il se trouvait en Suisse, où on l'avait transporté sur unecharrette. Les coups de feu n'étaient qu'une fausse alerte. Mais Ramorino avait perdu toute foi dans le succès. Il déclara sans détour à ses compagnons que la tentative était pour le moment avortée, et qu'on n'avait plus qu'à regagner la frontière. Le corps fut dissous.

Cette expédition, si déplorable par la complète inanité de ses résultats, fut suivie de récriminations non moins déplorables, ainsi qu'il arrive toujours dans les - entreprises avortées. Ramorino fut accusé de trahison, mais Taccusation ne fut point démontrée, les faits allégués contre lui pouvant recevoir une interprétation différente de celle que leur donnnait le soupçon aigri par le malheur. A son tour, Ramorino se déclara trahi, sans avoir fourni l'ombre d'une preuve et contre toute espèce de vraisemblance.

Les hommes sont faillibles, les idées justes sont immortelles. Mazzini et ses compagnons le comprenaient, et ils surent se garder de tout découragement pusillanime. Mais un regret dut leur rester, celui d'avoir jeté sur la cause qu'ils défendaient une défaveur momentanée. Car l'orgueil de leurs ennemis s'en accrut -, l'Autriche, la Russie, la Prusse, s'unirent à la Sardaigne dans un commun anathême contre les partisans d'une Italie indépendante ; les chancelleries s'irritèrent, menacèrent ; et la Suisse, terre deliberté, suprême asile ouvert à l'infortune des proscrits, la Suisse se vit condamnée, ap^ès une glorieuse résistance, à mesurer désormais plus prudemment les bienfaits de son hospitalité. Il est inutile d'ajouter qu'en France le gou-

GHAPITBE IV.

vernement redoubla d'audace, bien convaincu que,. de long-temps, le parti démocratique ne trouverait au-dehors un efficace et sérieux appui.

Bientôt tout sembla se préparer pour un lamentable dénoûment. Dans des articles passionnés, le Journal des Débats^ organe de la Cour, soufflait au ministère les plus sinistres desseins, et à la bourgeoisie toutes les passions de la guerre civile. A Tentendre, pour sauver la société aux abois, il aurait fallu anéantir la presse populaire, mettre hors la loi la République, frapper au cœur le droit même d'association , et couvrir la personne royale d'un bouclier impénétrable à jamais. C'était encourager la résistance à se faire violente et désespérée, c'é-" tait ouvrir devant le pays une carrière de sang. Mais les hommes du pouvoir s'agitaient dans leur impatience. Troublés de rencontrer à chaque pas devant eux le parti républicain , poursuivis sans relâche de son qui-vive éternel, et comme il arrive souvent, de l'excès de la peur, précipités dans le vertige de l'audace, ils brûlaient de sa-, voir au juste ce que renfermaient pour eux de périls les profondeurs de cette société qu'ils étaient aussi incapables de calmer que de conduire. Les républicains, de leur côté,, sentaient l'imminence d'une agression et ne cherchaient plus qu'à s'assurer l'honneur de l'initiative. La lutte commença donc. On intenta au iVa/iona/, feuille républicaine, un procès fondé sur des chicanes grossières, et qui ne tendait pas à moins qu'à le ruiner en lui enlevant son titre. On attaqua le Populaire dans la personne de son rédacteur en chef, M. Gabet, qui, quoique membre de la. Chambre, se vît traîné devant le jury, en vertu d'une autorisation obtenue sans peine des rancunes de la majo-

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rite. Le Parlement était une arène, et la discussion des affaires publiques un échange de menaces.

Dans la séance du 26 janvier, M. Larabit dénonçait la dictature militaire du maréchal Soult, qui, dans une lettre aux officiers d'artillerie de Strasbourg, avait prétendu interdire aux officiers toute réclamation, même légale. Des murmures s'élèvent, et le général Bugeaud s'écrie : « Il « faut obéir d'abord, » et M. Dulong de répliquer vivement : a Faut- il obéir jusqu'à se faire geôlier ?» Le général Bugeaud s'approche alors de M. Dulong, et, séance tenante, obtient une explication dont il se montre satisfait, car elle mettait également à couvert et la dignité de l'offenseur et l'honneur de l'offensé. Mais les passions d'un parti sont plus difficiles à apaiser que le ressentiment d'un individu. Parmi les amis de M. Bugeaud, plusieurs affichèrent l'inconcevable prétention de ressentir son injure plus profondément que lui -môme. On remarqua surtout, à son indignation bruyante, à sa pantomime animée, à ses promenades inquiètes le long des bancs du centre, le général Rumigny, aide-de-camp du roi.

Au milieu du tumulte, M. Dulong avait prononcé, en l'appliquant au genre d'obéissance muette et servile exigée par le ministre, le mot ignominie. Le Journal des Débats s'empare de ce mot, et lui assignant dans le comptM'endu^ de la séance une place fatale, il reproduit en ces termes l'apostrophe de M. Dulong: « Faut-il obéir jusqu'à se « faire geôlier, jusqu'à l'ignominie ?» A quelles intentions rapporter cette inexactitude cruelle? Pourquoi, seul entre tous les journaux, le Journal des Débats aggravait-il une apostrophe qui pouvait aboutir à un combat? Ce qui est certain, c'est qu'après avoir jeté les yeux sur ces fu-

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nestes lignes, le général Bugeaud dut écrire à M. Dulong pour lui demander des explications nouvelles, a Je me « mets à votre disposition , répondit celui-ci au général : « mes deux témoins sont le général Bachelu et le colonel « Desaix. n Les témoins des deux adversaires se réunirent, et il fut convenu que M. Dulong adresserait au Jofwmal des Débats une lettre dans laquelle il démentirait la seconde partie de l'apostrophe si mensongèrement amplifiée, et ne laisserait peser que sur M. Bugeaud, homme public, le poids de la première. Rien de plus convenable, de plus conforme à la vérité, de plus digne. La lettre fut envoyée au Journal des Débats^ où elle devait être publiée le léndemain, 28. Mais quelles ne furent pas la surprise et l'indignation de M. Dulong, lorsque, dans le Bulletin ministériel du 27, il lut : Journal des Débats a rapporté « hier une expression outrageante adressée par M. Dulong « à l'honorable général Bugeaud. Aujourd'hui on disait « à la Chambre que l'honorable général en a demandé « raison^ et qu'il a exigé de M. Dulong une lettre qui « paraîtra demain dans le Journal des Débats. » Ainsi, le système de provocation qu'une feuille ministérielle avait commencé, une autre feuille ministérielle semblait le poursuivre! Ainsi, l'on avait altéré, en l'aggravant, la portée de l'apostrophe, et maintenant on altérait le caractère des explications dont elle avait fourni le sujet! Quelle invisible main préparait donc à la querelle un dénoûment funèbre ? Comment le Bulletin ministériel du soir avait-il eu connaissance d'une lettre confiée à la discrétion du Journal des Débats^ à son honneur? La communication venait-elle directement des témoins du général Bugeaud, ou bien n'était^e qu'un écho lointain des hâbleries de quelques

courtisans traîneurs de sabre? Voilà ce qu'on commença, de toutes parts à se demander, et dans beaucoup d'esprits s'éyeilla un soupçon étrange, un soupçon terrible.

Quant à M. Dulong, il n'avait plus à suivre que les inspirations de son courage. 11 s'empresse d'interdire l'insertion de la lettre qu'on donnait comme ayant été exigée de lui, et, le premier arrangement étant abondonné, il. choisit pour nouveaux témoins deux députés, MM. Georges Lafayette et César Bacot.

Le 28, à trois heures de l'après-midi, ces messieurs se trouvaient au domicile de M. Dulong avec Armand Carrel, que son noble cœur poussait à intervenir dans la querelle pour Tapaiser , lorsque le général Bugeaud se présenta. Un convenable désir de conciliation éclatait sur son visage, et dans ses paroles. Armand Carrel eut avec lui un entretien dans lequel il puisa l'espoir que tout pouvait se terminer par une note qui, soigneuse de la dignité de M. Dulong, satisferait dans M. Bugeaud l'homme privé, sans impliquer aucun désaveu du blâme encouru par l'employé du gouvernement.

A huit heures du soir, seconde réunion. Les témoins du général Bugeaud, MM. de Rumigny et Lamy, y parurent cette fois ^ et l'on remarqua que les dispositions da général n'étaient plus les mêmes. M. de Rumigny repoussa l'intervention d'Armand Carrel, comme représentant de la, presse opposante, et il fut le premier à réclamer la publication de la lettre, bien que les lignes insolentes du letin ministériel l'eussent rendue manifestement impossible. A cette lettre, les témoins de M. Dulong voulaient qu'on substituât une note dont on ne pût pas dire qu'elle avait été exigée» La proposition fut repoussée obstiné-

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