‹ Histoire de dix ans: 1830-40, Volume 4Chapitre 50 sur 140 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les funérailles de Dulong furent, comme sa mort, un véritable événement politique. Une foule innombrable suivit, le long des boulevards, le char funéraire. Le gouvernement craignait une insurrection : il mit sur pied les troupes dont il disposait, et flt couper le convoi par des mouvements de cavalerie et d'infanterie. Autour de la fosse où sur Thomme de bien allait peser l'invincible sommeil, ses amis se rangèrent avec un profond sentiment d'angoisse^ et MM. Salverte, Tardieu, Cabet, Langlois, Armand Carrel, Dupont (avocat), vinrent tour à tour prononcer les discours d'adieu. M. Dupont fit entendre, en terminant, ces belles paroles : « Nous vivons dans un de « ces temps de corruption où l'homme de conscience, s'il « ne veut pas mentir à la vérité, doit avoir une épée au « service de sa pensée. Dulong avait compris la triste « époque où il vivait. Sa vie ne lui appartenait pas plus « que la nôtre ne nous appartient. Sa vie appartenait à « la vérité ^ et, quand la vérité lui a demandé sa vie, il a «c exécuté le pacte, il a donné sa vie. »

Paris était encore sous l'impression de ce tragique événement, lorsque des scènes où l'ignominie se mêle à l'atrocité le remplirent tout-à-coup de douleur et de honte.

Une loi venait d'être rendue qui soumettait à la formalité d'une autorisation préalable accordée par la police, tout écrit vendu, distribué, crié sur la voie publique. Pourquoi ne le dirions-nous pas , puisque la vérité nous le commande ? Les crieurs lancés sur les places et dans les rues par les ennemis du Pouvoir ne furent souvent que des colporteurs de scandale, que les héraults d'armes de rémeute. Dans leslibelles qu'ils distribuaient, la mauvaise foi des attaques le disputa plus d'une fois à la grossièreté

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du langage et à je ne sais quelle flagornerie démagogique. Or, flatter le peuple est une lâcheté, le tromper est uncrime. Que le gouvernement fût intervenu pour mettre fin à un tel désordre, il le devait. Mais lui qui s'était accoutumé k repousser le dénigrement par le dénigrement et le mensonge par le mensonge, lui qui jamais n'avait hésité à faire ou à laisser plaider sa cause devant les passants par les libellistes les plus abjects, de quel front livrait-il aux salariés des fonds secrets l'exclusive domination de la voie publique? Car enfin, c'était créer le monopole de la calomnie^ c'était mettre au-dessus du pouvoir répressif de la magistrature le pouvoir préventif de la police, et, dans la grande question de l'ordre à défendre, abaisser le juge devant l'espion !

Des troubles étaient prévus : ils éclatèrent. L'exécution de la loi sur les crieurs publics était un véritable arrêt de mort prononcé contre certaines feuilles spécialement destinées au peuple; et elles ne voulurent pas disparaître sans avoir au moins témoigné tout haut de leur colère et de leur courage. Le dimanche 23 février, une distribution générale de ces feuilles devant avoir lieu sur la place de la Bourse, une foule immense s'y était rassemblée, foule inoflensive, peu bruyante, composée presque entièrement dé curieux, mais grossie à chaque minute par le flot des promeneurs. Tout- à-coup les grilles du palais de la Bourse s'ouvrent, et sur la place s'élancent, à la suite de quelques sergents de ville en uniforme, des agents de police portant pour la déshonorer la blouse du travailleur, et armés de gourdins. Animés d'une fureur imbécile et basse, ces misérables fondent en rugissant sur la population, qui recule étonnée; ils frappent sans choix, ils frap-

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peut aa hasard, ajoutant Pinsulte à la cruauté , et se Tcngéant de l'horreur qu'ils inspirent par des brutalités sans nom. Alors chacun de se précipiter. La rue Neuve-Vi* Tienne est encombrée de fuyards qui remplissent l'air de leurs cris. Des femmes sont renversées et foulées aux pieds -, des enfants tombent sous le bâton et teignent le pavé de leur sang, des promeneurs paisibles se sont vus assaillis par des fofcenés qui les terrassent, les meurtrissent de coups, trépignent sur eux-, un commissaire de police veut arrêter le cours de ces abominations : son autorité est méconnue -, il insiste : on le menace. Et M. d'Argout, M. d'Argout lui-môme est sur le théâtre oi se joue le drame. On fait avancer de la cavalerie -, mais, à l'aspect de leurs hideux auxiliaires, les cavaliers rougissent de honte -, et c'est d'un geste bienveillant, c'est avec des regards amis, qu'ils poussent devant eux la multitude.

L'indignation, à Paris, fut universelle. Au nombre des blessés se trouvaient beaucoup de citoyens attachés au gouvernement ; chaque classe de la société, chaque opinion, avait fourni des victimes ; la population tout entière se sentit humiliée ; par pudeur, le Journal des Débats garda le silence^ et M. Salverte, montant à la tribune, somma le ministre de rendre compte au pays de ce vil guet-apens. M. d'Argout, qui ne manquait ni de fermeté ni d'esprit, resta écrasé, pourtant, sous le poids de l'accusation. Il déclara que c'était poiir mieux distinguer l'innocent du coupable qu'on employait des agents de police déguisés ^ et ici les citoyens avaient été frappés indistinctement ! Il prétendit que c'était pour éviter les charges sanglantes de la cavalerie qu'on recourait aux brigades de

la police^ et les agents de M. Gisquet, armés de bâtons, venaient de déployer une rage qui suppléait à tout ce que peut avoir de plus funeste l'emploi des baïonnettes ! La justification était dérisoire; et d'ailleurs, le ministre laissait intact le reproche qu'on lui adressait d'avoir mis l'arbitraire à la place des lois. Malheureusement, les enncr mis du Pouvoir servirent sa cause, en cette occasion, par des exagérations sans probité et des rédts infidèles. C'était offrir à la majorité un prétexte pour amnistier le ministre: elle en profita. On s'empara des faits dont la fausseté était démontrée, pour obscurcir des faits incontestables-, et un bill d'indemnité sortit du sein de$ ricanements les plus odieux qui aient jamais porté atteinte à la dignité d'une assemblée. Le gouvernement était donc absous par la Chambre ^ mais il avait été et resta condamné par l'opi-

Au reste, tout cela né faisait qu'annoncer de plus grandes calamités. Une loi depuis long- temps attendue par les uns et redoutée par les autres , la loi contre les associations fut enfin présentée. Elle aggravait ce fameux article 291 du Gode pénal légué à la Restauration par le despotisme de l'Empire, et contre lequel avait si violemment protesté le libéralisme conduit au combat par MM. de Broglie et Guizot. L'article 291 se bornait à proscrire toute association de plus de vingt personnes non autorisée : la loi nouvelle étendait les dispositions de l'ancienne à toute association partagée en sections de moins de vingt personnes. L'article 291 n'atteignait que les réunions périodiques : la loi nouvelle ne tenait nul compte de la périodicité. L'article 291 ne n^enaçait que les chefs des assosiations contrevenantes : la foi nouvelle pesait sur

nion.

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