‹ Histoire de dix ans: 1830-40, Volume 4Chapitre 61 sur 140 · CHAPITRE r · texte numérisé non relu

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déguisés en seçtionnaires, quelques républicains emportés s'étonnent Vie l'inaction des chefs, dans un moment qui semble si propice. Qu'attendent-ils? Eh quoi ! pour attirer au parti la masse des ouvriers en soie, pour marcher avec elle en avant, on ne profite pas de la détresse de ces ouvriers, de leur désespoir! Ces discours se répandent bientôt partout 5 des gens suspects les enveniment-, on égare la crédulité de certains seçtionnaires plus ardents qu'éclairés, et les membres du comité, accusés tout haut de trahison, sont placés sous la menace du poignard.

Mais ils avaient, pour résister au torrent, des motifs invincibles. Devancer à Lyon le mouvement de Paris et celui des provinces, c'était tout compromettre. Puis, les armes manquaient, le montant des cotisations mensuelles imposées aux seçtionnaires ne suffisant pas même à couvrir les frais des publications innombrables sorties, depuis plusieurs mois, des presses de la Société. Au moins auraitil fallu pouvoir compter avec certitude sur l'appui insurrectionnel des ouvriers en soie, qui formaient à Lyon le fond de la population ouvrière. Et cet appui, jusqu'alors, n'avait jamais été ni offert ni promis.

Nous avons dit. qu'un assez grand nombre de mutuellistes étaient entrés dans la Société des Droits de l'Homme ; mais ils n'y étaient entrés que comme individus. Car, quant à la société mutuelliste, prise dans son ensemble et dans sa direction, il est certain qu'à l'époque dont il s'agit, elle était dominée par un étroit esprit de corporation Avant tout, elle tenait à conserver sa physionomie industrielle, son originalité, et ce qui lui faisait, dans la classe ouvrière, une situation à part. Nul doute qu'il n'y eût dans son sein des hommes élevés au-dessus des intérêts de

corps par la force de leur intelligence et la générosité de leurs désirs^ mais ces hommes ne constituaient pas la majorité, dont on aurait pu résumer ainsi les espérances : augmentation du salaire dos ouvriers da. &oie. C^était tout simpleii, hélas ! Qui s'était chargé d'instruire cette partie du peuple, de lui donner des notions de morale, de la nour- ^ rir des préceptes de la charité, de lui enseigner les immortels rudiments de l'Évangile? Et, d'un autre côté, comment se serait-elle livrée avec une entière confiance à une association politique dans laquelle à des citoyens intelligents et courageux se trouvaient mêlés tant d'ambitieux impatients, de démagogues pleins d'ignorance, de gens sans aveu et d'agitateurs sans but? A I^yon, d'ailleurs, l'influence du clergé sur une portion de la (iass^.d^ our vriers en soie avait toujours été assez grande. Or, voici dans quel sens était dirigée cette influence, qui s'ex^çait •sourdement et à petit bruit par les femmes. Ne voyant dans les fabricants que des libéraux et des sceptiques, le clergé n'avait eu garde d'attiédir le sentiment de révolte qui . armait contre eux les ouvriers ^ mais en même temps il poussait ceux-ci à se défier du parti républicain tout en profitant de ses sympathies. Et c'était bien là en effet, à l'égard de la Société des Droits de VHomme^ l'attitude des meneurs du mutuellisme. Car, tandis qu'ils se laissaient taxer de républicanisme, et s'aidaient, contre les fabricants, des prédications populaires de la Glaneuse^ ils n'épargnaient rien pour amortir dans les loges la propagande républicaine, et dans leurs ordres du jour, ils ne cessaient de recommander aux leurs l'observation des articles réglementaires qui portaient interdiction de la politique. Ajoutez à cela que les Sociétés pullulaient dans la ville :

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ici la SoâAé du Progrès, dirigée par MM. Lagraqge et Léon Favre, là celle de la Liberté de la Presse^ plus loin celle des Indépendants et celle des Hommes libres. Il est 'vral que ces diverses associations se composaient en partie des mêmes hommes, ce qui en atténuait la divergence. Mais si elles tendaient à un but commun, elles y marchaient à pas inégaux. Le comité rencontrait aussi un obstacle sérieux dans le penchant des Lyonnais pour les idées de décentralisation, idées qui étaient celles du réacteur du Précurseur y M. Pététin, et que partageait, du moins sous le rapport philosophique, un des membres les plus respectés et les plus recommandables du parti, M. Lortet. Que faire donc? en un, tel chaos d^incertitudes, 4e quel côté diriger le gouvernail? L'écueil était partout, partout la tempête.

Ët cependant, s'arrêter était impossible. La fermentation devenait d'heure en heure plus impérieuse. Mille étincelles jaillissaient chaque jour du choc de tant de passions en contact. L'on entendait rugir déjà la foule des impatients, qu'échauffaient, qu'enflammaient les véritables traîtres. . . Le comité ne se sentit pas assez fort pour porter le poids d'une situation semblable. Les rênes lui échappaient : il résolut de se faire appuyer directement par la capitale, et M. Alb^t partit.

M. Albert avait pour mission d'exposer l'état des choses au comité parisien, de prendre en quelque sorte le mot 4'ordre, et de ramener à Lyon M. Godefroi-Cavaignac ou M. Guinard, que leur énergie rendait très-populaires, et que le comité lyonnais jugeait seuls capables, soit de contenir avec autorité, s'il en était besoin, ceux qui se lais- :saient emporter par une ardeur aveugle et sauvage, soit.

si la fatalité l'emportait, de donner au mouvement une impulsion assez vigoureuse pour le pousser jusqu'au succès. On avait recommandé à M. Albert de n'aller trouver ni Armand Carrel ni Gamier-Pagès : le premier, parce qu'il ne faisait point partie de la Société des Droits de F Hommele second, parce qu'il paraissait trop modéré.

Ce ne fut pas sans difficulté que le comité des Droits' de l'Homme parvint, en attendant le retour de M. Albert, à dominer l'effervescence. Un jour, M. Martin apprend que plusieurs chefs de section tiennent, dans la rue Tupin, un conciliabule tumultueux-, que la prudence des chefs y est traitée hautement de trahison, et qu'on y parle de secouer leur autorité. Aussitôt M. Martin se réunit à M. Hugon, et ils se rendent en toute hâte au lieu désigné. Quarante sectionnaires environ s'y étaient donné rendez-vous, et la fureur éclatait sur leur visage. Au milieu d'eux, un chef de section nommé Mercet se faisait remarquer par l'exaltation de ses discours. Les membres du comité demandent qu'on se forme en assemblée. Une salle de concert reçoit tous les assistants, on ferme les portes, et M. Martin monte sur une espèce de tribune, pour haranguer les plus fougueux d'entre les sectionnaires. Il leur représente que rien n'est prêt pour un combat sérieux^ que provoquer la lutte serait précipiter la ruine du parti que la patience aussi est du courage^ qu'il faut craindre de briser par une ardeur brutale les relations déjà nouées entre le comité de Lyon et ceux des villes voisines. Il leur apprend ensuite le voyage de M. Albert, et leur donne lecture de plusieurs lettres arrivées la veille, dont une signée Maximilien. Elle était admirable d'énergie et de sagesse. La prudence et la modération y étaient recommandées comme les vertus les

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