‹ Histoire de dix ans: 1830-40, Volume 4Chapitre 63 sur 140 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Aymar était d*avis qu'on fit occuper la place Saint-Jean par les troupes, de manière à interdire à la foule les. approches du tribunal. Et que de sang épargné, peut-être, si cette sage opinion eût prévalu ! Mais M. Chégaray s'empressa de la combattre et l'emporta. Or, il est à remarquer que, dans le cours des événements, l'autorité militaire se montra constamment portée aux mesures les moins violentes, et constamment dominée par l'autorité civile, dont MM. Gasparin et Chégaray personnifiaient l'implacable vouloir.

Quoi qu'il en soit, dans la nuit du 8 au 9, les derniers ordres furent portés aux dififérents corps répandus dans la ville, et le jour se leva sur une cité devenue un camp.

Les troupes ont été disposées de manière à couper la révolte dès le commencement de l'action, et, pour que tout déserteur puisse être fusillé sur place on leur a fait prendre leurs drapeaux. Le lieutenant-général est sur la place de Bellecour, le général Fleury à la Croix-Rousse, le général Buchet à l'archevêché , le colonel Dietmann à l'h6tel-de-ville. Chaque soldat a reçu trois paquets de cartouches, et les armes sont chargées. Le 1" léger (c'est une compagnie de ce régiment qui a figuré dans les fraternelles scènes du 5 avril), le ?• léger est en grande tenue et stationne du côté de la place Saint- Jean. La cathédrale, qui confine à cette place, regorge de troupes, et des baïonnettes brillent entre les gothiques moulures de l'édifice sacré. Ainsi gardée, la ville présente une horrible physionomie. L'agitation y règne, mais une agitation muette, indéfinissable. Dans le même lieu se succèdent, d'un moment à l'autre, d'étranges mouvements de foule et la solitude.

Dès la pointe du jour, trois hommes s'étaient rencontrés

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sur le quai Saint-Antoine. C'étaient MM. Baune, Albert et Limage. Le premier, quoique malade, allait visiter les quartiers du centre. Le second se rendait au lieu où le comité avait coutume de tenir ses séances. Le troisième se préparait à obéir. Ils n'avaient eu qu'à regarder autour d'eux pour comprendre que te sort en était jeté. Us se séparèrent en se serrant la main avec une émotion convulsive. <( Nous ne nous reverrons sans doute plus , di- <( rent-ils. » Avant la fin de la journée, l'un d'eux, M. Limage, était mort.

Il est dix heures et demie environ. Un moment couverte de monde, la place Sain-Jean est subitement devenue déserte. Le peuple reflue dans les rues circonvoisines, et quelques enfants s'y essaient à former des barricades, sous l'œil de la foule, qui les regarde en silence. Dans l'intérieur du tribunal, en face des mutuellistes arrêtés, les juges sont sur leurs sièges, s'efforçant de composer leur attitude, luttant contre leur préoccupation, et ne prêtant qu'une oreille distraite à la plaidoirie de M. Jules Favre. Tout-à-coup, une détonation retentit. M. Jules Favre s'arrête. Avocats, juges, accusés, assistants, tous ont pàli, tous sont debout. Bientôt, dans la cour du tribunal on apporte un homme couvert de sang. t( C'est, disent ceux (( qui l'accompagnent, c'est un insurgé qu'un gendarn^ « vient de tuer faisant une barricade. » Et ils s'empressent autour du blessé. Mais quelle est leur surprise, lorsque, sous ses vêtements entr'ouverts, ils aperçoivent la ceinture de l'agent de police ! Ce malheureux se nommait Faivre, il ne tarda pas à rendre l'àme. Ainsi, c'était du sein des troupes qu'était parti le premier coup de feu, et c'était la «police qui fournissait la première victime !

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