‹ Histoire de dix ans: 1830-40, Volume 4Chapitre 64 sur 140 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le signal venait d'être donné. Les soldats du V s'élancent sur la place. Reroulés dans les rues adjacentes, les ouvriers s'y entassent en fuyant \ ceux-ci cherchent à regagner leurs quartiers ; ceux-là s'arrêtent au détour des rues pour lés fermer par des barricades ^ d'autres, dans l'indécision de leur colère, courent çà et là, éperdus et muets. Dans la maison où se sont réunis MM. Martin, Albert , Hugon et Sylvaincourt , un chef de section est accouru, disant : « Nous ne pouvons plus retenir nos hommes : ils s'agitent furieux, ils veulent combattre. » Une voix s'écrie alors : « Eh bien, qu'ils descendent sur « la place publique. » Au point où en étaient les choses, l'importance d'un pareil ordre était nulle. I^in d'avoir donné le signal du mouvement, le comité s'était vu emporté par lui. Mais enfin, si le Pouvoir eût voulu et cru prévenir l'insurrection par l'arrestation des membres du comité, rien ne lui eût été plus facile que de les faire arrêter. Car il avait été prévenu, dès le matin de leur réunion, il en connaissait le centre, et le chemin était libre jusqu'à eux. Quels motifs mystérieux portèrent M. Gasiparin à s'abstenir 1 Faut-il croire qu'il fut retenu par la «crainte de commettre un acte arbitraire, alors qu'il s'agissait d'une guerre civile à conjurer dans une ville qu'on inondait de soldats

Une consigne, d'ailleurs, avait été donnée qui n'indiquait pas de grands scrupules de légalité : « Feu sur « quiconque paraîtra dans les rues, « avait-on dit aux soldats. Consigne terrible, qui ne fut pas générale, il est vrai, qui n'exista que pour certains quartiers, mais qui là où elle fut observée, produisit d'inconcevables scènes d'épouvante et d'horreur! Qui le croirait? Pour que des

juges et des avocats pussent sortir, même en robes, du tribunal où les avait appelés raffaire des mutuellistes, et cela sans s'exposer à devenir victimes de Taffreuse consigne, il fallut qu^un officier supérieur vînt les avertir, et qu'un ordre tout spécial protégeât leur retraite !

Déjà, en effet, Lyon était en pleine guerre civile. Stationnées sur les principaux quais, sur les principales places, et comme animées par un courant électrique, les troupes faisaient feu de toutes parts. Le canon grondait sur la place Louis-le-Grand. La mitraillade avait commencé, renversant sur le pavé hommes, femmes, enfants.

Comment résister à une attaque aussi brusque , aussi violente ? Car les communications ont été coupées par les soldats, et le plus grand nombre des sectionnaires, des ouvriers, se trouvent isolés, parqués dans leurs quartiers respectifs, sans pouvoir ni se concerter ni se réunir. Quant à ceux des insurgés auxquels est parvenu l'ordre du combat et qui sont descendus sur la place publique, ils sont sans armes pour la plupart. Ils ont compté sur des dépôts de fusils : pure illusion ! Ils ont espéré que l'insurrection entraînerait l'armée : et toutes les mesures ont été prises pour que le soldat échappe au contact du citoyen ; et c'est de loin , c'est à coups de canon que la révolte est combattue. Ils ont cru à une organisation, et ils n'aperçoivent autour d'eux qu'un effroyable désordre. Ils cherchent des yeux les chefs , et beaucoup de chefs sont absents. Alors presque tous se retirent découragés et la malédîction sur les lèvres ; les plus désespérés se décident à rester à leur poste pour y mourir , la défaite ayant précédé le combat.

Et toutefois, dans cette confusion immense, on est par-

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venu à former à la hâte six centres d^action, mais sans rapport entre eux : un dans les quartiers Saint-Jean, Saint-Paul et Saint-Georges, un dans le quartier des Cordeliers -, un dans la rue Neyret et les rues adjacentes 5 un dans le dos Casaty, compris entre la Grand'Côte et la côte Saint-Sébastien ; un à la Croix-Rousse ; un autre enfin à la Guillotière.

La fusillade continuait, des engagements avaient eu lieu sur divers points. Quelques insurgés barricadent le pont du Change, et quatre compagnies envoyées de ce côté sont forcées à la retraite. Dans la rue Saint-Pierrele-Vieux, on tirait sur les troupes du haut d'une maison : un pétard la fait sauter. La préfecture, menacée par un petit groupe d'insurgés, est dégagée rapidement, et les soldats refoulent l'insurrection jusqu'à l'entrée de la rue Mercière et du passage de l'Argue. Là, les républicains font volte-face. Maîtres du passage, ils y soutiennent le choc pendant quelque temps. Mais une pièce de canon chargée à mitraille s'avance. Le coup part. Les vitraux sont criblés, les lustres réduits en poussière, les magasins enfoncés. Le passage ainsi rendu, libre, les soldats s'y élancent. Au bout de la galerie, une barricade a été élevée : elle est défendue avec acharnement. Enfin, les insurgés sont repoussés. Ils étaient six! Pendant ce temps, les troupes gagnent les deux rues Mercière, et elles établissent une communication permanente entre la place Bellecour et la place des Terreaux, après avoir fait sauter une maison dans la rue de l'Hôpital, où s'allume, chassé par le vent du nord, un violent incendie.

I-.a journée touche à sa fin. Le silence est descendu sur la ville 5 silence morne et presque plus effrayant que le

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tumulte. Emprisonnés dans leurs maisons, les habitants des quartiers exposés au feu vivent dans une douloureuse ignorance et de ce qui les entoure et de ce qui les attend. La nuit vint : elle n'était qu'une halte dans la guerre civile.

Le lendemain, 10 avril ( 1834), les premières heures du jour furent assez calmes, mais, une fois commencée la lutte devint furieuse. Quelle journée ! Les soldats occupaient les grandes lignes, ils remplissaient les forts, ils couvraient presque toutes les places, ils se pressaient sur tous les ponts ^ et de leurs canons, de leurs fusils, tournés vers les rues qui cônduisent à l'un et l'autre fleuve, iJè défendaient invinciblement au peuple l'approche de ces. quais, où ne régnait plus qu'une solitude funèbre et où y ^ le passage du peuple n'était plus marqué, depuis la veille, 4 ' que par de longues traînées de sang. L'artillerie grondait sur Lyon comme sur un champ de bataille*, les obus volaient sur divers points, lançant au hasard l'incendie.

Et ce jour-là néanmoins l'insurrection gagna du terrain. Serpentant sur les hauteurs dont la Saône baigne le penchant, elle les couronna, et bientôt, éclatant partout à la fois, elle enveloppa la ville. Le faubourg de Vaise s'était ébranlé déjà, et les soldats disciplinaires, se soulevant, agrandissaient la révolte commencée. La caserne des Bernardines opposait son front menaçant, inébranlable, aux fortifications mouvantes dont la Croix-Rousse se hérissait de toutes parts. De son côté, la Guillotière était parcourue et tenue en haleine par des bandes d'insurgés. Le tocsin sonnait aux Cordeliers et à Saint-Nizier. Le drapeau noir flottait sur l'église de Saint-Polycarpe et sur l'hôpital des Fous. Alors ce fut un afl'reux spectacle. Des pétards font

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sauter les maisons dont les fenêtres sont garnies dlnsnrgés. C^est à coups de canon qu'on attaque les barricades, qu'on les renverse- Les bombes pleuvent sur le faubourg de la Guillotière ; et dans le quartier livré à leurs ravages, on voit des malheureux se hâter le long des toits, fuyant éperdus et la fusillade qui s'approche, et leurs demeures embrasées. Au cœur de la ville, mêihe désolation. Ici, le collège prind feu, et deux fois éteint par les écoliers, l'incendie se rallume dans Ife^ombat. Là, aux environs de l'hôtel-de-svllle, soldats et insurgés se poursuivent à coups dé fusils sur le faite glissant des maisons. Plus loin, les deux paviUons du pont La|ayette, un moment au pouvoir dè'l'insurrection, vont s'écrouler sous les boulets, tandis fu'atteint par un obus, un bateau de foin descend tout èn flammes du haut de la Saône et va se heurter au pont de Chazourne, dont il consume trois arches dans son passage brûlant.

Et toutefois, l'armée se montre aussi prudente qu'implacable. L'Ordre a été donné aux soldats d'éviter les quartiers sinueux, de ne s'avancer que pas à pas, en laissant toujours entre eux et les insurgés la longueur d'une rue et en opposant barricade à barricade ^ soit qu'on voulût, comme quelques-uns l'ont pensé, faire durer le combat pour enfler le triomphe, soit que les chefs militaires se fussent exagéré la force matérielle de l'insurrection.

Dans cette dernière hypothèse, leur erreur fut profonde : car le nombre était petit de républicains en armes ! Disséminés par petits groupes de dix, de vingt, ou de trente hommes, sur une immense étendue, commandés par des chefs de passage, sans communication entre eux, sans plan arrêté, pris à l'improviste enfin, et n'ayant la plu-

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part, pour combattre, que le sabre ou le pistolet, ils devaient puiser leur force dans leur audace, et leur audace dans la grandeur même du péril. Sur un point seulement, Finsurrection occupait une position favorable : c'était au cœur de la ville, sur la place des Ck)rdeliers. Les républicains s'étaient emparés de l'église, ils en avaient fait leur quartier-général, et, l'environnant de barricades, ils en rendaient les approches mortelles. Rien de plu^ émouvant et de plus étrange que Tàspect de ce temple devenu le siège d'une révolte désespérée. Dans une des nefs, des ouvriers fabriquaient de la poudre, pendant que, rangés autour d'un grand feu, d'autres s'occupaient à fondre des balles. Une chapelle avait été transformée en ambulance. On y apportait des blessés, dont les prêtres pieux venaient, adoucir ou encourager la souffrance, et qu'entourait de soins charitables une jeune fille conduite au milieu de ces scènes de deuil par le plus fort de tous les dévoûments, celui de Tamour. Là commandait un homme à la taille élevée, à l'œil noir, au visage plein d'énergie et de fierté. Son nom était Lagrange. Et jamais chef n'exerça plus souverainement son empire. Prompt à parer à tous les dangers, ilcouraitde barricade en barricade, animait ses compagnons de la voix et du geste, posait et faisait relever les sentinelles, envoyait des renforts sur les points menacés, et couvrait d'une protection magnanime le quartier même où la guerre civile lui avait fatalement assigné son poste. Un agent de police nommé Corteyss'était glissé parmi les insurgés. On le découvrit, et on allait le fusiller : Lagrange s'y oppose 5 et comme des paroles de soupçon retentissaient, lui, pour toute réponse, il dépasse les limites du camp, se promène tranquille devant le front des

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