‹ Histoire de dix ans: 1830-40, Volume 4Chapitre 66 sur 140 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

du meurtre : « Laissez, lui dit un soldat, laissez cet u homme pour élever son enfant. » Il achevait à peine, que déjà rolBcier avait plongé son épée dans la poitrine du malheureux père de famille. Abrégeons, abrégeons cette énumération lamentable, et n'épuisons pas le courage qu'il nous faut pour parcourir la route sanglante qui commence à Lyon dans le faubourg de Vaise et doit finir à Paris dans la rue Transnonain. Seize victimes innocentes faites dans l'espace de quelques minutes, seize assassinats, tels furent les effets de la direction imprimée au mouvement répressif.

Il ne restait plus qu'à emporter le quartier des Cordeliers. Deux compagnies, soutenues par du canon, attaquent les barricades, et, après une lutte acharnée, les enlèvent. Les insurgés occupaient encore l'église des Cordeliers : les portes s'ébranlent, elles sont enfoncées... Quel spectacle ! un sergent, noir de poudre, est là qui anime les siens au carnage et commande le feu. Une décharge terrible fait résonner ces voûtes accoutumées au bruit des cantiques pieux. C'est en vain que des prêtres, ministres d'un Dieu de miséricorde, demandent grâce pour les vaincus : il n'y a pas de pitié dans les guerres civiles ! Parmi les insurgés, ceux-ci s'abritent derrière les colonnes, ceux-là disparaissent dans l'ombre des chapelles latérales-, d'autres font monter vers le ciel des hymnes de liberté, des chants lugubres, et semblent vouloir se bercer dans les bras de la mort. 11 y en eut un qui, debout sur les marches les plus élevées de l'autel, les bras croisés sur sa poitrine, le visage rayonnant, et le regard plein d'un amer délire, s'écria : (( Voici le moment de mourir pour la patrie ! » L'àme de ce jeune homme avait déjà pris son vol éternel, quand.

mSTOntE M MX ANS.

percé de coups, son corps tomba au pied de Tautel du sacrifice. Bientôt, des flaques de sang couvrirentles daUes du temple, et Von y compta onze cadayres.

Le jour suivant, les derniers débris de l'insurrecticm disparurent des hauteurs, et une proclamation en informa les habitants. La rille de Lyon était pacifiée!

Ainsi, le faubourg de Yaiseyenaitd'avoir ses journées de septembre ! Que dis-je? l'horreur venait presque d'en être surpassée; carenfin,lorsqu'aumoisdeseptembrerordre fut donné de massacrer les prisonniers, Paris entendait gronder à ses portes le canon des envahisseurs de la France^ Paris se croyait perdu s'ilne se compromettait sans retour^ Paris était fou de désespoir, et des voix puissantes avaient fait retentir à son oreille ces mots qui contiennent toutes les vertus et tous les excès : a La patrie est en danger ! Hais ici quel pouvait être, — je ne dis pas l'excuse, iln'en est point pour de tels forfaits, — quel pouvait être le prétexte de tant de lâches assassinats? Est-ce que l'insurrec* tion, dans le faubourg de Vaise , n'était pas domptée ? Estce que le danger n'était pas évanoui? Est-ce que la mesure des maux n'avait pas été comblée? Est-ce qfu'il était possible de faire croire, même aux plus fanatiques, que, pour illustrer le triomphe, pour le féconder, on avait eu besoin de tout ce sang innocent? Ah ! sans doute, ce n'était pas des autorités, soit civile, soit militaire, qu'émanait l'ordre de le répandre. Mais pourquoi le pouvoir, averti depuis, par la clameur publique, se montrat-il immobile, muet et ccnnme indifférent? Pourquoi ne mit-il pas au nombre de ses devoirs les plus sacrés celui de commander une enquête ? Heureusement, Dieu n'a pas permis que des événements aussi horribles fussent dérobés

CBAPITBE V-

au jugement de l'histoire. Des certificats oat été dressés avec un soin scrupuleux, ils ont été légalisés, et ils forment un réquisitoire impérissable ^.

Pour ce qui est des insurgés, il est une justice que mt sauraient leur refuser mêmelespassions de leurs ennemis : c'est qu'ils furent tous d'une modération et d'une générosité rares, couvrant d'un égal respect les personnes et

* Voici qoelques-ODS de ces certificats dus au zèle d'un simple particulier, M. Charnier, lequel eut le courage de remplir, après les affreux éTénements de Lyon, le devoir que négligeait le ministère public : nom citons textuellement, sans rien changer à la rédaction ni à l'orthographe :

« Ce jourdliui premier mai dix-huit cent trante quatre nous soussigné» « BonnaTanture Galant propriétaire marchand de bois grande route de c Paris et Berthelemy Duperay propriétaire fabriquant négociant rue « projetée n* 8, et Honoré Picotin marchand de vin ancienne route de c Paris aussi propriétaire, et Jean Chagny propriétaire, cabaretier rue « projettée b9 9 attestons que pour rendre hommage ^ la yéritée, que Marie c Grisot, épouse de Louis Saugnier mousselinier demeurant à Vaize rue « Projettée n** 14. La susdite s'étant enfuit, de son domicik pour ce réfuc gier chez le sieur Coquet, serrurier demeurant route du Bourbonnais ou c elle crue être mieux en sûreté étant plus éloignée du faubourg, elle fut c fiisillée sans quelle eue donné lieu en aucune manière à un pareille » traitement elle laisse son époux homme d'une probitée intact, perre de cl quattre enfant, dont trois en bas âge en fois de quoi nous lui ayons signé c le présent pour valoir ce que de droit, à Vaize le premier mai 1834.

c PICOTIN, DDPERÀT, GHARMfER, GAUAMD.

€ Vu à la mairie de Vaize le 1" mai iSZA,p(mr légalisation € des signatures cy^dessus, au nombre de quatre, c Le Maire,

c ERHARD, adjoint. »

« Mous soussignés tous habitants de la commune de Vaise, attestonsc pour rendre hommage a la mérité que le nommé Claude Sève vieillard c de 70 ans demeurant chez sa fille nommée Marie Sèye blanchisseuse « route du Boorbonnois et me projetée maison Sourdillon au 2**, a été « le 12 avril 18S4 fntillé et percé de coups de bayonnettes dans son lit et « geté en suite par la fenêtre par les soldats du 28* régiment de ligne, « Ajoutons de plus qu'ils ont cassés brisé et geté par la fenêtre tout le linge

les propriétés, protégeant les faibles, épargnant la vie des vaincus, et se gardant bien de mettre la dévastation au nombre de leurs moyens de défense ou d^attaque. Au moment d^incendier la caserne des Minimes, ils s^en abstin-

-« et ménage de sa ÛUe qui se trouvoit absente dans ce moment. En fois de •c quoi avons signés le présent pour servir au besoin. Vaise le 28 avril 1834.

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