CHAPITRE T
troupes, essuie une décharge qui ne l'atteint pas, et re^vient absous de sa générosité par son courage. Tel était l'esprit qui animait l'insurrection : Carrier et Gauthier à la Croix-Rousse, Réverchon à Vaise, Despinasse à la Guillotière,tous surent, par leurmodérationetleur humanité, honorer la cause qu'ils défendaient au péril de leur vie.
Cependant la lutte continue, laissant la victoire incertaine et multipliant d'heure en heure les désastres. Une interruption si prolongée des relations de chaque jour est venue ajouter des angoisses nouvelles à la détresse permanente du peuple-, et, dans quelques quartiers reculés, des citoyens s'en vont faisant des quêtes et criant d'une voix lamentable : « Du pain pour les pauvres ouvriers ! w Mais ailleurs, dans le voisinage des troupes, tout est désert-, et si la fusillade s'arrête tout-à-coup, si l'appel lointain des cloches vient à s'interrompre, si les caissons cessent un instant de rouler sur le pavé, ce qui succède à ces bruits de destruction, c'est un silence de mort, un effroyable silence ! Pas un cri ne s'échappe du fond des maisons, fermées et muettes comme des tombeaux ; car, par toute croisée qui s'ouvre, la mort pénètre. La circulation a été interdite d'une manière absolue : mesure extrême qui fait de chaque passant un rebelle ; et quiconque franchit le seuil de sa porte devient un point de mire pour les soldats. Des femmes, des enfants, des vieillards furent tués sans pitié au détour des rues. Un frère fut renversé par une balle sur le cadavre de son frère, qu'il avait vu tomber et qu'il relevait en pleurant. Aussi l'intérieur de beaucoup de maisons présenta-t-il bientôt un spectacle presque aussi triste que celui du dehors. Dans les unes, le pain manquait-, dans d'autres, on tremblait pour les IV. 17
jours d^uQ père ou d'un époux absent, tué peut-être, et qu^OQ n'avait pas même le pouvoir d'aller chercher au milieu des victimes ^ dans d'autres œfin, c'étaient des malades condamnés à gémir sans secours, ou bien des morts qui attendaient la sépulture.
La terreur était sans bornes, et, dans certains quartiers la colère du soldat inexorable. Et même, ainsi qu'il arrive toujours, ceux-là combattaient l'insurrection avec le plus d'emportement qui, dans l'armée, avaient entretenu avec les insurgés des relations dangereuses.
Du côté de la place Sathonay, à l'entrée de la rue Saint- Marcel, une barricade avait été construite, et les soldats envoyés pour l'enlever paraissaient hésiter. Le colond Mounier se jette en avant, tombe mort, et la barricade est franchie. Mais aussitôt la troupe monte dans des maisons qu'on vient de désigner à sa vengeance, et elle se répand de toutes parts, saisie d'une rage aveugle. Un honorable citoyen, M. Joseph Rémond, était assis paisiblement à son foyer : on le tue. Non loin delà, l'appartement de M. Baune est envahi. La veille^ M. fiaune s'était traîné malade par la ville : puis, l'excès de la souffrance l'ayant ramené dans sa demeure, il y était resté enchaîné à son lit par une paralysie aiguë. Il avait auprès de lui sa femme et le plus jeune de ses enfants, quand les soldats parurent. Et, comme ils couraient l'égorger, lui, se redressant à demi et rassemblant ses forces, il s'écria : « Républicain, c'est tt sur la place publique que je dois être fusillé. Vous ne « m'égorgerez pas devant ma femme et mon fils ! » Déjà, en eCTet, pour le protéger, l'officier s'avançait, le cœur attendri et l'œil huniide. Mais qu'aurait pu sa voix surdes hommesqueleur fureur égarait? Heureusement, onaUen-
GBAPITBS
dait de M. Baunedes révélations importantes : l'ordre de le garder prisonnier arriva, et l'on se contenta de le conduire à l'hôtel-de-ville, les soldats l'accablant d'injures, et lui leur opposant des paroles hautaines ou un froid dédain.
Le sang enivre, qui l'ignore? et 'il n'est pas d'atrocités auxquelles ne se puissent porter des natures incultes, partout où s'élève la vapeur du sang. I) y en eut, dans cette journée du 10 avril, d'épouvantables exemples. Sur le pont Tilsitt, des gr^i^^^lî^rs furent vus entraînait un prisonnier qu'ils avaient résolu de précipiter dans la Saône. Mais la victime avait saisi un des meurtriers par le corps et ellele tenait étroitement embrassé. Un coup part. Lemalheureux roule sur le pavé. Alors, s'éloignant de quelques pas, tous les soldats font feu à la fois sur son agonie. Ils soulèvent ensuite le cadavre, le balancent, avec des rires affreux, au-dessus du parapet, et le lancent dans l'eau. Des baliveaux qui sortaient de la rivière accrochèrent le corps, et les grenadiers continuèrent à le cribler de balles, s'en servant comme d'une cible.
Ce ne fut pas, 'du reste, le crime de tous que cette exécrable férocité. Il y eutdes points où retenues prisonnières par les troupes qui bivouaquaient dans les rues, des femmes d'insurgés furent traitées non-seulement avec égard, mais avec générosité, et partagèrent le pain du soldat. Un insurgé venait de tirer à bout portant sur un officier ; il le manque, se découvre la poitrine et dit : « A « ton tour ! » Alors, par une admirable inspiration de générosité : « Je n'ai pas coutume de tirer de si près sur « un homme sans défense, répond l'ôfflcier. Va-t-en. * »
^ Nous emprimtODS cette anecdote à une l^roelmre publiée par M. Sala,
L'hisioHre des guerres civiles est pleine de pareils contrastes.
Pendant ce temps, la dévastation de Lyon suivait son cours; larmée foudroyait la ville comme si chaque maison eût été une forteresse occupée par des milliers d'ennemis. Or, les insurgés en armes étaient à peine trois cents, et, trop convaincus de leur impuissance, ilsétaient les premiers à s'étonner de la prolongation de la lutte. Les plus ardents parmi les ouvriers étaient descendusdans l'intérieur de Lyon, attirés par le procès âes mutuellistes, et ils n'avaient pu, regagnant leurs faubourgs, y donner le signal du combat. A la Croix-Rousse, que déconcertait son isolement, M. Carrier ne commandait qu'à un fort petit nombre d'hommes. Au faubourg de Vaise, M. Réverchon avait fait de vains etforts pour rassembler les éléments d'une résistance suffisante, et s'était retiré dans l'espoir de soulever les campagnes. Dans le faubourg de la Guillotière, l'insurrection allait céder aux prières et aux larmes des habitants. Des hommes hardis étaient allés parcourir les communes voisines, y cherchant des fusils, et n'avaient pu réussir à s'en procurer, même à force d'audace. Des insurrections qui devaient éclater à Saint- Étienne, à Grenoble, à Vienne, point de nouvelles. Enfin, il n'était pas jusqu'à la modération des insurgés qui ne tournât contre eux. Si, pénétrant dans les maisons à leur merci, ils eussent exigé qu'on leur livrât des armes, on leur en eût livré : ils demandaient sans menace, et n'é-
80US ce titre: Les Ouvriers lyonnais en 1834, brochure dans laquelle l'auteur, homme de talent, a fait preuve, à l'égard des républicains, quoique lui-même légitimiste, d'un esprit de justice tout-à-feit digne d'éloges.
M. Sala fut arrêté le 12 avril, à Lyon, en même temps que M. de Bourmont fils ; mais ils ne tardèrent pas à être relâchés l'un et l'autre.
CHAPITHE V.
prouvaient que des refus. L'insurrection, d'ailleurs, flottait au gré du hasard, la direction ayant échappé aux mains de ceux qui étaient naturellement appelés à en supporter le fardeau, et la dispersion du comité des Droits de l'Homme étant complète 5 car MM. Hugon, Martin et Sylvaincourt s'étaient trouvés, dès l'origine, éloignés des divers centres d'action, et M. Baune attendait dans les cachots de l'hôtel-de-ville ce qu'il plairait à ses ennemis de décider de son sort. Quant à M. Albert, séparé des siens, lui aussi, et trop connu pour se montrer à Lyon impunément, il avait d'abord cherché refuge chez un de ses amis, dans la maison mêmequeM. Chégaray habitait; puis, déguisé en prêtre, et des pistolets sous sa robe d'emprunt, il s'était risqué dans la ville, poussé par une inquiétude, hélas! trop légitime.
Ainsi, pour éteindre l'insurrection, le soir du 10 avril, il sulBsait en quelque sorte de souffler sur elle. Et cependant, chose remarquable ! l'autorité militaire mit en délibération et résolut l'évacuation de la cité. Mais l'autorité civile connaissait trop bien par ses agents le secret de la situation, pour ne pas faire révoquer l'ordre, déjà donné, de la retraite-, et il fut décidé que l'armée continuerait à camper dans les ruines sanglantes qu'elle venait de faire.
Pour la seconde fois depuis le commencement des troubles, la nuit venait de suspendre les hostilités. Le temps était triste et chargé de neige. Autour de grands feux, les soldats veillaient, la flamme éclairant de ses reflets leurs regards empreints de défiance et leurs visages pâlis parla fatigue. On voyait çà et là, couchés sur la paille et bivouaquant aussi, des enfants et des femmes qu'on avait arrêtés au passage, prisonniers dont tout le crime était
HISTOIU M MX ANS.
d'a'voir d^Assé le seuil de leurs demeures. Lyon était plongé dans un silence sans r^s et qu'interrompaient seulement, d'intervalle en intervalle, quelques coups de^ fusils tirés dans le lointain. Tout-à-coup, parmi les troupes postées dans le quartier Saint- Jean, le bruit circule qu'on va passer de l'autre côté de la Saône, et que les chefe jugent indispensable la concentration deleurs forces. Le quartier Saint- Jean était habité par plusieurs fonctionnaires, et, entr 'autres, par M. Duplan, homme modéré, qui, dans l'exercice d'un ministère rigoureux, avait su s'attirer jusqu'à l'estime de ses adversaires, et qui, à cause de cela sans doute, n'avait pas été initié aussi complètement que M. Chégaray, son inférieur, aux instructions mystérieuses reçues de Paris. Averti, pendant la nuit, qu'on allait abandonner le quartier Saint-Jean et que l'heure était venue de se mettre en sûreté, il courut à la préfecture, moins effrayé que surpris. Il y trouve, étendu tout habillé sur un matelas, le général Buchet, et lui témoigne son étonnement. Quel irréparable échec avaient donc éprouvé les troupes, qu'il fallut sitôt les concentrer entre les deux fleuves, et laisser en proie à l'insurrection te rive occidentale de la Saône ? Pourquoi encourager les insurgés de Saint- Just ei de Saint-Georges par ce mouvement de recul? Eh quoi ! n'y avait-il aucun danger à permettre aux fact^ux de s'emparer de la cathédrale, des'y fortifier, de la transformer en citadelle? Une fois qu'ils y seraient établis, emploirait-on l'artillerie pour les en éhasser, et ruinerait-on de fond en comble ce magnifique monument de l'art catholique? M. Duplan insistait particulièrement sur la nécessité de sauver les archives du tribunal. Il demande e^ùa à être introduit auprès de
M. Aymar. Mais le général Bachet : « Je Tais le trouyer « et lui faire part de vos observations. Attendez-moi. n Quelques instants après, le général reparut. L'ordre était révoqué.
On a dit, — et c'est moins contre le lieutenant-général Aymar que contre M . Gasparin que l'inculpation aété dirigée, on a dit que, pour ajouter à l'importance de sa victoire, le pouvoir avait prolongé volontairement le combat ; que, dans ce but, il avait renoncé à des positions qui n'étaient point menacées; que, résolu à terrifier Lyon et la France, il n'avait point empêché, le pouvant, des calamités superflues*; que c'était pour rendre les républicains odieux aux propriétaires, qu'il avaitdéclaré la guerre aux maisons, abusé de l'incendie, imposé aux soldats une prudence féconde en désastres, et donné aux moyens de défense les proportions de sa haine plutôt que celles du péril. Quelque invraisemblables que soient, par leur gravité même, de pareilles accusations, qu'il n'est presque jamais possible d'appuyer sur une démonstration officielle, les faits, on doit le reconnaître, ne sont pas de nature à les démentir. Il est certain que la Croix-Rousse eût été bien plus promptement apaisée, sans les excitations perfides d'un nommé Picot, fourbe qui se cherchait des complices pour les aller trahir et dont l'impunité fit scandale. Il est également certain que, dans la caserne du Bon- Pastetir^ abandonnée par les troupes sans aucun motif apparent, les insurgés trouvèrent une cinquantaine de fusils, dont il semblait qu'on leur eût ménagé la conquête. Mais quoi ! dans la nuit du 10 au 1 1 , le fort Saint-Irénée, que l'insurrection ne menaçait pas, fut évacué comme l'avait été, dans la journée, la caserne du Bon-Pasteur^
264 HISTOIRE DE MX ÀHS.
et Ton y laissa deux pièces de canon si mal enclouées, que, le lendemain, les insurgés purent, après un travail de quelques minutes, les transporter à Fourvières, d'où ils se mirent à tirer sur la place Bellecour, avec des morceaux de fer et de la poudre séchée au soleil !
Quoi qu'il en soit, la lutte s'était ranimée le 11, avec les mêmes circonstances et le même caractère. Mais le 12, il devint tout-à-fait manifeste que, pour dominer la ville, Tarmée n'avait plus qu'à le vouloir. Alors seulement, on se décide à un vigoureux effort, et, tandis qu'on occupe la Guillotière, qui n'était pas défendue, le faubourg de Vaise, qui nel'était guère davantage, est impétueusement envahi. Là furent commis des actes de barbarie dont notre plume hésite à retracer l'image. Un coup de fusil ayant été tiré, rue Projetée, devant la maison du cabaretier Chagner, les soldats s'élancent dans cette maison décidés à faire main-basse sur tous ceux qui l'habitent. Un vieillard de 74 ans, nommé Meunier, était au lit^ on lui tire desîsus, et si près, que le feu prend aux couvertures ^ il respirait encore, on l'achève d'un coup de hache. Claude Combe, qui veillait au chevet de son frère mourant, est traîné dans la rue et fusillé. Jean-Claude Passinge, précipité par la fenêtre, est assommé sur le pavé à coups de crosse. Les soldats égorgent Prost et Lauvergnat, après les avoir liés dos à dos, en souvenir sans doute des hideux mariages d'une autre époque. Un homme paisible nommé Dieudonné fut trouvé dans sa chambre, tenant dans ses bras l^on fils âgé de cinq ans. A l'aspect des soldats furieux, le pauvre enfant criait : « Ne tuez point u papa ! » Mais le père, violemment séparé de son fils^ est poussé au pied de l'escalier. L'officier donnant le signal