‹ Histoire de dix ans: 1830-40, Volume 4Chapitre 83 sur 140 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

imaginé l^de faire entrer M. de Broglie dans le Cabinet ; 2° de faire émaner de la Chambre, au lieu de la faire émaner du roi, l'amnistie tant désirée.

Ce n'est pas que la présence du duc de Broglie dans le Conseil n'inspirât à M. Thiers une secrète inquiétude ; mais il y voyait, et un défi à l'opinion, et une force contre le roi. M. Guizot et lui s'accordèrent donc pour faire tenir au maréchal Cérard, qui était alors à la campagne, une note portant en substance:

« L'amnistie sera accordée par une loi. — La composition du ministère sera celle-ci : le maréchal Gérard, à la ^werrc; M. Guizot, k Y instmclion publique; M. Thiers^ à Vintérimr; M. de Rigny, à la marine; M. Humann, aux finances \ M. Persil, à la justice; M. Duchàtel, au commerce; M. de Broglie consent à être présidé par le maréchal Gérard. — Le roi éprouve pour M. de Broglie la plus grande répugnance : on la fera céder. »

Le maréchal Gérard refusa de se prêter à une combinaison dont il devinait bien le sens caché ^ mais elle allait se heurter à un obstacle bien plus sérieux encore. Lorsqu'on en vint à exposer au roi le plan convenu, son mécontentement fît explosion. L'amnistie et M. de Broglie, c'était trop de moitié. MM. Guizot et Thiers insistent : le mot démission est prononcé. Alors, d'une voix dont il ne savait pas gouverner l'émotion : « Eh bien, soit. Messieurs, « dit le roi, j'aviserai. » Et le Cabinet se trouva dissous.

Quelques heures après, les ministres sortants se réunissaient à table chez M. de Rigny, où l'on eût dit qu'ils s'étaient rendus pour fêter leur retraite. Confiant dans sa jeunesse, dans son talent, dans sa fortune, dans le besoin qu'on aurait tôt ou tard des ressources variées de son es-

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prit, M. Thiers était tout entier à la joie de se sentir délivré d'une situation épineuse. M. Guizot, lui aussi, avait la figure épanouie, incapable qu'il était de laisser percer le regret du pouvoir, à supposer qu'il en fût atteint. Remplis du sentimentde leur supériorité, les ministres sortants n'imaginaient pas qu'il fût facile de les remplacer, et ils jouissaient intérieurement des embarras qui allaient assaillir la royauté. Les heures du repas s'écoulèrent en joyeux propos, d'où la politique était bannie. Une joie décente, mais ironique au fond, rayonnait dans les discours, dans les regards de tous les convives. Seul, M. Persil était silencieux et sombre. En se retirant, il témoignaâ M. Thiers la surprise que lui causait une conduite qui semblait narguer le monarque. Bientôt, par lui, — ce fut du moins l'opinion de ses collègues, — la scène du diner s'ébruita au Château, et, suivant l'usage, le récit, en passant de bouche en bouche, s'altéra, se grossit, s'envenima jusqu'à devenir, pour la famille royale, le sujet d'une indignation bruyante. A son tour, M. de Rigny ouvrit son cœur à un ressentiment profond, et ayant rencontré M. Persil aux Tuileries, il affecta de lui tourner le dos d'une manière injurieuse. Les choses en étaient venues au point qu'un duel s'en serait suivi peut-être, si on ne se fût empressé d'étouffer la querelle.

Pour la formation d'un nouveau Cabinet, le roi s'adressa naturellement à M. Persil. Le goût de M. Persil pour le pouvoir et son dévoûme.nt personnel à Louis-Philippe lui interdisaient toute hésitation. Il courut pendant la nuit chez M. Dupin aîné. Celui-ci refusa d'entrer dans un ministère évidemment appelé à jouer une partie incertaine; mais, pressé par M. Persil d'aider le roi de ses conseils, H

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prit l^almameh royal, pareonrut des jmx la liste des pairs et celle des députés, marqua quelques noms... Ce ftit là rorigine burlesque du ministère des trois jours.

Le lendemain, pour enchaîner au Cabinet nouveau M. Dupin atné, on offrit à son frère, M. Chartes Dupin, te portefeuille de la marine. M. Passy, désigné pour le portefeaflle des finances, était à Gisors. Sur la prière de M. Persil, M. Teste partit pour Gisors, d'où il ramena M. Passy dans la nuit du 9 au 10 novembre. M. Passy ne témoignait nulle envie d'entrer au pouvoir ; mais le garde-desseeaux en fit valoir à ses yeux l'urgence en termes si énergiques et si vife, qu'il se sentit ébranlé ; il désira toutefois conférer de cette acceptation périlleuse avec M. Calmon, son ami. On se rendit en conséquence chez M. Calmon, et de là chez M. Dupin aîné, qui, à la vue de M. Passy, s'écria en se jetant presque à son cou : « Eh bien, vous ac- « ceptez ? On ne dira pas maintenant que nous sommes « des hermaphrodites ! » Mot qui révèle la véritable nature des sentiments que toutes ces agitations frivoles mettaient en jeu !

Ce futlelOnovembre(1834)que les ordonnances furent envoyées au Moniteur. On y lisait : Président du conseil et ministre de Vintérieur^ le duc de Bassano ; ministre des Affaires étranglres^ M. Bresson^ ministre des finances^ M. Passy ^ ministre de la marine^ M. Charles Dupin; .ministre de la guerre et, par intérim, des affaires étrangères^ le lieutenant-général Bernard ; ministre du commerce^ et par intérim, de Vinstrvctionpublique^M. Teste. » M. Persil conservait le portefeuille de la justice et des cultes.

On se ferait malaisémént une idée de la satisfaction

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que le roi ressentit après cet enfantement bizarre. 11 allait donc tout à la fois jouir de l'éclat des vieilles royautés et de leur puissance! 11 était donc parvenu à briser les liens dans lesquel Tavait tenu garotté cette insolente maxime le roi règne et ne go^iveme pas ! C'était sa victoire d'Austerlitz, à lui. Bfalheureusement, l'opinion publique abrégea pour la Cour les douceurs du triomphe. Le Moniteur n'eut pas plutôt fait connaître les noms des nouveaux ministres, qu'on entendit retentir partout comme un immense éclat de rire. Bien que le Cabinet du 10 novembre renfermât des hommes d'un mérite incontestable, la moquerie fut universelle, la moquerie fut sans pitié.

Dès le second jour, un émissaire était envoyé par le duc d'Orléans à M. Thiers, qu'on priait avec instance de se rendre au Château. Il hésita, craignant qu'on ne le soupçonnât de vouloir rentrer au ministère par une intrigue. Pressé, il cède. Le duc d'Orléans l'attendait avec impatience. Il lui demande s'il ne consentirait pas à se charger de la formation d'un ministère, et sur sa réponse négative, s'il n'aurait pas, dans tous les cas, pour agréable de voir le roi. M. Thiers commençait à s'expliquer sur les inconvénients d'une pareille entrevue dans de pareilles circonstances, lorsque le duc d'Orléans l'interrompit en lui montrant du doigt une porte qui s'ouvrait. Le roi parut. Il avait le sourire sur les lèvres, et s'avançant d'un air dégagé vers M. Thiers : » Eh bien! lui dit-il, me voilà battu^ « mais avec de bien méchants soldats, il faut en conve- « nir. Oh ! quels hommes ! »

Et, en effet, les nouveaux ministres venaient de lâcher pied devant la risée publique ^ les uns par crainte du ridicule et par conviction de leur impuissance, les autres, et

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