II
venir victime d'une nouvelle tentative d'assassinat, le jour même de l'ouverture de la session ; et cette persistante contagion du régicide prouvait assez combien la rigueur était impuissante à garantir le trône.
L'année 1837 s'annonça par de vifs débats parlementaires. MM. de Dreux-Brezé et de Noailles avaient fait entendre à la chambre des pairs des plaintes éloquentes : la chambre des députés les répéta et les agrandit. M. Thiers avait une défaite à venger, le pouvoir à ressaisir, et, entouré de quelques amis frémissants, il attendait M. Molé au palais Bourbon, espérant le convaincre d'impuissance et l'accabler.
L'Espagne, noyée dans son sang, attirait alors tous les regards : c'était pour avoir voulu la sauver de la guerre civile que M. Thiers avait succombé. Ce fut donc au sujet de l'Espagne que la lutte s'engagea.
Le rôle de M. Molé dans cette querelle n'avait ni éclat ni grandeur : c'est ce que M. Thiers fit ressortir avec beaucoup d'impétuosité. Il prouva que, considéré dans son esprit et non dans ses termes, le traité de la quadruple alliance liait à la conservation de la royauté d'Isabelle les destins de la monarchie constitutionnelle née, en France, de la tempête de juillet; que l'iutervention en Espagne nous était commandée par notre alliance avec les Anglais; qu'en courant combattre au delà des Pyrénées don Carlos, l'élu de l'absolutisme, c'était la cause des gouvernements constitutionnels que nous allions soutenir à la face des peuples, et comme il convenait à des Français, fièrement, l'épée à la main; que nous ne pouvions abandon 4 ner ainsi la Péninsule, sans y perdre notre influence, sans nous amoindrir à l'excès, sans nous priver d'avance de cette bonne et fidèle arrière-garde que l'amitié de l'Espagne aurait à nous fournir si jamais l'Europe coalisée revenait sur nous par les routes du Nord. Répondant à ceux qui n'apercevaient aucune différence entre le système du il octobre, celui du 22 février, et celui du 6 septembre, qu'il attaquait, « la difîé- » rence, s'écriait l'orateur, la voici : Le premier n'avait acj> cordé à l'Espagne que des secours insuffisants, le second » voulait lui en porter d'efficaces, le troisième n'en veut pas » donner du tout. » Puis, habile à manier les craintes qu'inspiraient à la classe moyenne de France les premières clameurs de la démocratie espagnole et ses progrès orageux, il faisait entrevoir à la bourgeoisie française le châtiment possi-
ble de son apathie. Car enfin , les juntes espagnoles se formant de loules parts en tumulte; Toreno renversé par Mendizabal, Mendizabal par Isturiz; l'Espagne constitutionnelle poussée violemment dans les bras du parti démocratique; l'épée des démagogues frappant aux portes de Saint-lldefonse parce qu'on ne savait pas écraser les carlistes dans la Navarre; en un mot, l'émeute dans les appartements de Christine, et la royauté d'isabellc sur le point de manquer de place entre les séides enrégimentes du vieux despotisme et les partisans de la constitution de 1812 soulevés, furieux... tout cela n'accusait-il pas assez haut l'égoisme des hommes d'État opposés à l'intervention, et la folie de leur prudence?
C'étaient là des considérations pressantes : M* Molé leur opposa l'élasticité manifeste des termes dans lesquels le traité de la quadruple alliance était conçu, les inconvénients d'une politique d'aventures, l'or et le sang de la France à mettre en réserve pour des intérêts français , la guerre à éviter là où dominait l'imprévu. Quelque autorité qu'eussent de tels arguments sur une assemblée depuis longtemps asservie à la peur, M. Molé aurait difficilement triomphé de son adversaire, s'il - n'avait pu l'opposer à lui-même. De fait, M. Thiers avait varié dans sa politique à l'égard de l'Espagne. Sous le charme des flatteries dont la diplomatie autrichienne l'avait enivré, il lui était arrivé de repousser l'intervention, dans une dépêche en date du 18 mars, dépêche fatale que M. Molé vint lire à la tribune, et dont il loua la sagesse avec une triomphante ironie*
La discussion fit aussi revivre le souvenir de l'affaire Conseil, basse intrigue dans laquelle on avait laissé tomber le nom de la France. Vainement M. Odilon-Barrot dcmanda-t-il des explications sur un mystère dont la honte se perdait dans les derniers mois du cabinet que M. Thiers avait présidé : M. Thiers aflirma qu'il n'avait pas tout su , et renvoya la responsabilité à M. deGasparin, qui, en balbutiant, la rejeta sur M. de Montalivet. M. de Montalivet n'était pas dans la salle en ce moment. Le lendemain, il se contenta d'écrire à ses collègues, dans une missive arrogante, qu'il était prêt à répoudre de ses actes. Mais il ne donnait pas les explications attendues. Et la chambre se tint pour satisfaite en se voyant bravée! soit qu'on s'effrayât de l'imminence du scandale, soit qu'on respectât dans M. de Montalivet son protecteur caché.
Le ministère du 6 septembre venait de sortir vainqueur
MISTOIBE
d'une épreuve pleine de péri! ; mais son existence n'en était pas plus assurée, parce qu'il couvait dans son propre sein le germe de sa dissolution.
Un jugement droit, une élocution sans relief mais suffisante et sobre, beaucoup de tenue, de la présence d'esprit et du sang-froid, de l'habileté dans le maniement des hommes, tout ce que donne l'habitude des grands relations, l'expérience des affaires, une politique apprise à l'école de l'empire et par conséquent le goût du despotisme, mais avec cela une facilité singulière à se plier au joug des circonstances, peu d'élévation dans les vues, nulle hardiesse dans l'exécution, un amourpropre inquiet et trop aisément irritable : voilà ce que M. Molé avait apporté aux affaires en qualités et en défauts.
Qu'il eût occupé dans le conseil la première place sans y prétendre à la domination, M. Guizot le lui aurait pardonné ; mais M. Molé, comme premier ministre, entendait avoir le pas sur ses collègues, et c'est ce qui paraissait intolérable à M. Guizot, jaloux de personnifier dans un poste secondaire le cabinet tout entier, et réclamant une influence proportionnée aux haines soulevées contre lui. M. Molé devant M. Guizot, c'était la susceptibilité patricienne aux prises avec l'orgueil. Le premier s'irritait d'avoir la suprématie à conquérir; le second affectait à l'égard de l'homme qui la lui contestait une sorte d'étonnement dédaigneux dont rien n'égalait l'injure. De là un duel sourd, implacable, dans lequel les conceptions législatives, les desseins politiques , l'emploi des agents, les mesures les plus générales en apparence, n'entraient que comme des armes à l'usage de la jalousie. Nous en pourrions citer mille preuves; quelques-unes suffiront, et peut-être le lecteur trouvera-t-il instructive la puérilité même de certains détails.
C'était, on l'a vu, M. Guizot qui avait fait placer au ministère de l'intérieur, pour y être tout-puissant, M. de Gasparin. La présence de M. de Gasparin dans le conseil était donc trèsgénante pour M. Molé. Aussi, quelle ne fut pas la joie du premier ministre lorsque, dans la discussion de l'adresse, il vit son importun collègue réduit à laisser tomber de la tribune des excuses insignifiantes, embarrassées, dignes enfin des murmures qu'elles excitèrent. Plus de doute, M. de Gasparin était perdu dans l'esprit de la chambre ; après une démonstration aussi claire de son insuffisance oratoire, M. Guizot ose-
rait-il encore le soutenir? Évidemment c'était impossible : le moment était venu de porter à une influence rivale un coup décisif... Ainsi pensa M. Molé; et le soir même de la séance marquée par l'échec de M. de Gasparin, il s'en exprima librement chez M raf de Boignes , dont le salon avait à cette époque une importance politique. Le lendemain, le premier ministre courait chez M. Guizot pour le mettre en demeure, ou d'accepter le ministère de l'intérieur, ou d'y souffrir M. de Moutalivet à la place de M. de Gasparin. M. Guizot s'était attendu à la démarche et il avait pris son parti. £n apercevant M. Molé , il s'écria : « Je sais ce que vous venez me proposer : » le ministère de l'intérieur? Je le prends. » A ces mots, prononcés d'un air impérieux et d'une voix altière , M. Molé s'émeut, et, par un soudain revirement de pensée, il demande à garder pour collègue celui-là même dont il était disposé à exiger le renvoi.
Cependant, une nouvelle venait de se répandre qui remplissait les ministres de trouble et de confusion. Le 6 janvier, les débats judiciaires relatifs à la conspiration du 30 octobre 4836 avaient commencé, et le cabinet en avait appris le dénoûment au milieu des dernières rumeurs soulevées par la discussion de l'adresse.
Parmi les complices du neveu de Napoléon , MM. de Persigny, Lombard, Gros, Pétry, Dupenhouat, de Schaller, étaient contumaces; et il y avait sept accusés présents : le colonel Yaudrey, les chefs d'escadron Parquin et de Bruc, les lieutenants Laity et de Querelles, M. de Gricourt, M mc Gordon. Depuis 1850, les procès extraordinaires n'avaient certes pas manqué à la curiosité publique; mais tout concourait à donner a celui-ci une physionomie particulière et saisissante : le rang des accusés, militaires pour la plupart; le glorieux passé des uns , la jeunesse et la fierté des autres; cette impériale révolte si pleine de souvenirs; Louis Bonaparte voguant impuni vers des contrées lointaines; parmi les pièces à conviction, l'aigle aux ailes déployées; le tribunal érigé dans Strasbourg, ville à la fois républicaine et guerrière placée sur le chemin de nos victoires, et, sous ses dehors allemands, la plus française peutêtre de nos cités; le Rhin, en un mot, coulant à quelques milles de l'enceinte où siégeaient les juges, ce Rhin que Napoléon avait franchi! Aussi ne vit-on jamais pareil spectacle. Les audiences commençant de grand matin, l'impatience, pour
éclater, n'attendait pas le lever du jour; et, avant l'aube, les abords du palais de justice ne présentaient que groupes agités, que femmes se pressant aux portes une lanterne à la main.
L'attitude des accusés répondit à l'intérêt qu'ils excitaient. Le commandant Parquin puisa dans son dévouement à la mémoire de l'empereur des accents d'une force et d'une vérité singulières. Douée d'une éloquence naturelle que relevait le caractère énergique de sa beauté, M ,nc Gordon sut ennoblir par la vivacité de ses convictions politiques ce qu'avait d'inusité son rôle de conspiratrice. MM. de Querelles, de Griconrt et de Bruc soutinrent l'interrogatoire avec assurance, et le colonel Vaudrey avec une fermeté toute militaire, quoique mêlée par fois d'embarras. Mais, parmi les accusés, nul ne remua plus fortement les âmes que le lieutenant Laity. C'était un jeune homme plein de courage, au regard triste, à la figure - transparente, sérieuse et passionnée. En se jetant dans une entreprise où tout n'était que périls, il avait cru faire pacte avec la mort. Vaincu, il refusa de se défendre, et l'on ne parvint à l'y décider qu'en lui montrant jusqu'à quel point sa résolution compromettait ses compagnons d'infortune. Devant les juges, il fut indomptable et calme. Il s'exprimait noblement, sans recherche et d'un ton bref, en soldat. « Je suis » républicain, dit-il, et n'ai suivi le prince Louis Bonaparte » que parce que je lui ai trouvé des opinions démocratiques. » Les dépositions des témoins donnèrent lieu à divers incidents qui ajoutèrent à l'impression de l'ensemble. Le colonel Tallandier ayant raconté qu'en arrêtant le commandant Parquin, il lui avait arraché une de ses épaulettes de général , « il est » très-vrai , s'écria celui-ci, que M. Tallandier m'a insulté. » Il pouvait le faire impunément : j'étais son prisonnier. » Et ces mots provoquèrent entre les deux soldats un échange de paroles et de regards dont chacun put deviner la portée sinistre.
Au dehors, l'émotion allait croissant. La ville retentissait de vœux formés en chœur pour l'acquittement dos accusés. On entendit crier dans les rues : Vivent les opinions du lieutenant Laity! Un procès gagné en quelque sorte par l'ombre auguste de Napoléon était, aux yeux des bonapartistes, une merveilleuse victoire. Les républicains brûlaient de voir l'autorité morale du roi régnant affaiblie et décriée. Plusieurs ne
poursuivaient que l'humiliation du ministère. Et chacun de masquer les conseils de la haine ou les entraînements de la passion en invoquant le principe de l'égalité. Car pouvait-on frapper les complices de Louis Bonaparte , quand Louis Bonaparte lui-même était élevé au-dessus du châtiment? Ici Tinjustice paraissait toucher au scandale. Aussi, s'en expliquait-on bruyamment dans les salons, dans les cafés, dans les hôtels, dans les brasseries. Et les jurés n'allaient nulle part sans traverser des impressions dont il fallait subir l'empire.
11 n'était pas jusqu'au choix des avocats qui ne fût de nature à protéger puissamment les accusés. M. Ferdinand Barrot portait un nom illustré par les luttes politiques; M. Parquin, membre célèbre du barreau de Paris, se présentait pour défendre la vie ou la liberté d'un frère; M. Thierret jouissait d'une grande réputation de science; l'avocat de M ,nc Gordon, M. Liechtembcrger, avait acquis dans l'Alsace l'influence de la vertu colorée par le talent. Quant à M. Martin (de Strasbourg), il n'avait pas encore atteint à la réputation qu'il devait acquérir plus tard; mais déjà l'on pouvait aimer et estimer en lui un républicain sans reproche, un homme en qui l'austérité des convictions, la fermeté du caractère, se mariaient à une rare simplicité de mœurs et à une douceur exquise.
Attaqués par le procureur général , M. Hossée , avec un em portement dont la modération de M. Gérard, procureur du roi de Strasbourg, fit ressortir l'excès, les accusés furent éloquemmenl défendus. Chacun des avocats vint plaider à son tour, et sous des formes variées, le système de l'égalité devant la loi. Quant à M. Parquin, il n'eut, pour attirer à lui tous les cœurs, qu'à s'abandonner aux inspirations de la tendresse fraternelle. « 0 ma vénérable mère, s'écria-l-il en finissant, toi qui, à » quatre-vingt-deux ans, as retrouvé des jours sans repos et » des nuits sans sommeil, loi qui accuses le ciel de ne l'avoir » pas enlevée plus tôt à la terre, je te vois, je t'entends... » Parquin, qu'as-tu fait de ton frère?... Ah! ma bonne, ma » vénérable mère, sèche tes pleurs. Ton fils! un jury d'Alsace » te le rendra. » Des sanglots retentirent de toutes parts, et ce fut au milieu d'un attendrissement inexprimable qu'on se sépara. Le lendemain, 18 janvier 1837, au moment où les jurés entraient dans la salle des délibérations, plusieurs voix s'élevèrent : Acquittez! acquittez! Un profond sentiment d'angoisse se peignait sur tous les visages. Mais, lorsque les jurés
étant rentrés en séance, leur chef prononça ces mots : « Sur » mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les » hommes, sur toutes les questions, la réponse du jury est : i non, les accusés ne sont pas coupables, » il y eut dans l'auditoire un mouvement de satisfaction contenu à peine par le respect dû à la justice. Bientôt la lecture du verdict d'acquittement par le greffier ouvrant un libre cours aux sentiments de tous, les accusés se précipitent dans les bras de leurs défenseurs; on s'empresse autour d'eux, on les félicite; et ce cri résonne avec force dans la salle : Vive le jury ! le jury d'Alsace! Dans la cour extérieure du palais, mêmes transports. La ville de Strasbourg prit un air de féte, on offrit aux accusés un banquet somptueux, et les émotions furent prolongées par un duel entre le colonel Tallandier et le commandant Parquin, duel où celui-ci reçut une assez grave blessure, après avoir mis lui-même son adversaire en danger.
L'issue du procès de Strasbourg consterna les ministres. Le roi en fut particulièrement affecté. A Vendôme, le sous-officier Bruyant venait de tenter une insurrection avec le drapeau de la république; la pensée des complots grandissait; des haines implacables germaient dans la nuit dont s'étaient environnées les sociétés secrètes; un ouvrier mécanicien nommé Champion fut découvert tramant un régicide, et il s'étrangla dans son cachot, sans qu'on pût savoir s'il ne laissait pas quelque sanglant héritier. Tout cria pesait sur le cœur de Louis- Philippe. Accoutumé, lorsqu'il n'était qu'un prince du sang, au bonheur des promenades solitaires, il gémissait sur sa liberté perdue, et il s'irritait de cette prudence pleine d'angoisse dont il avait dû s'armer contre les desseins de tant d'ennemis invisibles. Qu'il se mêlât à une semblable tristesse des élans d'indignation et le désir de couper court à toute tentative nouvelle par des mesures de rigueur, rien de plus naturel sans doute; mais dans cette tendance à établir un vaste système de répression, il y eut abus, et le tort vint des ministres. Dominés par des ardeurs jalouses, M. Guizot et M. Molé se tenaient sans cesse en observation auprès du roi , se disputant ses préférences, épiant, sans se l'avouer peut-être à euxmêmes, les premiers indices de sa volonté pour accaparer sa faveur, et, par une triste émulation de condescendance, exagérant sa propre pensée. Aussi s'étudièrent-ils comme à l'envi à nourrir les inquiétudes du maître et ses chagrins vigilants.
Réprimer devint, pour ainsi dire, le mot d'ordre du conseil, et ce fut à qui proposerait le plus promptement les mesures les plus sévères.
M. Molé conçut alors un projet tel, qu'on n'aurait pu l'exécuter qu'en temps de crise ou sous le régime du pouvoir absolu, li s'agissait de faire accorder au ministère le droit d'éloigner arbitrairement de Paris quiconque paraitrait un peu trop dangereux. C'était un véritable plagiat de la loi des suspects. M. Guizot ne goûta pas la proposition ; mais il craignit, s'il la combattait direclctement, que son rival n'en prit avantage dans le combat d'influence qu'ils se livraient. 11 en consulta donc avec ses amis, et M. Duvergier de Hauranne se chargea d'une démarche auprès de M. Molé. L'entretien eut tout le succès désirable. M. Duvergier de Hauranne fit observer que la mesure était d'une portée incalculable; qu'elle se liait à un système de coups d'État; qu'une crise seule pouvait justifier l'emploi de pareils moyens; qu'il ne convenait pas, après tant d'efforts, de montrer la France dans une situation révolutionnaire M. Molé se rendit, mais non sans humeur; et
l'on finit par s'arrêter à trois projets de loi marqués évidemment à la même empreinte. Le premier portait que, lorsque des crimes prévus par certaines lois déterminées auraient été commis en commun par des militaires et des individus appartenant à l'ordre civil, ceux-ci seraient renvoyés devant les tribunaux ordinaires et ceux-là devant les conseils de guerre. Le second demandait qu'on établit à l'île Bourbon une prison destinée à recevoir les citoyens déportés. Le troisième menaçait de la réclusion quiconque ne révélerait pas, en ayant connaissance, les complots formés contre la vie du roi.
En même temps, et comme pour rendre profitables à la fortune du roi les dangers que courait sa personne, les ministres conviaient la chambre à constituer au duc de Nemours un riche apanage et à donner à la reine des Belges, sur l'argent des contribuables, une dot d'un million.
La première de ces trois lois, restée célèbre sous le nom de loi de disjonction, était une œuvre de colère, une revanche cruelle du verdict de Strasbourg : elle révolta la conscience publique. Quoi donc? Pour un même crime des juges différents! La division des causes dans la connexité des délits! Et qui sait? A deux pas du tribunal par qui des soldats coupables de rébellion seraient condamnés à mort, un autre tribunal
roi. v. 12
qui acquitterai i leurs complices! L'opposition à la chambre fut terrible; M 4 Dupin atné commença l'attaque avec une verve sans égale et une autorité qu'il puisait dans son dévouement, bien connu, au gouvernement dont, cette fois, il se posait l'adversaire. Jamais sa physionomie n'avait été plus expressive, son geste plus vif, sa voix plus mordante, son éloquence plus féconde en étincelles. Rappelant que le principe d'indivisibilité avait été proclamé saint par tous les criminalistes anciens ou modernes, il montra ce principe mis hors d'atteinte dans les États despotiques comme dans les démocraties agitées; il le montra respecté même à une époque où il y avait des juridictions royales, seigneuriales, prévôtales, ecclésiastiques, universitaires; il le montra survivant aux révolutions; traversant les âges, debout enfin, toujours debout au milieu de tant dé ruines entassées par l'histoire. Puis, pénétrant dans les entrailles de la question, « pourquoi, s'écriait*il, lorsqu'un délit est » commis de complicité par des militaires et de simples ci- » toyens, pourquoi recourir, à l'égard des premiers, à une » juridiction exceptionnelle?... Est-ce que le jury ne veut pas » de discipline dans l'armée? Est-ce qu'il préfère le désordre? » Est-ce que le propriétaire, le négociant, ne savent pas que, » sans l'ordre, leur travail, leur industrie, seraient eompro- » mis, et que la discipline dans l'armée est le gage de leur » repos? » Passant aux conséquences, <t la justice militaire, » messieurs, vent que ses arrêts soient promptement exécutés. » Ferez-vous exécuter l'arrêt? Vous renoncez à la confrontation » des témoins. Si, au contraire, vous faites surseoir à l'exécui» tion, vos témoins, ce sont des condamnés à mort. Et quoi » de plus cruel que de tenir un homme trois ou quatre mois » sous le coup de la mort? Ne comprenez-vous pas que son » supplice sera augmenté, sera doublé?... Mais j'aperçois quel* » que chose de plus terrible encore dans ces deux procès qui » se font séparément. Si les accusés du conseil de guerre sont » condamnés, l'accusateur public se présentera au jury, leur i tête à la main, en quelque sorte, pour demander la tête » des autres!... » S'élevant à des considérations plus générales, l'orateur ajoutait : « Votre loi détruit le sentiment qui fait » le bon soldat, ce sentiment qui dit au soldat qu'il est citoyen. » Ce qui rattache le soldat au pays, c'est qu'il pense à la » maison de son père, à son champ, au cimetière qui a reçu » les cendres de ses aïeux et doit recevoir les siennes. C'est
» tout ce qui tient à sa petite patrie qui lui rend la grande » chère... Les bons citoyens font les bons soldats... La justice » est une en France, disait Napoléon; on est citoyen avant » d'être soldat. (Vous l'entendez... Napoléon! Voilà sa pensée.) » Il faut que les délits du soldat soient soumis à la justice » civile. Oui, cela doit être ainsi, sauf à l'année, car l'armée » emporte tout avec elle, c'est l'État qui voyage... Un autre 9 point capital, c'est qu'il ne faut pas que la tutelle de la n société soit abdiquée par elle-même. I£h quoi! quand un » crime à la répression duquel tout l'Élal est intéressé aura » été commis, ce ne sera plus la société qui aura le droit de » répression! Or, le jury, c'est la société môme... Si vous » faites de l'armée un corps comme autrefois le clergé; si, » après lui avoir mis les armes à la main , vous l'investisses n du droit de rendre la justice sous les armes, vous abdiquez » la justice, vous n'êtes plus la société, vous délègues vos » droits à des hommes armés qui peuvent en user eontre le » pays et contre vous-mêmes, d
Pour détruire l'effet de cette vigoureuse improvisation, successive ment appuyée par MM. Delespaul, de Golbéry et Nicod, il fallait un. orateur puissant : M. de Lamartine se présenta. Il commença par dénoncer dans le verdict de Strasbourg un scandale sans exemple. Il s'étonnait , il s'indignait de tant de faveur accordée à d'aussi hardis rebelles; et, quant à l'impunité dont leur chef s'était vu couvert par la clémence royale, il rappelait que Louis Bonaparte avait été mis hors la loi commune le jour où, puni de la gloire de son nom, il fut frappé par la raison d'État d'un exil éternel. Qu'y avait-il d'injuste à ce qu'il profitât, coupable, d'une position exceptionnelle dont il avait souffert innocent? Et à supposer que l'indulgence du roi se fût trompée, de quel droit douze jurés faisaient-ils comparaître à leur barre la majesté du trône? Avaient-ils mission de venger les principes violés, de reppejer le pouvoir au respect de l'égalité méconnue? Suivant M. de Lamartine, il fallait se prémunir contre de tels abus en adoptant, au moins comme mesure transitoire, la loi proposée, loi bien facile à justifier, après tout, puisque les délits politiques commis par les militaires avaient un caractère spécial de gravité qui réclamait une juridiction particulièrement sévère.
Un long tumulte suit ce discours. M. Cl lia rama ule, pour le réfuter, paraît à la tribune, et la lutte continue. Appuyé par
HISTOIRK
MM. Parant, Moreau (de la Meurthe), Persil, Magnoncourt, Martin (du Nord ) , le projet est flétri par l'opposition avec une vivacité croissante. M. Chaix-d'Est-Ange l'appelle une loi de suspicion contre le jury. M. Teste le range dans la catégorie de ces mesures sinistres dont la liste comprend dans notre histoire et le tribunal révolutionnaire et les cours prévôtales. Mais la violence des partisans du projet se retrempe dans l'ardeur même de ces attaques. Dépassant la limite fixée par les ministres, le général Tirlet ne craint pas de demander que, dans le cas où les crimes prévus seraient commis par des individus de l'ordre civil, de complicité avec des militaires réunis et commandés par un ou plusieurs chefs militaires, tous les prévenus sans distinction soient traduits devant le conseil de guerre. De son côté, le général Bugeaud veut que la révolte à main armée soit justiciable des conseils de guerre, à quelque classe qu'appartiennent les coupables. Ainsi, c'est le renversement de la charte que proposent des hommes d'épée. L'agitation redouble. Alors, s'élançant à la tribune, M. Berryer adjure ironiquement les soutiens du ministère d'imiter les généraux Bugeaud et Tirlet, d'aller jusqu'au bout, de se montrer logiques dans leurs pernicieux desseins. Car la disjonction lui paraît non moins insensée que cruelle. « Comment! vous » allez envoyer les coupables d'un même crime devant des » juges différents! Et vous ne comprenez pas quelle atteinte » est portée par là à l'autorité de la justice, à sa dignité, au » respect dû à ses décisions? Supposez que vous l'eussiez eue, » cette loi, la veille de l'attentat commis à Strasbourg : que » serait-il arrivé? que serait-il arrivé si, le jury restant imbu » des opinions que vous redoutez, le conseil de guerre avait » été animé, au contraire, des sentiments de rigueur que vous » attendez de lui? que serait-il arrivé, après l'acquittement » prononcé par l'un des deux tribunaux et la condamnation » prononcée par l'autre? Quoi ! en même temps, dans la même » ville, deux portes se seraient ouvertes: ici la marche funèbre » des condamnés à mort, là l'ovation aux coupables acquittés » et à leurs juges! Et vous auriez laissé passer le convoi à » côté de ces joies bruyantes des triomphateurs de la jus- » tice!... »
A peine M. Berryer a-t-il cessé de se faire entendre, qu'un bourdonnement s'élève. Les députés ont quitté leurs places et vont se former en groupes dans les couloirs et dans l'hémicy-
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cie. Les tribunes sont en mouvement. Les ministres se concertent. Enfin, M. de Salvandy, rapporteur du projet de loi, essaie de justifier son œuvre; mais, au milieu de l'éinoliort qui se prolonge, on l'écoute à peine, et la discussion générale est fermée.
Le lendemain, 7 mars, M. Jaubert se jetait, éperdu, dans la mêlée. Pour cet homme fougueux, âpre, avec un esprit incisif, aussi incapable de faiblesse que de discrétion, et qui mettait à soutenir des théories de despotisme l'impatience factieuse et l'emportement d'un tribun, la loi proposée par les ministres n'était pas encore assez dure, assez absolue. II venait donc appuyer le général Tirlet, et provoquer M. Dupin aîné, qui avait à ses yeux le tort d'être momentanément l'adversaire du pouvoir, bien que fonctionnaire public. M. Dupin répondit avec une aigre éloquence. Ce fut le dernier épisode de la discussion. Le scrutin est interrogé et la loi rejetée par 2H voix contre 209. Alors montèrent jusqu'aux voûtes des cris d'enthousiasme que, depuis longtemps, on n'avait pas entendus. Les députés échangeaient des félicitations passionnées ; des mains qui ne s'étaient pas levées pour les mêmes serments se cherchaient, se pressaient avec effusion, et les femmes agitaient leurs mouchoirs du haut des tribunes.
Une crise ministérielle paraissait inévitable. Et pourtant la note suivante parut dans le journal ministériel du soir : « Le » ministère du 6 septembre ne se retirera pas devant le vote » de la chambre. 11 voulait renforcer la discipline de l'armée » et prévenir le retour d'aflligeanls désordres : les mesures » qu'il proposait ayant été rejelées, ce n'est pas sur lui que » retombe la responsabilité. » Mais, évidemment, une crise approchait.
Or, tandis qu'elle se préparait dans le palais du roi, la défiance et la misère envahissaient tout. De chaque point du royaume venaient de tristes nouvelles. A Rouen , les filatures languissaient, après avoir chômé une partie de l'hiver; les ouvriers teinluriers ne travaillaient presque pas; et, quant aux tisseurs, ils souffraient cruellement d'une récente diminution de salaire; plusieurs ouvriers sans emploi avaient porté leurs livrets à la mairie; quelques-uns étaient occupés par la ville à des travaux de balayage rapportant douze sous par jour. Dans les campagnes du déparlement de l'Aude, un commencement de disette se faisait sentir. On citait, dans l'arron-
dissement de Limon x, deux cantons dont les habitants venaient d'émigrer pour se répandre, affamés, dans les plaines . du Roussillon et du bas Languedoc. On racontait mémo qu'une famille du village de Charnus, situé au cœur des montagnes, yoyant ses provisions épuisées, avait tué un cheval, dont elle s'était nourrie. Dans l'Ariège, la mendicité était telle, que les pauvres erraient par troupes, la besace sur le dos, le long des routes. Des mendiants, dans le canton d'Ax, moururent de faim. La Normandie fut désolée, vers le même temps, par un affreux sinistre : un vent violent du nord -est ayant poussé la mer avec force contre les portes de flot de Pont-de-Vey, les eaux de la Vire, grossies par la fonte des neiges et par des pluies abondantes, franchirent brusquement les digues, inondèrent les marais de Dommartin, de Graigqes, de Saint-Fromond, entraînant et noyant les bestiaux. Enfin, Ton écrivait de Lyon les lignes suivantes, que beaucoup de journaux reproduisirent : «Aujourd'hui plus que jamais la misère ici est à » son comble. Le gouvernement croit-il qu'on meurt de faim
• comme d'un coup d'épée , sans agonie? Croit-il que le spec-r
• tacle récent de cette pauvre mère qui se traîne sur la place » Bellecour pour y rendre le dernier soupir soit de nature à » censeiller la résignation? Pendant six jours, cette malheu* » reuse, qui n'avait rien à manger, a nourri son enfant. Ses » forces épuisées, son lait s'est tari. Alors, rassemblant le peu » de forces qui lui restaient, elle s'est traînée sur le pavé, où » elle est morte en recommandant son fils à la pitié des pas- » sants. » Des symptômes non moins douloureux se manifestaient dans la capitale : sur la place du Châlelet, ce n'étaient que ventes par autorité de justice; les faillites allaient se multipliant; et, chaque jour, la place de l'hôtel de ville était encombrée de journaliers qui, après avoir inutilement offert leurs services, se retiraient la malédiction à la bouche et la révolte dans l'âme. D'un autre côté, la caisse d'épargne suffisait à peine aux demandes de remboursement, les moins malheureux eou« Fant réclamer avec inquiétude le fruit de leurs économies; si bien que, dans une seule semaine, la première du mois d'avrjl, la somme des remboursements opérés par la caisse de Paris s'éleva au chiffre énorme de 1 million 766,000 francs! Le pauvre, dans les grandes villes, est un être enterré vivant et qui s'agite au fond d'un tombeau : on passe, on repasse sur sa tète sans entendre ses eris ; on le foule, et on l'ignore!
Seulement, de loin en loin, il semble que la société s'entr'ouvre un instant pour laisser descendre dans ses abîmes le regard effrayé de l'homme heureux. C T est ce qui arrivait. Que de drames singuliers et profonds joués devant la justice ! Tantôt c'était une mère qui, à la vue de son fils expirant sur la paille, avait dérobé pour lui un morceau de ce pain que dédaigne souvent la sensualité des riches; tantôt c'étaient de blêmes ouvriers qui, manquant d'ouvrage, s'étaient fait ramasser comme vagabonds sur le pavé des rues, pour qu'on les convainquit du crime de pauvreté, et qu'on les admtt comme coupables à l'amer banquet où ils n'avaient pu trouver place comme travailleurs. Et ce qui se passait alors dans l'enceinte des tribunaux, on le devine : ils étaient comdamnés, ces coupables, mais par des juges attendris, mais devant un auditoire qui, quelquefois, fondait en larmes; et, lorsqu'ils se mettaient en route pour la prison , la charité les attendait aux portes de la salle d'audience, la main pleine de dons pieux. Protestation admirable contre les vices de notre ordre social ! touchant et philosophique hommage rendu à la puissance de l'Évangile, au milieu des douleurs et des folies d'une civilisation corrompue!
Cependant, la loi d'apanage est présentée. Non contente de demander un million pour la dot de la fille aînée du roi, reine des Belges, et un accroissement de revenu d'un million pour l'héritier présomptif, duc d'Orléans, la cour veut qu'on donne au duc de Nemours le domaine de Rambouillet, en y ajoutant les forêts de Sénonchc, de Châteauneuf et de Montécaut. Mais, accueillie d'abord sans murmures dans les bureaux de la chambre, la proposition n'est pas plus tôt connue du public, que partout l'opinion s'émeut et gronde. On rappelle que le roi jouit d'une liste civile de douze millions; que la munificence nationale lui a généreusement abandonné neuf millions perçus en trop dans les premiers mois de son règne; qu'il lut a été loisible de conserver son domaine privé, à la différence de tous ses prédécesseurs, lesquels se faisaient gloire, en montant sur le trône, d'ajouter le leur à celui de l'État; que ce domaine privé est considérable ; que Louis-Philippe, dont il s'agit de faire apanager les fils et doter les filles par la nation, est un des plus opulents souverains de l'Europe. Sur ces entrefaites, le bruit se répand que, pour enfler, à l'insu de tous, le don féodal réservé au duc de Nemours, les courtisans n'ont pas
rougi de recourir à des évaluations fausses. L'irritation des esprits s'en accroît, et bientôt on ne parle plus que d'un pamphlet sorti de la redoutable plume de M. de Gormenin.
a Avouez, disait M. de Cormenin au duc de Nemours, avouez, » monseigneur, que c'est une bien généreuse nation que la » nation française, et que votre famille lui doit une reconnais- » sance sans bornes pour les aises, profits et grands biens » dont elle a été de tout temps emplie et remplie, comblée et » recomblée, chargée et surchargée... Tout d'abord, monsei- » gneur, les édits de 1661, 1672 et 1692 prirent à l'État et » donnèrent à votre aïeul un apanage composé de tant de fiefs, » de terres, de manoirs, de villes, de palais, de châteaux, de » fermes, de gouvernements, de principautés, de duchés, de » marquisats, de comtés et de baronies, d'aleux, de champarts, » de redevances féodales, de prés, de canaux, de bois et de » forêts, que je me fatiguerais, dans cent pages, à vous les » énumérer. Votre maison, monseigneur, passait, en 1789, )> pour la maison princière non régnante la plus riche de l'Eu- » rope, puisqu'on évaluait son capital à cent douze millions, » somme énorme qui représente deux cents millions de nos » jours; somme trop grande, de toute manière, entre les » mains et à la disposition d'un seul homme, quelque prince > qu'il soit, et, selon les temps, menaçante tantôt pour la » liberté, tantôt pour le pouvoir lui-même. Car l'histoire ne » sera que juste, monseigneur, lorsqu'elle dira que l'emploi » révolutionnaire que votre aïeul fit de sa prodigieuse fortune » contribua plus que toute autre chose au renversement du • trône de Louis XVI, son parent et son maitre. Cette fatalité » de bonheur pécuniaire qui s'attache obstinément à ses pas » poursuivit votre famille, jusque dans l'exil. Car, tandis que » les autres émigrés mouraient de faim à l'étranger, la du- » chesse d'Orléans, votre grand'mère, recevait une grosse » pension de la république française, et, vers le même temps, » le trésor payait, à la décharge de votre père émigré, plus » de quarante millions de dettes. Quarante millions! Quelle » brillante anticipation de liste civile? Ce n'est pas tout : » Louis XVIII, à peine débarqué d'Angleterre, vous remit, » sur vos vives prières, par une ordonnance de bon plaisir, ce » qui restait entre les mains de la nation des biens non vendus » de l'apanage d'Orléans, apanage irrévocablement aboli, non » par les lois de 1793 sur l'émigration , mais par l'article 2
DE DIX ANS. US
» de la loi du 21 décembre 1790 sur les apanages. Pour excu- » ser cette insigne violation des lois, on a prétendu que » Louis XVIII était alors omnipotent. Mais avec ce beau rai- » sonnement là on aurait pu dépouiller, pour vous enrichir, le » premier citoyen venu, comme on dépouillait l'État... La loi d sur l'indemnité des émigrés, qui semble avoir été faite pour » votre heureuse famille, vint augmenter encore ses bons » points, commodités, aises et profits, en lui fournissant l'oc- » casion de répudier la succession paternelle, qui était criblée » de dettes, pour accepter la succession maternelle, qui rayon- » nait d'or et d'argent; ce qui lui valut, au moyen de cette j> ingénieuse division des patrimoines, subtilement admise par » des conseillers d'État amovibles, un boni de douze millions » d'écus bien pesants, bien comptés et bien encofFrés. Enfin, » indépendamment du joyau de la couronne de France, le » plus éclatant joyau de l'univers, les chambres, voulant gon- » fier d'or votre famille comme elles la gonflaient de pouvoir, » ajoutèrent aux immenses richesses de votre père les meubles » et immeubles de la dotation royale de Charles X. J'ai fait » trop de fois votre compte, monseigneur, pour que j'aie en- » core ici besoin de vous rappeler que vous et les vôtres » jouissez du Louvre, des Tuileries et de l'Élysée-Bourbon » ainsi que de leurs dépendances; des châteaux de Marly, » Saint-Cloud, Meudon, Saint-Germain, Compiègne, Fontai- » nebleau et Pau, ainsi que des maisons, bâtiments, fabri- » ques, terres, prés, corps de fermes, bois et forêts qui les » composent; des bois de Boulogne et de Vincennes et de la » forêt de Sénart; des diamants, perles, pierreries, statues, » tableaux , pierres gravées, musées, bibliothèques et autres » monuments des arts; ainsi que des meubles meublants » contenus dans l'hôtel du Garde-Meuble et les divers palais » et établissements royaux. »
M. deCormenin prouvait ensuite, dans un style rapide, pittoresque, aiguisé en épigrammes mortelles et tout élincelant d'amère gaieté, que la loi proposée était étrange avec sa physionomie féodale, car institutions aristocratiques et manoirs féodaux avaient disparu dans de légitimes tempêtes; qu'elle était menaçante pour l'avenir, car elle tendait à concentrer dans une même famille et dans un pays morcelé par le principe de la division des héritages une puissance immobilière sans contre-poids; qu'elle était insolente, car elle allait contre l'es-
prit de la révolution de juillet, source unique de la majesté
du trône nouveau; qu'elle était absurde, car il y avait absurdité à doter héréditairement les fils d'un roi pourvu seulement d'une dotation viagère; qu'elle était contraire à la loi du 21 décembre 1790, portant : « Il ne sera concédé à l'avenir aucun » apanage et biens fonds; » qu'elle était contraire à la loi do 1832 sur la liste civile, laquelle n'admettait que des dots éventuelles et non des apanages, et encore dans le cas où le domaine privé serait insuffisant. Or, soutenir l'insuffisance du domaine privé eût été, selon M. de Cormenin et d'après ses calculs, le comble de l'effronterie. Se demandant enfin à quel noble usage se pouvait employer le capital énorme dont les courtisans prétendaient gratifier le duc de Nemours, le hardi pamphlétaire ajoutait :
« Avec les quarante millions de Rambouillet, vous donne- » riez des bibliothèques populaires aux trente-huit mille comj» munes de France.
» Vous institueriez douze mille écoles de couture pour les » pauvres femmes de la campagne.
» Vous feriez les frais d'établissements de dix mille 6alles » d'asile pour les petits enfants.
» Vous ouvririez dans trois cent cinquante villes des refuges » libres pour les vieillards des deux sexes.
» Vous empêcheriez de mourir dejaiin, pendant deux mois » de la saison d'hiver, trente mille ouvriers sans ouvrage.
» Vous fourniriez, pendant cinq ans, une pension de cent » francs à cinq mille soldats blessés, estropiés ou infirmes. »
C'étaient là des considérations toutes républicaines. Elles touchèrent néanmoins une bourgeoisie qui se croyait et se disait monarchique. Ils ne comprirent pas, ces bourgeois inconséquents, qu'il est dans la nature des choses qu'une royauté s'entoure d'éclat et pèse sur le peuple. Ils auraient désiré une royauté obéissante, modeste, vivant de peu, mesurant avec sagesse ses demandes à ses besoins, et, même alors, se résignant volontiers à rendre des comptes. Désir chimérique! Quand on s'est avisé de placer un homme sur ces hauteurs qui donnent le vertige, quand on lui a permis de regarder les générations à venir comme la propriété de sa race, quand on Ta déclaré inviolable, quand on a osé dire de lui qu'il ne pouvait mal faire, la folie est grande de vouloir assigner des limites à son orgueil et à ses exigences. 11 faut le subir tel qu'on
l'a fait. H faut, ou ne se point donner un maître, ou s'attendre à servir.
Mais la bourgeoisie voulait un maître qu'elle eût le droit d'humilier au besoin. Elle salua donc de ses cris l'apparition du pamphlet lancé contre la loi d'apanage. Le succès de ce pamphlet fut prodigieux. Vingt-quatre éditions le répandirent en France sous toutes les formes. 11 pénétra dans les campagnes les plus désertes, dans les chaumières où jamais journal n'était entré. Dans les villages du nord, on montait sur les bornes pour le lire à la foule, qu'il passionnait. Traduit dans les langues étrangères, il apprit aux rois de l'Europe que l'esprit d'affranchissement vivait encore dans notre pays, contenu, mais indompté. Le triomphe de M. de Cormeuin s'accrut des colères qu'il déchaîna. Car les hommes de cour se montraient furieux, sachant que, dans la circonstance, l'indignation était le meilleur moyen de flatter.
Depuis le rejet de la loi de disjonction, le ministère se traînait languissant et divisé. Le soulèvement de l'opinion contre le projet d'apanage précipita la crise. Entre M. Guizot et Mi Molé, c'était toujours la même rivalité, rivalité sourde et voilée par des égards réciproques, mais active, nourrie de fiel, excitée par un perpétuel oontact, et sans cesse envenimée par les propos des subalternes. La situation était dure pour tous, pour M. de Gasparin, notamment* Écrasé en quelque sorte au ministère de l'intérieur* entre M. Guizot, qui l'accablait de sa protection , et M. Molé, qui le poursuivait d'une défiance implacable, il recevait le contre-coup de chaque combat que se livraient autour de lui les deux influences ennemies. Mais à mesure qu'il chancelait, les doctrinaires redoublaient de véhémence dans leur langage et de vivacité dans leurs attaques. Ils demandaient de quel droit on prétendait confiner dans le ministère de l'instruction publique, position évidemment secondaire, un homme aussi considérable que M* Guizot par son crédit sur les chambres, par son talent, par sa passion... et ils auraient pu ajouter : par la place qu'il occupait dans les haines. C'était donc pour lui qu'ils réclamaient le ministère de l'intérieur, poste aussi bon à occuper que difficile à défendre. M. Duvergier de Hauranne s'en ouvrit librement à M. Molé dans un entrelien qu'ils eurent un jour ensemble au jardin des Tuileries. Mais celui-ci était bien résolu à ne pas céder. Et l'importance qu'il attachait à ces vaines que-
relies d'amour-propre était si grande, qu en racontant sa conversation avec M. Duvergierà un de ses confidents, il s'échappa jusqu'à cette exclamation : a L'Europe a les yeux sur nous; a elle veut savoir qui l'emportera de M. Guizot ou de moi. » De sorte que, dans un pays où s'étaient agitées les plus hautes questions qui puissent faire battre le cœur d'un peuple; dans un pays où des hommes avaient paru sur la scène, vers la fin du dernier siècle , gouvernant au milieu des plus effroyables périls, dans Tunique intérêt d'une moitié du monde asservie par l'autre, et sans souci de leur repos, de leur vie, de leur mémoire, tant il y avait en leur abnégation de profondeur et d'héroïsme!... dans ce même pays, misérablement affaissé sous le régime constitutionnel, la vie publique n'était plus qu'un jeu d'enfants et le pouvoir qu'une intrigue!
Pour compléter l'enseignement, remarquons que la rivalité des chefs les rendant esclaves des inférieurs, ils n'avaient rien à refuser aux distributeurs de popularité, aux simples donneurs d'éloge. M. Loêve Weimars fut jugé apte aux fonctions diplomatiques pour avoir publié dans la Revue des Deux- Mondes un article plus favorable au président du conseil qu'au ministre de l'instruction publique. De là, dans le camp opposé, mille rumeurs, des exhortations, des menaces, M. Guizot souffrirait-il plus longtemps un pareil système d'attaques souterraines et qu'on marchât à la ruine de son influence par l'obscurcissement de sa renommée? Que tardait-il à rompre avec des collègues pour qui sa supériorité seule était une offense? « Décidez -vous, lui disait M. Berlin, et, si vous succombez, » je vous promets que le Journal des Débats vous suivra dans » l'opposition. » La mesure des griefs était comblée, de part et il "autre : la lutte prit un caractère décisif. Alors vous eussiez vu, spectacle accusateur des institutions plus que des hommes! les deux principaux personnages de l'État réduits à se disputer le cœur du monarque, s'empresser autour de lui, deviner ses désirs, faire assaut de propositions dont le prétexte du bien public colorait à peine le sens véritable. Pour témoigner de sa sollicitude à l'égard de la personne royale, M. Molé avait voulu se faire accorder le droit d'éloigner de Paris les cioyens suspects; à son tour M. Guizot demanda qu'on trainât devant la juridiction exceptionnelle de la cour des pairs le Courrier français, coupable, suivant lui, d'outrage au prince. Portée au conseil, la mesure y parut grave;
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cl, comme les avis se molliraient partagés, on raconte que le roi se répandit en plaintes éloquentes sur ce qu'on le livrait désarmé à la fureur des partis. Un tel éclat semblait faire pencher du côté des doctrinaires la faveur royale : ils se réjouirent du succès de leur tactique, mais ils n'avaient pas tout prévu.
Entre la majorité par qui Casimir Périer et ses successeurs fidèles avaient été soutenus si violemment et l'opposition que guidait M. Odilon-Barrot, un parti s'était formé dans la chambre qui mêlait certaines intentions louables à une ambition à la fois impatiente et timide. Dirigé d'abord par MM. Sauzet, Passy, Dulaure, il harcelait sans ménagement l'ancienne majorité, dont il s'était détaché, et néanmoins il n'en différait pas d'une manière sensible. Car il se bornait à vouloir qu'on apportât un adoucissement aux lois de septembre; qu'on accordât un peu plus d'air et d'espace aux opinions extrêmes; que la main du roi se fît moins sentir dans les affaires publiques; qu'on opposât des mesures d'oubli et de clémence à l'opiniâtreté des ressentiments, fruit de tant de révoltes armées. L'avénement de M. Molé au ministère, le 6 septembre, servit à donner de la vie à cetie coalition de froids agitateurs.
M. Thiers, qui avait besoin de i.:ur appui pour reconquérir le pouvoir, n'hésita pas à se rapprocher d'eux, se lit leur chef, leur donna un nom, — celui de centre gauche , — et leur communiqua ce qu'il y avait en lui d'inquiétude belliqueuse, d'honorables caprices, dedisposition enfin à braver par fantaisie l'Europe et le roi. Ainsi conduit, le centre gauche avait fini par peser sur les décisions importantes, et, dans toute crise minslérielle, il fallait désormais compter avec lui.
Telle était la division des forces parlementaires, lorsque la crise ministérielle éclata. Plus que jamais impénétrable sous des dehors de bonhomie, le roi. chargea M. Guizot de la formation d'un nouveau cabinet, et lui laissa croire que le ministère du 41 octobre était encore possible. M. Guizot alla donc trouver M. de Broglic, qui accueillit la démarche avec une froideur où perçait quelque ressentiment. Abandonné, au 6 septembre, par un homme qu'il avait jusqu'alors regardé comme un ami sûr, il était tout entier au souvenir de cette espèce de trahison. 11 ne refusa pas, toutefois, d'entrer dans la combinaison proposée, si M. Thiers y adhérait. Mais M. Guizot irait-il s'humilier, par un empressement ambitieux et des
oflres flatteuses, devant M. Thiers, devenu son plus redoutable adversaire, son émule le plus vanté? C'est à quoi il consentit, cependant, à la grande surprise de ceux qui connaissaient le tour allier de son caractère. Si ce fut petitesse ou grandeur, amour immodéré du pouvoir ou dignité courageuse, il est difficile de le dire, l'un et l'autre se pouvant supposer dans une âme capable de se porter à toutes les extrémités de l'orgueil.
M. Thiers reçut avec bienveillance ce visiteur inattendu. Longtemps ils avaient vécu des mêmes pensées, couru les mêmes périls. Que de souvenirs propres à les rapprocher ! Mais aussi, depuis leur rupture, que d'emportement dans leurs querelles et combien diverses leurs alliances! M. Guizot ayant commencé par dire à son ancien collègue : « Je vous apporte » le ministère du 11 octobre, — Vous m'en apportez le per- » sonnel, répondit vivement M. Thiers, mais non la politique. » Et il l'interrogea sur l'abandon complet de l'Espagne. Il se rejetait, d'autre part, sur ses amitiés récentes. A les dénouer il ne pouvait y avoir pour lui ni profil ni honneur. Chef du centre gauche, lui était-il permis de monter au pouvoir en reniant, pour les amis de M. Guizot, ses propres amis, ses alliés et presque ses soldais de la veille? Voilà comment M. Thiers motiva son refus. Il en éprouva du regret, peut-être; peut-être aurait-il désiré que, fournissant quelque honorable prétexte à son dévouement dans l'embarras, le roi,* par une intervention directe et solennelle, l'eût sauvé du joug des scrupules.
Les tentatives de M. Guizot ayant ainsi échoué, une négociation s'entama entre le maréchal Soult, MM. Thiers, Huraann et Passy. On crut qu'elle réussirait. Il est vrai que M. Passy avait peu de goût pour M. Thiers, dont il avait eu à supporter, dans le cabinet du 22 février, la présidence impérieuse. Mais M. Passy ne pouvait craindre, cette fois, rien de semblable, l'âge dif maréchal Soult et son illustration militaire lui assignant la première place dans le cabinet qu'il s'agissait de former.
L'émotion fut donc grande parmi les doctrinaires, et ils n'épargnèrent aux nouveaux candidats ni le dédain ni la raillerie. Ils les montraient divisés sur presque toutes les questions, quoique unanimes sur le partage du pouvoir; ils affirmaient que chacun d'eux avait réservé quelque chose : le maréchal Soult, la non intervention; M. Thiers l'intervention;
M. Humann, la conversion des rentes; M. Passy, Alger; et ils ne tarissaient pas d'attaques contre ce qu'ils appelaient ironiquement le ministère des questions réservées.
Sur ces entrefaites, M. Thiers avait été mandé au château. Le roi lui fil un accueil plein de grâce, et sembla d'abord courir au-devant d'une explication franche, a J'ai deux volu- » mes à faire, lui dit M. Thiers; un sur la politique intérieure, » l'autre sur la politique extérieure, » et, comme il n'ignorait pas que c'était sur le second que portaient les plus graves dissidences, il commença par la premier. Il exposa que la société s'acheminait vers un état de calme qui autorisait une politique moins absolue; qu'on avait atteint le but, qu'il fallait craindre de le dépasser; que la ligne à suivre était indiquée par le fractionnement do cette majorité parlementaire, si compacte et si inflexible lorsque l'émeute venait pour ainsi dire frapper chaque jour aux portes du palais et qu'on était réduit à lui livrer bataille dans la rue; que le temps des concessions prudentes était arrivé. Le roi parut en tomber d'accord, et il laissa M. Thiers se bercer de l'espoir qu'on adopterait ses vues; mais, quant à celles qui avaient trait à la politique étrangère, il en renvoya l'exposition au lendemain. Là pouvait être l'écueil, et M. Thiers le sentait. Aussi apporta-t-il beaucoup de réserve dans renoncé de ses projets. L'intervention en Espagne, telle qu'il l'avait voulue, il l'abandonnait par respect pour les décisions de la chambre. Mais il demandait que, du moins, on n'enviât pas à l'Espagne le bénéfice d'un secours naval ; qu'on empêchât les vaisseaux russes ou hollandais de porter à don Carlos des munitions de guerre; et qu'en un mot on coupât court au renouvellement du scandale qu'avait offert Bilbao secouru par la marine anglaise sous les yeux de nos braves marins, condamnés, eir% à rester à bord, humiliés et immobiles. Ce n'était pas trop exiger; et il était assurément bien difficile que le roi jugeât de semblables mesures compromettantes pour le repos du monde. Mais l'Europe croyant, à tort ou à raison, qu'en France le principe de la paix était représenté par Loute- Philippe et le principe de la guerre par M. Thiers, quelques-uns ont pensé que, pour ne pas paraître vaincu par un de ses sujets, le roi avait besoin de garder tout à fait intacte la politique qui lui était propre et qu'il personnifiait aux yeux des souverains.
Quoi qu'il en soit, M. Thiers se retirant, M. Guizot est rap-
m HISTOIRE DE DIX ANS.
pelé; et, à son tour, il invoque l'appui de M. de Montalivct. Ce dernier étant de Ja part du roi l'objet d'une prédilection particulière, son alliance, pour les doctrinaires, était n^n un dauger mais une force. Aussi apprirent-ils avec satisfaction qu'il semblait se prêter de bonne grâce aux avances de M. Guizot, et qu'il s'était borné à demander vingt-quatre heures pour réfléchir. Le roi, de son coté, avait paru charmé de la combinaison. Et pourtant, M. de Montalivet finit par déclarer qu'il ne pouvait accepter la présidence de M. Guizot. Les doctrinaires en conçurent un violent dépit; et l'on assure qu'à ce sujet M. Duchàtel s'emporta jusqu'à dire, dans un langage plus spirituel que mesuré : « Le roi a deux manières de sonner » M. de Montalivet Quand il le sonne d'une façon, il vient; » quand c'est de l'autre, il s'en va. »
Or, pendant que les intrigues se croisaient de la sorte autour du trône, le public se perdait en conjectures sur les causes, sur la durée de l'interrègne ministériel. La presse nourrissait et déjouait par mille récits changeants la curiosité des oisifs. À la chambre, plus de discussions suivies; tout débat languissait; la parole découragée des orateurs tombait dans le vide, et chacun s'inquiétait du pouvoir absent. Enfin, dans la séance du 15 avril (1837) , M. Guizot, en allant reprendre, au centre droit, sa place de simple député, apprit à ses collègues qu'un dénoùment venait d être donné à la crise. Deux listes, en effet, avaient été concurremment présentées au roi : l'une par M. Guizot, l'autre par M. Molé. La première portait les noms de MM. de Montebello, Guizot, Dumon, de Rémusat. La seconde assignait la présidence du conseil et le département des affaires extérieures à M. Molé ; Injustice et les cultes à M. Barlhe; l'intérieur à M. de Montalivet; l'instruction publique à M. de Salvandy ; lesf nances à M. Lacave-Laplagne. Ce fut pour celle-ci que le roi se décida. Elle laissait le ministère des travaux publics à M. Martin (du Nord), le portefeuille de la marine à M. de Rosamel, et chassait du pouvoir le parti doctrinaire, frappé dans la personne de MM. Guizot, de Gasparin et Duchàtel. •
<:n.\i>iTKfr: vin.
Annonce tlu mariage du duo d'Orléans. Discussion sur les affaire! «l'Afrique. — Dotation du duc <t'Or!«:an«. — lu-bits parlementaires. — l.e cabinet «lu 15 avril est sauve par M. Thiers. — Amnistie. — Arrivée de la princesse Hélène, son entrée dans Paris. — Ouverture du musée de Versailles. — Fêles dans i\ir : «.
En arrivant aux affaires, M. Mole avait eu à suivre une négociation importante. Dans une entrevue qu'il eut alors avec son prédécesseur, M. Thiers lui dit: a Le mariage du duc d'Orléans est à conclure, et il est question de donner au prince pour femme, ou la duchesse Hélène de Meeklembourg-Schwerin, ou une princesse de Cobourg : la première, moins belle; la seconde, d'un esprit moins cultivé, très-jeune d'ailleurs et jouant encore, pour ainsi dire, avec sa poupée (I). » La princesse Hélène passait, en effet, en Allemagne pour une femme de beaucoup de mérite, et ce lut elle qui fixa le choix du cabinet des Tuileries. La négociation fut conduite par M. Bresson avec une dextérité remarquable. Mais le succès fut longtemps incertain. Car, pour ruiner les tentatives de la cour de France, la Russie mit tout en œuvre. Inspiré par elle, le frère de la princesse Hélène manifesta pour l'alliance à laquelle on le pressait de donner les mains, la répugnance la plus injurieuse et la plusobstinée. Peu s'en fallut qu'un successeur de Louis XI V ne se vît hautement rebuté par un petit prince d'Allemagne, et c'est ce qui serait arrivé sans l'entremise bienveillante du roi de Prusse.
Le 18 avril donc, M. Molé put annoncer à la chambre que le traité de mariage était conclu.
Un projet de loi était en même temps présenté ayant pour but d'accorder au prince royal un supplément de dotation; et, de peur que, pressée par trop d'exigences à la fois, la munificence du pays ne s'avouât lassée, le ministère faisait la déclaration suivante, qui produisit une sensation profonde : « S. M. a
(lj C'est celte dernière qui, depuis , a épousé le duc de Nemours.
décidé que la demande présentée pour le prince son second fils serait ajournée. » Le mot ajournée était significatif, il trahissait l'obstination d'un désir inassouvi : la malignité publique s'en empara. Mais on la laissa s'exhaler en commentaires, et l'on attendit.
L'attention des esprits fut d'ailleurs un moment distraite par les affaires d'Afrique- L'effectif de l'armée ayant été augmenté en 1836, le ministère demandait à la chambre un crédit supplémentaire de 5,647,000 fr.; et M. Janvier avait présenté à ce sujet un rapport qui frappait d'une critique amère, et la politique suivie par le ministère du 22 février en Algérie, et la conduite que le maréchal Clauzel y avait tenue. Les débats s'ouvrirent.
On reprochait au maréchal Clauzel d'avoir trop poussé à la guerre; d'avoir écrasé les Koulouglis de Tlemsen, non alliés, d'une contribution énorme, dont il avait exempté les Hadars, nos ennemis, et qui, levée par des étrangers, par des indigènes, avait donné lieu à d'abominables extorsions, à des trafics spoliateurs. On lui^ reprochait aussi la province de Bone, livrée aux violences de Joussouf, et l'expédition de Constanline, entreprise sur la foi des illusions les plus téméraires. Sa réponse ne le justifia point d'une manière complète, mais elle fut noble et d'une tristesse pleine de grandeur, «c Je connaissais, » dit-il en commençant, la fatalité qui s'attache à tous les » services rendus au loin, surtout à ceux qui tendent à donner » de nouvelles provinces à la patrie. Dupleix disgracié sur » le rapport de quelques commissaires intéressés, après avoir » établi notre puissance dans l'Inde; Labourdonnais abreuvé » de dégoûts et d'injures, Lally-Tollcndal mourant sur l'écha- » faud, un bâillon entre les dents... Je savais tout cela et je » suis parti. » Il reprit ensuite une à une les accusations dirigées contre lui. Oui sans doute il avait voulu, en Afrique, une guerre énergique et décisive; et de quel droit venait-on lui en faire un crime? Puisqu'on n'entendait pas abandonner l'Algérie, ne fallait- il pas la soumettre? Et comment la soumettre, si par l'incertitude des plans, la puérilité des efforts tentés, l'insuffisance des. ressources mises en action , la domination française s'offrait à la risée des Arabes? Vouloir, il fallait vouloir. On lui demandait compte de la contribution frappée sur les Koulouglis de Tlemsen? Mais d'avance ils s'étaient engagés a supporter les frais d'u^e expédition entre.
prise pour les sauver; et l'on s'était adressé à eux parce qu'ils étaient riches, parce qu'il s'agissait de l'entretien d'une garnison destinée à les défendre, parce qu'ils avaient pillé la ville, pillé les Hadars, et qu'il n'eût été ni juste ni raisonnable de rançonner ceux qui venaient d'être dépouillés, en faveur de ceux qui jouissaient des dépouilles. La perception, il est vrai, avait été violente dans ses formes; mais elle s'était faite suivant les usages du pays; l'administration française n'y avait trempé en rien ; et les détails n'en étaient pas plus tôt connus qu'on donnait l'ordre de la suspendre. Quant à l'expédition de Constantine , avait-elle été un échec ? avait-elle été une défaite? Non. L'inclémence du temps, dont il est si difficile en Afrique de prévoir les variations, tel fut notre ennemi. Et pourtant, on l'avait destitué, lui maréchal de France, destitué pour ne s'être pas montré plus fort que les éléments! Le directoire avait-il donc frappé Bonaparte échouant devant Saint-Jeand'Acre? Le gouvernement anglais avait-il frappé le duc de Wellington renonçant à s'emparer de Burgos? Louis XIV avait-il frappé Condé levant le siège de Lérida?
Ces explications amenèrent M. Baude à la tribune. Envoyé en Afrique par le gouvernement avec une mission spéciale, il avait recueilli les plaintes des Koutouglis, suivi l'expé<tition de Constanline; et il n'hésita pas à se porter hautement l'accusateur du maréchal. Son discours ne fut, du reste, qu'une reproduction plus vive de griefs déjà énoncés, et il provoqua, de la part du maréchal Clauzel, une réplique où perçait l'amertume d'un cœur blessé à jamais.
La devait se borner tout l'intérêt de la discussion. Les saillies spirituelles de M. Jaubert au sujet d'Alger, « qui nous » possédait plus que nous ne le possédions, » les attaques de M. Piscalory contre le système de l'occupation illimitée et celles de M. Thiers contre le système de la guerre mal faite, les vagues remarques de M. Guizot, les protestations philanthropiques de M. de Lamartine, tout cela n'éclaira que très-faiblement le problème et eut peu d'influence sur le mouvement de l'opinion.
Les exigences financières du château étaient à l'ordre du jour : on v revint. Et la royauté eut lieu d'être satisfaite de la générosité des chambres. Il fut décidé, malgré l'opposition de MM. Garnier-Pagès, Demarçay, Briqueville, à la chambre des députés, et malgré celle de M. le vicomte Dubouchage à la
chambre des pairs , que la dotation du prince royal serait portée annuellement à deux millious, que les contribuables payeraient un million pour les frais de son mariage, et que le douaire de la princesse serait fixé à 300,000 francs.
C'était trop faire pour une famille : on demanda plus encore, on demanda e;i faveur de la. fille aînée du roi, devenue reine des Belges, une dot d'un million. En vain MM. Demarçay , Lherbette, Salverte, Larabit, Cliaramaule, adjurèrent-ils la chambre de prendre en considération la misère du peuple, l'opulence de la maison royale, la grandeur des sacrifices déjà consentis; en vain réclamèrent-ils de ceux qui s'appuyaient sur l'insuffisance du domaine privé, la production des pièces justificatives... la chambre ne prêta une attention bienveillante qu'a M. de Montalivet, ministre personnellement dévoué au roi et le plus Apre des orateurs de la cour. M. de Monlalivet exposa d'abord avec habileté que les ressources de la royauté ne devaient point être séparées de leur application nécessaire, le roi des Français ayant naturellement des actes de bienfaisance à accomplir, des récompenses à donner, des encouragements à distribuer aux savants et aux artistes, des palais à - restaurer ou à embellir. xMais, quand il en vint aux attaques provoquées par la présentation des lois de famille, il fut acerbe, accusateur, et s'attira une réponse terrible. Faisant allusion aux pamphlets de M. de Cormenin, il avait prononcé le mol calomnie. Aussitôt M. de Cormenin se lève et fait signe qu'il veut parler de sa place. On savait combien il était intimidé par la tribune : on espère l'accabler s'il y monte, et de tous les bancs ministériels s'élève ce cri : A la tribune! à la tribune! Étonné, interdit, M. de Cormenin se consulte, il promène autour de lui des regards troublés, il hésite. Mais les clameurs redoublant, encouragé par ses amis, il se risque enfin, et, appuyant sur le marbre de la tribune où on l'entraîne ses mains qui tremblent d émotion : « Je repousse, dit il en s'adressant » à M. de Monlalivet, les ii*culpations qui viennent de tomber » de voire bouche. S'il y a calomnie dans l'évaluation des » chiffres énoncés par vous, la calomnie vient de vous, non de » moi. Car c'est dans un méchant pamphlet de police intitulé » La liste civile dévoilée, que les forêts de la couronne » figurent pour 181,000 hectares. Je ne les ai portées, moi, » qu'à 162,000 hectares. En sorte que vous vous seriez calom- » nié vous-même. Je ne me perdrai pas dans le dédale de vos
» calculs : osez produire les pièces justificatives, osez-le î » J'accepte le combat. La question est bien simple. Le do- » maine privé est de 74- millions. Or, je demande si avec » 74 millions vous ne pouvez "pas payer un million de dot » à la reine des Belles. » Cette harangue, si courte, mais si nette et si péremploire, eut un succès prodigieux, auquel M. de Montalivet ne fil qu'ajouter par l'aigreur excessive de sa réplique. Ayant dit en parlant de M. de Cormenin : l'honorable préopinant... le préopinant, ajouia-t-il, en se rétractant avec vivacité : insulte graluileoù l'on ne vit qu'une vengeance de courtisan! La discussion ne fut pas autrement animée : la chambre avait hàle de montrer qu'on n'épuiserait pas facilement sa complaisance. Au reste, puisqu'elle se disait monarchique, elle avait raison de ne pas refuser quand c'était un roi qui demandait!
Cependant, les amis de M. Guizot frémissaient de dépit et d'impatience; et lui-même, immuable dans son orgueil, il ne vivait plus que de l'espoir d'abattre ses faibles vainqueurs. iMais la véritable cause de sa rupture avec iM. Mole n'étant pas de celles dont on se vante, il cherchait avec inquiétude par où il saisirait son adversaire pour le renverser. Lorsqu'ils étaient ensemble au pouvoir, n'avaient-ils pas l'un et l'autre professé les théories de la violence? n'avaient-ils pas voulu, d'une commune ardeur, aggraver la législation de septembre par le téméraire et brutal appendice des lois de disjonction, de déportation , de non révélation ? Si M. Guizot criait à M. Molé : « Vous êtes coupable , » M. Molé n'allait-il pas lui répondre : « Vous êtes mon complice. » Que faire donc? Inspiré et poussé par ses intimes, M. Guizot prit un parti qui ne prouvait pas sa sincérité, mais qui plaisait à son audace. Il résolut de se donner comme ayant représenté spécialement, dans le cabinet dissous, la politique de Casimir Périer, celte vieille politique de résistance sous laquelle l'esprit révolutionnaire avait fléchi. C'était se parer d'un rôle monstrueux; car, depuis Casimir Périer, la société n'avait cessé de pencher vers le repos, et la langueur des partis y rendait tout au moins superflu le gouvernement de la colère. Mais M. Guizot n'ignorait pas que dans la pluparl des hommes dont s'était composée l'ancienne majorité, la guerre civile avait laissé une irace brûlante. Il espi ra les attirer à son ambition en les enivrant du souvenir de leurs triomphes passés, en leur montrant toujours debout et
toujours armé l'esprit révolutionnaire, immortelle pâture de leurs passions; en leur souillant enfin la peur et la liaine. Alors, de deux choses Tune : ou M. Molé se laisserait imposer une politique sauvage, et il périrait par l'excès; ou bien il ferait effort contre l'impulsion donnée, et, trop faible, il tomberait chargé de mépris.
L'exécution de ce plan fut poursuivie avec une impétuosité singulière. Dans la commission des fonds secrets, les amis de M. Guizot sommèrent fièrement M. Molé de s'expliquer sur le retrait de la loi d'apanage, concession pusillanime, à les entendre. Lui, étonné, incertain, et ne sachant encore dans quelle partie de l'assemblée il chercherait son point d'appui, il promit d'être ferme, d'être résolu, et le pouvoir ne défaillirait pas entre ses mains. Mais les doctrinaires avaient juré de le pousser si ardemment dans la carrière des rigueurs, qu'à la fin, haletant et saisi d'effroi, il fut forcé de s'arrêter et de dire : « Je n'irai pas plus loin. » Et c'était là qu'on l'attendait pour le livrer aux coups d'une majorité rendue à ses emportements d'autrefois par le sentiment exagéré de ses périls.
M. Duvergier de Ilauranne avait été chargé du rapport sur les fonds secrets : il le fit avec une habileté redoutable. Il demandait aide et protection pour les ministres, mais à certaines conditions; et, après avoir rappelé ce que le trône devait à la politique vigoureuse du 13 mars, continuée par celle du 11 octobre, il allirmaii que l'heure n'était pas venue de faiblir, mêlant ainsi à des conclusions favorables au cabinet des conseils pleins de hauteur, et à des offres de sympathie des avertissements d'une austérité menaçante. Alors M. Molé s'effraya d'avoir de tels alliés ; ne les voulant point pour maîtres, il les accepta pour ennemis, et, se décidant tout à coup, il dériva vers le centre gauche.
La situation se trouvait donc parfaitement dessinée de part et d'autre et le champ de bataille préparé, quand la discussion sur les fonds secrets s'engagea. C'était dans les premiers jours de mai. Le ministère n'avait pas un mois d'existence, et les doctrinaires ne doutaient pas qu'il ne leur fût aisé d'avoir raison d'un pouvoir qui osait méconnaître l'importance de leur appui. Aussi le cabinet eut-il à essuyer tout d'abord , après les atiaques de MM. Havin , Salverte et Lacrosse, orateurs de la gauche, l'implacable et hardi persifflage de M. Jaubert, M. de
Sade vint ensuite, et enfin M. Guizot.
Quelque envenimées que fussent chez cet homme dédaigneux les blessures de l'orgueil offensé, sa démarche était plus affaissée que de coutume; la tristesse de l'accablement tempérait le sombre éclat de ses yeux ; il portait sa téte avec une fierté contenue, et l'altération de son visage n'était pas celle qui trahit le secret des tumultueuses pensées. Il venait de perdre son fils. Mais les grandes douleurs exaltent une âme qui n'est point vulgaire, et, Loin de l'abattre, la fortifient. Élevé un instant par la majesté de son deuil de père au-dessus de la tactique adoptée et des ruses misérables de l'ambition, M. Guizot trouva quelques accents d'une véritable éloquence. Il émut puissamment l'assemblée lorsque d'une voix presque éteinte il dit : a J'ai pris et quitté le pouvoir déjà plusieurs fois » en ma vie, et je sui6, pour mon compte, pour mon compte » personnel, profondément indifférent à ces vicissitudes de la » fortune politique. Je n'y mets d'intérêt que l'intérêt public, » celui de la cause à laquelle j'appartiens et que je me fais » honneur de soutenir. Vous pouvez m'en croire, messieurs. Il » a plu à Dieu de me faire connaître des joies et des douleurs » qui laissent l'âme bien froide à tout autre plaisir et à tout » autre mal... » Il s'étendit peu sur les causes de sa rupture avec M. Molé, dont il donna une explication plus hautaine que véridique; et, abordant la situation dans ce qu'elle avait de général, il continua de manière à rester fidèle au système d'attaques convenu entre lui et ses amis : toujours grave cependant, et toujours attentif à voiler, à ennoblir par la solennité des motifs ce qui n'était après tout qu'une convention de l'intrigue.
La classe moyenne, suivant lui, avait droit à faire reconnaître et saluer sa prépondérance , mais elle ne devait être ni envieuse ni subalterne. Elle devait avoir assez de confiance dans ses destinées pour ne pas se croire perdue parce que l'établissement d'un apanage pour un de ses princes viendrait ramener au milieu des formes de la société moderne une ombre vaine dû passé. La classe moyenne avait pour mission de gouverner, et pour devoir de mettre son cœur au niveau de sa fortune, en se gardant de toute basse jalousie et de toute frivole défiance. Le vrai danger pour elle, il était dans la permanence de l'esprit révolutionnaire , infatfgable ennemi qui, même au milieu du sommeil apparent des passions et dans leur silence trompeur, se préparait à de nouveaux combats.
m HISTOIRE
Les agitations du monde, l'Espagne inondée du sang versé par la guerre et par la révolte, les troubles du Portugal, les déchirements nés en Angleterre de la réforme, issue elle-même de notre révolution de juillet, tout cela ne formait-il pas un ensemble de symptômes dont il était permis de prendre alarme? Tout cela n'indiquait-il pas qu'il y avait dans le mouvement général de la civilisation moderne quelque chose à réprimer et à contenir? On se rassurait parce que les clameurs de la rue étaient tombées et qu'on n'entendait plus autour de soi le choc des partis armés du glaive? Comme si l'esprit révolutionnaire n'avait qu'à s'apaiser pour qu'on le jugeât mort; comme s'il n'existait point partout : au sein des classes pauvres, rongées par l'envie; au centre des ateliers, depuis longtemps remplis du bruit des systèmes d'égalité ; dans le peuple entier, auquel il ne restait plus d'autre frein que le frein du travail; au fond des institutions représentatives enfin, qui -avaient organisé la lutte, glorieuse sans doute et désirable, mais terrible, du vrai et du faux, des bons instincts et des passions anarchiques. Il fallait donc se tenir en garde, veiller au maintien des lois répressives, discipliner les fonctionnaires, raffermir le pouvoir.
Ainsi, dans la société à conduire, M. Guizot ne voyait qu'une bataille à livrer! Cette foule à ses pieds gémissante , la foule sainte des ignorants et des faibles, des pauvres et dis journaliers, il croyait que, pour la contenir, il suffirait de peser un peu plus sur elle! Le travail est un frein, osait-il dire, espérant sans doute que la faim serait pour le prolétaire des sociétés modernes ce qu'avaient été le fatalisme pour l'esclave antique et le dogme de la résignation pour le serf du moyen âge. Va il ne comprenait pas que prévenir les révolutions dispense de les calomnier, il ne comprenait pas que l'éternité de la souffrance en bas, c'est en haut l'éternité d»3 la peur! Nous l'avons entendu, ce discours : nous étions là. Et, il nous en souvient, pendant que l'assemblée s'agitait à la voix de l'orateur, l'esprit en proie au tourment de la pensée et l'âme remplie d'amertume, nous cherchions des yeux un homme qui, au risque des plus injustes murmures, eût le courage de confondre d'aussi froides, d'aussi cruelles maximes.
M. Odilon-Barrot parla dans la séance qui suivit, mais sans aller au delà de ce que la majorité de l'assemblée voulait entendre. Il s'éleva chaleureusement contre les doctrinaires,
contre leur politique vindicative et dure, contre leur prétention de ne livrer qu'à la classe moyenne la victoire du peuple entier. Au surplus, il les attendait à l'œuvre , et il désirait que le pouvoir leur fût rendu : bien sûr que l'épreuve les accablerait, bien sûr que leur ambition couronnée mettrait à nu leur impuissance. Puis, se tournant vers les ministres: « Si vous » n'êtes pas les continualeurs de la politique du 6 septembre, » déclarez-le nettement. Dans le cas contraire, je crois que » vous avez été insensés de vous séparer des hommes les plus » capables par leur talent de défendre les principes qui vous » sont communs avec eux. Dans celte guerre incessante, dans » ces discussions orageuses, sentez votre faiblesse devant un » homme à qui vous avez entendu développer ses vues avec » tant de hauteur et de fermeté. Hàtez-vous, hâtez- vous de » reconnaître la parole et le bras du maître. »
Excité par l'attaque, animé par l'éloge, M. Guizot répliqua qu'il n'était jamais entré dans sa pensée de faire de la classe moyenne une classe à part; que, loin de là, c'était la gloire du régime existant d'appeler au faîte quiconque se montrait capable et digne d'y monter; que lui, qu'on accusait de tendre à une aristocratie nouvelle, que M. Odilon-Barrot, que chacun de ceux qui l'écoutaient, avaient acquis leurs grades à la sueur de leurs fronts, et formaient une démocratie vivante; qu'il savait combien étaient douces les faveurs de la popularité, et qu'il les avait entendus, lui aussi , les applaudissements de la multitude, mais qu'il leur préférait l'honneur d'inspirer confiance aux intérêts conservateurs, aux vrais intérêts du pays.
Pendant cette lutte sans profondeur et sans portée, mais qui tirait un grand éclat du talent des deux orateurs adverses, de la généreuse chaleur de l'un, de l'émotion secrète de l'autre, des haines et des passions de tous, les ministres, le regard fixe, le corps immobile, paraissaient abattus et comme écrasés sous le sentiment de leur insuffisance. On les jugea perdus. « Le combat vient de se livrer sur leurs têtes, » disait-on de toutes parts, au sortir de la séance. Et chacun d'attendre la décision de M. Thiers.
C'était lui, en efTet, qui tenait entre ses mains la vie du ministère, puisqu'il disposait des voix du centre gauche. Le soir de la séance, il convoque ses amis. De quel côté pencherat-on? Les avis se partagent. Ceux-ci veulent qu'on profite de l'incapacité des ministres, qu'on leur livre bataille, qu'on les
supplante. Ceux-là font observer que le centre gauche n*est pas encore assez voisin du pouvoir pour s'en emparer; qu'eri renversant M. Molé, on va pousser au faîte M. Guizot; qu'il vâut mieux ajourner une victoire dont on n'est pas prêt à recueillir le profit. Mais, suivant M. Thil, tout pouvoir qui dure puise des forces dans sa seule durée; quelque débile que paraisse le ministère Molé, si on le laisse vivre, on commet une faute et Ton perd une chance.
Au sein de tels débals, M. Thiers n'était point sans éprouver un certain trouble dont il ne s'avouait peut-être pas la cause. D'Une part, il s'irritait de voir lés affaires de l'État conduites, sans lui et en dehors de lui, par des hommes auxquels il se croyait bien supérieur. ï)e l'autre, il tremblait dé combattre pour le compte des doctrinaires et de leur chef, hommes résolus et opiniâtres, qui, une fois maîtres du pouvoir, sauraient le garder ei le défendre. Aussi se sentait-il porté à soutenir momentanément un cabinet que son insuffisance même livrait à la merci de ses protecteurs, et qu'on serait toujours à temps de faire disparaître. Ajoutez à cela que M. ThierS avait promis au roi de ménager M. Molé, et que, par une faiblesse naturel h; au cœUr humain , il croyait suivre les inspirations de sa loyauté en cédant aux conseils de son ambition.
Les sollicitations, d'ailleurs, et les encouragements ne devaient pas lui manquer. Le lendemain, M. de Talleyrand intervint auprès de lui; on l'entoura de prières flatteuses; on eut recours, contre ce qui lui restait d'incertitude, à ces influences de salon toujours si puissantes dans les monarchies; et l'oti parvint de la sorte à lui faire promettre, non-seulement qu'il voterait pour le ministère, mais qu'il irait l'appuyer à là tribune.
Les doctrinaires avaient un instant compté, sinon sur l'alliance offensive de M. Thiers, du moins sur sa neutralité. Ce né fut donc pas sans un vif dépit qu'ils le virent prêter au cabinet le secours de cette éloquence facile et persuasive dont la chambre acceptait si aisément l'empire. Le discours
chaleureux; mais il eut un résultat décisif. Les fonds secrets furent votés par deux cent cinquante voix contre cent doûze. Et le ministère Molé sortit, humilié tout à la fois et raffermi, d'une épreuve dans laquelle il avait failli périr. Les doctrinaires, cependant, n'étaient pas découragés et ils
de M. Thiers fut pi
hardi, plus habile que
DE DIX ANS. m
se préparaient à redoubler d'audace, lorsqu'un acte aussi éclatant qu'inattendu vint les frapper de stupeur et sceller leur défaite. Déjà, dans les derniers jours d'avril, le roi avait fait grâce à Meunier, condamné par la cour des pairs comme régicide : le 8 mai, un rapport du ministre de la justice apprit à la France qu'une amnistie était accordée à tous les individus détenus dans les prisons de l'État par suite de condamnations prononcées pour crimes et délits politiques.
Au fond , l'amnistie était une machine de guerre dressée contre M. Gujzot et ses amis. M. Guizot, pour créer des obstacles au cabinet don), il ne faisait plus partie, s'était mis à l'accuser de mollesse et de lâcheté; il avait essayé de ranimer les cendres, déjà refroidies, de nos discordes civiles; il avait osé, dans un temps de calme, écrire sur sa bannière le mot intimidation. M. Moîé, en décrétant l'amnistie, opposait à celte manœuvre d'un rival une manœuvre contraire. Et ce qui le prouve bien, c'est que, collègues dans le ministère du 6 septembre, M. Guizot et M. Molé s'étaient trouvés d'accord sur la nécessité d'un système de rigueur. Mais lorsque une action est bonne en soi, il y a injustice à ne tenir compte que de ce qu'il s'est glissé de personnel dans les intentions et les motifs. L'amnistie était un appel à la réconciliation des partis; c'était donc une grande, une noble idée. M. Molé eut le mérite de l'avoir conçue, et le roi celui de l'avoir adoptée sans résistance.
Cependant, l'arrivée de la princesse Hélène était attendue au château avec impatience. Non qu'un tel mariage fût brillant : il n'avait ni le prestige d'une haute alliance monarchique, ni l'héroïque signification d'un choix national et populaire. Mais, après les refus dont les familles souveraines lui avaient infligé l'affront, la maison d'Orléans se trouvait heureuse que ses offres n'eussent pas été repoussées par une obscure et indigente cour d'Allemagne.
A part cela, on disait la princesse gracieuse; elle avait une âme sensible et douce, de la dignité naturelle, un esprit vif et cultivé. Luthérienne, elle allait entrer dans une famille catholique; niais si c'était là pour la reine des Français un sujet de dévote inquiétude, il n'en était pas de même du roi, prince qu'alarmaient faiblement les scrupules religieux et qu\ n'était pas fâché de trouver l'occasion de prouver sa tolérance.
La demande fut faite au grand-duc régnant par le duc de
Broglie, ambassadeur extraordinaire; elle fut agréée, et la jeune princesse partit de Ludwigslust, résidence de sa famille. Des épisodes pleins d'intérêt marquèrent ce voyage. On raconte, par exemple, que, sur le milieu de la route, entre Hanau et Francfort , la princesse , qu'accompagnait l'ambassadeur français, fit arrêter sa voiture en face des hauteurs de Berghem, qui couronnent l'horizon sur la droite. Et, un instant après, un messager envoyé par elle courait dire au duc de Broglie : « M. le duc, madame la princesse vous prie de porter » votre attention sur les bailleurs de Berghem. C'est dans ce » lieu que votre grand-père, le maréchal de Broglie, a rem- » porté une victoire mémorable. »
Le 2i mai, la princesse mit pied sur le sol de sa patrie nouvelle, et, le 29, elle entrait à Fontainebleau. Car c'était dans celte ville, qui garde le souvenir de tant d'aventures épiques et de tant de chutes illustres, c'était dans ce palais dont les N impériales couvrent les murs, c'était à ce relais placé sur la roule qui conduisit Napoléon de Moscou à l'île d'Elbe, qu'on attendait la jeune fille venue d'Allemagne pour donner des héritiers au trône le plus éclatant, mais le plus menacé de l'univers. A sept heures, la voiture de la princesse dépassa la grille, au bruit des tambours, des acclamations et des fanfares. Louis-Philippe se tenait sur le haut du balcon. A la vue de la princesse, que le duc d'Orléans était allé recevoir au bas de l'escalier, le roi s'avança d'un air pénétré, et, comme elle se penchait pour lui baiser la main, il la rçleva et l'embrassa avec effusion.
Le lendemain, 50 mai, le mariage fut célébré civilement dans la galerie de Henri II, les témoins étant : pour le duc d'Orléans, le président et les quatre vice-présidents de la chambre des députés, les quatre vice-présidcnls de la chambre des pairs, les maréchaux Soult, Lobau et Gérard, le prince de Talleyrand; et, pour la princesse Hélène, le baron de Ranl/.au, le duc de Choiseul, M. Bresson. Vint ensuite la cérémonie religieuse, qui eut lieu, selon le rit catholique, dans la chapelle de Henri H, et, selon le rit luthérien, dans la salle de Louis-Philippe. Des banquets somptueux, des speclacles, des cavalcades brillanles, des divertissements de tout genre prolongèrent, pour la jeune princesse, l'enchantement d'une journée aussi solennelle. Mais des émotions plus profondes lui étaient réservées.
Le 4- juin, la famille royale avait quitté Fontainebleau et se dirigeait vers la capitale. On était arrivé sur un coteau un peu en avant de SaintCIoud, lorsque la princesse Hélène aperçut tout à coup, à demi-cachée dans la vapeur, une niasse imposante, confuse. C'était Paris. En approchant de cette ville aimable et tragique, peut-être la duchesse d'Orléans éprouva-t-elle, au sein de sa joie, une secrète terreur. Que ne pouvait-on lui dire :
« Vous allez vivre, madame, au milieu d'une nation loyale. Le peuple, en France, respecte les princesses, non parce quelles sont princesses, mais parce qu'elles sont femmes. Vous venez, il est vrai, dans un pays qui a été fatal à des reines allemandes, dans un pays où la vie des rois est pleine d'angoisses, et où la foule a un flux et un reflux comme la mer. Ne craignez rien cependant. Il est des époques qui n'apparaissent qu'une fois. Le peuple de France n'a plus rien à semer dans l'épouvante ou dans la guerre; et ses mœurs sont aussi douces qu'héroïques. On vous l'a peint certainement en proie au tourment d'une inquiétude immortelle, avide de bruit, avide de mouvement, fatigué de son repos même, et ne pouvant souffrir ni la liberté ni la servitude. On vous a trompée. I*e peuple de France a des joies bruyantes, mais qui cachent des pensées sérieuses; il se livre quelquefois à des colères terribles, mais qui servent des projets persévérants et gigantesques; l'apparente irrégularité de ses élans n'ôte rien à l'action constante de son génie. Seulement, fait pour les grandes choses, il lui faut des chefs qui le comprennent et qui le vaillent. S'il n'en rencontre pas de tels, il tombe et végète dans une alternative de langueur et de convulsions, jusqu'à ce que, retrouvant des guides dignes de lui, il ait repris à travers l'histoire sa marche féconde. De sorte que nos agitations, dont votre Europe s'effraie, ne sont que les manifestations d'une force mal comprise et follement combattue par ceux qui devraient la calmer en l'employant. Ah! si vous pouviez le connaître, madame, ce peuple tant calomnié au dehors! Mais non. Entre vous et lui vont s'étendre des voiles qui déroberont à vos regards les trésors qui sont en lui, trésors d'esprit et d'enthousiasme, de vaillance et de dévouement. Ce que vous connaîtrez mieux, et trop tôt, c'est ce petit inonde de la cour où vous allez entrer. N'espérez pas retrouver ici les splendeurs du règne de certains rois, chevaliers ou héros. Les révolutions
m HISTOIRE
ont eflaqé les noms anciens sous des noms tout à fait inconjras; elles ont mêlé, aux mêmes lieux, les souvenirs les plus divers. Joséphine a dormi, à Trianon , dans le lit qui avait reçu la fille de Marie-Thérèse. Ne jugez donc pas le présent par le
Ï tassé. Chez les courtisans d'aujourd'hui, vous ne irouyerez ni e, bon ton ni le bon goût, ni l'élégance grave des habitude? plébéiennes, ni la délicatesse des usages aristocratiques. Vos Lan/ 11 11 et vos Richelieu, ce seront des hommes de bourse, des agioteurs, des loups-cerviers. Et si jamais on vous explique le sens de ces mots étranges, vous en serez épouvantée. Aussi attendez-vous à voir les grossiers paladins qui vont vous entourer faire de votre mariage une spéculation politique, et, ne cherchant que des preuves de royalisme dans les témoignages de la courtoisie française, empoisonner ainsi les joies les plus pures et les plus intimes de votre cœur. Voilà le yrai, le seul danger qui vous menaco. »
Et ce fut bien là, en effet, ce qui caractérisa la réception préparée à la duchesse d'Orléans. Son entrée dans Paris fut marquée ppr un immense mouvement de foule, par un assemblage inaccoutumé de soldats, par des acclamations, par les éclats d'une curiosité sympathique; mais, dès le lendemain, et de peur qu'on n'attribuât à ce qui avait été dit de ses qualités personnelles l'accueil dont elle venait de jouir, les historiographes de la cour eurent soin de faire honneur au roi de tous les hommages rendus à sa bru. Ce fut pour mieux prouver combien il y avait de sagesse dans le choix du monarque, qu'après avoir vanté la taille de la princesse Hélène, la beauté de son feint , la qouleur blonde de ses cheveux, la grâce de son maintien, ils lui prêtèrent plus d'érudition qu'une femme d'esprit n'en veut avoir, et plus d'esprit qu'une femme de bon sens n'en fait paraître. ï*ujs, croyant sans doute raviver par la pompeuse minutie de leurs descriptions le culte éteint de la monarchie, ils se mirent à raconter heure par heure, . sans oublier le moindre détail , la vie des princes, les accidents de chaque promenade, et quel était le costume des fils du roi, et dans quel ordre s'avançaient les voitures, calèches, char-à-bancs ou landaus, et comment la hiérarchie des rangs avait été observée dans la disposition des places assignées aux dames de la cour sur les banquettes. En même temps, par une violation brutale du mystère qui protège la pudeur des femmes, on étalait pour ainsi dire, devant le public le trousseau de
DE PIX ANS.
la princesse, Hélène, On décrivait sa toilette depuis sa coiffure jusqu'à ses jarretières : et cela pour montrer que la monarphie en France n'avait pas perdu le secret d'éblouir, pour accoutumer la nation à vivre de la vie de la royauté. « Est-ce que le » plus simple bon sens, s'était écrié \e Journal des Débals, ne « fait pas comprendre que le peuple a voulu honorer, dans la «^princesse Hélène, le choix du roi, et donner une nouvelle » preuve d'attachement à sa dynastie libérale ^ un éclatant « » démenti à des passions coupables? » Déclaration injurieqsèment naïve, qui trahissait le calcul politique caché au fond (Je ces fêles dont la princesse IJélène paraissait cire l'objet et n'était en réalité que le prétexte !
Cependant, des lettres d'invitation, répandues avec une profusion réfléchie, venaient d'annoncer l'ouverture du musée de Versailles. Dès 1832, le roi avait conçu le projet de léguer aux siècles à venir, racontées sur la loile, taillées dans le marbre et rassemblées dans de splendides galeries, les diverses époques de notre histoire. C'était là une noble, une belle idéq, et le roi avait mis à la réaliser une ardeur digne des plus grands éloges. Or, l'heure élait venue pour lui de joiiir de son ouvrage. Le 10 juin , on vit se presser autour de ce palais de Versailles, réduit pendant si longtemps à la majesté de sa solitude et de son silence, des maréchaux, des membres (je l'Institut, des ministres, des pairs de France, des députés, des artistes, des généraux, des poètes, foule étincelante et choisie. À dix heures du matin, les portes du palais s'ouvrirent, découvrant aux regards une immense série de tableaux, de portraits, de statues, l'histoire ije France enfin écrite par les arts. Comment rendre l'effet d'un pareil spectacle? Ici, la succession des grands amiraux et des connétables, depuis le maréchal Pierre jusqu'à Grouchy; là, le siècle de Louis XIV, dans des salons que traversèrent tant de hardis capitaines, tant d'hommes de génie, tant de femmes au sourire invincible, salons dorés où le grand siècle semblait avoir laissé le reflet de ses guerres et le parfum de ses amours; ailleurs, notre passé militaire depuis l'origine; les batailles gagnées, les villes prises d'assaut, les rivières passées à la nage sous le feu de l'ennemi, Jes joutes chevaleresques, les victoires navales, touf ce qui fut accompli par l'épce entre Tolbiac et Wagram; p côté, dans la salle de 92, la levée en masse du peuple français, saisi d'une sublime ivresse, et, dans l'indépendance de la patrie,
courant défendre la liberté du monde; puis une incomparable épopée, l'empire; puis la restauration et ses pompes vaines; puis la révolution de i850 et ses prodiges. Aussi, combien de vieillards purent suivre de salle en salle leur propre histoire! Combien, après s'être reconnus sous Fin bit de soldat, dans les armées républicaines , purent se retrouver, en uniforme de général, haletant sur la trace enflammée de leur empereur, ou assistant aux fêtes de son couronnement, ou portant le deuil de ses adieux! Ce fut donc une journée pleine d'émotions que celle où le musée de Versailles fut inauguré. Le roi, d'ailleurs, n'avait rien épargné pour la rendre éclatante et lui imprimer un caractère monarchique. Le banquet préparé pour les visiteurs servit d'occasion à l'étalage d'une magnificence dont ils se montrèrent aussi surpris que charmés. Il y eut ensuite, le long des galeries resplendissantes, une promenade aux flambeaux. A huit heures du soir, chacun avait pris place dans la salle de spectacle, et la représentation du Misanthrope commençait. Le speclacle fini, la toile du fond se leva, l'ancienne façade du château de Versailles apparut dans le lointain , et sur le piédestal de la statue équestre du roi on lut: « A la gloire de Louis XIV! » Il avait pourtant révoqué l'édit de Nantes, ce Louis XIV; et c'était devant une princesse luthérienne qu'on glorifiait sa mémoire!
Ainsi se termina une solennité dont la pensée mériterait d'être louée sans réserve, si des préoccupations personnelles et dynastiques ne s'y étaient pas trop étroitement associées au sentiment national. Peul-êlre aussi aurait-on dû choisir comme temple des souvenirs un autre palais que Versailles Car enfin, Versailles désert, Versailles muet avait bien sa grandeur. Abandonné, il parlait au cœur du philosophe et du poète. L'herbe qui poussait dans les avenues d'un château bâti sur la misère du peuple était une indication mélancolique mais éloquente. Quelle puissance d'émotion et quels enseignements dans ces vastes salles retentissantes et vides, dans ces dorures perdues, dans ces glaces où s'était miré le luxe d'un siècle et qui ne réfléchissaient plus que le passage de quelque visiteur attristé ! Et le frémissement de ces vitres négligées par où le vent sifflait, et l'aspect morne de la chambre où Louis XIV avait dormi, et ces eaux croupissant au pied des nymphes ou des tritons ennuyés de leur solitude, et l'inutilité de ces ombrages qui avaient protégé des amours funestes, et le délabrement
de ce bel escalier de l'Orangerie sur les marches duquel avaient traîné les robes de Lavallière et de Fontange : est-ce que tout cela n'était pas le plus saisissant des drames? Est-ce que tout cela ne nous montrait pas réunies la philosophie de l'histoire et la poésie des souvenirs?
Quoi qu'il en soit, les joies de la famille royale ne devaient pas être exemptes d'amerlune; et le duc d'Orléans eut le chagrin de voir son mariage devenir, au sein des réjouissances populaires, l'occasion d'un affreux malheur. Le 14 juin, l'attaque simulée de la citadelle d'Anvers avait attiré devant l'école militaire le peuple de Paris. Or, si grande était la foule, que l'immensité du Champ de Mars pouvait à peine la contenir. Les choses se passèrent néanmoins dans un ordre parfait tant que dura le spectacle. Mais au moment où l'on s'ébranlait pour le départ, on entendit, mêlés à des cris de rage, des gémissements lamentables. Sur quelques points de la place et dans le voisinage de certaines issues trop étroites, la multitude s'était subitement resserrée, entassée, amoncelée, renversée sur elle-même, et des hommes dans la force de l'âge, des femmes, des enfants, des vieillards, périssaient étouffés misérablement. Qu'on juge de la consternation de Paris! Quiconque n'avait pas autour de lui tous ceux qu'il aimait se crut frappé. El, comme il arrive toujours, la renommée, en exagérant la catastrophe, agrandissait les alarmes. Aussi le gouvernement s'cmpressa-t-il de faire publier dans les journaux les noms des victimes, appendice funèbre au programme de tant de fêtes! Le i 5 juin, un bal offert à la famille royale devait avoir lieu à l'hôtel de ville. Qui le croirait? parmi les représentants spéciaux de la cité, plusieurs furent d'avis que les malheurs du Champ de Mars n'étaient pas un motif su (lisant pour suspendre les danses de la cour. Mais à ce cruel raffinement de flatterie le duc d'Orléans répondit par une démarche d'une généreuse impétuosité. Entrant tout à coup dans la salle où le conseil municipal était rassemblé, il déclara d'un ton et avec un geste passionnés qu'il ne pouvait consentir à paraître en public, avant que les cadavres eussent été reconnus et enterrés. Le bal et le banquet furent donc ajournés, ajournés seulement! Des secours furent distribués, par ordre du prince royal, aux familles des victimes; on conduisit les morts au cimetière; et, quatre jours après, plus de quatorze cents convives allaient joyeusement se ranger autour de tables somptueuses, dressées
1ÏQ HISTOIRE DE DÏ* ANS.
dans des salles inondées de lumière et tapissées de fleurs!
Quand Marie-Antoinette était venue s qpir, en France, au prince qui, depuis, fut Louis XVI, il y avait eu aussi de$ malheureux étouffés dans la foule et de grandes réjouissances à la cour.