TOM. V
» l'abbé, me «ont tous bien chers, et je vous remercie d'avoir » deviné la place qu'ils ont conservée dans ma pensée et dans j» mon cœur. » Entre le prince et l'abbé Dupanioup les relations continuèrent, la religion faisant le fond de leurs entretiens; et telle était rincertitude d esprit de l'homme qui passait pour le patriarche de l'incrédulité, qu'il se laissa insensiblement amener non-seulement à l'idée de remplir ses devoirs religieux, mais encore à celle d'abjurer publiquement sa vie. C'est ce qu'il fit dans une déclaration adressée au pape, et qui fut soumise à l'archevêque de Paris. Le prince y confessait ses erreurs avec une humilité craintive. Seulement, il y en avait une qu'il s'étudiait à excuser. L'archevêque de Paris ne voulut pas de la restriction et fit subir à l'acte des modifications auxquelles M. de Talleyrand se résigna , tant il élait soumis et dompté !
Cependant, il venait d'être atteint d'une maladie mortelle, et la nouvelle de ce qui se passait dans l'intérieur perçait déjà, quoique vaguement, au dehors. Ce fut pour la portion la plus mondaine de l'entourage du prince un inexprimable sujet de surprise et de douleur. Que M. de Talleyrand eût fait intervenir dans ses adieux à la vie la religion et les ordinaires pratiques du culte, des hommes comme MM. Thiers et Mignet ne pouvaient trouver cela que très convenable et irès-décent; mais dans la rétractation publique imposée au vieillard par qui la messe du Champ-ric-Mars fut célébrée, il y avait, suivant eux, un outrage à l'ensemble des traditions révolutionnaires, et ils s'en indignaient. La colère élait grande surtout chez IL de Montrond , homme d'État anonyme et génie clandestin , roué sans égal, perdu de mœurs et de dettes, possédant au plus haut degré la grâce dans l'impertinence et le dandysme de l'incrédulité, causeur élincelant d'ailleurs, ami du roi, et bien supérieur à M. de Talleyrand, duquel il disait : « Qui ne l'adorerait? il est si vicieux! » M. de Montrond mit à disputer aux prêtres son complice mourant une ardeur passionnée et violente. Tout fut inutile.
M. de Talleyrand avait toujours eu beaucoup de goût pour M. Thiers et pour M. Mignet. Il aimait leur genre de talent, l'originalité de leur fraternelle fortune; et il flattait en eux des historiens; car ce sceptique, si profond et si complet en apparence, se préoccupait avec une anxiété presque puérile du jugement que porterait 6ur lui la postérité. A son tour,
DE DIX ANS. 19Ô
M. Thiers avait été sensible aux avances faites à son mérite plébéien par un grand seigneur de la révolution. Il est vrai qu'au sujet du traité de la quadruplé alliance leurs relations s'étaient un peu refroidies, niais enfin elles ne s'étaient pas rompues, et M. Thiers n'avait cessé d'avoir auprès du prince on facile accès : il crut remarquer qn'on essaya de l'éloigner dès que M. de Talleyrand fut tombé malade.
Le 47 mai, les signes d'une mort prochaine devenant visibles, on présenta au prince, pour qu'il y apposât sa signature, la déclaration, objet de tant de craintes, de tant d'espérances. 11 signa. Peu de temps après, le roi parut, et l'on raconte que, touché d'une telle visite, le gentilhomme à l'agonie exprima sa satisfaction en ces termes : « C'est le plus grand » honneur qu'ait jamais reçu ma maison. » On raconte aussi, — et c'est par des ecclésiastiques que le fait, quelque invraisemblable qu'il soit, a été sourdement propngé, — que le roi ayant demandé à M. de Talleyrand s'il souffrait, et celui-ci ayant répondu: <t Oui, comme un damné, » Louis-Philippe laissa tout bas échapper ce mot : « Déjà? » mot que le mourant aurait entendu , et dont il se serait sur-le-champ vengé en donnant à une des personnes qui l'entouraient des indications secrètes et redoutables.
Vint l'heure suprême. La gangrène montait des entrailles vers la tête : les secours de l'Église furent apportés, et Ton récita les prières des agonisants. Le nombre des visiteurs de marque était considérable, et nul obstacle n'était mis à leur admission , la duchesse de Dino ayant intérêt à ce que les derniers moments du prince fussent entourés d'une publicité solennelle et incontestable. Or, parmi les personnages présents, quelle diversité de sentiments, de préoccupations, de discours! Quelques-uns s'affligeaient de l'appareil catholique de cette mort; la plupart y puisaient au contraire des motifs de consolation , et, entre autres, le duc de Noailles, et M m8 de Castellane. Beaucoup songeaient aux révélations curieuses qu'allait sans doute laisser après lui un homme qui avait passé un demi-siècle dans les coulisses de l'histoire; ils ignoraient que ses Mémoires, déposés en Angleterre, ne devaient être ouverts, conformément à sa volonté, qu'au bout de trente ans.
Vers quatre heures du soir, on s'aperçut qu'il ne lui restait plus que quelques minutes à vivre. Il avait néanmoins toute
sa connaissance et paraissait attentif aux prières. En entendant prononcer les noms de ses patrons , Charles , archevêque de Milan, et Maurice, martyr, il ajouta d'une voix faible : a Ayez pitié de moi! » Enfin , comme l'abbé Dupanloup lui rapportait ces mots de l'archevêque de Paris : « Pour M. de » Talleyrand je donnerais ma vie. — Il aurait un meilleur » usage à en faire, répondit-il. » Et il expira.
Rien ne devait manquer à la pompe officielle de ses funérailles; mais le peuple, qui doutait de son âme, attaqua par des propos moqueurs l'inviolabilité de son cercueil.
Pourtant, chose bizarre et navrante! cet homme, qui fut traître à son pays, qui méprisa l'humanité, qui n'hésita jamais à immoler d'un trait de plume des millions de créatures humaines, qui trempa dans toutes les iniquités fameuses, qui fit de la politique une science sèche et dure à l'excès, abominable et funeste, il se montrait, dans ses rapports privés, d'une bonté peu commune. Les gens de sa maison lui étaient dévoués. Se séparer d'un domestique était pour lui une peine si vive qu'il ne s'y pouvait résoudre. Il aima , il eut des amis.
N'importe. A qui touche aux destinées des peuples il faut plus qu'une certaine disposition à compatir aux souffrances individuelles. L'existence politique de M. de Talleyrand ne fut qu'un long scandale : il est juste, il est nécessaire qu'on la flétrisse. Par lui fut couvée, en effet, l'immoralité contemporaine , qui à son tour le soutint et le porta. A son école se formèrent les philosophes de boudoir qu'on a vus depuis prendre le cynisme pour une preuve de supériorité et la corruption pour de l'esprit, plagiaires du vice heureux, malhonnêtes gens à la suite.
Mais, grâce au ciel, il n'est pas vrai que l'intelligence soit du parti de l'improbilé. M. de Talleyrand, nous le répétons, et la vérité l'exige, M. de Talleyrand fut un homme médiocre. M. d'Hauterive eut le mérite des travaux diplomatiques dont il usurpa , lui, tout l'honneur. Les traités sur lesquels on lit sa signature en qualité de serviteur de Napoléon , l'épce de son maître les avait conclus. Repoussé par l'empereur après l'avoir été par la république, il ne prévit pas le retour des Bourbons, et ne le jugea possible que lorsqu'ils entrèrent dans Paris. Les cent jours prirent au dépourvu sa prévoyance, si follement vantée! Au congrès de Vienne, et bien que le partage des dépouilles du monde eût fait naître entre les puis-
sances victorieuses des dissidences dont un négociateur pouvait aisément tirer profil, il ne sut empêcher ni la formation du royaume des Pays-Bas, qui devait nous servir de barrière au nord, ni celle du royaume de Sardaigne, qui devait nous servir de barrière au midi; il s'allia, contre l'empereur de Russie, qui nous aimait, à l'Angleterre, qui travaillait ardemment à notre ruine; il ne put rien, absolument rien, pour le roi de Saxe, notre allié le plus fidèle; et, au lieu de donner pour voisin à la France, sur les bords du Rhin une puissance secondaire, ainsi que la Russie le proposait, il contribua, par imbécillité ou trahison, à établir à nos portes la Prusse, puissance principale et hostile. Il fut incapable de se maintenir sous la restauration, à Inquelle Fouché lui-même, le régicide Fouché, s'était rendu nécessaire. Il n'eut point de part à l'avènement de Louis-Philippe, tant son influence était nulle en 1830! Dans les conférences de Londres, réduit à un rôle tout à fait subalterne, il fut mis honteusement en dehors des délibérations qui avaient pour objet la destruction des forteresses élevées contre la France, et on lui lit signer le traité des vingt-quatre articles, appendice à ceux de 1815. Il ne connut la quadruple alliance qu'après sa conclusion , et il permit qu'on lui en attribuât la pensée. Humilié par lord Palmerston dans sa fatuité de grand seigneur, il se détacha, pour se venger, des whigs et de l'Angleterre, et prit parti pour la politique continentale, lui à qui d'ignorants panégyristes ont prêté des vues si pèrsistanles et si profondes. Enfin, rappelé de Londres, il fut obligé, pour retenir un reste d'influence, de s'abaisser aux fonctions de flatteur, et il s'attira un jour, de la part de M. Thiers, celle exclamation cruelle : « Que M. de Talley- » rand, sous Napoléon, se soit fait le courtisan de la gloire » et de la grandeur, à la bonne heure; mais se faire le cour- » tisan de ceci !... » Donc pas un fait qui prouve la capacité de M. dcTalleyrand.
A la vérité, il a traversé beaucoup d'orages, et il est mort dans son lit. Mais, pour se tenir debout dans les hautes régions de la politique, quand on n'aspire qu'à cela, que faut-il? Avoir une âme d'esclave; savoir être infidèle au malheur et ingrat; ramper dans la tyrannie; ne sentir ni l'orgueil des choses sublimes, ni l'ambition des vastes desseins; être asseï médiocre pour qu'on dédaigne de vous haïr, et assez vil pour qu'on se serve de vous, même en vous méprisant. On appelle cela \%
génie de l'homme heureux! Ah! qu'on descende jusqu'aux plus humbles conditions; qu'on regarde ce malheureux aux prises avec la misère; qu'on calcule l'étendue des ressources qu'il est obligé de mettre en œuvre pour échapper à la faim, la force de volonté qu'il emploie contre le désespoir... « Vous » vous croyez un grand homme, monsieur le comte, parce que » vous êtes un grand seigneur, dit Beaumarchais. Eh morbleu! » perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer plus de » science pour subsister seulement qu'on n'en a mis depuis » cent ans à gouverner toutes les Espagnes. » Non, le génie n'a point le succès pour mesure. La vraie grandeur ne reste pas si aisément impunie. Seul, abattu, exilé sur un point de la mer, et tenant fixés sur son impuissance les regards de l'univers inquiet, Napoléon était plus imposant qu'au sommet de sa fortune, où l'appareil du souverain pouvoir le cachait à demi.