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coïncidait avec le succès sinistre des négociations suivies , à Londres , au sujet de la nationalité belge.
Nous avons dit les clauses du traité des vingt quatre articles , son esprit, son but. En livrant à la Hollande Venloo, Maestriclit, la rive droite de la Meuse, le grand-duché de Luïembourg, il relevait en partie la barrière qu'en 1815 le congrès de Vienne avait construite contre nous et qu en J830 les journées de septembre avaient abattue. Le gouvernement français n'aurait donc jamais dû souscrire à un pareil traité, et, la faute commise, il y avait pour lui honneur et devoir à saisir toutes les occasions légitimes de la réparer.
Quelle était la situation? En 1832 la Belgique avait accepté le traité des vingt-quatre articles, mais en poussant un cri de désespoir, mais en prenant les peuples à témoin de la violence faite à sa faiblesse. Il était d'ailleurs bien entendu qu'elle n'acceptait que sous trois conditions : la première, qu'à ce prix sa nationalité serait unanimement reconnue par les puissances contractantes; la seconde, que le contrat liait les cinq grandes cours ; la troisième , qu'il était obligatoire pour les Hollandais comme pour les Belges.
Or, de ces trois conditions pas une n'avait été remplie.
Parmi les puissances contractantes, il n'y avait que la France et l'Angleterre qui eussent franchement reconnu et sanctionné la révolution belge en envoyant des ministres à Bruxelles. L'Autriche et la Prusse n'y avaient eu que des chargés d'affaires. La Russie ne s'.y était fait représenter par personne.
En second lieu, le traité des vingt-quatre articles n'avait jamais eu, même dans la pensée des puissances signataires, le caractère d'un contrat inviolable, définitif; et la preuve, c'est que l'Autriche, la Russie, la Prusse, loin de tenir la main à l'exécution des ordres de la conférence, avaient au contraire encouragé les résistances du roi Guillaume et refusé ouvertement leur adhésion au siège d'Anvers; la preuve encore, c'est qu'après le siège d'Anvers, la France et l'Angleterre s'étaient arrêtées, n'osant pousser plus avant dans les voies de la contrainte et laissant la question pendante. Au reste, ce qui ne permettait à cet égard aucun doute, c'étaient les termes de la convention qui, en mai i833, avaient constitué le provisoire : t Les hautes parties contractantes s'engagent à s'occu- » F*r sans délai du traité définitif qui doit fixer les relations
» entre la Belgique et les États de S. M. le roi des Pays-Bas. »
On avouait donc que le traité des vingt-quatre articles n'était pas définitif!
À son tour, le roi Guillaume le regardait si peu comme obligatoire pour lui, que son refus d'y obtempérer durait depuis sept ans.
Ainsi, la Belgique avait trois motifs péremptoires pour se croire déliée des suites d'une acceptation qui, encore une fois, n 1 était de sa part qu'un douloureux hommage de la faiblesse à la force.
Et la cause de la Belgique était d'autant plus sacrée, que les Luxembourgeois et les Limbourgeois se sentaient Belges; qu'ils voulaient rester Belges; qu'ils avaient des représentants dans les deux chambres et jusque dans le conseil de Léopold; qu'ils s'étaient armés en 1830 pour la séparation des deux pays; qu'il s'agissait de les mettre à la merci d'un monarque par eux combattu et outragé; qu'il s'agissait de courber des catholiques sous le joug protestant.
Donc, nécessité d'affranchir les frontières de France injurieusement surveillées, droit résultant de l'inexécution d'un contrat essentiellement synallagmatique ; honneur, justice , humanité, tout faisait une loi au cabinet des Tuileries de négocier l'annulation du traité des vingt-quatre articles.
Il n'en fit rien. Il se contenta de solliciter la réduction des charges financières imposées à la Belgique, ce qu'on lui accorda sans peine, la conférence ne tenant qu'aux clauses territoriales du traité, attendu que c'était par là qu'il blessait la France !
Il est vrai qu'en 1853, la diplomatie belge avait eu le tort d'invoquer la validité de l'acte fameux dont la Belgique, en 1839, ne voulait pas. Mais ce tort faisait-il disparaître les raisons d'intérêt national, de droit, d'équité, de haute morale, par lesquelles la diplomatie^française devait se conduire? Les habitants du Luxembourg et du Limbourg en étaient-ils moins Belges? et le gouvernement français en devenait-il moins coupable de tremper dans le complot qui disposait d'eux, sans eux, malgré eux et contre eux?
Quoi qu'il eu soit, le roi Guillaume s'étant enfin décidé à l'acceptation du traité, la Belgique fut sommée de se soumettre. À quelle douleur, à quelle indignation elle s'abandonna, il est facile de le deviner. Un moment on put croire
qu'elle chercherait dans d'héroïques extrémités son salut ou du moins son honneur. Le minisire des finances vint demander à la chambre des représentants de rendre exigibles les six. premiers mois de la contribution foncière. En vue de la guerre possible, ou plutôt probable, on jeta les yeux sur le général polonais Scrzynecki. Mais, comme la France, la Belgique avait à compter avec des passions toutes carthaginoises. Les commerçants d'Anvers, de Liège, de Bruxelles, ne manquèrent pas de représenter, dans des adresses lancées avec un déplorable courage, que la guerre aurait pour conséquences d'anéantir le crédit, de paralyser les opérations industrielles, de faire clore les frontières de Prusse, fermer l'Escaut, mettre en état de siège Ostende et la côle, séquestrer les navires belges et leurs cargaisons. C'était là évidemment la petite prudence. La grande prudence, Guillaume l'avait pratiquée, lorsque, durant sept années, il avait mis la conférence au défi d'embraser l'Europe pour se faire obéir ! Mais l'égoïsme mercantile ne voit qi d'aussi loin ni aussi juste.
Il faut le dire, toutefois, ce qui semblait donner raison au commerce belge, c'était l'altitude du gouvernement français, c Osez affirmer, criaient les marchands d'Anvers à leurs adver- » saires, que, si nous tirons l'épée, le cabinet des Tuileries » nous protégera. C'est peu : osez affirmer qu'il ne se joindra » pas contre nous à nos oppresseurs! »
Ce fut le 18 février 1839 que le ministre des affaires étrangères en Belgique, M. de Theux, proposa au vote des représentants l'acceptation du fatal traité, pendant qu'au dehors la foule s'entassait et grondait. La lecture n'était pas achevée que les colères se firent jour. « Hommes misérables, s'écria » M. Dumortier en s'adressant aux ministres, ne voyez-vous » pas que c'est par votre faute que la Belgique est conduite à » sa honte et à son malheur? Qui donc a pu vous porter à un » tel acte de pusillanimité? Où sont ces forces qui se prépa- » rent à accabler la patrie, à envahir la Belgique? Si votre » intention était de céder à de dégradantes conditions, pour- » quoi avez-vous mis dans la bouche du roi ces mots de périt sévérance et de courage, qui ont retenti dans nos cœurs? » Persévérance! Vous n'en avez pas. Courage! Vous n'en aurez » jamais. »
Le 18 mars (1839), et après de tumultueux débats, la chambre belge adopte, à la majorité de 58 voix contre 42, la
loi fratricide qu'on lui présentait. M. Gendebien formula son vote en ces ternies : « Non, non, trois cent quatre-vingt mille » fois non! pour autant de Belges sacrifiés. » Et, sortant de la salle, il courut écrire une lettre dans laquelle il déclarait renoncer à sa qualité de représentant.
Avant la discussion, trois ministres, MM. Ernst, d'Huart et de Mérode, avaient sacrifié leurs portefeuilles à l'honorable conviction que la Belgique se devait de ne point reculer devant la menace, si sa destinée était de céder à la force. Quant au sénat, il ne tarda pas à ratifier la sentence prononcée contre la nationalité belge.
Chose consolante et dont il faudra que la postérité se souvienne! plus que de nos propres malheurs la partie saine du peuple français fut touchée du malheur de la Belgique. Eh! quelle âme généreuse ne se révolterait pas contre l'insolence de tels partages qui nous montrent les potentats s'adjugcant la propriété des peuples et se distribuant des télés d'hommes ainsi que des têtes de bétail!
Ce dernier triomphe de la diplomatie monarchique ne suivit que de quelques jours la chute des ministres français qui venaient d'en accepter, pour leur part , la triste responsabilité. Le 8 mars (1839), le ministère Molé avait donné sa démission.
H durait depuis près de deux ans (du 15 avril 1837 au 8 mars 1839). Son existence avait été marquée : à l'intérieur, par l'amnistie; à l'extérieur, par l'évacuation d'Ancône et par le traité des vingt-quatre articles imposé à la Belgique. Il avait ainsi cherché à calmer les partis extrêmes à force de mansuétude et l'Europe à force de soumission , espérant vivré loin de la gloire et des soucis de la vraie grandeur. Mais il n'avait pas compris que la lutte entre la bourgeoisie et la royauté naîtrait terrible, implacable, aussitôt que de communs dangers auraient cessé d'assaillir ces deux puissances rivales et , au fond, ennemies. En effet, à peine délivrée de la crainte des insurrections ét de celle de la guerre, la bourgeoisie se mit à avoir peur de la royauté. Alors se manifestèrent les vices du régime si follement appelé l'équilibre des pouvoirs. Un cri prolongé retentit contre le gouvernement personnel de Louis- Philippe; la prérogative parlementaire trouva partout des publicistes, elle eut partout des vengeurs, elle transforma en tribuns des hommes qui s'étaient jusqu'alors montrés fanatiques
dans le sens contraire; M. Molé et ses collègues furent dénoncés comme les secrétaires du roi, comme ses complaisants; et les lustres allumés pour le mariage du prince royal n'étaient pas encore éteints, que déjà Ton demandait compte au chef de la bourgeoisie, devenu le restaurateur du palais de Versailles, de sa teudance à recommencer la monarchie absolue. On a vu combien ce mouvement fut général et emporté. Pour humilier le roi, pour le punir de ses préférences, pour enchaîner son action, pour le réduire enfin au rôle de monarque automate, des hommes qui s'étaient juré une haine immortelle se rapprochèrent tout à coup et se tendirent la main, s honorant de combattre sous des drapeaux fraternellement confondus. Si bien que, delà rue, 1 émeute monta dans le parlement. La coalition, il est vrai, se composait de beaucoup de vanités froissées, d'ambitions mécontentes, d'intérêts particuliers en souffrance, de petites passions, en un mot; mais elle n'aurait pas à ce point remué le pays électoral, elle n'aurait pas vaincu surtout, si le mot d'ordre adopté par elle n'eût répondu, dans la bourgeoisie, à un sentiment général et profond. Or, quel était ce mot d'ordre? Haine au gouvernement personnel! Pour résister à une attaque qui partait du sein même de la classe dominante, M. Molé et ses collègues n'avaient eu qu'un moyen, la corruption. Ils remployèrent avec une sorte de frénésie, et elle ne put leur suffire. Ils tombèrent donc, laissant l'autorité compromise, les sources de l'élection empoisonnées, la chambre en ébullition, la royauté découverte, la bourgeoisie enivrée à la fois et embarrassée de son triomphe : conséquences naturelles et inévitables de l'antagonisme du principe monarchique et du principe électif! Car, s'unir contre de communs périls, et ensuite s'entre-déchirer, telle est la condition de deux pouvoirs rivaux rais en présence.