CHAPITRE XIII
Premiers débals entre les chefs de la coalition * M. Guizot demande le ministère de l'intérieur; on le lui refuse. — Cabinet de centre gaucho essayé; comment la combinaison avorte. — Scène devant le roi. — Piège tendu à M. Thiers. — Ambassade offerte à M. Thiers pour l'éloigner. — Nomination d un ministère provisoire. — M Passy président de la chambre. — Nouvelles combinaisons vainement essayées. — Effroi de la bourgeoisie ; fermentation générale. — Insurrection du 12 mai. — Formation d'un nouveau ministère. — Barbès, Martin Bernard ; leur procès; leur altitude devant les juges ; leur condamnation ; physionomie de la capitale.
Ce qui précède prouve qu'à aucun prix la bourgeoisie, en France, ne voulait être asservie par la royauté. Elle aurait voulu l'asservir, au contraire; mais ce qui suit va montrer quelle était à cet égard son impuissance. Ainsi ressortira, sous ses deux aspects, l'absurdité du régime qui met face à face un roi et une assemblée. Et nous avions besoin d'indiquer d'avance la conclusion, pour expliquer comment nous avons pu aborder sans dégoût le récit des intrigues auxquelles la chute du ministère Molé ouvrit carrière. Pour L'homme d'État et le philosophe , l'histoire n'a pas de moindres enseignements quand elle se rapetisse que quand elle s'élève.
La coalition s'étant formée par l'alliance momentanée des doctrinaires, du centre gauche et de la gauche, elle avait eu naturellement pour chefs MM. Guizot, Thiers et Odilon Barrot. Or, il y avait dans le gouvernement trois grandes positions politiques : le ministère de l'intérieur, celui des affaires étrangères, et la présidence de la chambre. Donnerait-on l'une à M. Guizot, l'autre M. Thiers, la troisième à M. Barrot? Bien ne paraissait plus équitable, et M. Guizot ne l'entendait pas autrement.
' Mais pour la plupart des membres de la gauche, le chef du parti doctrinaine n'avait pas cessé d'être un homme dangereux. Ils le savaient indifférent en matière politique, prompt à s'accommoder aux situations les plus diverses, capable enfin de passer au service de la prérogative royale , sat|f à faire ensuite
de sa mobilité même un orgueilleux étalage et à se parer de sa défection. Ils le voyaient déjà esclave violent, impérieux, du roi; et ils se souvenaient de Strafîord, servant avec fureur le despotisme de Charles I er , après l'avoir avec fureur dénoncé et combattu. D'ailleurs, il n'était pas douteux que, devenu minisire, M. Guizot ne s'empressât de distribuer à ses amis les places dont il disposerait, grave sujet d'alarme pour certains amis de M. Barrot, qui prétendaient bien avoir leur part dans le partage des dépouilles conquises!
M. Thiers chercha-t-il à entretenir ces répugnances, pour affaiblir une influence redoutée par son ambition? On le lui a reproché depuis, mais injustement. Son seul tort à l'égard de M. Guizot fut de ne pas user de son ascendant sur les membres de la gauche de manière à obtenir d'eux le complet sacrifice de leurs préventions. Une première réunion des amis de M. Barrot ayant eu lieu, M. Thiers y parut, et, avec une chaleur sincère, il s'attacha à prouver qu'enlever à M. Guizot toute participation aux bénéfices d'une victoire remportée par son concours, ne serait ni prudent ni équitable. Et toutefois, il n'allait pas jusqu'à demander pour le chef du parti doctrinaire le ministère de l'intérieur. L'assemblée était incertaine, la délibération fut pleine d'anxiété. Enfin, il fut décidé qu'on offrirait à M. Guizot le portefeuille de l'instruction publique, et que, s'il s'en contentait, il serait soutenu par la gauche.
Fier d'un succès sur lequel il comptait à peine, M. Thiers court en informer M. Guizot. Mais dans ce qu'on venait lui annoncer comme une heureuse nouvelle, ce dernier ne vit qu'une injure, et il témoigna le désir de s'en expliquer hautement.
. Une entrevue, qui devait être décisive, fut donc ménagée entre M. Barrot accompagné de MM. Havin et Chambolle, M. Thiers accompagné de MM. Mathieu de la Redorte et Roger, et M. Guizot, auquel s'étaient joints MM. Duvergier de Hauranne et de Rémusat.
La discussion s'engagea, vive de la part des uns, et, de la part des autres, grave, solennelle. Pressé de consentir à une transaction qui tranchait toutes les difficultés, M. Guizot déclara qu'il ne pouvait accepter la position secondaire qu'on lui abandonnait, sans laisser amoindrir et insulter son parti dans sa personne. X\om, dans un discours aussi ingénieux que pressant, M. Chambolle essaya de le ramener à des préten-
tions moins hautaines : que craignait-il? Que son influence ne fût trop petite dans le conseil s il n'avait que le portefeuille de Tinstruction publique? Mais l'importance d'un ministre résulte moins de sa place dans la hiérarchie ministérielle que de sa valeur personnelle et de son talent. M. Guizot, simple ministre de l'instruction publique, cesserait- il pour cela d'être aux yeux du public un des hommes les plus considérables du cabinet? Moins que personne il devait être retenu par cette crainte, lui qui avait déjà occupé le poste qu'on lui offrait maintenant, et qui l'avait occupé de façon à attirer sur lui tous les regards. Si on lui refusait le ministère de l'intérieur, ce n'était nullement pour l'offenser. Mats était-il juste d'exiger des amis si nombreux de M. Thiers et de M. Barrot, qu'ils fissent le sacrifice du conseil d'État, des préfectures, des souspréfectures, des emplois vraiment politiques, au chef du parti doctrinaire, parti qui, dans la chambre, ne comptait pas plus de trente membres, et qui ne tenait, au dehors, d'autre place que celle de son ancienne impopularité?
A ces considérations, développées par M. Chambolle avec convenance et dignité, M. Guizot répondit par une proposition fort embarrassante pour ses adversaires. « Si M. Odilon Barrot, dit-il, veut pour lui le ministère de l'intérieur, je le lui cède, à condition qu'on me donnera la présidence de la chambre. Est-ce trop exiger? La coalition a eu trois chefs, et j'en suis un : il y a trois grandes positions à occuper, et je ne demande que celle dont MM. Barrot et Thiers ne voudront pas. Quoi de plus légitime? »
A son tour, et avec beaucoup d'éloquence, beaucoup de feu, M. de Rémusat fit ressortir le danger de rompre le faisceau que la coalition avait formé. Il exposa que les empiétements de la prérogative royale ne pouvaient être arrêtés que par une alliance étroite entre MM. Barrot, Guizot et Thiers; que cette alliance une fois brisée , la chambre ne tarderait pas à être dominée ou asservie; qu'en présence d'une autorité permanente entourée du prestige que donne la majesté royale, douée de la force qui se puise dans l'unité, rien n'était plus à craindre que le fractionnement des partis parlementaires, et qu'il y allait de l'existence du régime constitutionnel; que, d'ailleurs, entre les doctrinaires et la gauche les dissidences d'opinion n'étaient pas si réelles qu'un habituel contact ne les pût aisément faire disparaître; que la coalition avait déjà détruit
bien des préventions injustes, émonssé beaucoup d'aspérités apparentes, et qu'il était aussi facile qu'urgent de poursuivre une œuvre de conciliation heureusement commencée. Et puis, il ne fallait pas, suivant M. de Rémusat, que la gauche s'exagérâi la portée de son action. Puissante sur une partie de la société, elle était pour l'autre un objet d'effroi. Que ne gagnerait-elle pas à s'associer un homme dont le nom lui servirait d'égide auprès des conservateurs les plus défiants? Mais comment obtenir de pareils résultats si l'on commençait par disputer à M. Guizot, dans le cabinet, une place digne de son talent et en rapport avec ses services?
Pendant ce discours, M. Guizot avait donné de nombreux signes d'assentiment. Son adhésion avait éclaté surtout d'une manière non équivoque quand l'orateur lavait monlré prêt à couvrir de l'autorité de son nom les projets de réforme nourris par la gauche. Et cependant on ne put s'accorder, les amis de M. Odilon Barrot n'ayant voulu à aucun prix livrer aux doctrinaires, dans la personne de leur chef, le ministère de l'intérieur. On juge si, dans un homme tel que M. Guizot, la blessure fut profonde. Quoi! pour rapprocher du pouvoir ses anciens adversaires, il s'était jeté au plus épais de la mêlée! il avait bravé le roi, bravé la cour, joué le démagogue, affronté des ressentiments furieux, renoncé au faste de son impopularité!... Et c'était là sa récompense! Habile à garder les dehors du dédain et de la sérénité, il s'abstint également et de menacer et de se plaindre ; mais la vengeance était au fond de son cœur, et ses alliés de la veille purent dès lors le compter au nombre de leurs plus implacables ennemis.
Dans l'intervalle, Louis- Philippe, par l'intermédiaire du maréchal Soult, avait fait faire des ouvertures à M. Thiers, et M. Thiers avait répondu qu'il n'entrerait en pourparlers avec le roi que sur une invitation formelle et directe, soit qu'il craignît une embûche, soit qu'il fût bien aise d'avoir entre les mains la preuve écrite des avances dont on l'honorait. La lettre qu'il désirait lui fut adressée; les négociations s'entamèrent; et, la première combinaison essayée ayant avorté comme on vient de le voir, M. Thiers s'empressa d'appeler à lui MM. Dupin aîné, Humann, Duperré, Sauzet, Passy, Villemain, Dufaure, tous membres du centre gauche. La présidence de ce cabinet aurait appartenu au maréchal Soult, et M. Thiers aurait eu le portefeuille des affaires étrangères. On convint aussitôt d'un
programme. Il portait en substance : 1° que les nouveaux ministres ne seraient pas gênés par la prérogative royale dans la distribution des emplois; 2° que, sans aller jusqu'à l' intervention, on prendrait quelques mesures protectrices de l'Espagne. M. Thiers insistait beaucoup sur ces deux clauses : sur la première, parce qu'il avait hâte de remplir les promesses qui le liaient à ses amis; sur la seconde, parce qu'elle semblait donner un but à la coalition, qui, sans cela, risquait fort de rester dans l'histoire comme la plus stérile des trames ourdies par l'ambition. M. Thiers éprouvait, de plus, une sorte de joie orgueilleuse et maligne à faire reculer le roi dans une uestion qui, aux yeux de l'Europe, avait pris le caractère d'un uel engagé entre lui et Louis-Philippe.
Et c'était pour en venir là que , pendant plusieurs mois , on avait semé partout le trouble et la haine!
Quoi qu'il en soit, la liste des noms ayant été arrêtée et le programme adopté, MM. Soult, Thiers, Humann, Du pin, se rendirent au château, tant pour interroger les dispositions du roi, que pour lui faire agréer MM. Passy, Villemain et Dufaure, ■ qu'il n'aimait pas et redoutait. Il y eut quelque chose qui rappelait les réceptions de Roland à la cour de Marie-Antoinette, dans l'accueil fait aux membres du centre gauche, bien qu'aucun d'eux ne rappelât par son indépendance ou son austérité le ministre girondin. Sur leur passage, la famille royale parut dans une attitude sévère et sombre. Seul, le roi les reçut avec un visage souriant. Ils traversèrent en silence les salons qui séparent de l'appartement de la reine le théâtre où devait se passer l'entrevue, et chacun prit place : M. Dupin poussant jusqu'à la hardiesse l'assurance de son maintien, M. Humann conservant l'air de bonhomie mêlée de .ruse qui le distinguait, le maréchal taciturne et la tête penchée sur l'épaule, M. Thiers enfin dans un état d'agitation qui lui permettait à peine de se tenir assis. La discussion s'élant ouverte sur les personnes, le roi témoigna peu de goût pour M. Dufaure, ne l'ayant jamais vu et lui croyant un caractère très-rude. En entendant prononcer le nom de M. Passy, il se souvint de ces mots qu'un jour M. Passy avait laissés échapper sur les marches de la tribune : « Le mal est plus haut que les ministres, » et il s'écria: « M. Passy! mais c'est mon ennemi personnel. » Il dit aussi de M. Villemain : « C'est un ennemi de ma maison, » faisant allusion par là au peu d 1 empressement qu'avait mis
M. Villemain, en 1830, à saluer la fortune de la dynastie d'Orléans. Quelques vives que fussent des répugnances exprimées en de pareils ternies, M. Thiers s'empressa de les combattre et le fit avec succès. Sur la question de choses, l'opposition du roi se traduisit par une grande abondance de paroles, auxquelles, contre son habitude, M. Thiers ne résista que par un froid laconisme ou des redites obstinées.
Il y avait lieu de croire, d'après le résultat de celte première démarche, que le ministère proposé n'était point agréé par la cour. Aussi M. Thiers fut-il très-étonné en recevant du maréchal Soult l'assurance du contraire. Toutefois, se réunissant à ses collègues, il reprit avec eux le chemin du palais. Seulement , à la montée de l'escalier, il dit, en hochant la tête, ces paroles dont, plus tard, on devait s'armer contre lui: « Nous montons cet escalier ministres : je crains bien que » nous ne le descendions pas ministres. » Pourtant, la table était dressée; les ordonnances étaient prêtes : tout paraissait conclu. Mais M. Thiers s'était promis d'obtenir du roi des explications précises; car une acceptation vague du programme convenu ne suffisait point à ses défiances. Il commença donc par s'étendre avec détail sur ce qu'il convenait de tenter en faveur des Espagnols et de Christine. Il demanda si on était disposé à leur accorder un secours naval; à leur envoyer des armes; à permettre, le cas échéant, le débarquement de nos marins ; à arrêter les secours en munitions portés à don Carlos par les vaisseaux russes ou hollandais. C'était demander, au fond , que la France interprétât le droit des neutres à la manière des Anglais. M. Passy en fit l'observation avec une vivacité dont M. Thiers fut plus irrité encore que surpris. Mais, encouragé par l'attention visiblement bienveillante que le roi lui prétait, M. Passy développa son opinion en homme compétent et convaincu. Bientôt il eut pour lui tous ses collègues, à l'exception de M. Thiers, dont les yeux brillaient de colère. Quant au roi, il avait montré, dès l'abord, une condescendance parfaite, et la division qui éclatait à sa vue le dispensait du soin d'appeler à l'aide de ses secrets sentiments l'autorité de sa parole. La discussion paraissait épuisée, quand M. Thiers, bien décidé à pousser les éclaircissements jusqu'au bout, parla de la nécessité de donner à M. Odilon Barrot la présidence de la chambre. Rien ne convenait moins au roi : il eût accepté volontiers M. Barrot pour ministre, dans l'espoir d'agir sur
lui; mais le drapeau de la gauche planté victorieusement dans la chambre l'épouvantait. Il n'eut pas, néanmoins, à s'en expliquer de façon à encourir le reproche d'avoir amené une rupture; car, au seul nom de M. Barrot, M. Humann se hâta de protester, affirmant que, pour son compte, il ne pourrait, sans rompre avec ses meilleurs amis, donner les mains à la présidence parlementaire du chef de la gauche. C'en était trop. « Tâchez, messieurs, de vous mettre d'accord entre vous, » dit le roi avec une intention légèrement ironique, et en levant la séance. Alors, appuyant ses mains avec violence sur la table , M. Thiers s'écria d'un ton amer et presque insultant : <r Je » vous avais bien dit, sire, que ces messieurs valaient mieux » que moi. — Eh ! je le vois bien, » répondit Louis-Philippe.
Au sortir du château, on se rendit chez le maréchal Soult; mais M. Humann déclara qu'il se retirait; et, d'ailleurs, des sentiments trop remplis d'aigreur venaient d'être éveillés pour que l'accord ne fut pas devenu impossible.
lien naquit mille rumeurs contradictoires. MM. Humann, Passy, Dufaure, se persuadèrent aisément que M. Thiers, en soulevant les difficultés d'un long commentaire, avait eu pour unique but de faire avorter une combinaison qu'on supposait lui déplaire parce que le maréchal Soult y occupait la plus haute place. L'interprétation fit fortune, les gens de cour s'en emparèrent, cl M. Thiers fut dénoncé comme le plus dangereux des brouillons. De son côté, il fit répandre par ses amis que, s'il avait cru devoir provoquer des explications catégoriques, c'était par suite de la connaissance personnelle qu'il avait du roi, facile sur la théorie, non sur la pratique; qu'il eût été imprudent de sa part et insensé d'accepter le pouvoir sans avoir bien fait d'avance ses conditions; que sa justification complète se tirait de la résistance de ceux que lui-même avait choisis pour collègues : résistance si extraordinaire, si imprévue, et qui témoignait si clairement de l'influence exercée par le voisinage de la royauté et par l'amour trop impatient d'un portefeuille.
Sur ces entrefaites, le maréchal Soult alla voir M. Thiers, qu'il pressa de se mettre à la tête d'un cabinet. Mais M. Thiers, qui ne voulait pas donner prise aux accusations dirigées contre lui, et qui, à tort ou à raison, considérait le maréchal Soult comme l'envoyé du château, M. Thiers répondit : « Ne donnez » pas, monsieur le maréchal, un tel conseil à la couronne. Si
toi. ?. 23
Uigitized
• j'étais appelé aujourd'hui à former an cabinet et qu'on
» m'en offrît la présidence, je ne vous cache pas que dans » uue offre semblable je verrais un piège. »
Ainsi, aux désordres de l'interrègne ministériel se joignait le conflit des récriminations envenimées el des soupçons outrageants. Il fallut en revenir à l'idée de former un cabinet de coalition, et l'on eut recours à M. de Broglie pour opérer un rapprochement enire M. Thiers et M. Guizot. Malheureusement, les situations s'étaient, depuis quelque temps, compliquées d'une manière étrange. Le jour où il s'était vu repoussé par la gauche, M. Guizot avait commencé à reculer vers ses anciennes affections; et les membres du centre, ravis de le ramener à eux, avaient mis a proGt son ressentiment. Or, si parmi les doctrinaires, les uns, à l'exemple de M. Duvergier de Hauranne, restaient fidèles à la coalition, les autres, à l'exemple de M. Hébert, n'étaient pas éloignés de s'armer contre elle. Voilà ce que M. Thiers n'ignorait pas, et il ne voulait point, pour renouer avec M. Guizot, manquer à ses engagements avec la gauche. Il s'était fait un point d'honneur d'obtenir pour M. Odilon Barrol la présidence de la chambre; et plus ce résultat devenait incertain, plus il se préoccupait des moyens de l'atteindre. Jusqu'alors il s'était borné à dire : « Votons pour la présidence parlementaire de M. Barrot : » il demandait qu'on fit de la présidence du chef de la gauche une question de cabinet. Exigence qui parut exorbitante à M. Guizot et qui porta le dernier coup à la coalition !
Cependant, la société, si fortement remuée à sa surface, s'ébranlait déjà dans ses profondeurs; déjà l'on entendait le bouillonnement des partis; un mouvement inaccoutumé régnait dans les ambassades, et des courriers extraordinaires, lancés sur toutes les roules de l'Europe, allaient porter au* rois absolus la grande nouvelle du gouvernement constitutionnel tombé dans la dérision et à la veille de s'engloutir dans son impuissance. Une démarche tentée pour réunir dans un même cabinet M. Thiers et le maréchal Soull fut repoussée par le second avec une affectation de mépris qui prouvait au premier à quelles haines implacables il était voué; et l'émotion générale redoubla, excitée d'ailleurs et entretenue par le déchaînement de la presse. C'était de la fureur, c'était du vertige. Et pas un coup qui ne portât sur la royauté. On se battait pour ou contre le roi, mais autour de lui. A lui, à lui seul, di-
saient les amis de M. Thiers, la responsabilité d'une erise si prolongée; el chaque matin on lisait dans le Constitutionnel les attaques les plus véhémentes contre la faction de la cour, contre le maréchal Soult surtout, soupçonné déjouer, dans ce funeste imbroglio d'intrigues, la partie du roi. Car volontiers Ton supposait à la cour le dessein de diviser à jamais les chefs de la coalition, de les accabler de leur propre victoire, de les convaincre l'un par l'autre de folie et d'incapacité, de couvrir de ridicule l'assaut livré par eux à la prérogative royale.
Et, de leur côté, les courtisans poursuivaient M. Thiers de leurs malédictions. A entendre le Journal des Débats , M. Thiers était l'ennemi personnel du roi, son calomniateur; il brouillait tout, parce que l'amour du désordre était entré dans son sang, et par lui le cardinal de Retz était dépassé.
Pour mieux accréditer l'accusation , le château imagina un expédient bizarre. On fit semblant de croire que l'anarchie dont on souilrait était comme attachée à la personne de M. Thiers; que, lui absent, l'ordre renaîtrait aussitôt. Et une ambassade lui fut offerte. Or, on faisait courir, pendant ce temps, le bruit mensonger que ses affaires étaient embarrassées et qu'il avait dû recourir à la bourse de ses amis. Il crut comprendre où l'on en voulait venir. Mandé par le roi, il lui dit : <c Je ne saurais accepter un exil avec appointements. Mais que » le roi déclare par écrit qu'il regarde un voyage de moi au » dehors comme propre à faciliter le dénouaient de la crise : » ce sera un ostracisme. Je le subirai. » Et le soir même, un grand nombre de députés, M. Barrot en tête, couraient chez lui pour l'entourer de leurs sympathies et le fortifier dans son refus.
Les choses en étaient là, quand, le 4 er avril, on apprit qu'un cabinet venait enfin d'être formé. Mais quelle ne fut pas la surprise du public en lisant dans le Moniteur les noms de MM. de Moutebello, Gasparin, Girod (de l'Ain), Cubières, Tupinier, Parant, Gauthier! « Au temps des disputes de Fox » et de Pitt, s'écria la Revue des Deux-Mondes, l'Angleterre » resta sept semaines sans ministère , crise qui eût duré plus » longtemps si George 111 n'eût déclaré que, las de ces en- . » traves, il était décidé à aller à Charring-Gross et à prendre » pour ministres les sept premiers gentlemen qu'il rencontre- » rait. » La liste publiée par le Moniteur donna lieu à des
commentaires encore plus injurieux. Paris s'agita. Il y eut des rassemblements sur les places publiques, des cris confus, des murmures précurseurs de l'émeute, des charges de cavalerie !
Alors, saisis d'effroi et réduits à s'abaisser aux artifices, les partisans de la couronne, les membres du centre, ne songèrent plus qu'à gagner par des avances flatteuses certains chefs du centre gauche; et ils se résolurent à offrir la présidence de la chambre à M. Passy, un des meneurs de la coalition. M. Thiers en est informé, il s'en indigne, convoque les membres du centre gauche chez M. Ganneron; et là, combattant la candidature de M. Passy, il rappelle les engagements pris envers M. Odilon Barrot, et conjure ses amis de ne pas voter pour un candidat qu'ils tiendraient de la main du centre. Le centre gauche, en effet, n'hésita pas à se prononcer pour M. Odilon Barrot; si bien que, dans la séance du 16 avril , M. Passy, porté pour la présidence de la chambre, eut en sa faveur ses adversaires et contre lui ses amis. Les premiers l'emportèrent. M. Odilon Barrot n'obtint que 193 suffrages : son concurrent en réunit 223.
C'était pour M. Passy une étrange victoire; mais comme elle le rapprochait de la cour, il fut chargé par le roi de la formation du cabinet, celui qui existait n'étant que provisoire et ne se prenant pas lui-même au sérieux. M. Passy aussitôt se mil à l'œuvre. Interrogé par lui, M. Thiers se déclara prêt à accepter la présidence du maréchal Soult. Or, le maréchal, de son côté, ayant promis de faire partie avec M. Thiers de la combinaison proposée, la conclusion était déjà regardée comme certaine, lorsque tout à coup le maréchal fit savoir aux personnages chargés de la négociation que M. Thiers devait se résoudre à renoncer au ministère des affaires étrangères et à prendre celui de l'intérieur. La proposition avait quelque chose de si imprévu et de si insultant, elle indiquait si bien l'intention de donner à la question d'Espagne un tour contraire aux vues émises par M. Thiers, que ses amis refusèrent pour lui avant de l'avoir consulté. Lui, il en éprouva contre le maréchal Soult un surcroît de haine qu'il ne craignit pas d'exhaler, à la tribune , en termes passionnés. Et quant à M. Passy, qui avait noué l'affaire, il se plaignit hautement d'avoir été trompé, ce qui ne l'empêcha pas de faire une seconde tentative.
C'était la sixième combinaison essayée, et tout annonçait,
cette fois, qu'on arriverait à un dénotaient. Les portefeuilles furent distribués comme il suit : le ministère des affaires étrangères à M. Thiers, l'intérieur à M. Dufaure, le commerce et les travaux publies à M. Sauzet , les sceaux à M. Du pin aîné, la guerre au maréchal Maison, la marine à l'amiral Duperré, V instruction publique à M. Pelet (de la Lozère). Pour prévenir toute dispute de prééminence , il avait été convenu que le conseil n'aurait pas de président réel ; qu'il y aurait seulement, pour la règle des délibérations, un président d'ordre, et que ce serait M. Dupin qui en remplirait les fonctions. Le 29 avril, chacun disait la crise terminée. Quoiqu'il n'y eût pas séance ce jour-là, les curieux affluaient autour du palais Bourbon; une foule nombreuse et impatiente de députés encombrait la salle des conférences, les yeux fixés sur les voitures qui stationnaient dans la cour et devaient conduire les nouveaux ministres aux Tuileries. On attend, mais en vain; les heures s'écoulent; les voitures restent immobiles; on s'épuise en conjectures. Les uns se plaisaient à attribuer le retard à des causes peu importantes; les autres devinent le scandale d'un sixième avortement , et parlent d'une main cachée qui paralyse les efforts les plus sincères. Soudain , ces mots tombent dans la foule : «Tout est rompu! » En effet, M. Dupin, qui, la veille, s'était rendu au château, venait de déclarer à ses collègues d'un jour qu'il n'y avait de ministère sérieux qu'avec une présidence réelle ; que la présidence d'ordre qu'on lui avait offerte ne pouvait lui «convenir; que pour ne pas s'aliéner tout à fait le centre, on aurait dû s'associer M. Cunin-Gridaine, dont il avait été question d'abord, mais que le refus de celui-ci changeait la situation ; que le roi avait témoigné de la froideur pour un cabinet formé en dehors de ses préférences, et que cette froideur rendrait la position bien difficile devant une majorité dont la force n'était pas douteuse et dont il fallait craindre l'hostilité. Ainsi l'on retombait dans le chaos. La fermentation redoubla dans Paris; appelé à la tribune pour y rendre compte de sa conduite , M. Dupin manqua à sa propre défense, se réfugia dans des excuses vaincs, et s'attira de la part de M. Dufaure une réplique foudroyante. Mais contre tant d'anarchie quel remède? A de pareilles complications quelle issue?
Nul ne peut dire ce qui serait sorti d'un semblable désordre s'il n'en était pas sorti une insurrection qui, vaincue, rallia,