M HISTOIRE
par l'imminence du péril, le* chefs de la bourgeoisie divisés.
Il existait alors à Paris une société secrète dont l'origine remontait au mois de juillet 1834. Frappés des inconvénients qui étaient résultés pour la Société des Droits de l'homme, de la publicité de son existence, quelques républicains avaient résolu en 4854 de former une société nouvelle, ayant un caractère presque exclusivement militaire et dont les chefs devaient rester inconnus jusqu'au jour du combat. La fraction type de l'association, réduite à six membres, reçut le nom de famille* Cinq ou six familles, réunies sous un mémo chef, formèrent une section, et deux ou trois sections un quartier. Les chefs de quartier relevaient de l'agent révolutionnaire, membre du comité mystérieux qui planait sur l'association. On avait des dépôts de munitions et elles étaient d'avance distribuées : mauvais système! car il avait pour effet non-seulement de donner lieu à des confidences dangereuses, mais encore d'enflammer chez les conspirateurs des espérances, de combat qui, venant à languir, laissaient l'association sans but et tendaient à la dissoudre. Et cependant elle eut d'abord d'assez rapides développements. Dans les premiers mois de 1836, elte comptait mille deux cents hommes, et entretenait dans deux régiments en garnison à Paris de sérieuses intelligences. On élait impatient d'agir : on se mit à fabriquer de la poudre. Mais l'éveil fut donné à la police; des visites domiciliaires amenèrent la découverte d'importants secrets et l'arrestation des chefs: après un essai d'insurrection manqué, la société se désorganisa.
De i836 à 1837, l'œuvre fut reprise par la base. La Société des Familles se transforma sous le nom de Société des Saisons; et il fut décidé , sur la proposition de M. Martin Bernard , 1° que des revues fréquentes auraient lieu à des époques indéterminées, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, ce qui permettrait de réunir ou de séparer les hommes sans qu'il leur fût possible de savoir quand et comment devait se jouer la partie décisive; 2° que, l'occasion de combatlre se présentant, les munitions seraient déposées sur le passage des colonnes insurrectionnelles, de manière à n'être distribuées qu'en face du péril.
Le gouvernement marchait donc entouré d'invisibles ennemis. En 1838, une fabrication de cartouches fut constatée chez M. Rahan, graveur, au Palais-Royal, et ce ne fut pas le
seul avertissement sinistre que le pouvoir reçut du hasard. Mais où battait le cœur de l'insurrection? Quelle serait l'heure du signal? Quel élait le nombre de ces indomptables combattants dont il semblait que, de loin, on vît les épées briller dans les ténèbres? Au mois d'avril 1839, l'association avait mille hommes sur les cadres; elle possédait douze mille cartouches; ses chefs, inconnus à elle-même, étaient Armand Barbès, esprit brillant, âme chevaleresque et héroïque; Martin Bernard, lête puissante servie par un courage de soldat lacédémonien; Blanqui, conspiraleur-né ; Guignot, Nélré et Meillard, natures dévouées et pleines de feu. Nous venons de décrire l'effroyable confusion dans laquelle Huilait alors le monde politique. Les conjurés, avec une funeste impatience, s'agitèrent, voulurent combattre : ils se séparaient si l'on ne prenait pas les armes! Arrélons-nous ici pour faire remarquer à quels tristes, à quels déplorables entraînements se condamnent les hommes qui, ayant plus de foi aux victoires de la force qu'aux pacifiques et inévitables conquêtes de l'intelligence , font du progrès de l'humanité une affaire de coup de main, une aventure! Les membres du comité se sentirent enlacés fatalement par la circonstance. Leur armée leur échappait à moins qu'elle ne les entraînât, et une main de fer les poussait sur des pentes où il n'est donné à personne de s'arrêter après un premier, après un téméraire engagement! Exemple qui, de nos jours, ne saurait être trop médité par tant de nobles jeunes gens que trompe leur patriotisme ! Car la foi politique a son ivresse et le dévouement ses illusions.
L'insurrection fut décidée. Quant aux moyens, ils étaient de tradition parmi les conjurés : grouper sou6 prétexte de revue et à l'insu les unes des autres toutes les divisions dans le voisinage d'un magasin d'armes, et distribuer sur place les fusils et les cartouches, dont la répartition anticipée eût trahi le complot. Le magasin de Lepage passait pour un des mieux approvisionnés de Paris; il avait, en outre, l'avantage d'être situé dans un endroit central : il fut désigné comme point de réunion ; on se procura dans les environs deux lieux de dépôt; et les dernières journées furent employées : par Barbès, à visiter les chefs de tous grades dans les divers quartiers; par Martin Bernard, Guignol, Maillard, etc., à étudier en détail les localités et à marquer les boutiques qui pouvaient servit de logis d'attente., Pour éviter les erreurs de domicile ei Vea
encombrements suspects, on eut soin d'adresser à chaque membre estimé bon au combat un billet de convocation contenant une désignation spéciale et précise. Quel plan allait-on suivre? Celui que Blanqui proposa consistait à envahir la préfecture de police et à s'y retrancher ainsi que dans une citadelle. Tout avait été prévu : tant de ponts à occuper ; tant de barricades à construire ; tant d'épaisseur à donner aux barricades pour les meltre à l'épreuve du canon ordinaire; tant d'hommes à placer sur chacun des points qu'indiquait la carte. Barbès objecta le danger d'un volontaire isolement dans cette cité sans population à émouvoir, la difficulté de construire entre le signal et l'attaque des barricades telles que les voulait le manuel de l'ingénieur militaire; la difficulté, plus grande encore, de plier à des manœuvres prévues des conspirateurs en armes, troupe essentiellement indisciplinée. Le plan proposé l'emporta. Quant à une proclamation à lancer parmi le peuple, Barbès et Martin Bernard répugnaient, par modestie, à faire bruit de leurs noms; mais l'honneur de se compromettre hautement, irrévocablement, toucha leur courage, et ils donnèrent leurs signatures devant le succès possible, parce que c'était, selon toute apparence, les donner devant la mort.
L'heure est venue. Le 12 mai, à trois heures et demie, les sectionnaires débouchent dans la rue Bourg-l'Abbé. Le cri Aux armes! retentit soudain et se prolonge en échos formidables. Frappée à coups redoublés, la porte du magasin d'armes résiste; mais quelques insurgés pénètrent dans le magasin par une fenêtre qui donnait sur la cour, et, bientôt, cédant aux efforts dirigés contre elle de l'intérieur et du dehors, la porte livre passage à un flot d'assaillants. On se distribue les fusils, les cartouches; on marche aux maisons de dépôt; et, tandis que Barbès, Meillard, Nétré, montent dans l'une, l'autre est envahie par Martin Bernard et Guignot. Les deux opérations auraient dû être d'une égale durée; mais la seconde ayant été retardée outre mesure par des obstacles impossibles à prévoir, Barbès %t Meil lard ne retrouvèrent dans la rue, où Blanqui cependant était resté , que trouble, découragement, désertion, désordre : chose bien facile à comprendre ou , plutôt, inévitable en de pareils moments! Ce n'étaient donc que murmures, qu'imprécations : « Nous sommes trahis! Il n'y a pas de plan! » Où sont les chefs? Que le comité se montre ! » Barbès se présente aux plus violents , et dans l'emportement d'une scène
analogue à celle que caractérisait, un instant après, celle réponse de Marlin Bernard : « Le comité, c'est nous, » il parvient à reprendre quelque empire. La situation, toutefois, était pressante : le sauve qui peut commençait. Barbes vit bien qu'il fallait précipiter la lutte sans attendre la réunion de toutes les forces insurrectionnelles, et, suivi d'une poignée d'hommes, il se dirigea vers les quais. La colonne passe le pont Notre-Dame, traverse le quai aux Fleurs (Uun pas rapide, et arrive sur le poste du palais de justice. Sommé de se rendre, l'officier répond : « Plutôt mourir! » et, se retournant, il fait signe qu'on apprête les armes. Deux coups de fusil parlent alors du milieu des insurgés, et le lieutenant est atteint d'une blessure mortelle. Aussitôt les insurgés se portent en avant , attaquent le poste par une vive fusillade et l'enlèvent au milieu du sang versé. Mais dans l'intervalle, la préfecture de police avait eu le temps d'armer ses défenseurs. Réduite à un trop petit nombre de combattants pour tenter sur la préfecture une attaque sérieuse, et avertie d'ailleurs, par les coups de fusil, qu'un détachement d'insurgés venait de gagner la place du Châtelet, la colonne de Barbès et de Meillard courut rejoindre sur ce point celle dont faisaient partie Guignol, Martin Bernard, Nétré et Blanqui. Beaucoup déjà s'étaient dispersés. Réunies, les deux colonnes formaient une troupe trop faible pour occuper la place publique. Il ne restait donc plus aux insurgés qu'à s'enfoncer dans les rues étroites et populeuses, en achevant de s'armer par l'enlèvement successif des postes qu'ils trouveraient sur leur passage. Conformément à celle résolution désespérée, ils se dirigèrent d'abord sur l'hôtel de ville, qu'ils occupèrent et où Barbès lut la proclamation d'une voix ferme. Ils se précipitèrent ensuite vers la place Saint-Jean, dont une attaque meurtrière leur livra le poste. De là à la mairie du septième arrondissement la dislance est courte : ils la franchirent au pas de course. Ils espéraient trouver des armes : espoir qui bien vite se dissipa, ne leur laissant que le regret d'une tentative inutile.
Cependant la ville se remplissait de soldats. Le peuple s'était ému et ne s'était pas agité. Cinq ans plus tôt, les trois cents soldats d'une aussi impétueuse et soudaine révolte rencontraient sur leur chemin des passions qu'ils eussent allumées d'un souffle; mais, en 4859, le prodige de \eur audace ne ût que jeter dans l'immobilité de la stupeur Paris fatigué. D'où
venaient ces homme» sans peur? Où avaient-ils puisé l'excès d'une telle entreprise? Que prétendait lenr intrépide folie? El qui donc les pressait de monrir? Nous même , dans cette sombre journée, à vingt pas de la rue de la Paix, nous avons vu passer, le fusil sur l'épaule et se rendant au sinistre appel des coups de feu, quatre jeunes gens à la démarche altière et au visage irrité. De rares passants se rangeaient à leur aspect et les suivaient de l'œil avec un étonnement mêlé d'épouvante.
Le jour touchait à sa fin. Attirés vers la mairie du sixième arrondissement par une nouvelle inspiration de leur désespoir, les insurgés s'étaient mis en marche à travers les mes Simonie-Franc, Beaubourg et Transnonain, itinéraire funeste qne les précédentes insurrections avaient tracé dans le sang et qui était comme peuplé de fantômes. 11 y eut là, pour la partie la plus tumultueuse de la capitale, des heures d'anéantissement et de silence dont il est diflicile d'exprimer l'horreur. Les maisons étaient fermées, obscures, et l'on n'entendait rien, plus tien : ni le frémissement des voitures, ni le cri des enfants, ni le bruit de la foule occupée. Or, tout à coup, du fond de ces rues muettes la Marseillaise s'éleva , chantée par des voix mélancoliques et lugubres. C'étaient les insurgés qui s'animaient à leur lutte dernière. Trois barricades furent élevées dans la rueGrenetat, et l'insurrection vint creuser son tombeau. Parmi les chefs, Guignot et Meillard étaient blessés; Barbés avait été aussi frappé à la tête : on l'arrêta les mains noires de poudre et la figure couverte de sang.
L'insurrection du iâ mai, abattue, enfanta un ministère. Le maréchal Soult eut la présidence du conseil et les affaires étrangères, M. Teste la justice, M. Schneider la guerre, M. Duperré la marine, M. Duchâtel l'intérieur, M. Gunin- Gridaine le commerce, M. Dufaure les travaux publics, M. Villemain l'instruction publique , M. Passy les finances.
Le 27 juin 4839, comparurent devant la cour des pairs: Armand Barbés, Martin Bernard, Bonnet, Roudil, Guilbert, Mialon, Delsade, Lemière, Austen , Walch, Lebarzic, Philippet, Dugas, Nouguès, Noël Martin, Marescal, Pierné, Grégoire. Le nombre des inculpés était beaucoup plus considérable, mais, comme à l'égard des derniers l'instruction ne se trouvait pas encore complète, on s'était cru le droit de diviser les accusés en deux catégories. Avec une vive éloquence, MM. Emmanuel Arago et Dupont, défenseurs de Barbes et de
Martin Bernard, prouvèrent que l'indivisibilité du délit entraînait celle de la procédure; qu'ainsi le voulaient la jurisprudence, la logique, le bon sens, l équité; que, lorsqu'il s'agissait d'un fait commun à plusieurs, la part assignable à chacun dépendait de l'ensemble des témoignages; qu'il y avait danger manifeste à condamner un accusé sur des apparences que ses coaccusés, sur des aveux ultérieurs, pouvaient détruire. Et à l'appui de leur doctrine, habilement combattue par le procureur général, MM. Emmanuel Ârago et Dupont invoquaient une consultation signée par des avocats distingués : MM. Martin (de Strasbourg), Hennequin, Nicod, Odilon Barrot, Ledru- Bollio, Marie, Joly, Bcthmoni, Dugabé, Galisset-Goralli , Béchard, Lucas, Crémieux, Durand de Roinoranlin, Mandaroux- Vertamy, Cbaramaule, Dupont Wliite, Ma u rat- Bal lange, Moulin, Lanvin, Nacbet, Plocque, Durand de Saint-Aniand » Chamaillard, Cotelle, Hennequin fils. Mais, soit que le gouvernement fût bien aise de faire juger Barbes et Martin Bernard sous l'impression des colères du moment , soit qu'il craignit, suivant l'expression de M. Franck -Carré, le dépérissement successif des preuves et les embarras d'une longue procédure, on passa outre.
Dans son réquisitoire, M. Franck-Carré avait particulièrement insisté sur le meurtre de l'oflicier Drouineau, affirmant que c'était un assassinat et que Barbes en était coupable : Barbes se leva, et jamais conviction plus profonde n'apparut sous un plus noble aspect. Le calme de l'accusé, sa haute taille, le rayonnement de son front, la beauté fière et hardie de son visage, son élégance virile, tout révélait l'héroïsme de sa nature. Il s'exprima simplement, en peu de mots, et toucha jusqu'aux larmes une grande partie de l'assemblée, a Je ne » me lève pas, dit-il, pour répondre à votre accusation ; je ne » suis disposé à répondre à aucune de vos questions. Si d'au- » très que moi n'étaient pas intéressés dans l'affaire, je ne » prendrais pas la parole; j'en appellerais à vos consciences, » et vous reconnaîtriez que vous n'êtes pas ici des juges venant » juger des accusés; mais des hommes politiques venant dis- )> poser du sort d'ennemis politiques. La journée du 1-2 mai » vous ayant donné un grand nombre de prisonniers, j'ai un j> devoir à remplir.
» Je déclare donc que tous ces citoyens, le 12 mai, à trois » heures, ignoraient notre projet d'attaquer voira gtuvcraie-
» menl. Ils avaient été convoqués par le comité sans être » avertis du motif de la convocation; ils croyaient n'assister » qu'à une revue; c'est lorsqu'ils sont arrivés sur le terrain, où » nous avions eu le soin de faire arriver des munitions, où » nous savions trouver des armes, que j'ai donné le signal, » que je leur ai mis les armes à la main, et que je leur ai donné » l'ordre de marcher. Ces citoyens ont donc été entraînés, » forcés par une violence morale, de suivre cet ordre. Selon 1 » moi, ils sont innocents.
» Je pense que celte déclaration doit avoir quelque valeur » auprès de vous; car, pour mon compte, je ne prétends pas » en bénéficier. Je déclare que j'étais un des chefs de l'associa- » tion; je déclare que c'est moi qui ai préparé le combat, qui » ai préparé tous les moyens d'exécution ; je déclare que j'y ai » pris part, que je me suis battu contre vos troupes; mais si * » j'assume sur moi la responsabilité pleine et entière de tous » les faits généraux, je dois aussi décliner la responsabilité » de certains actes que je n'ai ni conseillés, ni ordonnés, ni » approuvés. Je veux parler d'actes de cruauté que la morale » réprouve. Parmi ces actes, je cite la mort donnée au lieute- » nanl Drouineau, que l'acte d'accusation signale comme ayant » été commis par moi, avec préméditation et guet-apens.
» Ce n'est pas pour vous que je dis cela ; vous n'êtes pas » disposés à me croire, car vous êtes mes ennemis. Je le dis » pour que mon pays l'entende. C'est là un acte dont je ne » suis ni coupable, ni capable. Si j'avais tué ce militaire, je » l'aurais fait dans un combat à armes égales autant que cela » se peut dans le combat de la rue , avec un partage égal de » champ et de soleil. Je n'ai point assassiné, c'est une calom- » nie dont on veut flétrir un soldat de la cause du peuple. Je » n'ai pas tué le lieutenant Drouineau. Voilà tout ce que j'avais » à dire. »
La vérité a des accents irrésistibles : ce que Barbès venait d'affirmer, chacun le crut dans le sanctuaire de sa conscience. Fidèle à sa déclaration, Barbès s'était imposé la loi de ne pas répondre aux questions du président. Il rompit, néanmoins, le silence pour dire, dans un moment où l'interrogatoire le pressait : « Quand l'Indien est vaincu, quand le sort de la » guerre l'a fait tomber au pouvoir de son ennemi, il ne songe » point à se défendre, il n'a pas recours à des paroles vaines . » il se résigne et donne sa tête à scalper. » Le lendemain *
M. Pasquier ayant fait observer que l'accusé avait eu raison de se comparer à un sauvage,- « Le sauvage impitoyable, » reprit Barbes, n'est pas celui qui donne sa tête à scalper; » c'est celui qui scalpe. »
Comme son ami, Martin Bernard refusa de se prêter à l'interrogatoire et garda jusqu'à la fin une contenance stoïque. Il ne s'élevait contre lui d'autres charges que les révélations d'un de ses co accusés, Nouguès, qui, le croyant mort, l'avait signalé. Ayant reconnu son erreur, Nouguès fit, pour en réparer les suites, des efforts touchants, mais stériles : il était trop tard.
Parmi les accusés, il y en avait un, Noël Martin, sur qui son extrême jeunesse appelait un intérêt particulier. Véritable enfant de Paris, insouciant et brave, l'occasion de jouer aux combats l'avait séduit, et l'émeute l'avait recruté chemin faisant. Son attitude devant la cour des pairs fut à la fois audacieuse et naïve.
On remarquait aussi sur le banc des accusés un jeune homme aux longs cheveux blonds flottants, nommé Austen. Ainsi que Barbès, Martin Bernard et leurs compagnons, il avait fait dans la journée du 12 mai tout ce qu'il fallait pour y laisser Ja vie; mais la mort semblait n'avoir pas voulu de lui. Voici quelle fut à son sujet la déposition de M. Tisserand, officier de la garde municipale :
« Le 12 mai, vers quatre heures, on vint nous prévenir que » des désordres avaient lieu dans la rue Bourg-l'Abbé. Des » détachements se dirigèrent sur le lieu du désordre. Quel- » ques instants après, on vint encore nous prévenir que les » désordres augmentaient; on envoya de nouveaux détache- » ments. Vers quatre heures et demie, on nous annonça que » les insurgés étaient fort nombreux, et qu'ils menaçaient la » mairie du sixième arrondissement. Je reçus ordre de M. le » capitaine Lallemand de me porter immédiatement vers cet » endroit. Je partis, mais à peine arrivé dans la rue Saint- » Martin, je trouvai la foule compacte, quoique inoffensive; elle » s'ouvrit pour me faire passage, un grand nombre de person- » nés vinrent au-devant de moi en me conjurant de retourner » sur mes pas, disant que j'allais être infailliblement écharpé.
» Je ne tins aucun compte de ces avis, qui pouvaient m'étre » donnés dans de mauvaises intentions... J'ordonnai à mes tom. ?. 24
» hommes de me suivre au pas de course, sans tirer un coup » de fusil.
» Je me plaçai à quelques pas en avant du centre de mon » peloton et je donnai le signal au tambour de battre la charge. » Je m'élançai lepée à la main, suivi de tous nies hommes; les » insurgés battaient aussi la charge de leur côté et me reçu- » rent par un feu bien nourri à bout portant. Neuf hommes » furent touchés et je fus le dixième. Je m'élançai aussitôt sur » la barricade, un des insurgés me tira un coup de fusil et me » manqua. Je lui portai un coup d'épée dans le sein, il tomba. » Cet homme avait une chevelure blonde et flottante Je sortis > de la barricade. En ce moment un des insurgés était un » genou en terre, tenant son fusil qu'il appuya sur ma poi- » trine. Je fus heureusement assez agile pour le traverser d'un » coup d'épée. Dans les convulsions de la mort, il me saisit » par les jambes, je tombai, et nous roulâmes tous les deux à » terre. »
La défense fut présentée, par les divers avocats qui s'en étaient chargés (1), avec beaucoup d'éclat et d'habileté; mais, pour la plupart des accusés, il y avait flagrant délit. Ce que les plaidoiries de MM" Dupont et Emmanuel Arago prouvèrent sans réplique et ce qui importait à leur client, c'est que Barbès était complètement étranger à la mort de l'oflicier Drouineau.
Ce fut le 12 juillet (1859) que la cour des pairs rendit son arrêt. Il portait acquittement de Bonnet, de Lebarzic, de Dugas, de Grégoire; et condamnation de Barbès à la peine de mort; de Martin Bernard, à la déportation; de Mialon, aux travaux forcés à perpétuité; de Delsade et d'Austen, à quinze années de détention; de Nouguès et de Philippet, à six années de détention; de Roudil, Guilbert et lainière, à cinq années de détention; de Martin et Longuet, à cinq années de prison; de Marescal , à trois années de prison; de Walch et Pierné à deux années de prison.
fit Celaient MM<* Dupont et Arago pour Barbès et Martin Bernard ; Paillct pour Nouguès; Etienne Blanc pour Bonnet; Jules Favre pour Roudil; Lignicrs pour Guilbert: Berlin pour Delsade ; Leguerre pour Mi a Ion; Gen- Icur pour Austen ; Nog«*nl-Sainl-Laurens pour Lemière; Hcmerdinger pour Walch; Grevy pour Philippet ; Barre pour Lebarzic; Benoît pour Dugas ; F. Barrot pour Longuet; Barbin peur Noël Martin; Puybonnieux pour Marescal ; Madier-Monljau pour Pierné, et Lafarguc pour Grégoire.
' DE Dît ANS. 283
Pendant la lecture de l'arrêt qui le livrait à l'échafaud, Barbes était loul entier par la pensée à Martin Bernard, son ami. « Est-il condamné àmort? » demanda-l-il vivement. Et, comme on le rassurait à cet égard, une noble satisfaction brilla dans ses traits. De son côté, Martin Bernard, en apprenant son sort, manifesta le même détachement de soi et les mêmes préoccupations d'amitié.
La rigueur de la peine qui frappait Barbès consterna Paris. On se rappelait 1830, les flots de sang versés durant trois jours, les ordonnances, et comment fut épargnée la tête des ministres de Charles X, et quelle était, à cette époque, l'horreur du roi pour la peine de mort! Barbès, d'ailleurs, avait éveillé partout d'inexprimables sympathies. On déplorait, on blâmait sa révolte, maison admirait la ferveur de sa foi et la dignité de son courage. Le 13 juillet, vers le milieu du jour, on vit arriver sur la place Vendôme, se dirigeant vers la chancellerie, près de trois mille élèves des écoles de droit et de médecine. Ils s'avançaient lentement, en silence, la tète nue, avec l'ordre lugubre et le recueillement qui président à la solennité des funérailles. Sur la place, ils s'étendirent en cercle, et deux d'entre eux, se détachant, montèrent chez le garde des sceaux. Ils allaient demander, au nom de la jeunesse de Paris, l'abolition de la peine de mort en matière politique, et, pour Barbès. une commutation de peine. M. Teste était absent : M. Boudet les reçut et leur promit, avec une noble bienveillance, de rendre de leur mission un compte fidèle. Puis la colonne reprit sa marche silencieuse et grave à travers la population attristée. Dans le même temps, pour le même but et avec le même sentiment d'ordre, une autre colonne de citoyens, formée sur le boulevard Bonne-Nouvelle, se dirigeait vers le palais Bourbon. Mais elle avait dans ses rangs, celle-là, des hommes en blouse, des ouvriers : à peine atteignait-elle le pont de la Concorde qu'une charge de cavalerie vint qui la heurta violemment et la dispersa.
Et aux démonstrations publiques se joignirent une foule de démonstrations privées. Apprenant que de tous les membres du cabinet le maréchal Soult était celui qui s'opiniâtrait le plus dans la rigueur, MM. Dupont et Emmanuel Arago firent auprès de lui une démarche qui avait pour but ou de l'ébranler ou de mettre sa responsabilité en évidence. Le maréchal éluda une réponse, feignant de ne pas comprendre
ce qu'on lui voulait, et se bornant à dire qu'il n'avait point siégé parmi les juges. Que de vœux formés! Que de projets conçus! Un Anglais qui avait assisté aux débats, offrit cent mille francs pour la secrète délivrance de Barbes. Des lettres menaçantes furent écrites sous le voile de l'anonyme. Dans l'espoir d'intéresser au sort du prisonnier la tendresse maternelle de la reine, on lui fit craindre d'épouvantables vengeances et qu'une solidarité de sang ne s'établît entre la vie de ses enfants et celle de Barbès, s'il mourait sur un échafaud. La reine fut, en effet, glacée d'effroi. Les ducs d'Aumale et de Monlpensier avaient jusqu'alors grandi, au collège Henri IV, à l'ombre d'une position privilégiée, assistant aux classes, mais ayant un appartement pour leurs études et un jardin pour leurs récréations : ces privilèges disparurent pendant les premiers jours qui suivirent la condamnation de Barbès. Avec le reste des élèves, on vit les jeunes princes aller à la messe et aux bains, comme si l'existence de leurs camarades, plus étroitement associée à la leur, eût dû les proléger, les couvrir! Et la frayeur du château était si prompte au soupçon, que le feu ayant pris à une usine dans le quartier latin , des troupes furent postées sur la terrasse du collège. Autre sujet d'alarme! Les guinguettes étaient vides, les barrières désertes ; sur les lieux accoutumés au bruit des plaisirs populaires pesait un silence de deuil : que présageait cette grande tristesse du peuple? Malgré l'avis du conseil, qu'avait tenté le triste éclat d'une résistance au vœu public, le roi décida que la peine de mort serait commuée en celle des travaux forcés à perpétuité. Pour un homme de la trempe de Barbès, c'était une aggravation : on le comprit enfin, et l'on substitua la déportation aux travaux forcés.
Ce fut six mois après seulement, que la deuxième catégorie des accusés du 12 mai comparut devant, la cour des pairs. Blanqui ayant refusé de répondre, et M e Dupont, son défenseur, ayant, par des motifs élevés, renoncé à prendre la parole, ce second procès ne présenta rien de notable.
Voici quel fut l'arrêt (1) :
(1) «La cour des pairs, après avoir entendu Blanqui dans ses observations, et Mo Dupont, son défenseur, dans sa déclaration qu'il renonce à prendre la parole; Guiçnot et Me Grcvy, son défenseur; Quarré cl Me Lan ras, son défenseur, et l'abbé Quarré, son conseil ; Clnrles et Me Jules Favre, son défenseur ; Moulines et Me Paulmier, son défenseur ; Bonnefond et
L'insurrection du 42 mai veut être jugée sévèrement. Elle troubla d'une manière imprévue et coupable le repos de la cité. Elle éclatait si prématurément, que le peuple, qui souffrait, la regarda passer sans y prendre part. Il est manifeste qu'elle ne répondait ni à ces colères générales ni à ce vaste besoin de résistance qui seuls légitiment les entreprises du courage. Car ce serait tenir en trop petite estime la raison et l'équité que de faire dépendre leur triomphe des hasards d'un
Me Derodé, son défenseur; Piéforl et Focillon , et M« Dubrena , leur défenseur; Hendrick et Me Desgranges, son défenseur; Lombard et Mo Munladèrc, son défenseur: Simon et Hubert, et M« Desmarcls, leur défenseur; Huart et M« Mathieu, son défenseur; Béasse et M« Genteur, *on défenseur; Pet roman n et Me Dolainarrc, son défenseur; Bordon et M« Thomas , son défenseur; Évanoo et Me Hello, son défenseur, Lehéricy et M?Moreau, son défenseur ; Dupouy et Me Bcnoist, son défenseur : Druy et Me Rodrigue», son défenseur ; Herbulct, et Me Leroycr son défenseur ; Vallière et M« Maudheux, sou défenseur ; Elic et Me Porte , son défenseur; Godard et Me Blot-Lequesne , son défenseur ; Pâtissier et Me Gressier, son défenseur; Gérard et Me Grellet, son défenseur; Dubourdieu et Me Conte, son défenseur; Bouvrand et M* Jolly, son défenseur,- Buisson et M e Cadet de Vaux, son défenseur; Espinousse et Me Nogent-S.ûnt-Laurens , son défenseur ; Dugrospré et Me Hcmerdingcr, son défenseur; dans leurs moyens de défenses, lesdils acetisés interpellés en outre conformément au troisième g de Part. 335 du Code d instruction criminelle:
» En ce qui concerne Moulines (Eugène), Huard (Camille- Jean-Baptiste) ;
» Attendu qu'il n'y a pas de preuves suffisantes qu'ils se soient rendus coupables de 1 attentat ci-après qualifié;
» Déclare : Moulines (Eugène), Huard (Camille J. B.) , acquittés de l'accusation portée contre eux ;
» Ordonne qu'il seront sur-le-champ mis en liberté s'ils ne sont retenus pour autre cause ;
» Condamne Blanqui ( Louis - Auguste ) à la peine de mort (1) ;
» Guignol (Louis-Pierre-Bose), Elie (Charles-Etienne) , chacun à quinze années de détention ;
» Bonnefond jeune (Pierre), Hendrick (Joseph-Hippolyte},Herbulct (Nicolas), Vallière (François) , Godard (Charles), Dubourdieu (Jean), chacun en dix années de détention;
n Espinousse (Jean-Léger) , Dugrospré (Pierre-Eugène), à sept années do détention ;
» Charles (Jean ), Piéfort ( François) , Focillon (Louis-Xavicr-Auguste ), Lombard ( Louis-Monoré), Simon ( Jean-Honoré), Hubert (Conslant-George- Jacques ) , Pctermanu ( Emile-Léger ) , Évanno (Jean-Jacques), Dupouy (Bertrand), Druy (Charles), Gérard (Benjamin-Stanislas), Bouvrand (Auguste}, Dubuissou (Louis-Médard, dit l ieux), chacun à cinq années de détention :
» Ordonne conformément à l'art. 47 du Code pénal , qu'après l'expiration de leur peine, tous les condamnés à la peine de la détention ci-dessus
! i) La peine de Blanqui , ainsi que celle des Barbès fut
coup de main. Il y faut la sagesse, le temps; et la patience est une vertu républicaine aussi. Assurément, c*est le propre et la gloire des esprits d'élite de devancer leur époque; mais la violenter n'est permis à personne. Et, sur ce point, il importe d'autant plus de combattre Terreur, que c'est ordinairement celle des dévoués et des forts, celle des hommes qui ont pour amis nécessaires tous ceux qui sympathisent avec l'intrépidité généreuse et qui respectent, même quand elles égarent , les inspirations du dévouement.
dénommés seront pendant toute leur vie sous la surveillance «le la haute police :
» Condamne Béasse ( Jean-François), Bordon (Jean-Maurice), Lehéricy (Pierre-Joseph), à cinq année d'emprisonnement;
» Quitté (Alexandrc-Baiile-Louis), Pâtissier { Pierre-Joseph), à trois années d'emprisonnement. »