‹ Histoire de dix ans 18301840Chapitre 23 sur 39 · HIST01KE · texte numérisé non relu

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dis-je? Par une dissimulation puérile et qui ne pouvait tromper personne, il allait jusqu'à déclarer « que la France ne prenait » aucun intérêt au pacha; que l'arrangement qui lui ôterait » la Syrie serait le meilleur, s'il existait de suffisants moyens » de contrainte. »

Lord Palmerston n'avait garde de laisser tomber d'aussi téméraires paroles. Il poussa violemment la conclusion , sachant bien que le cabinet des Tuileries ne le suivrait pas; et, bientôt, déchirant tous les voiles, il écrivit à M. Bulwer à Paris, à lord Georges Hamilton à Berlin, à lord Beauvale à Vienne, à lord Clanricarde à Saint-Pélersbourg, que le moment était venu d'agir contre le pacha, qu'il fallait en prendre son parti et abandonner en chemin celle des puissances qui refuserait d'avancer.

La Russie ne comprit que trop bien ce langage. Elle vit la France et l'Angleterre à la veille d'une rupture, et à l'instant même sa politique orientale changea de face en ce qui concernait Méhémet-Ali et le statu quo. L'occasion de dissoudre l'alliance anglo- française était pour l'empereur de Russie un bonheur inespéré ; à la saisir l'avantage était immense : M. de Brunow fut envoyé à Londres, où il arriva le io septembre 1839.

Les propositions de M. de Brunow portaient que, se rendant aux vues de l'Angleterre, la Russie s'engagerait à les seconder; mais que, dans le cas où Ibrahim marcherait en avant, ce serait à la Russie de protéger le sultan menacé, tandis que les flottes alliées agiraient sur les côtes d'Egypte et de Syrie. C'était dire à lord Palmerston : « Livrez-nous » Constantinople, et nous vous livrons Alexandrie. » Quelque monstrueux que fût le marché , lord Palmerston y acquiesça. Mais les ministres français, prévenus, protestèrent énergiquement contre une aussi scandaleuse consécration du traité d'Unkiar-Skélessi. « Jamais, écrivirent-ils, jamais de notre » aveu une escadre de guerre étrangère ne paraîtra devant » Constantinople sans que la nôtre ne s'y montre aussitôt Jl). » De leur côté, les collègues de lord Palmerston, moins emportés que lui , refusèrent de se laisser entraîner. Le cabinet britannique demanda en conséquence, et par voie d'amendement, que, si la marche d'Ibrahim amenait les vaisseaux russes dans

(1) Dépêche du maréchal Souit au général Sébasliani, 26 septembre 1839.

le Bosphore, quelques vaisseaux alliés pussent entrer dans les Dardanelles. M. de Brunow accepta l'amendement ad référendum et reprit la route de Saint-Pétersbourg pour y chercher une réponse définitive.

Ce fut alors seulement que les ministres du 12 mai se résolurent à dire leur dernier mot. Le 13 septembre 4839, ils nommèrent M. de Ponlois ambassadeur à Conslantinople , en remplacement de l'amiral Roussin, qu'on savait peu favorable au vice-roi, et le 21 décembre ils donnèrent connaissance à l'Europe de leur plan, qui consistait à accorder à Méhémet l'Égypte, la Syrie, l'Arabie, héréditairement, et l'île de Candie à titre viager. Ils prenaient donc enfin la parole dans le débat! Mais il était trop tard. Le pacte ourdi contre eux entre la Russie et l'Angleterre allait se conclure.

El, pour comble de malheur, le succès de leur politique avouée se trouvait combattu, à Londres, par leur propre ambassadeur, imperturbable agent d'une politique souterraine. Car, tandis que le ministère du 42 mai publiait son plan, voici le système que, dans une entrevue officielle et parlant en qualité d'ambassadeur, le général Sébastiani soumettait à lord Palinerston : La Syrie aurait été divisée en deux portions par une ligne tirée de l'ouest à l'est du côté de Beyrouth ou de Damas; et l'on aurait donné la partie nord au sultan, la partie sud au pacha. Le général Sébastiani ajoutait que, si l'Angleterre accédait à cet arrangement , la France concourrait aux mesures coercitives à employer pour en assurer l'exécution. Grande dut être la surprise du ministre anglais quand il reçut de Paris des dépêches qui prêtaient aux ministres français des vues tout autres que celles qui étaient émises par l'ambassadeur. Lord Palmerslon en écrivit à M. Bulwer, et acquit la preuve que le général Sébastiani était l'ambassadeur, non pas d'un cabinet, mais d'un homme (1). Et dans une semblable conviction , le ministre anglais ne pouvait que puiser un sur-

(1) Plus tard, lord Palmerston prit texte de la proposition du général Sébastiani pour accuser la politique française d'instabilité; et, comme M. Guizot lui faisait observer que le général avait sans doute parle de son chef et sans y êlre autorisé, puisqu'il n'y avait pas trace du plan en question dans les archives de l'ambassade française , le ministre anglais repondit : « Qn'il était bien connu que le comte Sébastiani était en communication » directe et confidentielle avec le roi des Français, et que , lors même » qu'il n'y aurait aucune trace de ce plan dans les archives publiques de

crott d'insolence. Animé à l'égard de Louis-Philippe d'une haine qui volontiers revêtait les formes du dédain, il allait répétant sans cesse que le roi des Français ne se déciderait jamais à un acte de vigueur; que contre un pareil monarque, tant qu'il dirigerait les affaires de son pays, il n'était rien qu'on ne pût oser.

Cependant, et pour se parer des dehors de la modération, lord Palmerston avait fait une offre dernière : il avait proposé d'accorder au vice-roi, indépendamment de l'Égypte, la possession héréditaire du pachalick d'Acre, moins la place. Le ministère français trouva naturellement la concession insuffisante; et alors, avec une sécheresse injurieuse, lord Palmerston ne craignit pas de dire : « La concession est retirée. »

Sur ces entrefaites, on apprit que le gouvernement russe acceptait l'amendement dont M. de Brunow était allé lui faire part. Qu'importait, en effet, au gouvernement russe que, suivant l'expression de M. de Nesselrode, le pacha eût un peu plus ou un peu moins de Syrie? Que lui importait même que le traité d'Unkiar-Skélessi reçût une légère atteinte par une admission momentanée du pavillon de Saint-Georges dans la mer de Marmara, pourvu qu'à ce prix la France fût humiliée, détachée de ses alliances; pourvu qu'à ce prix une aigreur jalouse séparât pour longtemps, peut-être pour toujours, les deux cabinets dont les cours du Nord avaient tant redouté le concert?

Une ligue était donc formée contre la France : on y appela l'Autriche, la Prusse, et elles s'empressèrent d'y entrer. M. de Fiquelmont, qui, pendant la maladie du prince de Metternich, avait eu, à Vienne, la conduite des affaires, s'était un instant montré d'accord avec le gouvernement français; mais la dépêche qui contenait l'adhésion de M. de Fiquelmont aux vues des ministres du 12 mai avait dû passer par Johann isberg, où M. de Metternich la retint et l'annula. De sorte qu'en présence des grandes cours par elle-même rapprochées et réunies, la France restait isolée!

» l'ambassade française , ce ne serait pas une preuve concluante que le » comte eût parlé sans autorisation. »

La phrase entre guillemets est de lord Palmerston lui-même et se trouve dans une dépêche adressée par lui à M. Bulwer, le 22 juillet 1840.

Voir l'ouvrage intitulé : Correspondance relative to the affairs o/ tht

Ce fut à peine si, dans l'excès de leur aveuglement, les ministres du 12 mai s'en aperçurent. Croyant que la partie pouvait encore élre gagnée, ils rappelèrent de Londres, en le remplaçant par M. Guizot , le général Sébastiani, non moins opposé que l'amiral Roussin aux prétentions du vice-roi ; et ils persistèrent à réclamer pour Méhémet-Ali l'Égypte et la Syrie héréditaires. Mais l'Angleterre se sentait désarmais, et irrévocablement, maîtresse du terrain. Pour mieux colorer l'intervention des quatre puissances liguées, elle désira que le sultan intervint dans le traité à conclure et que jusqu'à l'arrivée d'un plénipotentiaire turc les négociations demeurassent suspendues.

Cependant, l'année 1840 venait de s'ouvrir; les chambres françaises s'étaient rassemblées, et l'on portait de nouveau devant elles le débat de l'Europe entière. La discussion fut brillante et vive, mais elle ressuscita sans la rajeunir une lutte que nous avons déjà décrite. On y combattit pour ou contre des systèmes connus au moyen de considérations épuisées. Seul M. Thiers y prononça un discours de nature à modifier le mouvement des choses. M. Thiers n'était pas précisément contraire à Méhémet-Ali; mais il lui déplaisait de le rencontrer sur le chemin de l'alliance anglaise. Quelque avantage qu'il vît à le soutenir, le profit lui en paraissait moindre que le péril. D'autre part, l'opinion, en France s'était partout déclarée en faveur du pacha d'Égypte avec un élan qui tenait de l'enthousiasme; et M. Thiers était depuis quelque temps fort soigneux de sa popularité. De là son discours, qui était à double entente. Qu'on dût venir en aide au vice-roi, qu'on dût lui conserver ce que lui avaient acquis ses travaux et la victoire, M. Thiers ne le niait pas. Il analysait même en termes pleins de justesse et d'éclat les diverses fautes commises par les ministres; il en déplorait la source; il indiquait les moyens propres, suivant lui, à en prévenir les conséquences. Mais ensuite, abordant la question de l'alliance anglaise, « Je suis, » je l'avoue, dit-il, partisan de l'alliance anglaise, partisan » comme un homme qui n'oublie jamais la fierté de son pays. » Non, je ne puis pas encore renoncer à cette belle et noble » alliance, qui est fondée non-seulement sur la puissance ma- » térielle, mais encore sur la force morale des principes. Car, » quand nous sommes avec l'Angleterre, nous ne sommes pas » obligés de cacher notre drapeau. D'accord avec l'Angleterre,

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