IM HISTOIRE
» nous pouvons élever nos deux drapeaux; ils porlent pour » devise: liberté modérée et paix du monde... Et sur quoi se » fonde-t-on pour combattre l'alliance anglaise? Quelle a été » la cause de la haine profonde, de la lutte acharnée qui ont » séparé la France et V Angleterre? Permettez-moi de vous le » rappeler en deux mots. La démocratie française a fait explo- » sion dans notre révolution, tantôt avec un comité sanglant » à sa tête, tantôt avec un grand homme, Napoléon. Elle a » étonné le monde, mais elle Ta effrayé, et, comme il arrive » toutes les fois que la liberté effraye, en donnant une puis- » sauce énorme aux ennemis de la liberté. Qui a soutenu la » lutte que la démocratie française avait provoquée? Nalurel- » lement celle de toutes les aristocraties qui était la plus puis- » santé, la plus riche, la plus habile. L'aristocratie aussi a » trouvé un grand homme, Pitt; l'aristocratie anglaise, pour » le compte du monde effrayé, a lutté avec un grand homme à » sa tête contre la démocratie française et son grand homme. » La lutte a été acharnée. Napoléon a dit souvent : a 11 y a eu » une erreur dans ma vie, erreur commune à l'Angleterre et » à moi : nous pouvions être alliés et faire beaucoup de bien » au monde; je l'aurais pu si Fox eût été aux affaires. » Eh » bien, que signifiait cela, sinon que c'était l'aristocratie » anglaise qui avait soutenu la lutte contre Napoléon? Il y avait » aussi derrière celte question de principe un immense intérêt. » La France alors n'avait pas renoncé à être une puissance » maritime et coloniale du premier ordre; elle n'avait pas re- » noncé au rêve brillant des possessions lointaines; elle avait » voulu prendre la Louisiane, Saint-Domingue, et même es- » sayer sur l'Egypte une tentative merveilleuse, moins solide » qu'éclatante, mais dont le but avoué était de menacer les » Anglais dans l'Inde. Notre puissance alors, à quoi la faisions- » nous servir? A coaliser toutes les marines de l'Europe sous » notre drapeau. Eh bien, il y avait là des raisons d'une lulle » acharnée. Mais, heureusement, plus rien de cela n'existe. » C'est la révolution modérée qui gouverne la France; c'est » la révolution modérée qui gouverne l'Angleterre. Et la lulle » d'intérêt est aussi impossible que celle du principe. La » France s'est éclairée sur la véritable voie de sa grandeur. » Qui songe aujourd'hui, parmi nous, à des possessions loinlai- » nes?...C'estquei'cspritdclaFrancea changé, c'est que tout le » monde sent que notre grandeur véritable est sur le continent. j>
M. Thiers ne se trompait pas lorsqu'il disait que la France ne pouvait conserver l'alliance anglaise qu'en restant couchée sur ses rivages. Mais de quel droit M. Thiers condamnait-il son pays à cette humble et houteuse attitude? Appuyée sur l'Océan, appuyée sur la Méditerranée, la France est une nation maritime. Douée d'un génie cosmopolite, la France a été appelée par Dieu même à l'empire des mers. Il y va de l'accomplissement de son rôle historique; il y va peut-être de son existence comme puissance du premier ordre, car, selon l'expression d'un grand homme d'État, les meilleures forteresses sont les vaisseaux. Et puis, comment M. Thiers ne comprenait-il pas, lui qui voulait le maintien de la concurrence dans notre pays, qu'à cette bourgeoisie produisant outre mesure il fallait des débouchés, des comptoirs, des consommateurs au visage inconnu, un marché mouvant; et qu'à moins d'une révolution sociale, profonde, incommensurable, il ne nous resterait bientôt plus qu'à posséder l'Océan ou à périr?
Mais la classe moyenne était en général trop peu éclairée pour sentir jusqu'à quel point le système qu'on exposait devant elle manquait de portée et de profondeur. Elle se répandit en applaudissements. Le Constitutionnel appela le discours de M. Thiers un discours-ministre. Et, en réalité, M. Thiers venait de poser sa candidature du haut de la tribune.
Telle était la situation, lorsqu'en France un vote de la chambre, témérairement provoqué, renversa les ministres.
Jamais certainement roi de France n'avait été appelé par la fortune sur une scène aussi imposante et au milieu d'aussi vastes événements. Un grand peuple à maintenir au-dessus des orages, d'ardentes haines à déjouer ou à éteindre, l'Occident à couvrir, l'Orient à calmer, voilà ce qui s'offrait. Et quoi de plus propre à absorber les préoccupations d'un chef d'État! Cependant, au milieu de tant de complications qui tenaient l'Europe en haleine et dont le sort du monde dépendait peut-être, Louis-Philippe poursuivait d'une âme attentive la dotation d'un de ses fils. Ce n'est pas qu'il ignorât combien les demandes d'argent étaient odieuses à une chambre bourgeoise. Mais il espérait l'emporter à force de persévérance. Que risquait-il? L'affaiblissement moral de la monarchie? Son caractère ne le portait pas à tenir compte des résultats éloignés. La chute du cabinet? Il s'en inquiétait peu depuis que le rappel du général Sébastiani, son homme de confiance, était
venu lui révéler dans les ministres des inspirations d'indépendance. D'ailleurs, M. Passy avait une fierté prompte à s'émouvoir; M. Dufaure, dans la vie publique, était rude et sombre; M. Teste semblait avoir gardé de sa jeunesse proscrite un certain fonds de libéralisme: c'en était assez pour que le roi les sacrifiât sans regret à la chance de voir le duc de Nemours doté richement et nanti.
Le cabinet ne crut pas devoir résister aux désirs de ce roi, père de famille. Ce fut sa perte. A peine le public eut-il vent de la demande qui tendait à faire accorder au duc de Nemours une rente annuelle de 500,000 fr., sans compter 500,000 fr. pour les frais de son mariage avec la princesse Victoire de Saxe-Cobourg, que de toutes parts l'opinion s'enflamma. Le roi était-il si pauvre qu'il ne pût lui-même doter ses fils? Où s'arrêtera it-on? Après le duc d'Orléans était venu le duc de Nemours : a pris le duc de Nemours viendraient, et le prince de Joinville, et le duc d'Aumale, et le duc de Montpensier. Décidément, il en coûtait trop pour avoir une cour. Y avait-il insuffisance du domaine privé? La preuve, sur ce point, restait à faire. Le domaine privé! que n'avait-on consenti à le fondre dans celui de l'État, suivant l'antique loi de la monarchie? Voilà ce qu'on disait, et l'on ajoutait mille commentaires offensants pour la majesté royale. Du nord et du midi, de l'est et de l'ouest, affluèrent à Paris des lettres, des pétitions, des circulaires, empreintes d'un vif sentiment d'hostilité. Dans un pamphlet intitulé Questions scandaleuses d'un jacobin au sujet d'une dotation, M. de Cormenin répandit tout ce que sa plume contenait d'amers trésors. Enfin, rien ne manqua de ce qui était de nature à prouver que la bourgeoisie n'avait ni le goût ni l'intelligence du régime monarchique, et que, si elle tenait à la royauté, c'était uniquement comme à un plastron. Des commissaires avaient été nommés par la chambre pour étudier l'insuffisance du domaine privé: examen fait, il se trouva que le revenu de ce domaine s'élevait à plus d'un million. Encore le chiffre paraissait-il atténué à quelques membres de la commission et, entre autres, à M. Lherbette, qui ne craignit pas de s'écrier en plein parlement : « J'ai vu des » chiffres, mais pas de pièces à l'appui! » Le jour du vote, 20 février 1840, étant arrivé, seul M. Couturier prononça contre le projet de loi quelques paroles, graves et dignes. Puis, froide, silencieuse, la chambre alla au scrutin. 226 boules
noires en sortirent. C'était une majorité de 26 voix qui rejetait la loi de famille. Les ministres do 42 mai se confessèrent vaincus et se retirèrent.
Dans leur passage aux affaires, ils avaient eu des inspirations louables. Et. par exemple, ils avaient déclaré, au débat, qu'il serait coupé court désormais au scandale d'une presse subventionnée. Il est juste aussi de rappeler que ce fut M. Teste qui le premier Ht sérieusement effort contre le criant abus de la vénalité des offices. C'était toucher à un des privilèges d'argeut sur lesquels repose le règne de la bourgeoisie. Elle poussa un cri furieux. Et les intérêts qu'on venait «l'alarmer étaient si forts, que, sauf trois ou quatre feuilles qui jouèrent noblement leur existence par respect pour la vérité, la presse de l'opposition garda un silence coupable. L'entreprise échoua donc; mais elle n'en mérite pas moins une mention dans l'histoire; car elle fut honnête et courageuse. Pour ce qui est du dehors, rien de plus déplorable que la politique des ministres du 12 mai. La fortune leur avait donné à gouverner une telle affaire, qu'ils y pouvaient gagner une gloire immortelle. Notre influence en Egypte une fois consolidée, la Méditerranée était à nous et nous frappions aux portes de l'Asie. Malheureusement, loin d'élever les ministres du 42 mai, la grandeur de la lâche les accabla. En Europe, ils auraient dû, par une alliance étroite et comminatoire avec l'Angleterre, couvrir Constantinople du côté des Russes; et, en Orient, laisser passer le génie de Méhémet et la victoire. Ils firent le contraire. Liant deux questions qu'il était de notre intérêt de séparer, ils firent dépendre l'indépendance du Bosphore de l'immobilité d'Ibrahim victorieux, et ils appelèrent imprudemment l'Europe à régler le partage de l'Orient, lorsqu'il était manifeste qu'elle le réglerait sans nous et contre nous. En vain y eut-il pour la France et pour le vice-roi accumulation de bonnes chances, savoir : la mort du sultan, la défaite de son armée, la défection de sa flotte, les ministres du 12 mai se mirent en révolte ouverte contre leur propre bonheur et les arrêts apparents de la destinée. Ils arrêtèrent Ibrahim prêt à franchir le Taurus; ils reconnurent qu'on devait à peine tenir compte de la victoire de Nézib; ils exigèrent de Méhémet-Ali la restitution de la flotte turque; ils apposèrent à l'arrangement direct déjà conclu au profit du vice-roi , le veto de la France. Qu'en résulla-t-il ? La France et l'Angleterre n'étant
pas d'accord sur la question égyptienne, la Russie se joignit à l'Angleterre pour nous humilier et nous affaiblir. Animées de passions contre-révolutionnaires, rendues à leurs vieux ressentiments, l'Autriche et la Prusse suivirent. L'Europe entière se trouva d'un côté; la France restait seule de l'autre! Au milieu de tant de sujets d'aflliclion, l'Afrique, du moins, nous envoya quelques nouvelles consolantes. De brillants faits d'armes y signalaient notre présence, et, dans les premiers jours du mois de février 1840, Mazagran, défendu par une poignée de Français contre des milliers d'Arabes, avait jeté sur les tristesses de la patrie un reflet de gloire et d'héroïsme.