‹ Histoire de Djouder le pêcheur;Chapitre 4 sur 10 · CONTE ARABE · texte numérisé non relu

CONTE ARABE

n y avait un marchand nommé Omar qui devint père de trois fils. L'aîné reçut le nom de Silim , le second celui de Solym , le dernier celui de Djouder. Omar les éleva auprès de lui jusqu'au moment où ils furent hommes. Aucun d'eux n'eut k se plaindre; cepenclaul, connue les deux aînés laissaient déjà entrevoir de mauvais pencbanis, le père leur préféra le plus jeune frère, et ils prireut Ujouder en aversion.

Cette haine ne se déguisa pas. Le vieillard la reconnut avec chagrin , et , songeant à sa mort pro* chaîne , il craignit que Djuuder n'eût à souffrir de l'avidité de ses frères.

U réunit donc sa famille aulom* de lui, convoqua cil niéiiie temps les gens du cadi et les docteurs de h loi , puis , lorsque tout le monde fut rassemblé f

i HISTOIRE

il dit à ses serviteurs : « Apportez-moi ici ce que je possède, les coffres qui contiennent ma fortune, ceux où je serre mes bijoux et mes habits* » On lui apporta ce qu'il deniaiiclail; « Messieurs, conliiuiat-ii, partagez vous-mêmes ce que vous voyez. Vous êtes les yeux et la main de la loi; faites donc quatre lots, afin ({u'il n*y ait à Tavenir aucune contestation, et que nul ne puisse s'élever contre l'œuvre de votre prudence. »

Les honuues de loi procédèrent au partage. Chacun des cnlants rcruL mi lot; le père garda puiu' lui le quatrième , et dit : « Je vous prends à témoin que toute ma fortune a été répai iic selon 1 équité. Maintenant, il n*y a plus rien chez moi qui appartienne à mes lils, et rien chez aucun d'eux qui appai lienne à l'un ou à l'autre. Quand Dieu m'aura rappelé à lui (que son divin salut soit sur moi), nul démêle, nul diflerend ne naîtra de ma mort, parce qu'ils ont reçu de mon vivant ce qu'ils avaient à recevoii*, Pom^ la part que je me suis léservée, elle est destinée à leur mère. EQe les a nourris , ils ne peuvent pas lui envier le pain que je lui laisserai pour vivre. »

Peu de temps après, le vieillard mourut* Ainsi qu'il le prévoyait, Sàlim et Soljm se trouvèrent mécontents du partage. Ils convoitaient le bien de Djouder, et, prétendant que son lot aurait dû être moins considérable que celui de ses aînés, ils lui

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dil'cut hautement qu'il retenait le liien de leui* père. Djoudcr les suiv it alors devuiil le juge pour lui soumettre la question. Elle fut promptement décidée. Le juge entendit les témoins. Ujuucler lui renvoyé de la plainte ; mais , ce que n*avaient pu empêcher les précautions du mort, les irais de l'action judiciaire demeurèrent à la charge de rinnocent aussi bien que des coupables.

Cependant, quelques mois s'écoulèrent; Sàlim et Solym parurent se tenu* en repos. Djouder croyait liouvoir les oublici , (juand ils lui suseilèrcnt une nouvelle chicane. Il fallut comparaître devant un autre ti'ibunal. Même coulesUiiiun ; même résultat. Djouder ga^a son procès ; seulement , frais et dé* pens acquittés , les trois frères laissèrent encore là une bonne partie de lem* fortune. Bref, de tribunal en tribunal, de jugement en jugement, ils perdirent tout ce qu'ils avaient hérité de leur père, et les hommes de loi purent enfin se féliciter d*avoir terminé ce long dilléreud , u uyaul y'm^ laissé mulièrc à discussion.

Restait encore le bien particulier de la mère. Réduilb à la pauvreté, Sàlim et Solym jetèrent les yeux sur ce modeste avoir. Ce n^était pas la pudeur

qui pouvait les retenir dans leurs méchants desseins ; ils vimeul eilioulcaieui s'établir chez la veuve de leur père, se moquèrent de sa résistance , mirent sa petite loituue au pillage, et» la frappant, la chassèrent de sa maison.

La pauvre femme se réfugia tout en pleurs auprès de son Djouder, lui raconta les mauvais traitements qu'elle avait essuyés, et appela la colère de Dieu sur les deux auUies iils de son maii.

Djouder lui mit doucement les mains devant la bouche ; « Ma mère, lui dit-il, ne maudis pas ceux qui sont nés de ton sein. Dieu les voit, comme il nous voit tous; il connaît les actions et rétribue chacun selon ses œuvres. Altendons les effets de sa justice. Quant à celle des hommes, regarde ce qu'elle a fuit de nous. Elle m a renvoyé pauvre , sans que mes frères se soient enrichis. J'ai plaidé, j'ai gagné ma cause; quel proiit en ai-je tiré? Quel prolit en ont-ils tiré eux-mêmes ! Tout le bien que nous avait laissé mon père est passé de nos mains dans celles du juge , du secrétaire et du portier. Nous y avons perdu notre fortune d'abord, nutie considération ensuite; car ceux que nous ap})elions en témoignage ont confirmé avec serment le déshonneur de notre nom. Je ne plaiderai plus, uièmc à cause de toi. Je ne citerai pas mes frères par-devant le cadi. Seulement, tu demeureras auprès de moi. 11 me reste du pain pour souper, prends et oublie ceux

ÛË ÛJOUD£a LË PËCUËUR. 5

qui font fait du mal. Bénis ton pauvre Djouder ; la bénédiction de la mère sur le fils remplit la maison d^aLundance , et Dieu nous enverra chaque jour le pain du lendemain. •

Djouder consola encore la bonne Fathmé en lui récitaiil ces vers d'un poète :

« Si le méchant te maltraite» ne cherche pas à le pouisuivre, attends avec patience. Le temps amène toujours le ch&timent de Dieu sur celui qui a violé la loi.

« Quand le faible souffre pei*sécution, qu'il s'éloigne seulement et qu'il ait confiance ; car si la montagne faisait tort à la plaine , la foudre se chargerait de punir la montagne. »

Après avoir pleuré de chagrin , la mère pleura de joie ; elle bénit son fils, demeura avec lui, et en effet la main de Dieu s'ouvrit sur la maison de Djouder, non pas pour y répandre d'un seul coup les trésors de la fortune , mais pour distribuer jour à jour le salaire du travail.

Chaque nmtin, Djouder prtnait ses filets et se renduiL, soit à la mer, soit aux étangs, pai loiil où le poisson se cache sous les profondeurs de l'eau. Jamais la pêche ne manquait d'être fructueuse» C'était tantôt dix pièces d'argent, tantôt vingt pièces, quelquefois trente qu'il en avait le soir au marché* La table était toujours frugale et toujours abondamment iE>ervie« Point de gêne sur le manger ni

sur le boire. 11 n*en était pas de même chez les deux frères. Gomme ils n'avaient appris aucun métier, que la paresse d'ailleurs les avait rendus incapables d*exercer aucune profession» la misère entra bientôt dans leur maison et s'assit avec eux sur leur natte. N'ayant rien qu'ils pussent vendre , ils ne pouvaient rien acheter. Déjà s'était dissipé euti^e leurs mains ce qu'ils avaient enlevé à leur mère. Us se virent donc réduits à vivre d'aumônes ; luais la charité publique les dédaignait; car si elle aime la pauvreté, elle méprise le vice, et, lorsqu'on leur refusait du pain, ce qui arrivait de temps eu temps, ils profitaient de l'absence de Djouder pour se glisser humblement dans son logis, lis criaient la iaim et la soif, ce qui fendait le cœur de leur mère.

L'excellente Fathmé oubliait qu'ils n'avaient pas eu compassion de ses vieux jours ; elle se souvenait seulement qu'elle les avait nourris de souciait. Eue se hâtait d'aijportcr ce qu il y avait sur le feu. «< Prenez ceci , disait-elle , mangez promptement et partez avant que votix frère soit de retour. 11 est bien irrité contre vous. Je ne puis pas lui donner tort , et je ne voudiais pas qu'il me lit des reproches. » Fathmé elle-même ne connaissait pas le cœur de Djouder ; mais les deux hères se hâtaient de dévorer ce que leur mère avait servi et se retiraient au plus tôt sans lui adresser une bonne parole.

Or, un jour, et ils avaient fini par venii' tous les

D£ DJOUDËR LE PËCHËUR. 7

jours, un jour qu'ils étaient assis autour de la sofra^ prenant leur repas comme à lordiiiuire , Djuuder entra, et Fathmé demeura confuse en le voyant. Elle baissait la tête parce qu'elle avait honte devant son jeune fils; mais Djouder sourit de plaisir. Il regarda ses frères avec douceur ; « Soyez les bien* venus, S&Iim et Sol ym , leur dit-il , et que Dieu bénisse rbeure où je vous revois. Gommeui se fait-*il que vous me visitiez daiiscejour de bonheur?» Puis il les serra tous les deux dans ses bras , et ajouta d'un ton de reproche : « Tom^quoi ni'avuir privé si longtemps du plaisir de votre présence ? N'ètes-vous plus Sàiim et Solym? Ne suis*je plus Djouder? Depuis quand les fSrères vivent-ils étrangers les uns aux auti^es. Je n'ai jamais cessé de vous aimer; comment avez-vous pu hair le chemin qui vous conduisait chez votre bonne mère ? »

La générosité .de Djouder les toucha malgré leur endurcissement, ou du moins ils parurent changés^ et ils lui répondirent ; « Nous nous haïssions nousmêmes. Nous t'avions fait tort, et la honte nous empêchait de chercher ton visage; mais le repentir est venu. Oublions le passé. Ce que nous avions essayé contre toi a tom*né contre nous-mêmes. Ce n*était donc pas notre œuvre, c'était l'œuvre de Satan; que Dieu Técrase de sa malédiction 1 Pou nous, notre bénédiction n'est plus qu'en lui comme en notre bonne mère.

— Lamieaae est eavouâ tous, ^ répondit Djouder.

Et sa iiicrc s écria : w Tu es le meilleur des fils, ô mon Djouder! Que Dieu te comble de ses fayem^ t Qu'il uielte la joie et la séréuilé sur ton visage ! » Puis Djouder ajouta : « Bienvenue à tous deux ! Restez auprès de moi^ restez auprès de nous; ne soyons plus qu'une femille comme au temps de notre père. Cette maison peut nous suilire* Dieu me Ta donnée assez grande pour nous tous, et quand il a béni mon trayail, c'est qu'il mettait d'avance entre mes mains voli^e part avec la mienne. -»

Ainsi se fit la réconciliation. Djouder s'assit et mangea» le cœur plein de joie» parce quil voyait sa mère et ses frères. Ceux-ci passèrent la nuit dans une ciiami^re qui fut désormais la icm\ Le lendemain , tous les quatre déjeunèrent. ensemble. C'était de grand matin. Djouder piit ses filets et se dirif^ca vers la poile appelée Bab-el-Fetahli (la porte de la Victoire). Ses deux frères sortirent aussi, quoi* qu'ils n'eusscul ncu à faire, et s'absentèrent jusqu'au milieu du jour. Quand ils rentrèrent, leiur mère leur servit à diuer. Le soir, enfin , Djouder revint à son tour, une corbeille sur son épaule, n rapportait des légumes et de la viande Iraîche* Ce

fut ainsi que de passa le premier mois. Chaque matin , Djûuder partait pour la pèche ; le sou't il vendait au marché les poissons qu'il a^t pris. Son Iravail nouriissaii sa mère et ses deux frères.

Un jour, cependant, la chance tourna. Djouder s'en était allé sur le bord de la mer; il disposa ses filets, les jeta à l'eau, et les ranieua vides. 11 recommença et se dit : La place est mauvaise ; cherchons un endroit où il y ait du poisson. Arrivé à une petite baie où la plage descendait en pente douce, il se llatta d'être plus heureux. Pas de poisson pour la Iroisiènie fois. Bref, du matin au soir, comme un joueur malheureux et obstiné , il ne cessa de tenter la forlune, si bien que, le soleil couché, le pauvre fils d*Omar se dit, en essuyant son front lieiupc de sueur : « C'est étonnant. D'où cela vient-il? Est-ce qu'il n'y a plus de poissons dans la mer? »

Djouder chargea ses filète sur son épaule, et s*en revint le cœur serré, s'aiiligeant , comme l'on l)cnse, de la position oii allaient se trouver sa mère et ses frères. Quel moyen de pourvoir à leur nourriture i Coiume il regagnait lenleuient sa maison, il passa devant le four du boulanger qui lui vendait habituellement son pain.

La foule se pressait autour du marchand, le marclmul ^ hâtait de servir ses pratiques , et Djouder les enviait à mesure qu'il voyait Fun recevoir, les

autres s'avancer tenant leur monnaie à la main. Le

pauvre garçon ne se sentit pas la force de passer outre. U demeura un peu à Fécart et se prit à regarder ce uiouvemeut. Quand tout le monde fut servi, le boulanger se croisa les bras comme un homme satisfait, de fut alors qu'il aperçut Djouder : « Bienvenue à loi, lui dihil dvec une iiyuic sourriante : tu n'as donc pas besoin de pain aujomv d liui ï » Djouder baissa la tùle et ne répondit pas. « Qu'y a4-il? reprit Thonnète marchand; est-ce Fargent qui te manque, par hasard) Prends toujoms, ami, j'attendrai ton argent plus aisément que tu ne pomxais attendre mon pain. Mange d'abord, tu me payeras plus tard.

— £h bien donc » répondit timidement Djouder, ce sera dix demlHÎraehuics que je te devrai. Douuemoi du pain pour dix demi-drachmes. — Et dix autres avec ton pain, reprit maître Àbbas, aiiii que tu soupes gaiement* Demain tu m'apporteras un beau poisson. Tu vois que nous serons bicutùt quittes.

— Sur ma téte et sur mes yeux, je le veux bien !

s'écria Djouder. » Alors il prit sa provision de pain, 'sans oublier les dix demi-drachmes, puis il partit pour aller acheter de la viande et des légumes , en se disant : « Demain , maître Âbbas le h.oulanger am^a le plus beau poisson de ma pèche. »

11 rentra donc au logis. Sa mère commençait à

m DJOLDËR LË PECHEUR. 11

compter les mmules. Djuudcr mangea , se coucha i acfôsilôt comme m homme fatigué ; mais 6*il dormit, il s'éveilla de grand matin. Ses deux frères n'étaient pas encore debout qu'il prenait dt jà ses filets. « Reste au moins pom* déjeuner , lui dit sa mère. — Je n'ai pas faim, répondit-il; mes frères sont là, déjeune toujours avec eux. » Puis il courut I jusqu'à ce qu'il fût arrivé au borrl de la uior.

Malheureux la Teille , il n'y avait pas apparence qu'il diit ôtie niallicuieux. ce jom-là. U lança doue son filet avec confiance» d'autant plus qu'il destinait le premier coup à maitre Abbas. Le bonlieur ordinjSre de mattre Abbas ne put conjurer la maligne iniluence qui s'acharnait à poursuivre ûjouder.

Le filcL revint vide : vide la première fois, vide la seconde, vide la troisième. Djouder changea de place. Ce n'était pas la place, c'éUiit lui-mùme (jui était ensorcelé. Il marcha tout le jour, jeta son filet autant de fois qu'il s'arrêta; mais rien ne lui réussissait. Ce fût ainsi jusqu'au coucher du soleil. Alors, las et désespéré , il chargea ses lilets sm* son épaule ; mais, tout en se dirigeant vers son logis , il ne se souciait plus guère d'y rentier.

C'était son chemin, comme l'on sait, de passer devant la maison de maître Abbas* il se trouva donc bientôt vis-à-vis de la lioiilique. Le boulanger l'attendait ; mais rien qu'à la figure de son débiteur, il comprit que la pècUe n'avait pas clé jjunne. .

Ausf5i, sans faire de cpieslions, lui offrit-il sur-lechauip ce qu'il lui avait otlert la veille , uu pain avec dix demi-drachmes. « Prends donc, ami, lui dilil. Ne f inquiète de rien ; retourne tranquillement auprès de ta fannllc. Ce qui n'arrive pas aujourd'hui arrivera demain. » Djouder voulut s'excuser; mais le boulanger l'interrompit : « Allons, allons, ne perdons pas le temps à des paroles inutiles. Tu n'as pas été lieuieux , cela se devine aisément : si le poisson était venu dans tes filets, on en verrait quelque chose à tes mains; dès qu'elles sont vides, c'est que tu n'as rien pris. 11 n'y a pas de quoi se désoler* Soupe gaiement comme un homme qui sait qu'il soupera encore demain; et demain, si la chance n*a pas tourné , tu sais od est la maison de maître Abbas : il y aura toujours pour toi le pain et les dix demi-drachmes. J'ai confiance. Je connais ta probité d'abord, et quelque chose me dit que tu me payeras plus tard. »

Le troisième jour, Djouder explora la mer sur tous les points du rivage. Fatigue perdue. Le soir , il passa chez le boulanger , prit sa provision ordi* nairc , le pain et les dix demi-drachmes ; cela dura sept jours de suite. L'exceUent maître Abbas lui en faisait meiUeur visage. Un matin, Djouder au desespoir, se dît : M Je crois que Dieu a maudit la mer à cause de moi. J'irai au lac de Châromi, dont nul pécheur n^ose s'approcher ; si le lac est ensorcelé, je

DE lUOUDER LE Pfi€HEUR. IS

le suis moi-même. Tout ira bien. Le lac et le iilet

ue sonl-ils pas faits ïun pour Tautie? Lac de malheur , filet de malheur. »

Le lieu était désert, Teau ti*ouble et terrible à voir. Djouder se préparait à y jeter le filet, comme s'il eût délié les démons ; le bruit que lait une mule en courant sur les cailloux lui causa une sorte de frayeur. Qui donc, excepté lui, pouvait passer dans cette solitude?

U se détourna et aperçut un catalier noir qui montait mie mule riciiement caparaçonnée. Le ca- Talier lui-même était yëtu d'habits magnifiques , et Fou voyait sur la croupe de Tanimal un long sac de voyage orné d'élégantes passementeries.

Arrivé auprès du pécheur, le cavalier lui dit surle-ihamp . « Salut à toi, Djouder, lils d'Oniui . — ^Sn- Jut à toi, seigneur pèlerin, » répondit Djouder, fort étoiuié de s'entendre appeler pai* son nom.

Le Maugrebin continua sans paraître remarquer sa surprise : « J*ai besoin que tu me rendes mi grand service; mais d'abord, tu peux être sûr que tu n'obligeras pas un ingrat. Si tu consens à laire ce que je vais te deiiiaiider, si tu iii'oLcis aveuglément, tu recevras un prix considérable , et , ce qui vaut uiicux encore, tu acquerras en moi mi ami tout-puissant.

—Paiiez, seigneur pèlerin, répondit Djouder. Que désirez-vous de moi? me voici prêt à vous servir.

— £h bien ! dit le cavalier noir, imitons d*abord le Fatîha. »

Djouder récita avec lui la première sourate du Kboran.

Cela fait, le Haugrebin ouvrit sa valise de voyage, en tira un lacet de soie , et le présenta à Djouder : «Prends ce lacet, lui dit-il; avec ce lacet, tu m'attacheras les bras , puis tu me jetteras dans le lac. Ne iiiInloiTonips point. Tu m'as promis de m' obéir, et tu t'y es engagé sur la foi du saint livre : Que je meuic ou que je iic meiae pas, ce qui doit être, Dieu le sait; tu n'as pas à en prendire souci ; je jure seulement qu'il ne t'en sera demandé compte ni dans ce monde , ni dans Fautro , si pourtant tu restes Mêle jusqu'au bout et si tu achèves reli-* gieusement ce que tu auras commencé. Écoute donc , car voici la suite. Après que j'aurai disparu dans le lac, tu attendras quelques instants. L'eau s'agitera et je remonterai. Regarde bien. Ou mes mains se pi^ésenteront d'abord, alors jette ton filet de manière à m'envelopper sur-le-champ et à me ramener sur le sable ; ou mes pieds se présenteront avant le reste du corps , et , dans ce cas , ta tache sera terminée. Je ne te demande plus rien. Celui qui te parle sera mort. Tu prendras seulement ma mule par la bride ; tu rentreras à la ville ; tu le rendras au bazar des marchands, où tu chercheras le juif Ghemyah. Le juif sait que tu dois venir ; il

ne t'adressera aucune question; tu lui remettras

la mule avec le sac de voyage , et il te couiplera : cent dinars. Prends, et sois silmcieux connue lui;

puis tu retourneras chez toi. »

' Le cœur battait à Djouder, mais il a^ait promis \ SLU' les pai^oles du prophète ; d'ailleurs sept jours I de désespoir lui avaient pi'csque troublé l'esprit. Il I prit le lacet, et se mit en devoir de lier les bras du cavalier ; u Serre fort , lui disait le Maugrebiii. Ce n*est pas un jeu que nous jouons ; montons sur cette pierre, et pousse-iiiui vigoureusement dans le lac.»

Djouder obéit : Teau rejailUt jusqu'à sa £ace , et le bruit de la chute alla longtemps d'écho en écho. Cependant Djouder dememait penché sur le lac dont la surface était Idujoius agitée, et le pêcheur attendait, comme s'il eût commis un crime* Quand l'eau se Tut un peu calmée , un houillormeuieiit se fit ; Djouder étendit son bras chargé de son filet , mais ce fut le pied qui reparut. Le Maugrebin était mort, ainsi qu'il Favait annoncé lui-même. Djouder prit la mule par la bride , s'en alla au bazar^ assez peu décidé à demander le salah'e de ce triste événement, et il aborda le juif avec la tète basse. Le juil" était assis sur sa porte. Aussitôt (pi'il vit la mule, il se leva et dit : « Mort! Sa cupidité l'a tué. » Ms il reçut la mule des mains de Djouder, et lui eon^ta cent dinars. Aucune question d'ailleurs.

16 UISTOIHË

Djouder n'eut donc rien à répondre. Le niarchand }uiï mit un doigt sur sa bouche ; Djouder fit le uieme signe, el s eu alla plus salisluil qu il n était venu.

Ce jour-là, il ue s*ai*rèta pas timidement en dehors de la boutique de maître Abbas. Il s'approclia comme tout le monde , prit son pain , et paya sa

dette au boulanger.

Il passa ensuite chez le boucher, lui acheta de la viande, et lui donna un dinar en disant : « Garde la monnaie, nous ferons le compte un autre jour. » Ce lut de même pom* les légumes , et lorsqu'il revint

au logis, il trouva ses IVères avec sa mère. La pauvre femme disaità S&Iim et à Solym : « Si vous vour lez quelque chose à manger, attendez le retour de votre frère, quant à moi, je n'ai rien, et je ne saur* ms rien vous domier.

. — Me voici, s'écria Djouder; mère, prépare-nous le souper promptement, car j'ai laiuu » Fathmé se liata de mettre la viande sur le feu ; mais à peine était-elle cuite , que S&lim et Solym la dévorèrent comme eussent fait des ghouls ou des ogres.

Après le souper, Djouder remit à sa mère le reste des cent dinara, eu Im disant ; » Prends c^

somme, ma bonne mère» il ne faut pas que mes

û'ères aient faim parce que je suis absent. Chaque fois qu'ils Tiendront , ¥0101 de quoi leur acheter de la nouiTitui^e. »

La luiit s'écoula. Des que le malin eut égayé (Vun premier rayon les terrasses de la Tille, Djouder prit son filet et se dirigea encore une fois vers le lac Charoûn. Espérait-il une nouTeUe rencontre pareille à la piciiuùre? Quoi qu'il en soit, le lieu lui avait été bon, et il n'était pas fiché de reconnattre si des eaux où le poisson u était inquiété que par la chute, de quelque Maugrebin ne lui fournirait pas une pêche ahouilaute.

U s'apprêtait donc à lancer le filet, lorsque le bruit des quatre fers d'une mule lui fit encore dé* tourner la tête. C'était un second Jlaugrebin qui ressemblait au premier. Même physionomie, même costume, une mule de la même couieui', une valise avec deux étuis sur les deux côtés , et deux étuis également ornés de passementeries élégantes ; seulement il y avait plus de luxe encore dans les passementeries, l'équipage et les habits du cavaUer.

Le MaugTcbin salua aussi Djouder par son nom. « Salut, seigneur pèlerin, » répondit le pêcheur. Et le cavalier continua : u N'as-tu pas vu venir hier un Hangrebin comme moi , monté sur une mule * semblable à cette mule? »

Djouder se repentit d'être venu : « Seigneur, ré-

pondit-il, je n'ai vu personne. » Il craignait d*étre ^ forcé d'avouer ce qu'était devenu rhcmunê de la veille. Niei* tout , c'était couper court à d'importu* nés questions.

Le cavalier noir ajouta : « L*hommë dont je te liiii lc est mon ûère; il a dû me précéder d'une journée. »

L'embarras de Djouder allait croissant : « Seigneur , balbutia-t*i1 , je ne sais ce que vous voulez dire ; je n*ai rien à vous appreiidre de cet homme.

— Alors, reprit l'étranger, je vais m'expliquer plus clairement. Voici ce qui s'est passé hier : Djour der le pécheur était à cette place; il s apprêtait à jeter le fllet qu'il tient encore sur l'épaule; un cavalier s'est pi cbexiié devant lui , coumie je me présente à cette heure , et le cavalier lui a dit : « J'at- « tends de toi un service. Tume garrotteras Ic&^maîns m et lu ine pousseras dans le lac. Quand mon corps « reviendra a la surface de l'eau» regarde bieti si mes « deux Hiaiiis l epaiaissent les premières En ce cas, m lance promptement ton filet, afin de me ramener « au bord. Si, au coutiahe, je remonte pur les « pieds, ne te mets en peine de rien, l'homme qui « te parle sera mort. Prends seulement ma mule « par la bride. Tu la conduiras au juif Ghemyah. »

Djouder demeurait immobile. Le cavalier courtinua :

« Or, comme tu regardais, les deux pieds ont

DE DJOUDER LE PtCHEUR.

reparu. Alors, tu as pris la mule. Tu Tes rendu au ))azar des marchands, tu y as trouvé le juil* (ihemyah, et le juif fa compté cent dinars. Sais-tu maintenant ce que je veux dire , et crois-tu qu'il manque quelq cie chose à mon récit ?

— Seigneur, s'écria Djouder, pourquoi monterroger lorsque je n'ai rien à vous apprendi'e ?» Et il tomba aux genoux du Maugrebin*

« Pourquoi je t mlcrroge ? répondit celui-ci, Talr toujours grave et tranquille, parce que je désire que tu me rendes exactement le même service que tu as rendu à mon frère. »

Ce disant, il prit un lacet de soie dans sa valise. Djouder commençait à respirer. Cependant, il recula encore de trois pas en arrière ; mais le Maugrebin s avança d'autant. « Attache-moi les bras et précipite-moi dans Feau. Ce ne doit pas cMre une chose dilïicile. Puis , s'il m'arrive ce qui est arrivé à mon firère, ta sais le reste. Prends ma mule, cujiduis-k au juif , et le juil te comptera encore cent dinars. »»

L'homme avait le visage si doux, que notre pécheur se rassura tout à fait. On lui demandait u^i service, et ce service était bien payé. Djouder Ha donc soUdement les bras du Maugrebin et le poussa dans le lac.

Le Maugrebin disparut. Djouder attendit; mais

quand il vit revenir les deux pieds: « Allons, s'écria-

t-U, l'abime Ta pris et le garde! ^ Puis, songeant

aux cent dinars qu'il allait recevoir, il se sentit tout joyeux de sa bonne fortune, « Plaise à Dieu, pensait-il , de m'cuvoyer chaque jour un de ces Maugrebins. Ce n'est pas moi qui les force à mourir ; qu'ils meurent donc puisque ic'est leur fantaisie, et que chaque mort me rapporte cent dinars! »

Cependant il passa le bras dans la bride de la mule* Aussitôt que le. juif Taperçut, il se leva et dit : « Le second est mort? — Que Dieu garde tes jours , » répondit ûjouder en faisant un signe af-firmalif; et le juif reprit tristement : «Voilà le salaire de leur cupidité. » Puis, il emmena la mule après avoir compte les cent dinars.

Djouder rapporta de nouveau la somme à sa mère, et celle-ci kii demanda d'où venait tant d'argent. Djouder ne lui cachait rien; il raconta donc toute rhistoire, et la bonne i^cre le suppUa de ne plus retourner au lac de Châronn, parce qu'elle craignait qu'il ne lui arrivât luaiiieur. a Ët pourquoi donc? répondit Djouder. Parce que je jette à l'eau ces Maugrebins? Mais je ne tais que céder à leurs désirs. D ailleurs, j'ai ^ envie de brûler mes filets, le ne veux plus dWniétier qui nous laissait moa<-

rir de faim. J'ai trouvé celui-ci, je n'en demande pas d'autre. Je gagne cent dinars par jour , et je rentre de bonne heme. Par la sainte Caabah, je ne cesserai pas d'aller au lae de Gh&roun, ou je Taurai

D£ DJOUD£H L£ PÊCHEUR. 21

d'abord comblé de Maugrcbiiis, et il ne demeurei'a pins une seule de ces faces noires sur la terre. »

Or, le troisième joui*, il alla au lac, et se tint debout comme le marchand qui attend un acheteur. Voici venir un i\laugrei)iu monté sm* mic mule, et la mule portait une valise. Seulement la valise, la mule et le cavalier avaient quelque chose de plus riche encore que les jorns précédents.

« Salut! dit le Maugrebm» salut à toi, Djouder, fils d Oiuar! »

Et Djouder, qui se familiarisait avec ces sortes de rencunU es, ne se dit pas même : « Comment se faitil que gens coniuitssent mon nom et celui de mou père jf »

L'étranger continua : «• N'as-tu pas vu passer des cavaliers Maugrebins i

— Deux, répondit Djouder.

— Et qu^ leur est-il arrivé?

— Je leur al attaché les bras, ainsi qu'ils le demandaient, puis je les ai poussés dans le lac où je suppose qu'ils se sont noyés; mais toi-même, seigneur pèlerin, n*auraîs4u pas quelque désir de les aller rejoindre ï parie, me voici prêt; je ne puis pas les appeler en témoignage, niais je suis sur que lu seras content comme eux de mon zèle et de ma discrétion.»

Le Maugrebin sourit : « Tout homme a salin marquée , répondit-il , et chacun suit sa fortune. « En

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