I . BE DjaUD£R L£ PECUEUA. iàii
\()ic\ , maîlrc ! loa palais est achevé ; vicns-tu examiner le travail de ton esclave? »
Ujouder alla visiter son palais avec sa mère et ses deux frères. Le génie avait rempli les désirs de Djouder de manière à Tétonner lui-même. U demeura surpris de la beauté de renseiiible et de la richesse des détails; sa joie éclatait dans ses regards. 11 ne pouvait se lasser de parler et d'adaiirer ; mais connue il avait coutume de tout rapporter à sa mère : « Que t'en semble ? lui dit-il ; ne voudrais-tu pas demeurer dans ce magnifique palais?
— Je le veux bien, » répondit-elle ; et elle combla son fils de remerctments. Alors Djouder frotta le sceau , et le génie se montra : « Puisque ma mère veut bien habiter ici « j'ai besoin que tu montes sa maison d'une manière royale. Tu amèneras donc à ma mère quarante circassiennes blanches et belles comme le jour; quarante abyssiniennes noires et belles comiae la nuit; quarante mauicluks, tous bien Aûts et de bonne mine ; quarante nègres dont le visage sera connue Fébène , les lè\ i es connue le corail et les dents comme l'argent
— Maiire , répondit Erraad-Elkacif, tu seras ûbôfe»
iÉissitôt, prenant avec lui quarante génies d'un ûrûre inférieur, il fit en^im instant le tour du monde , pissa aunlessus de l'Inde , de la Chine , de *
k Peïse, et, aulaut de belles lillcs, autant de beaux
garçons qu'il apercevait» les gémes les enlevaient en se jouaui , comme le veut enlève la paille » et l)ieiitôt Djouder vit venir à lui une troupe qui enchantait le& yeux ; quatre-vingts iemmes , quatrevingts jeunes gens, visages blancs et visages noirs, disposés alternativement comme les cases de réchi- (iuicr.
Quand le génie les présenta à Djouder, celui-d témoigna son admiration, puis il dit : Ce n*est pas tout; je veux qu'Us aient chadm un habillement magniûque»
~ ns Font, maître.
— Je veux encore un habillement pour ma mère et im habillement poui* moi.
— Tu seras obéi. »
Alors, le génie dit aux jeunes filles : « Voici votre maîtresse , » et les jeunes filles s'inclinèrent , puis elles vinrent baiser les mains de Fathnié, et jauiciis elles ne la chagrinèrent depuis le moment où elles se miient à son service.
Ensuite » le génie habilla magnifiquement les nègres et les mameluks , qui baisèrent également les mains de Djouder. Erraad-Elkacif donna encore des pelisses superbes à S&lim et à Solym» qui devinrent comme des vizirs; mais Djouder avait Tair d'un roi.
Connue les bâtiments étaient spacieux , il logea Sâlim dans ime des ailes, Solym dans l'autre, tous
DE DJOUDER L£ PÉCHEUR. «
deux avec des esclaves qu'il leur donna. Lui et sa mère s'établirent dam le palais même, de sorte qu'il y avait déjà deux sulUus dans le Caire, un snltan riche et un soUan pauvre. Hais le sultan riche n'était pas Cliems Eddaulèli,
Tandis que Djouder prenait possession de sa splendide demeuie, le U'ésorier du roi entrait, conmie il avait coutume, dans la salle dutFèmnr* Le pauvre lianuue MUit mourir d'effroi quand il vit les coffres comme le génie les avait laissés. 11 poussa d'abord de grands cris, puis un nuage passa sur ses yeux, et, lorsqu'il eut à peu près recouvré ses sens, il sortit, les jambes dmncelautes ; la porte» du trésor resta ouverte poui- la première fois : « Commandeur des croyants! hé^ gaya le pauvre homme eu tombant à genoux devant Chems Eddaulèh, voici une terrible nouvelle, pourquoi laiit-il que j aie à te l'apprendre? Mais Dieu me punit de mes foutes par l'endroit où je n'ai pas péché* La. salle du trésor a été yidée cettç nuit.
» Qu'est-ce à dire? s'éena le roi en jetant sur
son trésorier un regard pieiu de défiance et de colère : qtt'as4u MX des richesses que je t'avais coh«« fiées?
— Parle puits »de Zemzem, je les ai gardées
fidèlement. Ma main n'en a rien détourné ; ni m/^
yeiLv, ni ceux <^e vos sentiijelles n'ont cessé de V d3 g
veiller sur la salle , et je ne i)uis coiuprendre comment elle 6e trouve vide. Hier , en entrant , je l'ai vue remplie, les sacs gonflés, les cassettes lourdes, les joyaux dans les écrins; en entrant aujourd'hui, je l'ai vue comme uae maison pillée, les sacs plats et jetés à terre , les cassettes montrant le bois et les écrins le velours* Pas un dealer dans le coiu d'une bourse , et cependant les portes étaient bien fermées. J'ai ouvert ce matin les serrures , les verrous sont à leur place , et les panneaux n'ont pas été troués. Je jure sur ma téte, et vous l'avez entre les mains, que pas un volem' n'a pu s'introduire
dans le trésor!
Et le sac , demanda le roi , le sac de jojaux,
avec la valise?
^ — Enlevés coumxe le reste! » répondit, en heur* tant son front sur le tapis, le trésorier éperdu. ' Quand le roi Chems Ëddaulèh eut entendu ces derniers mots , son esprit s'envola hors de lui , et , se levant, il dit au trésorier : « Marciie devant moi. » Le trésorier passa devant. Le roi le suivit jusque dans la salle du trésor, où il ne trouva rien en.eflet, examina les verrous et les panneaux de fer,, demeura quelque temps en silence , èt s'écria enlin : ^ Quel est le larron assez audacieux pour, avoir fait de moi un pauvre, sans prendre souci de ma colère? »
* H : sortit et convoqua le divan. Chacim se rendit
à son poste , les grands officiers de la couronne , les généraux et les hante dignitaires. Tout le monde pâlissait* Le couitûux du souverain n'avait pas en^ corc frappé , chacun le sentait suspendu sur sa tète : « Officiers , dit enfin le roi , voici un Mt incroyable et nouveau : mou trésor a été pillé cette nuit. A rheure qu*il est, mes coffres sont renversés , et je n'y trouverais pas même im dinar. Or, je ne sais qui a commis le crime, et je cherche qui a méprisé ma puissance.
— Mais comment cela se foit^il?
— Demandez au grand trésorier. »
Alors le grand trésorier fut assiégé de questions^ et il ne répondait que ceci ; « Hier,, lorsque je suis, entré dans le trésor, et lorsque j'en suis sorti, toute chose était à sa place ; ce matàa je suis venu pour faire ma visite, et je n*ai plus rien vu. Or, le roi lui-même s'en est assuré par ses yeux, la ser« Tiuo na pas été forcée, ni la porte soulevée de ses gonds , ni les panneaux de fer brisés avec le fer* U faut qu'il y ait eu enclianiement et magie! »
Le roi ne savait que penser , lorsqu'un de ses archers insista pom* être introduit. C'était le mémo soldat qui avait entendu Sftlim se quereller a\cc Solym , et qui était venu raconter au roi Thistoire do Djouder : u Majesté du siècle , dit-il en se prosternant , il se passe des choses singuUères. Toute la nuit, tandis que je faisais ma ronde, j'ai vu
iOO HISIOiRE
comme une muraille qui s'élevait pierre à piem , et ce matin, quand le jour a paru, voici que j'ai recomiu un palais magnifique , Jjdti eu moins de t^nps qu'il n'en a fidlu pour équarrir une seule des poulies de celte salle. Je me suis iriioimé. ïiii interrogé les pestants qui s'arrêtaient devant cette merveiiieuse cousU ucliou. Uuelqu'un m*a répondu, mais d'où pouvait-a le savoir? que Djouder est de retour depuis hier, qu'il a fiait construire ce palais, qu'il Ta meublé, qu'il y vit comme un sultan, ayant il son service nègres et mameluks, possessiw de richesses considérables; et, si mes oreilles ne m'ont pas trompé, ses deux frères, qa'il a tirés de prison,
, restent avec lui,
— Qu*on aille voir à la prison , » dit le roi.
Ou ahu , et on revint; mais on n'avait trouvé ni Sâlim ni Solym. La prison était vide aussi bien que les chambres du trésor. « C'est lui ! s'écria Ghems Eddaidèh. Celui qui a délivré StâUui et Solym est le même qui n'a rien laissé dans mes coffres.
— Seigneur , quel est cet homme? demanda le vizir.
— Le frère des deux prisonniers, répondit Chems Ëddaulèh ; mais il ne se sera pas joué unpunément de mon pouvoir. Vizii , envoie sur-le-champ un émir avec cinquante hommes. Qu*on le prenne, qu'on mette les scellés sur tous ses biens , qu'on me ramène ensuite avec ses frères , afin que je les fasse pendre à la même potence !
DE DIOUDER LE PÉCHEUR. iOI
— Majesté du siècle , dit le vizir , pénnettez que
j'oppose un conseil moins violent aux conseils de votre cdère. Si Djouder, comme on le dît , a pu se faire consU uii e lui palais entre le soir et le matin , peut-être n'est-il pas sûr de vouloir toucher à sa personne. Tavoue que Je crains pour rémir et les iioiiiiiK^s qui Faccoiupagneront,
— Quel est donc ce conseil ? demanda le roi.
— Je crois qu'il serait bon d'envoyer l'émir, mais avec des paioies de bienveillance. L'émir inviterait Djouder à se rendre auprès de vous. J'irais moimême au*devant de lui ; vous Faccueilleriez d'un Tisage doux et souriant, vous Tinterrogeiiez ensuite, comme par civilité, sur ses grandes richesses, vous lui demanderiez comment elles sont venues entre ses mains ; ses réponses nous indiqueront ce que nous avons à laire. S'il se montre hautain et obstiné, nous alleiidrons , afin de lui tendre un piège. S'il ne se. montre pas redoutable, nous nous emparerons de lui sur voti'c ordre, et vous disposerez de sa vie selon qu'il vous plaira.
— Eh bien! dit le roi, qu li soit ainsi, bien que ton avis manque de générosité, s'il ne manque pas de prudence. » Et il envoya mi émir , uoimué Osmann , chai gé de porter ces paroles à^Djouder : M Djouder, le roi Chems Ëddaulch t'iigfte à un festin qu'il donne aujourd'hui. » L'émir reçut eii-
iOi UJSTÛIRË
COI e cci ordie , de ne pas reparaître devant le roi sans amener Djouder.
Or» l'émir Osmann était sot et présomptueux.
Qiiand il eut descendu Tescalier , il vit le palais de Djouder et un eunuque assis devant la porte du palais. Il alla droit à Teuiiuque. Ses cinquante hommes lui faisaient une brillante escorte > et» prenant un air d autorité : « Esclave » dU41 , où est ^on maître ?
«—Dans le palais» i* répondit l'eunuque sans soulever sa tête, sans déranger son coude, qui ne cessa pas de fouler les coussins,
« Vil esclave ! s'écria Osniaiin , ne crains-tu pas de m'offenser » lorsque tu restes accroupi devant moi comme un chameau rétif et paresseux? Fais attention que je te parle, Lève4oi donc » et hftte-toi de m'annoncer » sans que j*aie besoin d'ajouter un seul mot. » Mais l'eunuque ne se soucia pas autre^ ment de quitter sa position , et Témir furieux leva son bàlon pour l'en IVappcr.
L'esclave » qui était un génie , se dressa tout à coup sur ses pieds , arracha le bàlon des mains de rémir » le laissa retomber quatre fois et asséna quatre coups au malheureux Osmann. Les cinquante hommes poussèrent des cris d'indignation ; en un clin d'œil cinquante lames brillèrent au soleil ; la troupe voulait venger son chef en massacrant Tesclave. « Chiens que vous êtes ! cria Feu*
D£ DJOLDEU LE PÉCHEUR. 103
nuque; vous tirez le sabre contre moi! »4Et en même temps il frappait avec son bâton comme le laboureur frappe avec le fléau dans son aire. Alors la troupe épouvantée se dispersa, et l'eunuque frappait toujours, et les soldats ne cessèrent de fkiir que quand ils ftarent rentrés dans le palais du roi. Pour 1 esclave , il vint se rasseoir sur seg cous* sins à ime place commode où il pùt reposer tout son corps.
L'émir et sa troupe vinrent se jeter aux pieds de Chems Eddaulèh , meurtris , le visage en sang , les . habits déchirés : « Majesté du siècle , dit Témir au roi , je suis allé , j*ai vu un eunuque fier comme Salomon et assis sur des coussins à la porte du .palais. Il m*a vu à ton tour; mais au lieu de se lever avec respect devant un oUiciei: du sultan, il a plongé sa tète dans les coussins en signe de mépris, J*ai eu beau l'avertir de se lever devant un message du souverain , il gardait insolemment, la même posture, ilors, la colère m'a saisi, j'ai levé .mon bâton sui' sa tète aûn de le frapper.; mais il l'a pris entre mes mains, s'en est servi contre moi, contre mes soldats, et nous a mis. en Mie, sans que nOu; ayons pu tenir pied contre lui. » -
UiSTOiRË
 ce rédif le roi devint paie de tureui*. « On a
emoyé cinquante hommes, s'écria -t- il, ce n'est pas assez ; qu'il en parte cent 1 » Et cait hommes piulireiit ; uiais reuntiqiie se leva, les mit eu fuite avec le bftton de Fémir Osmann , et revint s'asseoir sm* ses coussins. Cependant les cent hoiuxues retoiiniKimt "vers le roi en grande hftte. « Qu'on envoie deu^ cents hommes! » dit Chems Ëddaulèh» Les deux cents hommes revinrent raconter leur déiaite/ « Vizir, dit le roi , c'est toi que je charge d'aller, avec cinq cents hommes , saisir cet esclave insoient, et son maltr», et les deux frères de son maîti'e.
~ Majesté , répondit le visir , rappdez^vous le conseil que je vous ai. donné ; j'ûai; mais je nui pas besoin de soldats , je me' présenterai seul et sans armes.
— Va donc, dlL le roi, fais selon ta pmdence ; mais ne reparais jamais devant moi si tu ne m'amènes Djouder. » •
Le vizir détacha son poignard de sa ceinture, délia sa ceintm*e et ioniplaya so> vêtements par une longue robe blanche ; puis , un chapelet à la main > il s'avança sans escorte jlisqu'au palais de Djouder. L'eunuque était toujours assis à la porte. Le vizir s'assit poliment auprès de lui en disant : « Salut à vous (essélàm ftleikoum).
Oua àXe& essélâm (à toi aussi salut) » répondit
reuiuiquc. Que veux-tu de moi, de la femme? • Quand le vizir entendit cette dernière parole , 11 reconnut que Tcsclave était un génie , et la crainte loi fit trembler les genoux; cependant, il assura sa voix autant qu'il put. « ijeigneur, dit4i, ton maître Djouder esl-îl ici ?
— U est dans son palais, répondit T eunuque.
— Voudrais-tu lui rapporter ceci : « Le roi Chems <t Eddaulëh a envoyé son vizir pour tlnviter en « son nom ; il a fait préparer un grand festin. « Son vizir te donne le salut de la part de son mat- « ti'e, et le roi promet de te tiaiter avec la magni- « ûeence de son rang , ou plutôt avec la libéralité « qui lui est particulière. »
— Reste donc sur le seuil jusqu'à ce que j'aie reçu les ordres de mon inaiti^e. »
Le vizir] inclina légèremenl la tète , et le génie entra dans le palais. « Seignenr, dit-il à Djouder, ce malin, le roi a envoyé vers toi un émii' avec cinquante soldats. L'émir et les cinquante soldats avaient la menace sur le front, rinsoleuce dans la bouche ; je les ai frappés , et ils se sont enfuis. Ensuite , le roi a envoyé cent liommeb , je les ai encore mgis en déroufe ; puis deux cents , et je les ai chassés de la même manière. Maintenant , il t'envoie son vizir, dans une attitude plus humble et avec des pai*oles plus dignes de toi. Le vizir* finvite à venir l'asseoir à la table de son maître.
i06 HISTOIRE
(Quelle réponae feraHu au roi par l'enitreinise de
son vizir î
— Descends auprès du yitàr, et qu'il viemio devaal moi. »
Le vizir monta les degrés du palais , et se trouva
bientôt en présence de Djuuder, qui lui parut comme le prince des souverains ; car le roi Chems Ëddaulèh lui-même n'eut jamais pu, en épuisant son trésor, au temps où il avait un trésor, se faire incruster de perles et de diamants un trône semblable à celui sur lequel Djoudcr était assis.
L'amlNissadeur demeurait émerveillé de la beauté du palais , de lu îspleiideur de la décoration , de la richesse de rameublement ; et tout- le luxe qu'il avait admiré jus(|ue-là ne lui semblait plub qu une misère* U baisa donc les marches du trône et fit des vœux pour le possesseur de celte prodigieuse fortune. Aussi bien la vue du génie lui avait-eUe ciiangé ie cœur, et il ne songeait plus à surprendre Djouder dans quelque piège, '
« Parle » lui dit Djouder» expose-nous Tobjet de ton message.
*— Seigneur, répondit le vizir, le roi Ghems Eddaulèh, qui tieiil à honneur ton amitié, t'adresse le sahit par son serviteur. U souhaite la vue de Um vis.'ige , et il fait préparer un festin à cause de toi. Lui refuseras4u la joie de ta présence ?
-Si )e roi met quelque prix à mon ainiti^.
DE OJOUDEK LE PfiCHEUR. iW!
qu'il le prouve en Tenant me la demander Iuh
inéine. Je n'irai pas diuer chez lui qu'il ne se soit d'abord assis à ma table. •
Alors Djouder û^otta son anneau et l'esclave parut.
«Apporte-moi «ur-le-champ un habit magnifique. » L'esclave obéit en moins de temps que la langue n'dbéit à la pensée. « Revëts-toi de cet babil , >» dit Djouder, et le vizir s'en revêtit aussitôt. « Va donc;, continua Djouder, et rapporte mes pa-
rôles à ton aiailie. «
Ainsi le vizir descendit les marches du palais dai)s un cuslume plus éclatant qu'aucun de ceux qu'il eût jamais portés. Quand il rendit compte au roi de sa mission , il lui lit un récit exact de ce qu*il avait vu, vanta le lune de Djouder, le faste de son palais, la somptuosité des appartements,
u Seigneur, dit- il euliii , Djouder a la richesse et le pouToir d*un roi, nous avons soUicité son amitié avant qu'il ait soUicité la vôtre ; il use de son avantage pour vous engager & lui rendre la première visite. »
Le roi ne témoigna rien de ce qui se passait dans son esprit ; niais sa colère avait lait place à mie vive curiosité. Il ordonna à ses soldats de se mettre en selle, demanda pom* lui-même son cheval de parade , ne sachant peut-être pas encore s'il allait visiter son hôte avec l'escorte d'un souverain, ou
s'emparer d'un coupable avec la force qui suit uu juge.
Cependant on voyait sa troupe se diriger vers le
nouveau paiaib. Djouder appela Tesclavc de l'anneau, et lui ordonna de lui amener une garde faute puui impiier le respect à Chems Eddaulèh. Le génie amena sur^le^diamp deux cents Afrites , sous la loiiue de soldats , armés depuis le talon jusqu'au turban ^ terribles , d*mie taille colossale , tous cap»* bles comme lui de disperseï* une ai^mée , et il les disposa dans la cour, siii" les inarches de Tescalici , dans les appartements, jusque sur les degrés du trône, si bien qu'eu Ua\trsant cette haie de géants, le roi ne put se défendre d'un frisson de ci*auite.
^ Quand il fut dans la salle, il vit Djonder assis sur le ti'ône qui avait déjà ébloui le vizir. Djouder
ne se leva pas , Djouder ne fit pas un mouvement de tète ; le roi, se sentant plus que jamais faible éi humilié , iléchit le genou devant un houuue poui la première fois.
DE DJOUDER LE PfiCBEUR. i09
Or, Yoicî ce qu'il pensait en lui-niùmc : Si Djoiiàei' ne me craint pas , c'est à moi de le .craindre. B'où sient qu'il me traite coiiiiiic je traite mes esclaves , cpi'îl ne m'adresse pas la parole , que je me suis relevé sans qu'il m'ait dit un seul mot , et ' qu'il me laisse debout sans m*inviter à m'assepirt Peut-èti'e a*t-il gai^dé ressentiment de la conduite qoe j'ai tenue envers ses deux frères ?
Alors Djouder paria : « Roi du siècle , crois4u qu'il soit un forlait égal au tieuï Je suis parti, cpnfiant ma fortune à ma mère et à mes frères ; je ne songeais qu'à la défendre contre la ruse des voleurs. Je tfavaîs pas prévu que le roi enlèverait à la lois le dépôt et les dépositaires» et il ne m'était pas venu à l'esprit que Chems Eddaulèh avait un trésor pour recéler l'un, une prison pour tenir les autres dans les fers !
— Seigneur, répondit le roi, je ne chercherai pas à me justilier ; j'implore seulement ton pardon ; car, â tu ne le dois pas à mon méfait, tu le dois du moins à ta clémence , et la clémence est rede- ^le envers la faute, puisque sans la faute elle Il existerait pas. Rappelle-toi cependant que j'ai pu êtr.e trompe a Tcgard de tes frères , un m'avait rap-
lia HISTOIRE
porté qu'après t'avoir vendu ils se disputaient crîminellement tes dépouilles. Rappelle-toi aussi que j*ai été bon et juste envers ta mère. »
Alors Djouder lui dit : « Je te pardonne à cause de ma mère. » Puis » comme cette hauteur n*était pas dans son esprit , ni cette cdère dans son cœur, il se prit à somiie, et invita gracieusement le roi à s'asseoir auprès de lui : le roi s*assit. Djouder lui donna une pelisse d'une richesse merveilleuse , qui fut la pelisse de ramaii i ensuite ses frères étendirent la sofra. La valise remplit son office« Le roi fit compliment à Djouder du savoii^ de son cuisinier* Enfin , après le repas , Djouder distribua des caftans d'honneur à la suite de Chems Eddauièh, avertit son hôte royal qu'il avait besoin de prendre du repos i et tout le monde se retira enchanté de raccueil qu'il ayait reçu. Plus ravi encore que sa cour» le roi, qui avait éprouvé d'abord une si grande frayeur, ne ijouvait plus se passci' de Djouder. Il lui rendit visite le lendemain /le surlendemain encore et tous les jours. Son palais avait commencé à lui déplaire » il ne réunit plus désor* mais son divan que dans le palais de son nouvel amié
Cependant le roi devint triste. Â la première vi* vacité d'une affection naissante succédait une inquiétude jalouse ; il prit à part son vizir : « Saî&4u
.ce que je crains ? lui dit-il. Je ciaias t^uc Djouder,
I DE DJOUDËR LE PÊCHEUR. lit
I ne voyant plus que moi entre la couronne et lui , ne se défasse de moi pour prendre la couronne.
— Seigneur, répondit le vizir, croyez-vous réelleiaeut qu il puisse j non 1er sur le trône après vous,
* et croyez-vous qu'il lui soit aisé dé l'emporter sur 1 vous à force ouverte ?
I —Je le crois, répondit te roi rédnil à ce pénible
aveu. Ne vois-tu pas que je suis pauvre auprès do lui , et qu'un seul de ses hommes a mis en fuite I deux cents de mes soldats î j —S'il le peut, reprit le vizir, il ne le veut donc pas ; car s'il l'avait vouhi, vous aurait-*il laissé vivre jusqu'jL ce jour? Mais puisque vous craignez j que le trône ne vienne à le tenter, assodez-le d'à» i vance à votre pouvoir en vous associant vous- I même à sa fortune. Vous avez une fille , qu'elle I soit un lien enti*e vous et Djouder, qu'elle lasse de vous un père et de Djouder un gendre. Alors le père et le gendre n'auront plus rien qui ne leur soit comniim , et si Dieu rappelle Djouder à lui , vous hériterez de sa fortune.
— Tu dis. bien, repartit le roi. Je t'ai toujoui-s trouvé sage dans le conseil et heureux dans l'entreprise; charge -toi donc de mettie k exécution l'avis que tu me donnes. » #
* Le lendemain Djouder dinait avec le roi dans le sérail. Tous deux étaient assis et s*eiitretenaient cordialement^ Les^ heures s'écoulaient» Djouder se
liùi^sait aller doucemcut au bonlieur de vivre , en 8*appuyant sur les coussins , qiii s'appuyaient eux* mêmes à la muraille , et en regardant un parterre de- fleurs épanouies dans le jardin. Peut-être peusaitril qu'il serait charmant de voir quelque belle jeune lille qui regardât furtivement , et qui s'enfuît comme ta gazelle, laissant plus de traces dans le cœur que sm la icrre ; or, tout airait été disposé pour qu'il eût ce gradaix spectacle. La reine avait revêtu sa fille de ses plus brillants atours; elle rengagea à descendre au jardin avec elle , et lors-
que Ujouder l'aperçut maicbant le long des gale* ries avec un balancement plus doux que celui de la feuille du palmier agitée par le vent. « Hélas 1 »
dit-il, car son ànie s'envolait par ses. yeux, et tout
» Uu avez-vous , seigneui^ ? lui dit le \im\ en se penchant veirs son orèille. Je ne voudrais pas vous voir changer de couleur et souffrir.
— Hélas ! répondit Djouder, .celle 'qui est passée s*en est allée emportant mon ccBur, et je na saurais plus vivre si je ne retrouve mou cœiu en la revoyant
— Pourquoi ne la reveniez-vous pas ? Réjouissez-vous , au contraire ; 6ar ce que vous souhaitez s*ofifre à votre main. Le roi est votre ami. Cette belle enfant le nomme son père. Vivez 4ioiic , pufe* qu'elle vous a plu , et , si vous ave& parlé aiufiàr^
à coup il devint p&le*
0£ DJOU0SR LE BÊCHEUR. llâ
ment, voulez^yous que j'en avertisse le roi, afin qu'il vous la donue en mariage ?
— Je t'en conjure , dit Djouder. Qu'elle soit ma fenmie , et je t'accorderai tout ce que tu désireras.
Quant au roi , qu'il fixe la dot , qu'il la mcsui c à
la beauté de sa fille , ou bien encore à la Yiolence de mes désirs ; j'y consens : j'ajouterai encore s'il se peut à ce qui dépasse toute chose , et je serai son fils , et je le cliéimii à Tégal de ma mère. »
Alors le vizir se rapprocha du roi et lui parla de mémo en particulier, «lioi des jom*s, lui dit-il, Djouder, que tu nommes ton ami , veut devenir ton fils par le sang et pai* l'alliance. C'est lui qui te demande ta fille Acyèh en niaria^^e. Consens à la lui accorder, afin que je n'aie pas la contusion de lui traiisinettrc un refus ; car je lui ai pi uniis que tu récouterais fovorablement , sachant qu'il doit solder la dot telle que tu la régleras.
— ry consens , répondit le roi ; je recevrai la dot , et ma Me ^ra sa servante. Dès ce moment , |e la lui donne en mariage. »
Le lendemain, le roi convoqua son divan. Le eheik El-Islam s'y rendit avec les grands oôiciers de la couronne , et Djoud<»* demanda publique»
ment la moia de la princesse Âcyôh. Le roi lui r«> pondit : « J'accepte la dot qu'il te plaira de m*ofit'ir ; » et Ujouder lit apporter le sac de joyaux qu'il tenait du Mauj^rcbin. Alors la fete commença. Les . concerts d'instruments retentirent dans le palais, les danses et les chants se prolongèrent longtemps après le jour. Cependant DJouder fut * conduit au** près de Id princesse, et, depuis ce nionient, il n'y eut plus le palais de Djouder et le palais du roi, il n*y eut plus qu une seule fortune et qu'une seule fiunille* '
Le roi moux*ut. Les cheia de Tarniée pressèrent Djouder de monter sm- le trône; Djouder résista quelque temps 4 leurs instances, puis il defint roi} mais il regretta ses doux loisirs. Plus afllif^é encore de la mort de Ghems Eddaulèh, il fit construire une musquée sui* sa luuiJje, iusUluant d'ailleurs un (Collège d'imans qui dei^ent se succéder sans in* terruption poui' lii c le Klioran le joui* et la nuit«
Djouder tomba du trAne comme il devait en tomber, victime de la scélératesse de ses frères et de son aveugle indulgence. Il avait nommé Sàlim et Solym ses 4eux vizirs : le ^ premier, vizir de la droite, le second, vizir de la gauche, et il crut leur avoir changé le cœur à force de bienfaits; mais, un au à peme écoulé, Sàlim dit à Solym: «Resterons-nous toujours les serviteurs de Djoa* xLer^ Tant que Djouder vivra » nous ne sauiions
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D£ DJOUbËR L£ PËCH£UR« il5
espérer quelque chose au-dessus de notre position actuelle. Lui mort , nous pourrions nous partager le pouvoir ; nous deviendrions maîtres de k valise et du sceau.
— Tu es plus habile que moi, répondit Solym ;
imagine donc im moyeu qui nous en délivre , afin que nous ne l'ayons plus au-dessus de nos tètes.
— J'ai trouvé te moyen, reprit l'autre; mais, acceptes-tu mes conditions? C!onsen&-tu à me lais« ser monter sur le trône, et à n'être le premier qu'après moi, c'est- a -dire vizir de la dioite? Consens-tu à me voir possesseur de l'anneau si je te laisse la valise?
— J*y consens, » répondit Solym.
Us coiiviurent donc de tuer Djoudcr durant un repas, et Tinvitèrent, comme s'ils eussent voulu 1er recevoir tour à tom* dans les hôtels qu'ils s'étaient' fait construire. « Soit, répondit Djouder; mais qui des deux me recevra le premier
Moi, repartit Sàlim; chez moi aujourd'hui, demain chez mon Ir^re. «•
Djouder accepta et se rendit à l'iiôtcl de Sàlim. 6n s'assit gaiement autour de la tahle ; mais à peine Djouder eut-il louché au plat qu'il avait devant lui, le poison lui mit la mort dans les entrailles, et ses os se corrompiient comme sa chair. L'ivresse du crime monta aussitôt à la tête de Sâlim; il se jeta sur la main de Djouder pour lui arracher sa hague ;
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lanneaii résistait, il saisit un couteau et sépara lo doigt de la main« Solyai lui-même était épouranté. Alors Sàliiu liolla launeau : «Que veux-tu? » demanda le génie. Sàlim regarda son frère : « Que tu étrangles celui-ci, répoudit-li , que tu emportes 4es deux eadavres, et que tu les jettes devant les offi-« ciers de l'armée ! »
Les officiers de rannùe étaient réunis dans une grande salle autour d'une sofra chargée de mets exquis. Les cadavres de Djouder et de Solym tombèrent devant eux, et ils virent le génie qui les poussait du pied. A ce spectacle, la gaieté du lestiji demeura muette, et les convives se levèrent en se demandant : « Qui a couunis ce double nacmUeif
— Moi, répondit Sftlim, qui parut en même temps sm* le seuil de la porte. Du reste, reprenez vos places , continuez de manger, seigneurs , et réjouissez-vous ; car vous célébrez mon avènement au trônp. Buvez donc au roi Sûlini , à Sàlim possesseur de Tanneau, à Sàlim maître du génie Erraad-Elkacii qui se tient ses côtés. J'ai tué Djouder et Solym. Qui entrera maintenant en contestation avec moi? Le trône est vacant, voulezvous que f y monte? D'ailleurs, si quelqu'un de vous osait se révolter, je liotterais Tanneau et le génie vous exterminerait tous, petits et giands, comme il a étr^pglé mon Irère. Encore une fois, me reconnaissez-vous pour roiî
J)E DJÛlbËR L£ P£GHEUR.
XYIL
— Nous te saluons suitau , et nous t'établissons roi sur nos lûtes, » s'écrièrent les officiers. Ensuite Sàlim convoqua le divan, monta sur le trône, et tous les grands prêtèrent serment de iidélité entre ses mains, parce que le palais était plein de sol*' dais; puis le nouveau roi annonça publiquement qu'il voulait épouser la veuve de Djouder.
« Laisse au moins s^écouler le temps du deuil , lui dit le cheik El-Isli^.
— Qu'est-ce que le temps du deuil ï s'écria4-il avec fureur. Je ne connais pas le temps du deuil ; je ne connais que ma volonté. Dès ce soir, la veuve de mon frère ne doiuiii a pas dans un autre lit que le mien. »
Mais la démence de Sàlim allait recevoir sou ch&timent. Le cheik Ël-Islam avait inscrit son mariage sur le saint livre. « Priez le roi, dit la princesse Acyèh, de vouloir bien entrer chez sa servante. » Sàlim se présenta; elle lui fit l'accueil le plus gracieux, et, quand le soir fut venu, elle lui ofirit des sorbets avec des sucreries. Le poison punit le poison. Sàlim porta la coupe à ses lèvres et mounit en se souvenant de Djouder. L'anneau tomba de sa main; Acych le prit et le
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brisa, de peur qu*il ne fit commettre de nouveaux
crimes ; elle détruisit aussi la valise et envoya dire aux officiers de la couronne qu'ils avaient & se cUoi^ir un roi.