‹ Histoire de Djouder le pêcheur;Chapitre 8 sur 10 · M HISTOIRE · texte numérisé non relu

M HISTOIRE

nées , et pour 1 allégresse qu'il trouvait eu sou âme. Il s*approcha donc; mais la pauvre femme se leva aussitôt* Ce fut un seul cri qui s'échappa de deux bouches. La mendiante venait de reconnaître son iils, le jeune pèclieur venait de reconnaître sa mère*

Au même instant, Djouder descendit de sa mule et se jeta à corps perdu dans les bras de Fathmé. Elle pleurait, ils pleurèrent tous les deux. Djouder ne lui adressa aucune question, il la prit dans ses bras, et, la soulevant, la flt asseoir sur sa mule. Lui-môme marchait reapcclueusement à cùlc de l'étrier. Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent à la maison. Lorsque Djouder vit la porte, il reprit sa nièie dans ses bras afin cfu'elle descendit à terre, pritk» deux sacs, et abandonna la mule au nègre, qui disparut et s'en alla retrouver le Maugrebin ; car le nègre était un Âfrite, et les mules deux autres génies.

« 0 ma mère, lui dit-il quand ils se furent assis,

est-ce que mes deux frères seraient morts!

— Us vivent et ils se portent bien.

— S'ils \ivcut et s'ils se portent bien, comment se fait-il que tu mendies sur la route?

— Parce^ que j'ai faim, ô mon lUs, et que tu n'étais plus là pour subvenir à mes besoins.

— Mais avant de partir je t'avais donné d'abord deux uiiUc dinars, et mille dinars encore le

jôut niômc où je m'en suis allé avec le Maugrc-

-^ Béliis! mon fils, les deux frères m'ont tout enlevé de beUcs paroles. Ils m'ont dit : « Nous « allons uclieter des maicbandises ; nous les re- « Tendrons avec de gros bénéfices. Tu seras la mère « de deux négociants , et lorsque ton iils Djouder « reviendra , nous lui rendrons tout ce que nous « avons reçu de lui. » Je les ai crus, je leur ai confié les trois mille dinars, et, comme je ne les ai pas revus » ma détresse s'est augmentée de jour en jour.

— Dieu soit loué ! Me voici , ma mère ; et lors- ^e j'entre, le besoin n'babite plus la maison. Plus de privations à souffrir ! plus d'humiliations à supporter! Tu me diras ceux qui font secourue,

et nous leur ferons du bien à notre tour. Je ne suis plus Djouder le pêcheur, je suis Djouder le riche.

— 0 mon fils, tu as raison , je ne t'appellerai plus mon enftnt, mais je t'appellerai le bienfaiteur. Que Dieu t accorde ses grâces, et qu'il te comble des dons de sa main !

— Appelle -moi toujours ton enfant, fussé-je encore cent fois riche; mais que veux-tu de ton fils? Parle. Regarde d'abord ce sac rempli d'or et de pierres précieuses. 11 y a là dedans tous les souhaits que tu peux former. Dis un mot seulement et je t'achète la moitié du Caire.

62 HISTOIKK

— 0 mon fils, je ne te demande qu'un morceau de pain. Lève-toi; car je suis trop faible pour aller chez maître Abbas. J'ai passé la nuit sans dormir parce que je n'avais pas mangé. »

Djuuder bai^a d'abord la main de sa mère avec toute la compassion de sa tendresae flUale ; puis , après ce premier moment donné au souv^r» il se renversa gaiement sur sa natte , en s'écriant : « Du pain! ce n'est pas ainsi que je déjeune » ma mère! Fi du pain, quand il vient seul sur une pautre table. Demande autre chose , tout ce qui te plaira » et tu seras servie à l'instant, sans même que j'aie besoin de quitter cette place. Je ne suis pas de ceux qui vont chercher leurs provisions au marché.

— Cependant je ne te vois rien entre les mains.

— Tu ne vois pas non plus ce qui est dans cette valise. Nomme-moi un mets, quel qu'il soit, et je te le donnerai. »

Djouder se rappelait ce qui s'était passé entre lui et le ilaugrebin.

« Qu'ai-je à faire de nommer? tout n'est-il pas bon quand on a fahn?

— Oui, ma mère, et que Ton tfa pas de provisions à choisir selon son goût ; mais Je te dis que j*ai là tout ce que Ton peut avoir. Demande donc et tu seras servie.

I>£ DJOUDËR LE PËGHËUa. 63

— Eh bien» mon ûls, un pain chaud avec un morceau de li oiuage.

— Mais le fromage n'est pas digne de toi !

— Donne - moi donc , si tu le sais , ce qui est digne de moi, car je ne le sais pas moi-même.

~ A la lionne lieui'e ! Je te donnerai donc de la viande rôtie, de la volaille rôtie, du riz as* Sâisonné d'épices , des saucisses grillées » des concombres à l'huile, des côtelettes cuites sur la braise , un ragoût de mouton , un hachis de boeuf, du miel d abeilles, du sucre, la Ime pâte du l^ethaïf filée avec le sucre et le miel , ou bien encore la tige confite du Békhkwé. *

Djouder savait ordonner un repas depuis qtfil avait couuncncé à vivre dans l'opulence du Maujn^ebin; jiuiis la bonne Fallinié croyait que son fils était devenu fou/]

« Assez ! assez ! Varreteras-tu ? lui disait-elle ; mais réves-tu? mais as-tu bien gai*dé toute ta raison ?

Et qui te porte à croire que je Fai perdue?

Sur ma vie , il faut ipie je te serve à Tinstant autant de plats que je viens d*en nommer,

— Mais encore une fois où sont tes îprovisions?

— Dans cette valise, ma mère , si lu veux bien la mettre devant moi. »

El comme la mère apportait la valise, elle la P6sa; mais la valise se trouva légère, comme si

elle élail vide; cependant Fathmé la plaça aux pieds de Djouder.

Alors celui-ci introduisit sa main dans Touverture et en tira un plat d*or copieusement garni ; puis il répéta ce manège jus4uà ce qu'il eût étalé autour de la natte autant de plats qu'il en a\aiL

annoncé.

FalUiiié ne revenait pas de sa smprise :

« Pourtant, disait->eUe , cette valise est petite. Je Fai pesée et j'ai senti qu'il n'y avait rien dedans. Comment t'y es-tuprispourenfairesortir.toutcela? »

ûjouder n'avait jamais eu de secret pour sa mère. D'ailleurs, il était si heureux qu'il ne songeait pas à rien déguiser.

« Comment je m'y suis pris? Cela est bien simple, i'ai suivi la leçon que m'a donnée le Maugrebin; car c'est le Maugrcbin qui iifa fait présent de la valise. Tu ne sais pas ? c'est une valise enchantée. Il y a dans la valise uu esclave , un génie , un serviteur de ceux qui possèdent la ^valise. Quand on désire quelque chose, pour boire ou pour manger [s'entend, on désigne d'abord le mets ou la liqueui* par son nom, puis on dit : Esclave de la valise, donne-moi tel ou tel mets, telle ou telle liqueur que je souhaite, et Fesclave Fapporte tout de suite.

— Mais moi , si j'étendais la main et si je prononçais les pai'oles que tu récites ?

~> « Si tu disais : « Par k vérité des quati e-viugt* « dix-neuf noms du Seigneur, dont le centième, « le jour où il serait prononcé, Réduirait les mona (les en poussière , esclave de la valise , sers-moi « telle ou telle espèce de mets; » Fesdaye de la valise te l'appurleraiL aussitôt. »

Fathmé avait la curiosité d'un en&nt ; elle vou-> lait éprouver si le génie lui obéissait comme à sou fils, et Djouder était heureux de voir le génie obéir à sa mère ; alors il Tencouragea à présenter sa main dans la valise, ce qu'elle fit en disant : •» Par les charmes que tu sais, serviteur de la valise, apporte-moi une côtelette cuite sm* le gril. >» xVussitôt elle sentit le plat venir dans sa main.

L'expérience avait trop bien réussi pour que

Fathmé iie la renouvelât pas. Elle demanda donc

du pain, puis autre chose, et toutes les espèces

de ragoût dont les noms lui arrivaient à la pensée.

Djouder riait, et elle, qui avait commencé par avoir

peur, finissait aussi par rire aux éclats en voyant

tout le plancher de sa chambre couvert de magni<«

liques plats d'or. « Ma mère, lui dil Djoudei',

quand nous aurons fini de manger, tu jétteras le

reste de ces mets, ou tu videras les plats dans ce

que tu as de vaisselle ; mais les plats de la vaUse

doivent être remis dans la valise. La vertu du sac

lie se garde qu'à ce prix. Quant au sac, conserve^

le avec soin; je t*en ai coulié le secret, sois plus 89 «

06 iliSTOiUË

prudente, liens la langue muelle. Ainsi, chaque l'ois qu'il te viendra fantaisie, donne tes ordres à rcbcliive de ,1a valise, et resclaye obciia, soit en ina présence , soit en mon absence. »

Or, les frères de Djouder avaient eu la nouvelle de son retour ; un voisin qui les rencontra leur dit : u Votre frère a reparu, monté sux* une mule richement harnachée ; un esclave le précédait , monlé comme lui sur une mule noire , et votre frère portait un cosluiue comme sont les vêtements d'un roi. »

Alors les deux frères pensèrent en eux-mêmes : u Plût à Dieu que nous n'eussions pas agi ainsi que nous avons fait à Tégard de notre mère. Assurémeut elle a déjà parlé ; elle n'aura pas manqué d(î se plaindre de nous , et nous nous sommes perdus pour toujours aux yeux de Djouder. »

Cependant l'un d'eux dit à l'autre : « Notre mère est pleine d'indulgence; peut-être n'a-t-elle pas encore prévenu Djuuder contre nous, ou, si elle Ta informé de notre conduite , elle aura dissimulé quelque chose, et d'ailleuis Djouder a le cœur encore plus indulgent qu'elle. Nous irons, nous imaginerons quelques excuses , nous nous jetterons à se« pieds, et il nous relèvera pom- nous serrer contre sa poitrine. »

Ils alloronl donc et entrèrent le front baissé. Djouder dinait alors auprès de sa mère. Dès qu*il les vil, il se tint debout, en Icui* ouvrant ses bras ;

D£ DJOUDËR LË PÊCHEUR. 67

« Asseyez- vou$ et mangez ! Vous avez voulu couru: les hasards du commerce, et la fortune ne vous a pas souri, ftegarde-les , ma mère; nous n*avons rieu à leur reprocher. Le pauvre ne saurait aider le pauvre; cependant il ne devrait pas éviter son visage. Le hesoin est un rude ennemi ; trois lui résistent, mius un seul ne lui résiste pas. Quoi qu'il eu soit» me voici de retom*, et Dieu a mis sur ma tète les chances heureuses cpiî ont manqué à votre industrie* Partageons donc aujom*d'hui conuue toujours. Celte maison est la vôtre, et il n'y aura jamais rien qui ne nous soit commun, parce que rien ne m'appai lient à moi, et que loul appartient à notre mère. Âsseyez-vous et mangez; c'est elle qui reçoit ses trois lils. »

Ils s'assirent et mangèrent. A leur avidité, Djoudcr reconnut qu'ils avaient longtemps soufifcrt de la faim ; mais il Favait déjà deviné à la maigreur de leurs visages.

Uuand ils eurent apaisé ces chiens irrités du besoin qui aboient dans les entrailles du pauvre: « Mes 11 Ci es, dit Djouder, prenez le reste de ces mets. Si vous avez eu faim , vous devez avoir compassion de ceux qui voient passer les heures et qui n*ont rien mangé. Notre mère a tendu la çiain comme les mendiants, et les mendiants sont devenus notre famille ; distribuez donc notre superflu à cette famille des mauvais jum s. »

— Frère , icponclireut-ils , gardons ceci poiu* le souper. '

— Quand le temps de souper sera venu, répondit Djouder, ce que nous avons donné aux pauvres nous sera rendu avec usure. »

Alors les Irères de Djouder se tiin euL hors de la porte, et tout pauvre qui passait devant eux, ils lui disaient : ^ Prends ceci et mange ; » jusqu'aa moment où les plats furent entièrement vides. Ils les rendirent à Djouder, et Fathmé les reçut de ses mains alin de les remetti^e dans le sac.

Djouder sortit une partie du jour. Quand il rentra, il ferma sur lui la porte de la salle basse , tira du sac un souper composé de quai ante plats di* vers, puis, monlanl à Félayc supérieui", il s'assit entre ses frères*

« Ma mère, dit-il à Falluné, ne souperons-nous pas aujourd'hui ? » Fathmé descendit aussitôt , étendit la sofra , y mit les plats les uns auprès des autres, jusqu'à ce que les quarante fussent au complet; alors tout le monde se réunit dans la salle basse, et, après le souper, Djouder dit en* core :

« JEnlevez ceci , domiez à niangei* aux pauvres et aux mendiants* »

Les deux frères prirent clone le reste des iiiels et les distribuèrent. Gela fait, Djouder servit une collatioii de confiliues et de pâtisseries.

« Enlevez ce qui reste , dit Djouder, afin de régaler nos \oisms. >»

Le lendemain ^ le déjeuner se passa de la même sorte, puis le dincr, puis le souper et la collation. Bref, les dix jours qui suivirent pouvaient passer pour des jours de tiançaiiles. Ënlin, Sàlim dit à Solym :

« Que penses-lu de ceci? Comment se fail-il que notre frère puisse nous servir un festin de roi à riieure du déjeuner, un festin de roi à midi, un festin de roi au coucher du soleil , et dans la nuit un dessert de friandises ? Comment se lait-il encore quil ne manque jamais de donner les restes aux pauvres ï ce n'est pas là le train d'un simple particulier, c'est bien plutôt la dépense d'un sultan? Où. trouve-t-il de quoi entretenir cette magnificence ? Est-ce que lu ne t'es pas denuindé où était la source de cette profusion? Moi, je m'étonne à chaque iuslaiiL de voir une abondance de mets dont je ne sais pas même les noms? Et puis, yomquoi cette généipsité inouïe de distribuer aux mendiants ^ qui n'a pas été consonuné? Est-ce bien la générosité d'un honnête homme? N'est-ce pas la réparation nécessaire d'une fortune mal acquise? U y a quelque mystère là-dessous. D'abord Bjouder n'achète rien. L'as4u jamais vu riippor-

ter des provisions au logis. Il n'entre ici ni marchand ni serviteur. Djouder, qui vit comme un souverain, n'a pas même un esclave. Jamais le feu ne s'allume à la maison. Je te défie de me montrer la cuisine ou de me nonuner le cuisinier. Je te dis que l'on nous cache quelque chose, et que je veux découvrir le secret de Djouder.

— Fort bien, répondit Soljuii mais fei Djuuder se défie de nous, conmient surprendra6-Ui son secret? et s'il ne parie pas, par qui Tappieudras-ttt?

— J'espère bien l'apprendre de notre mère. »

Ils dressèrent donc un petit complot là-dessus,

et s'en vinrent trouver leur mère à riieuie où Djouder avait coutume de s'absenter : « Nous avons bien iaim 1 lui dix ent-ils ; » et Fathmé leur répondit : « Je vais vous satisfaire à Tinstant. » En effet, elle descendit dans la salle basse, donna ses ordres à l'esclave de la valise , et appela ses fils , afin qu'ils ne laissassent pas refroidir les mets. « Quoi ! des mets chauds ! s'écrièrent-ils ; mais & peine avons-nous eu le temps de te d^ander quelque chose , et tu n'as pas pu faire de cuisine , cl lu n'as pcis môme allumé un charbon!...

— Non , répondit Fathmé , qui s'amusait de leur surprise, et qui oublia les rcconuuandations de Djouder, je n'ai besoin ni de charbon, ni de fourneau. Je me passe de tout avec la valise.

DE DJOUDER LE i'ECiitLlU 71

Quelle T&lise? « dirent-*ils en même temps.

Fatlimé rcconuui que sa langue avait été indiscrète ; mais elle se persuada , pour s'excuser dans sou esprit , qu'il n'y avait aucun mal à mettre ses deux lilâ dans la confidence ; elle leur expliqua donc le mystère du sac, leur recommandant toute* fois d'avoir F a ir de l'ignorer devant leur frère»

Sâlim et Solym jurèrent que le secret demeurerait enseveli au fond de leur cœur ; mais il fallut que Fathmé leur donnât le spectacle de la valise. Elle était fîère de se faire obéir par l'esclave mystérieux ; elle hii commanda , par la vertu des saints noms, de servir un autre plat, et présenta la main pour le recevoir. Sâlim et Solym essayèrent à leur tour ; ils présentèrent aussi leurs mains et tirèrent les plats qu'ils avaient demandés. On juge sî leur joie fut grande, et si leur désir s^accrut encore. Djouder se reposait avec assurance sur son secret , qu'il croyait bien gardé, et Sàlim disait déjà à Solym :

•I Que sommes-nous ici ? Nous avons Fair d'être les domestiques de Djouder* Nous ne sommes pas même ses domestiques. 11 nous traite comme des mendiants. Nous vivons de sa charités II nous re* çoit à sa table , mais après tout , son dîner est une aumône , et j'ai honte de manger toujours le pain de rauuione. Je n'accepterai pas plus longtemps cette position humiliante. Il faut que chaam ait

son tour. Nous sommes les aînés , c'est à nous de i*eprendre le premier rang dans la maison. Ce que nous ferons de Djouder, je n'en sais rien ; mais puisijue Fesclave du sac nous obéit , nous lui épar* gnerons la peine de servir quatre uiaitres à la ibis.

— U faudrait cependant nous débarrasser de Djouder,

— Eh bien ! ne pouYons-nous pas le vendre à quelqu'un de ces patrons de barques qui font le commerce des esclayes ?

— Oui, s*il se laisse prendre et emmener. .

— Écoute , voici ce qui me vient à l'esprit . j*ai causé plusieurs fois avec un capitaine qui navigue sur la mer de Suez. Nous irons tous les deux vers ce capitaine, nous Finviterons à dîner; il amènera deux liommes de son équipage.... Partons» j*ai bon espoir ; je f expliquerai le reste en marcliant f et , par la barbe du prophète ! je t'aurai fait voir avant la nuit un joli tour de mon métier. »

Le capitaine demeurait sur la côte, en vue de son navire. « Capitaine, lui dil Salini en rabuidani, nous venons à toi pour une affaire où tu pourras , trouver ton profit.

— A la bonne beure » répondit le capitaine.

— Voici ce que c'est : nous sommes deux frères qui avons un troisième frère plus jeune que nous et fort mauvais sujet. Notre père est tnort en nous laissant une fortune assez considérable. Nous Fa*

I vons partagée; mais le frère dont je te parle a pris au delà de ce qui lui revenait » il nous a donc û ustrés ; en même temps il s*est mis à dissiper ce qui lui appar tenait et ce qui ne lui appartenait pas.

i Une fois ruiné , notre frère nous a cités devant le tribunal ( c'était son histoire et celle de Solym que Sâlim racontail , eu fait d'histoires honteuses , assurément il ne pouvait mieux choisir )• U nous a

' donc cherché chicane en disant : «< ^'ous vous êtes « emparés de mon bien et du bien de mon père. « Nous avons plaidé. Les juges ont reconnu noUe « bon droit ; mais nous avons perdu presque toute

: « notre iurtune. >•

« Après ce premier proeès , notre méchant frère nous a d'abord laissés quelque temps eu repos, puis il nous a assignés une seconde fois, ensuite une troisième , si bien que nous avons tout perdu ; cependanl le auilheureuN ne cesst^ pas de nous susciter chaque jour de nouveaux chagrins. Voilà ce qui nous amène auprès de toi. Il faut que lu nous délivres de ce mauvais garnement. 11 déshonore le nom de notre père, n n'a jamais eu le cœur d'un honnête musulman. Qu'il soit donc un

. esclave, puisqu'il ne sam^ait être autre chose 1 Nous voulons te le vendre ; as-tu envie de Tacheter?

— Pourquoi non ? reprit le capitaine. Imaginez seulement le moyen de le faire passer par ici, et je l'embarque tout de suite*

74 HlSTOihË

— Je te proposerai quelque chose de mieux :

accepte notre souper, et viens ce soir avec deux lioiumes de ton bord; deux sulïiront. Au bt^oiu, nous leur prêterions main-forte; mais je répète que deux bulliioiil , parce que nous altendi oiis son sommeil. Aussitôt qu'il sera endormi, tes deux hommes le bâillonneront et le chai geront sur leui^s épaules, remporteront à la faveur de la nuit, et nous ne te demanderons jamais ce qu'il sera devenu.

Ëntendre , c*est obéir , dit le capitaine ; mais, si je vous ieuds un service, vous ne devez pas avoir tout le bénéfice à la fois ; je ne vous aiâiëte voile hojxuue que quaiante dinars,

^Quarante dinars 1 soit, répondit Sàlim qui raurail donné pour rien. Ainsi , après la prière de Fâcha (qui correspond à nos prières de vêpres), ta te rendras dans tel quartier ; un de nous deux vous y attendra , toi et tes gens. »

L iilTalrc réglée de part et d'autre, les deux Ircres rentrèrent aulogis. Djouder y revûit en même temps; Sâlîni alla au-devant de lui , et lui baisa la nom avec respect :

Oigitized by Googif

DE DJOUD&R L£ PÊCHEUR. 75

, « Qu'as-lu» mou frère , et que veux-tu de moi t lui

! demaiida Djouder.

-r£h bien 1 sache donc que ]*ai encore une fois abusé de ta bonté. J'ai uu ami, qui nia souvent reçu à sa table, lorsque je n*avais pas à manger chaque jour, et que mou frère était allé eu voyage, 11 ma rendu mille bons offices, que je ne raconterai pas, et, depuis ton retour, il m*a demandé plusieurs fois : « Fais

; « donc que je connaîsseton excellent frère. » J'ai toujours remis la chose au lendemain ou à la semaine suivante; aujourdliui, enilii, je Tai rencontré par basard, nous nous sonunès salués; il m'a invité à soiipei pool' ce sofr, et, comme je voulais m'excuser en disant : « le ne saurais plus me séparer de mon « frère.... — Loué soit Dieu! m'a-t-il répondu ; que « ton frère me fasse l'honneur de venir souper avec « moi. — Je ne sais s'il lui plaii a de souper hors de • chez lui , me suis-jc hâté de répondre ; mais (et ses « deux frères marchaient à ses côtés), tes deux frères « et toi, que ne loi faites-vous plutôt riiomieur de « venfr partager son souper? »

« Je pensais que les deux frères au moins refuse-

! raient; ils ônt accepté sur-le-champ: je dois les attendre ce soir à la porte Bàb-Zàouièli. Voilà ce que j'avais honte de te dire. Mon pauvre cœur était malade de confusion ; voudra^-tu le guérii* en ne désavouant pas ton fm e? Un souper, ce n'est rien pour une fortune aussi considérable que la tienne^ û ail-

leurs, si la présence de trois étrangers t'importuBe,

j'emprunterai la chaiiiljrc d'un de nos voisins, et je les y recewai.

— Poui'quoi les recevoir chez un voisin? répondit Djouder. Qu'ils viennent ici, qu'ils viennent ebez moi, qu'ils \ieimeiU ciiez vous! Est-ce que la maison est trop étroite, ou que nous n'avons rien k leur donner pour souper ^ Ne sais-tu pas que nous pouvons lear offrir tous les mets, toutes les pâtisseries, toutes les friandises de sucre et de miel qu'ils peuvent imaginer, et en telle quantité qu'il en resterait encore, vinssent-ils non pas trois, mais trois cents! Va donc ! Amène ceux que Iji attends et remercieles de ma part. L'hôte qui entre dans la maison est la bcnédiclion de la iamille. »

Le perfide Sàlim baisa une seconde fois la main de son frère et alla s'asseoir à la porto Zâouièh. Quand ce fut l'heure de Tâcha , il vît venir les invités, qu'il amena dans la maison de Djouder.

Celui-ci leur souhaita gracieusement la bienvenue, n appela sa mère, lui dit ce qu'il désirait pour le souper, et Fathmé descendit tirer les plats du sac , jusqu'à ce qu'il y en eût quarante, tous do diffé* rente espèce. Alors Djouder et ses hôtes descendirent à leur tour. Sa mère se retira selon la coutume, et les convives ne cessèrent de manger que quand il leur sembla impossible d'avoir faim dvsormUîs.

Le capitaine s'imaginait toujours être l'hôte de : Sâlim.

Le tiers de la soirée s*acheyait à peine ; Djouder 1 demanda un desi^ert de sucreries. Sàlini se ievail sans cesse ; c*était lui qui allait et venait, qui s'occu- : pait des convives et qui laisoii les Iionneurs du lestin. Pour Djouder et Sulyiii, ils demeurèrent assis, ne voulant pas enlever à leur frère le soin d'être poli et prévenant envers ses liùtes.

Cependant les vapeurs du souper commencèrent à iiiuiiiei' comme un brouilluid obscur au cerveau de notre Djouder. Il se retira pour aller dormir. Chacun teignit le même liesoin. Le capitaine fer-* mait les yeux en s'appuyant à la muraille. Bientôt on n'entendit plus aucun bruit dans la maison, jusqu'au moment où il se Ht un léger frottement de babouches sur le plancher. Sàlim était sorti de la i>alie, il revint dire que l'espiît de Djouder s'était envolé dans le sommeil. Le capitaine et les deux iiiarius se levèrent alors ; ils bâillonnèrent le dormeur avant qu'il se fût aperçu de leur présence. Quand ij ouvrit les yeux, il ne pouvait plus crier^ deux hommes le tenaient Tun par les pieds, l'autre par les épaules. Ce fîit ainsi qu'il ti^aversa la ville, lié, garrotté , adressant en vain des regards suppliants aux étoiles qui brillaient au-dessus de sa tête; puis on le jeta sur le pont d'un bâtiment. U comprit qu'on allait remmener esclave , et le

78 » HlSTOiliE

navire partit en effet avant le jour, faisant voile poui* Suez.

Laissons puiu- le moment Djouderciitro les mains du capitaine et de ses matelots. Lorsque le jour fat venu, SàUmetSol^m entrèrent dans la chambre de leur mèfe«

« Est-ce que ûotre frère ne s'csl pas encore levé, lui dirent'ils ?

— Je ne sais, répondit-elle; alle^ voir s'il n'est pas éveillé. »

Mais ils reparurent en demandant :

« Où peutH être? il n^est pas dans sa chambre.

— U sera sans doute resté auprès de ses convives. »

Us repai*m*ent une seconde lois en disant :

« Nous n'avons vu ni les convives ni lui-même. Ne serait-il pas parti avec eux tandis que nous dormions? Son premier voyage Ma réussi; c'est assez pour qu'il ne veuille plus demeurer en repos, et (|u il s'en aille cherchant de nouveaux trésors.

— Je me souviens maintenant, ajouta Sâlim, j'ai entendu quelques mois , comme il s'entretenait à voix basse avec ces Africains, et ceux-ci lui disaient : tt iSous irons , et nous te donnerons la clef d'un trésor. »

— Serait-il vrai? s'écria Fathmé le cœur on

alannes.

Au surplus , reprit Solym, nous ne connaissons

b£ DJOUDER LE PÉCHEUR. 79

pas ces Africains. D'où veiiaient-Us ? Où notre frère les a-t-il rencontrés? Dans le Magreb assurément , i et il les aura retrouvés par ici^ Je crains qu'il n'ait , eu tort de se confier à ces Maugrebins. »

Il parlait ainsi parce que sa mère ne savait rien de ce qui s'était passé la veille, et qu'elle n'avait pas entendu le conte dont ils s'étaient servis pour I tromper Djouder.

' « Ainsi, reprit Fatinnc , vous pensez qu'il les i aura suivis? Dieu veuille le guider dans ce nouveau I voyage comme il a fiait dans l'autre, et nous le rendre plus riche encore que la iu^iuièrc fois. »

Cependant ses yeux se remplirent de larmes et sa bouche de sanglots, son cœur se brisait à l idée de la séparation.

« Maudite que tu es! s'écrièrent en même teuips SÀlim et Solym ; tu n'as jamais eu d'affection que poui* Djouder. Il s'éloigne, et tu pousses des géuiissements de détresse ; nous, au contraire, soit que nous démoulions, soit que nous restions avec toi, tu n'as jamais témoigné ni peine ni plaisir. Si cependant Djouder est ton âls , nous sommes ses frères, nés de toi connue lui, et enfants de notre, père.

— Oui, vous êtes mes lils, répondit Fatinné ; mais j'ai mis au monde deux méchants qui ne se sont pas souvenus que j'étais leur mère. Avez-vous jamais eu la moindre considération pour moi? Quand vous

go ^ HlSTOlRfi

étiez enfants , comme je vous nom-ris^s , je me suis réjouie de vos caresses, et c'est pour cela que je vous ai longtemps aimés ; mais depuis le jour où votre père est mort, qu'ai-je reçu de vous que de mauvais traitements? Ce qui m'appartenait, vous vous eu êtes emparés ; vous m'avez réduite à ètie sans abri d'abord, ensuite à être sans pain. Djouder, a^ couti*alre» mou Djouder m'a reçue lorsque vous m'aviez chassée; lorsque je mendiais, il m'a ramenée ici avec l'aliondance. Je n'ai rien^ vu de vous qui n'ait élé blâmable, je n'ai rien vu de lui qui n'ait été honnête et bon. Il a remis la joie dans mon cœur ; il a consolé et respecté ma vieillesse ; laissez-moi donc faire ce qui est bien. Je pleure et je dois pleurer lorsque mon Djouder s'éloigne de moi; je pleure de regret et de reconnaissance, à cause des bien^ faits que j ai reçus* comme vous en avez reçu vous« mêmes. »

A ces mots , les deux frères feignirent de s'em^ porter jusqu'à la fureur ; ils accablèrent d'injures la pauvre femme, et^ la frappant, ils la forcèrent à se réfugier dans la chaniljre, où elle s'enferma. Alors i furent maîtres de la maison « descendir^t à la salle basse, remuèrent tout pour découvrir la valise* et la trouvèrent^ ainsi que le double sac, dont la pi emière poche contenait de l'or, la seconde des bijoux. Fatbmé était sortie de sa retraite , elle leur criait derrièi e la porte :

» Que faites-vous î »

Ils lui répondirent : « Nous reprenons la forUuic de notre père* »

Et Fatlimé, courageuse à force de désespoir, frappait encore en disant : « Vous savez bien que vous mentez. Les richesses de voUe père ont été dissipées par vous ; celles-ci n'appartiennent qu'à votre frère.

— C'est toi qui mens, répliquaient-ils. Notre, frère n'a rien rapporté du Magreb ; voici ce qu'il nous avait dérobé sur l'héritage de notre père , et nous rentrons en possession de ce qui est à nous. »

Alors Fatbmé les entendit compter les pièces d'or ; ils se les partagèrent saps trop de contestaiioii, débattirent plus longtemps le poids et la valeur des pierreries; mais, au sujet de la valise, il s'éleva une querelle violente : < C'est moi qui l'aurai ! criait SâJim. — C'est moi! »» criait Sol) m à son tour, et la mère élevait la voix à travers la porte :

m Vous VOUS êtes réparti par moitié l'argent et les joyaux dont on peut estimer le prix ; niais la valise, VOUS ne sauriez ni Tcvaluer au poids de l'or, ni en laire deux parts , gardez-la donc tous deux et laissez-la entre mes mains. A quelque heure que ce soit, je vous servirai à liianger. Ce n'est pas pour moi que je vous parle. Je ne tirerai jamais rien pour moi de la valise ; seulement, puisqu'il faut toujours vider les plats, et que votre frère donnait les restes aux pauvres , vous me doimerez a moi les miettes

de votre table. Ce n'est pas beaucoup. Je ne de*

liiaiide rien de plus. Je serai votre sei*vante, et vous vêtirez votre servante. Je resterai ici sans sortir, aliu que vous trouviez toute chose prête. Vous, vous êtes des hommes, vous irez par la ville , vous achèterez des marchandises et vous les revendrez. Vous êtes mes lils, n'est-ce pas? Restons comme nous sommes, ne tùt-ce que pom* ménager votre crédit; et puis, vous le savez , votre frère est revenu deux fois : deux fois vous avez eu à rougir devant lui ; s'il revient une Icoisième, il faul qu*il puisse iout revoir, ainsi qu'ii Ta laissé ; je ne lui dirai rien , il vous remerciera, et vous ne détournerez pas les yeux devant son visage. »

Mais ils ne se souciaient pas de Técouter, et ils continuaient de se qucreUer entre eux.

Or, un des archers du roi les entendit. Cet archer dînait par liasard dans une maison voisine. La fenêtre de la chambre était ouverte. Les convives dormaient à la suite d'un repas copieux. Le soldat , qui demeurait éveillé , s'approcha de la fenêtre ; la vivacité de la discussion excita sa curiosité; il prêta roreille, il ouvrit les yeux, et le lendemain matin, ayant réussi à pénétrer jusqu'au roi

DE DJUliiKK LK PÉCHEUR. 83

Chems-Eddaulèh (soleil de la dynastie), qui gouvernait alors rÉgypte, il lui raconta ce qu'il avait surpris de rhistoire du sac et des iiiervcillcs de la valise. Ghems-Eddaulèh envoya chercher aussitôt les deux frères de Djouder. Le soldat répéta devant eux ce qu'il avait dit au roi. S&lim et Solym niéreni d abord avec senueut; niais on leur appliqua la question , et ils ne tardèrent pas à faire des aveux. Le roi ordonna d'abord la saisie du sac et de la valise, puis ou jeta les deux frères en prison: ils étaient coupables envers leur frère et coupables envers le roi. ûuant à Fatlmié, comme il ne lui restait plus aucune ressource , Djouder absent , et les deux sacs contisqués , le prince se chargea de pourvoir à ses besoins. Tous les jours, des servantes du palais lui apportaient sa nouriiture» et elle se serait crue heureuse, délivrée de ses méchanls fils, si elle avait reçu quelque nouvelle de Djouder.

Il valait mieux pourtant qu'elle ignorât ses tristes aventures. Toute une année, Djouder demeura esclave à Suez. L'année écoulée, son maître s'embarqua ; Djouder le suivit. Un vent d'orage s'éleva , bouleversa la mer , jeta le navire sm* une côte de rochers, et le navire s*entr*ouvrant, Féquipage disparut. Djouder seul atteignit à la nage une plage d'une pente douce; quand il sentit la terre sous ses pieds, et qu'il put imprimer ses pas sur le sable, il commença par bénir Dieu dans sa reconnaissance;

84 HISIOIRE

puis 9 se mit à marcher au hasard jusqu'à ce qu'il aperçût quelques bestiaux. U venait de rencontrer une tribu. On lui fit des questions ; il répondit en racontant son histoire. Un négociant de Djidda, qui reutendit, lui demanda s'il ne voulait pas en** trer à son service. Djouder n'avait pas d'autres ressources y il accepta la proposition du marchand et le suivit à Djidda. Là , comme la bonté de Dieu ramenait Djouder, par des voies inconnues » au terme qu'il lui avait assigné, la feunne du marchand se sentit prise de dévotion pour le saint pèlerinage, et le marchand conduisit encore Djouder à la Mecque. Le bonheur, qui semblait avoir M Djouder, l'attendait sur le territoire sacré. Son cœur n'était déjà plus que douceur et qu'oubli depuis qu'il remplissait les pieuses pratiques ; or, un jour qu'il faisait, suivant le rite, le tour de la maison du prophète, il Mht heurter, sans le savoir, un croyant qui adorait, comme lui, la Caaba; ce croyant était son ami le cavaUer noir, le Maugrebin Âbd Ëssaaiad.

Abd Essamad salua Djouder avec les marques d'une vive amitié, et lui demanda où il en était avec la fortune.

Djouder ne put s'empêcher de répandre un torrent de larmes, puis il raconta tout ce qui lui était arrivé. Alors le Maugrehm Tenunena chez lui, Tembrassa coumie un frère , lui fit revêtir un habit

DË UJOUDËR LË PÊCHEUR. 85

qui éblouit Djouder lui-même, habitué à la magnificence de son bôlc. « Maintenant, lui dit-il , puisque je t'ai retrouvé, te voici à l'abri du malheur.» Eu mùme temps, il étendit du sable sur le plancher et y traça des figures cabalistiques. « Djouder, reprit-U, le roi d'Egypte t'a vengé. Je vois tes deux frères en prison. Ta mère n'a besoin de rien. Le roi lui fait apporter chaque jour ce qu'il lui faut pour sa nourriture ; sois donc hrareux autant que tu es le bienvenu, et achève de remplir avec un cœur reposé les devoirs du pèlerinage.

— Seigneur, lui dit Djouder, vous ne voulez pas que votre ami soit plus longtemps un paa\ic esclave. J'ai mon maître qui m'a toujours bien traité. Permettez-moi d'aller prendre congé de lui; après quoi je reviendrai auprès de vous.

— Va donc, répondit le Maugrebin. Ce marchand vit dans Taisance ; il n'a pas besoin de toi et ne cherchera pas à te retenir. »

Djouder alla prendre confié de son maître et lui dit ; « J'ai rencontré ici mon frère que je n'avais pas vu depuis luuyiemps.

— Qu'il vienne donc, répondit le marchand, et nous lui ferons fôte à cause de toi.

— Seigneur, ajouta Djouder, je sais que vous êtes bou et généreux; vous pouviez me regaider comme votre serviteur, et vous avez i cgardé votre i serviteur comme un ami; mois mou frère, loué

soit le Seigneur, iva pas besoin de rhospilalité d'autrui : fl est riche, il a une maison opulente et une foule de gens pour lui obéir....

— Je t'entends, interrompit le marchand de Djidda. Que Dieu répande sur toi ses bénédictions, comiiie je t'ai trouvé doux et fidèle ; dès ce moment, tu n'es plus à mon service, » et il remit ving t dinars au jeune Égyptien.

Ojouder ne Toulut pas les refuser de peur de paraître fier. 11 remercia son ancien niiulre, et lui souhaita toute prospérité. En sortant, il rencontra un homme qui mendiait, et les vmgt pièces d*or passèrent de sa main dans celles du pauvre. Plus heureux encore après avoir fait un heureux, Djouder revint en courant chez le JlaugreLin.

Gomme on le pense, il n'eut pas d'autre maison durant le saint pèlerinage. Quand Tun et Tautre eurent terminé leurs dévolions, Âbd Ëssamad voulait ramener Djouder à Suez ; mais le jeune Égyptien songeait toujours à sa famille. Incapable de nourrir un ressentiment conU^e ses frères, était-ce sur le territoire sacré qu'il se fftt souvenu de ses frères pour les haïrî U sentait un désir pressant de 'revoir sa mcrc. Abd Essamad respecta donc sa volonté. «Ami, lui dit-il, retourne au Caire, puisque tu ne saurais ùive hem^eux à Suez. Prends garde seulement de n'être pas même heureux au Caire. Délie-toi de Sàiim ou de Sol) ai. U est bien d uinici'

i>£ DjOLDEK Li. l^ÈCHEUR. 87

ses frères , mais non pas leur méchanceté. Que ferai-je maintenant pour te garantir du besoin ? Je t'avais donné la valise qui ne devait pas s'épuiser ; ils te Font prise par la ruse et par la violence. Que n'essayeront-ils pas de te piendie s'ils viennent à sortir de prison? et je prévois que tu les y aideras. Ëcoute : je te donnemi encore un talisman; mais celui-ci lu le porteras toujours avec toi ; c'est le sceau même que tu as détaché du doigt de Ghftmardal. Lorsque j'ai eu entre les mains le sceau , la sphère, le sabre et la boite de Kohol, j'ai réfléchi, et je n'ai plus désiré le livre. Je le laisse au cheik. Qu'il y découvre de nouveaux . secrets. Je ne tenterai plus aucune aventure ; mais il ne sera pas dit que Djouder m'aura rendu tout-puissant et demeurera dans la détresse. Prends donc le sceau, mon frère, afin^ que tu aies aussi reçu ta part de ce que tu as gagné. Tu connais la vertu de cet anneau. Un génie , à qui rien n'est impossible , excepté de dcsoibéir, le génie Ërraad-Elkacif, a été attaché à raimcau p;u la force des caractères mystérieux. Quelque chose que tu déshres, tu n'auras besoiii (iue de fiotter Taimeau, et l'esclave de l'anneau t'apportera ce que tu auras demandé. »

En même temps, pour montrer à Djouder les efTets du sceau magique, Abd Ëssamad le frotta devant kû. LSesclave apparut aussitôt en criant avec une voix comme celle de l'orage : « Que veux-

8b UlSTOihE

lu , maître? me voici prêt à le servir. Faut-il détruire une ville fondée d'hier? Faut-il relever une ville détriuLe î Faut-il faire mourir un roi sur son trône , exterminer une armée sous ses tentes ? »

Le Maugrebiu lui répondit : « Voici ton uou* veau maître, et dès ce jour, tu lui obéiras comme tu m'as obéi à moi-même, h Gela dit» il le congédia. «MaiiUeuant , poursuivit-il en s' adressant à Djouder, chaque fois que tu frotteras Vanneau, le génie se lèvera ainsi devant toi. Tu commanderas, et il ne résistera jamais, quelle que soit ta fantaisie.

— Seigneur, répondit Djouder, vous avez deviné mou désir. Je voudrais bien, si vous me ie permettez, revoir ma bonne ville du Caire.

— Frotte donc Tanneau , tu n'as pas à t'inquié*

ter d'autre chose, et ton esclave se présentera devant toi. »

Alors le Maugrebin embrassa Djouder, et s'éloigna pour le laisser seul* Djouder frotta le sceau. Erraad-Elkacif sortit de terre si brusquement que le jeune Égyptien tressaillit; mais, se remettant aussitôt : u Esclave, lui dit-U, je veux que tu me transportes en Égypte et que tu me mettes sur la place du Caire avant la fin de la jomnée.

— n sera fait ainsi que tu l'ordonnes. »

Eu même temps, Djouder se sentit soulever de terre. Erraad-Elkacif venait de le prendre sui^ i^t:?

D£ DIOUDfia Lfi i^&GHfiUR. 89

épaules. Le génie monta d*abord comme une flètlic lancée contre le ciel. Djouder perdii bientôt de vue les plaines et les montagnes; il n'apercevait plus que le disque du soleil prodigieusement élargi ; par moment le soleil disparaissait: Djouder croyait entrer dans la nuit visible. Des cris aigus éclataient au-dessus de sa tête : c'étaient des essaims d'oiseaux incoimus qui venaient battre des ailes autour de lui. Enfin , le génie cessa de monter; il plana quelque temps, puis il abaissa son vol, et Djouder commença à distinguer les cimes des montagnes comme des écueils à la surlace d'une sorte de brouillard; puis il plongea dans ce brouillard et reconnut la mer avec la terre, les plaines avec les villes, et tandis qu'il regardait audessous de lui les flèches des minarets , les dômes des mosquées , il ressentit une secousse : le génie , perçant la terrasse , Pavait déposé dans la chambre de sa mère.

Jugez de la frayeur, niais aussi de la joie qu'éprouva en même temps la bonne Fathmé : elle se leva et eUe plema. Djouder la fit asseoii , attendit qu^elle se fût remise de son émotion, et alors Fatlmié lui apprit ce qui s'était passé depuis son départ : conunent ses frères s'étaient partagé Tar* gent et les bijoux, comment ils s'étaient disputé la valise , comment le roi avait confisqué la valise et le sac , bref, comment Sàlim et Solym avaient été

90 iiiSïUUU::

fra[)i)Ù6 avec le bâton, jetés enfin dans un cachot, tandis que le roi, ayant eu pitié d'elle, n'avait cessé de puiu'Yoir à sa suLbistance.

Djouder ne sembla pas s*attendrir sur le sort de ses frères ; mais il les jugeait suttisauunent punis , et les avait déjà absous dans son cœur : « Ne t'afflige pas, dit-il à sa mère. Plus de tristes souvenirs. Celui qui s'est désaltéré n'a [pas eu soif, celui (lui s'est rassasié n*a pas 'eu feîm, il n'est rien arrivé de mal à celui que visite le bonbeui*. Réjouis-toi et oublie. 'D'abord , je vais te montrer ce que 'je puis &ii*e , et dans un moment mes Irèi es seront ici. »

Ce disant, il frotta l'anneau. L'esclave parut : « Uue me Yeux4u / Parle, maître, et tu seras obéi«

— Mes deux frères sout enfermés dans la prison du palais, je veux que tu les délivres ét que tu me les amènes. »

Le génie s'inclina» en signe de soumission. Q s'enfonça sous la terre et ne sortit qu'en brisant les dalles du cachot.

En ce moment, bàlim et Solym eussent demandé la mort comme un bienfait; ils se disaient l'un à l'autre ; « Hélas I mon frère, chaque matin ajoute un jour, chaque soir ajoute wuc nuit à nos souffrances, et ni le jour ni la nuit n'en amèneront la fin. Jusqu'à quand Dieu voudra-t-il que nous restions dans cet affreux cachot ? Nous avons perdu le souuueil dans la gène et dans les privalions» et

û£ DJOUDER L£ PÊCHEUR. 91

Dieu ne nous enverra pas la mort, parce que la mort serait le repos* »

Connue ils pailaient ainsi, le planclici fut rompu, le génie se montra tout à coup , prit S&lim et Solym aussi aisément qu'une nourrice prendrait deux enfants jumeaux , et se plongea avec eux dans les entiailles de la terre* L'un et Tautre s^évauouirent par Teffet de la terrcui*. Quand ils rouvrirent les yeux i ils se trouvèrent dans leur maison , et virent leur frère Djouder assis sin* une natte , a^ant leur mère à son côté.

Djouder s'iunusa de leui' étonnenicnt. « Salut à vous, » leur dît-il, et la confusion succéda à la surprise. « Vous savez que vous me laites toujours plaisir lorsque vous voulez bien venir me voir. »

Les deux mailieureux baissèrent la tête et éclatèrent en sanylûls.

« Ne pleurez point , reprit Djouder. Vous ai-je adressé un reproche ï je ne vous pai lo que de ma joie. S'il y a un crime entre nous , c'est la cupidité qui Ta conmns , c'est Satan , et la malédiction de Dieu puisse peser éternellement sur sa tète ! Satan vous a poussés à me vendre ; mais Dieu m'avait consolé d'avance par l'exemple de son serviteur Joseph , et Joseph fut encore plus maltraité que luoi, puisque ses frères l'avaient obligé à descendre dans une citerne.

HISTOIUE

« Que \om ai-je lait? continua Djouder; mais puisque vous paraissez vous repentir, àemmdei pardon à Dieu, il vous écoutera, lui qui Gêt le trèsbon, le cléincnl par excellence. Quant ft tnoî, qu'il me regarde un jour avec douceur f comme je vous regarde en ce moment. Soyez donc les bienvenus; car ce n*est pas de moi qu'il vous arrivera jamais auciiii mal. >•

Enfin, il se mitàles rassurer si bien que la confiance rentra dans leurs cœurs; puis il leur raconta ce qiiMl avait eu â souffrir sur la chiourmc * et durant son esclavage, jusqu*au moment où il reuconlra le Maugrcbin Al)d Essauiad : « Mais Dieu soit loué ! leur dit-il en terminant , voici que les mauvais jours se sont changés en joie , et si nous avons perdu quelque chose, nous allons le rega* gner avec usure. »

Tout en parlant il frottait le sceau; Fesdave pa^ rut Sàlim et Solym ne Tavaient pas encore vu eu &ce« L'épouvante les prit. Ds cnirent que Djouder allait donner ordre au génie de les faire mouni* lotts les deux , et ils s'attachèrent à la robe de leui* mère, en criant : « Mèrel intercède pow* nous; nous sommes sous ta i)rulcclion î »

Hais Djouder dit à l'esclave : «■ Il y a dans le

! trésor du roi im sac et uue valise dont 11 a dé- 1 poiiillé mes frères ; apporte-les-moi sur-le-champ. Tu prendras aussi tout ce que renlerment les cotfres du roi, soit bijoux, soit pieiTcries, joyaux curieux , or en lingots et or en monnaies ; vide les meiil)les et les écrins, jastia à ce qu'il ne reste rien absolument.

— Entendre, c'est obéir, • répondit l'esclave ; et, un moment après, il revint comme il s'en était allé , a ti avers la muraille, n Maître , je n'ai rien laissé dans le trésor royal. » Puis il déposa tout aux pieds de Djouder.

Djouder confia à sa mère le sac qui contenait les joyaux, garda la valise devant lui, et donna un dernier oidi c à l'esclave : « Tu me construiras un palais cette nuit même. Je veux qu'il soit magnifique , et que nui ne puisse lui être comparé dans le monde. Tu en peindras les murs avec de Feau d'or. Tu le meubleras comme tu aurais fait pour le grand Salomon , le jour où il reçut la reine de Saba. Pars, et que le soleil ne se lève pas sur le Caire avant que tout le travail soit terminé.

— Tu seras satisfait, » répondit l'esclave en per« çant du pied la terre.

Alors Djouder tira un excellent repas de la valise. Nos quatre convives mangèrent, se divertirent , . et chacun alla se coucber, Djouder comme

uu ilOiume qui a voyagé tout le jour, Sàliui et Solym conmfi deux prisonniers qui n'ont pas goûté depuis plus d'un an le plaisir de s'étendre sur un lit, Fathmè comme une bonne mère qui a iru son lils de retoui* , et qui s'endort avec Tidée de le revoir le jour suivant.

Cependant Ërraad-Ëikacif était à l'œuvre* U conir mença par rassembler une lésion de génies inférieurs , et leur commanda de construire un palais. • Les génies se partagèrent la besogne. Les uns eurent pour t&che d'apporter les pierres, qui couvrirent en un instant une vaste étendre de terrain; les autres se mirent à les iailler, mais pas une oreille humaine n'eût pu entendre le bruit du marteau. Ceux-ci prenaient les pierres et les plaçaient l'une sur l'autre à mesure qu'elles étaient taillées; ceux-là préparaient la chaux pour les blanchir* Les murs se tenaient à peine debout que les décoiu* teurs y appliquaient leurs échelles. Le pinceau passait sur la cloison , et elle reluisait d'or. L'azur et vermillon y couraient en élégantes arabesques. C'était partout une incroyable activité.

On n'apercevait aucmie lumière au dehors, et cependant les chambres étaient plenies de clarté comme si Ton y eût consumé mille flambeaux. Enfin, le jour put se lever, le palais était sorti de terre avant que le soleil eût paru à l'horizon , et le génie se présentant devant Djouder , lui dit : « Me

Page 1