LIVRE PREMIER
LiA. graTité de rhistûire s'étonne quelque* fois de la bizarrerie deséyéncmehs^^tne hasarde qu'avec une extrême réserve des récits que Ton croirait inventés à plaisir pour exciter la cuiûosité jmblique* Mais
A HISTOIRE
quand les faits sont attestes par de nombreux témoignages, quand ils sont consacrés par le temps et l'opinion des hommes, elle se hâte de les recueillir et de les présenter comme un nouvel exemple des vicissitudes humaines. L'histoire de don Juan, si pleine de cet intérêt qui s'attache à des événemens inattendus, est peut-être une de celles qui frappent le plus vivement l'imagination du lecteur, et, sous ce rapport, on peut dire qu'elle u tout le charme du roman. L'entrevue du jeune prince avec le roi son frère, et sa présentation à la cour, ne sont pas sans doute une des circonstances les. moins extraordinaires de sa vie. D parvint à sa quinzième année, sans qu'on l'eut entretenu du mystère de sa nai^ance ^ k peine se croyait-il le fils de quelque gentilhomme obscur, lorsqu'il apprit que
Charles-Quint était son père. Peu d'histoi-^ res ont un début aussi singulier* Voici de quelle manière à peu près il fut reconnu* Le jeune pupille de don Louis Quixiada Tenait de relire pour la dixième fois peutêtre le billet que ce seigneur lui avait écrit de Valladolid, où se trouvait alors la cour.
« Le roi chasse demain dans la forêt du « mont Toros. Vous lui serez présenté , « mon cher don Juan ; tenez-vous prêt à « partir de bonne heure ; j'irai vous chérit cher moi-même à Villagarcia. Ce sera « pour vous un grand jour; la fortune vous « comble de ses faveurs; puisse le ciel bénir « vos nouveaux destins ! » Non, ce n'est point un rêve, s'écrie don Juan, voilà bien l'écriture de Quixiada, voilà son nom, voilà ses armes. N'est-il donc pas tout-puissant à la cour? Combien de fois ne m'a-t-il
C HISTOIRE
pas dit que le roi ferait ma fortune ? Peutêtre demain serai-je un des pages de S^ Majesté! peut-être un brave officier dé son armée! Oh! sans douter, ce serait le plus beau jour de ma vie. Et bornant là tous ses vœux, don J^ian courut aux pieds de sa mère , ainsi qu'il appelait Pépouse de Quixiada, hii confier ses espérances^ et les naïves émotions dé son cœur. Embrassezmoi, mon fils, lui dit UUoa, et calmez ces premiers transports. L^homme ne doit ni s'affliger ni se réjouir à l'excès : le bonheur et la sagesse sont dans la modération. Voilà, mon cher don Juan, ce que dès votre plus tendre enfance je n'ai cessé d& vous répé^ ter : faites voir maintenant de quelles leçons vous avez été nourri , montrez qu'il appartient à un véritable courage de s'élever au dessus de sa fortune. Quelques lettres
aussi m'ont été apportées de Valladolid^ toutes me préviennent de la partie de chasse qui doit avoir lieu demain, et je pense, en effet, que ee sera pour vous un grand jour. Le soir, lorsque don Juan prit eongé d'Ulloa , elle lui dit encore : si^ à l'avenir, mon enfant, vous ne rencontrez plus d'amis sincères, ^ le monde ne vous parle désormais que le langage de la séduction , vous me rendrez du moins cette justice, qu'ici vous avez été traité en homme. Gardez-en quelque mémoire; la reconnaissance porte bonheur. A ces mots, qui ne purent .
être prononcés sans un vif attendrissement, don Juan vole dans les bras de sa mère, et tous deux se séparent en répétant à demain , à demain.
Cependant don Juan, dans l'âgç heureux où le sommeil repose de l'attente même du
bonheur, était profondément endormi lorsqu'on vint l'avertir que déjà le bruit du cor réveillait les échos de la forêt. Il se lève, mais, ô surprise! tout est changé autour de sa personne. Des valets qu'il ne connaît point viennent prendre ses ordres: ses vêtemens ont disparu pour faire place aux habits les «plus riches et les plu» somptueux.
Don Juan les considère un instant, il les prend à sa main, les quitte, les reprend encore; puis, s'abandonnant à ce nouvel enchantement, il s'habille soudain, attache autour de son col la large fraise espagnole, et jette sin* son pourpoint un magnifique manteau* Sa blonde chevelure tombe sur ses épaules en longs anneaux d'or, ses yeux bleus, si doux et' si fiers, peignent à la fois l'espérance et le ravissement : il est beau comme l'un de ces anges que le ciel envoie
aux hommes pour offrir l'image du bonheur, et leur porter des paroles de paix et d'amour* Tandis que don Juan s'élanee sur son cheval, Quixiada, accompagné de quelques cavaliers, paraît à la grille du château, et fait signe à son pupille de le suivre. Alors , se dirigeant vers le mont Toros , Ùs disparaissent dans l'épaisseur des bois.
Le trouble qui régnait dans l'âme de don Juan , ne lui avait point permis d'interroger Quixiada; et, bientôt emportés par de rapides coursiers , ils poursuivirent leur route sans proférer une parole. Toute leur suite, imitant cet exemple, garda un profond silence. La cloche seule du monastère de VÉpine frappait l'aiir de ses sons religieux, lorsqu'on aperçoit à quelque distance du couvent une nombreuse cavalcade marchant au pas et en bon ordre. Voici
io histoire:
le roi, dit. Quixiada à son pupille, et atis* sitôt il Fentraîne aux pieds du monarque».
Philippe, qui s'était avancé de quelques»
pas , se trouvait pour lors en face de don Juan. Don Juan, interdit, les yeux baissés, sent la main du roi qui le relève doucement ; quelques mots affectueux dissipent sa première firayeur • Mais lorsque Philij^e , en souriant, lui demande s'il sait quel est son père ? don Juan se Irouble de nouveau, rougit , et tourne involontairement ses regards vers Quixiada. Vous êtes fils d'un homme illustre, reprend Philippe avec dignité : Charles-Quint est votre père et le mien ; et il le serre alors entre ses bras, et le conduit par la main au milieu de sa cour.
Oui , dit-il , je vous présente le fils de Charles- Quint, mon propre frère, que depuis longtemps il me tardait d'embrasser, et pour
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lequel j'ai préparé ce soir une fête au palais de Valladolid. Puis il ajouta gaiement qu'il n'avait §a& de sa yie une chasse plus heu-^ reuse.
C'est ainsi que fut reconnu le fils naturel de Charles-Quint, don Juan d'Autriche, ce héros qui devait bientôt remplir l'univers du bruit de son ncnn. Et cependant le secret de sa naissance, que l'on venait de rompre en partie , ne pouvait être tout entier dévoilé sans couvrir de honte et d'it^probre les auteurs de ses jours. Il fallut, dan»
Fespoir de dissiper jusqu'au moindre soupçon , que la fille d'un gentilhomme ailemand, Barbe de Blomberg, se chargeai complaisamment d'une faute qu'elle n'avait point commise, qui devait flétrir à jamais sa mémoire, et dont elle finit par tirer vanité selon les mœurs et l'usage des cours ;
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bien moins excusable du déshonneur volontaire qu'elle s'imposait, que si, pour son propre compte , elle eût eu à rougir d'une faiblesse criminelle. Mais lliistoire n'a point accueilli cette imposture ; elle est démentie par une princesse d'Espagne (1) ; et le soin même qu'on prenait de cacher la véritable mère de don Juan , a toujours fait croire qu'il était fils de Charles-Quint et de sa propre sœur, Marguerite d'Autriche.
Don Juan fut porté , peu de temps après sa naissance, de Ratisbonne au château de Villagarcia, près de Valladolid, où don Louis Quixiada , grand maître de la.maison de l'empereur, le remit entre les mains de sa femme, sans toutefois cesser lui-même de veiller à son éducation. On prit soin de le former de bon^e heure à tous les exercices auxquels se livrait alors la jeune noblesse ; il excellait
surtout à monter à cheval, à courir la bague, à lancer le javelot* Les soins que lui prodiguèrent ces nobles époux excitent le plus vif intérêt. Tel était leur zèle et leur dévouement, qu'au milieu d'un incendie qui menaçait de tout consumer, on vit Quixiada, avant de courir à sa femme, sauver d'abord le berceau où reposaient de si hautes destinées. L'empereur * n'avait voulu mettre personne dans son secret , non pas tnème Philippe , qu'il n'en instruisit que peu de jours avant sa mort* H lui recommanda , dans une lettre touchante , ce jeune orphelin , le conjurant de l'appeler à sa cour et de le reconnaître pour son sang.
Mais le roi d'Espagne, comme on le sait, ne se pressa point de remplir les dernières volontés de son père, et laissa le jeune prince deux années encoi'e aux soins de
U HISTOIRE
Quixiada. Cependant don Jijan ne parut ni surpris ni mnbarrassé de sa nouvelle fortune ; s(m g[ouTèmeur demeura toujours son conseil et son ami : sesvisites honorèrent plus d'une fois le château de Villagarcia* Lorsque Ulloa voulait embrasser la main du prince, c'était encore son fib adoptif qui la serrait dans ses bras.
L'éducation nalilaire que don Juan avait reçue dans laretraite semblait devmr lui ou* vrir la carrière des armes , et l'appeler d'a^ bord à quelque poste important. Mais ce n'était, point l'intention de Philippe, qui , dans les calculs «d'une froide politique , cherchait bien plutôt à séduire son frère par les grandeurs de l'Église. Il fallut tout le courage et toute la fei^meté de don Juan, lui qui venait a peine d'hériter de son rang, pour oser braver en face une volonté si ab-
"sohxe : colère, emportement, belles promesses, tout fut inutile ; le sort en avait décidé autrement. La yie de don Juan devait être courte, mais elle devait être celle d'un homme. Chose singulière ! k cour d'Espagne offrait, en ce moment, trois jeunes princes du même âge et du même sang (2), qui tous trois sont égalenfent fameux dans l'histoire ; don Juan et Alexandre Famèse par le renom qu'ils ont acquis à la tête des années, don Carlos pai* sa trista et 'îdéjdorable fin. D'une 'fidélité à toute épreuve, mais ardent et impétueux, don Juan s'irritait facilement; il dédaignait les petites intrigues,^ et parvenait à son but par l'ascendant d'un grand caractère. Sa première éducation ne lui avait point ensei^* gné l'^t de feindre et de se composer. Farnèse, au contraire, mettait dans sa conduite
de la prudence el de l'adresse ; et lors même qu'il faisait ses volontés , semblait encore obéir aux ordres du roi. Il n'en était pas ainsi du prince don Carlos, qui dévorait avec hauteur les moindres contrariétés, se vengeant toujours par de sanglantes railleries, et n'épargnant, dans sa sauvage humeur, ni ses amis, ni smi propre père. On assure qu'un journal écrit de sa main , avec ce titre moqueur : Gestes et faits mémO" râbles de Philippe 11 y fut remis par quelque courtisan au monarque , qui »e trouva que ces titres |»épétés sur toutes les pages : Voyage de Madrid à FEscurial; Voyage de FEscurial à Tolède; de Tolède à Madrid; de Madrid à Aranjuet; d^Aranjuez au Pardo; du Pardo à FEscurial y etc.
Famèse vivait assçz bien avec les deux autres princes, mais don Carlos et don Juan
avaient ensenible de fréquentes disputes, qui souvent même allaiait jusques aux me* naces et à l'injure. L'héritier du trône, se prévalant de ses droits, en abusait pour mdtraiter don Juan, et celui-ci, à son tour, repoussait avec fierté les outrages de son neveu. Un jour, chez la reine, don Carlos .
lui reprochait sa naissance : vous pouvez avoir raison, répondit-il, mais avouez du moins que mon père valait mieux que le vôtre. Don Juan ressentait une vive tendresse pour la mémoire de Charles-Quint; il rendait à ses images un véritable culte , et ne se lassait jamais d'admirer ces traits chéris dont il faisait toute sa gloire et son orgueil. C'était le grand homme et le héros qui recevait de si pieux hommages, et non le monarque puissant chargé dç sceptres et de couronnes* Don Juan ne s'informait
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point sur combien d'Étals avait régné son père, mais il aimait à savoir ses moindres actions de, guerre et jusqu'à ses plus petits combats.
Ses inclinations n'étaient point douteu* SCS, comme il le montra bientôt lui-même k l'occasion des préparatifs que l'on faisait pour secourir Malte. Sur la nouvelle qui se répand que la flotte espagnole allait mettre à la voile , don Jyan quitte secrètement la cour, et vient au port de Barce- Juilietx565. lonne se jeter dans les vaisseaux de don Garcias de Tolède. Depuis long -temps, rhéix)ïque valeur du Grand Maître La Valette , l'avait rempli d'un noble enthousiasme; il l'admirait surtout dans cette mauvaise fortune, d'où sortait tant de gloire et tant de vertu. Philij^ fut aussitôt informé de son départ, et, sur-le-champ, il
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lui enroya l'ordre de revenir à Valladolid.
Le roi parlait en maître irrité , mais il voulut que Quixiada portât lui-même la lettre , pour adoïK^ir ce qu'elle avait de trop sévère. Don Juan ne tint point contre les larmes et les jMÎères de ce fidèle ami, qui, dans le fond , approuvait son élève , et ne cessait de répéter îqu'une épée vaut mieux à la main qu'un rosaire. Ils reprirent ensemble la route de Valladolid. Philippe, touché de la prompte obéissance du prince , se borna à une légère réprimande. Dès lors on perdit l'espoir de changer tme vocation si pleine et si bauteiiMnt prononcée. Toute autre épreuve fut devenue inutile ; il me s'agissait plus que de modérer cette belKqueuse ardeur dont son âttie se trouvait comme subjuguée. Avec moins de caractère et de résolu^ tion, don Juan se serait peut-être accommodé
de la pourpre , au risque de devenir un lâche et sacrilège profanateur des autels. Mais on ne trompe point ainsi la nature, et nous l'eussions tu plus tard, secouant la robe poudreuse des séminaires, retitrer librement dans la carrière de son génie ; comme ce jeune prince Eugène , qui abandonna la corn' de Louis XTV et le petit collet , pour se faire le premier capitaine de son siècle. Tel est le véritable empire d'une volonté ferme , qu'elle ne rencontre jamais d'obstacles que pour les vaincre.
A viQgt ans, la tendresse efface bien des soucis. Don Juan, devenu amoureux i566. de Marie de Mendoza, oublia pour un moment aupi*ès d'elle tous ses desseins de guerre , et ne voulut plus songer qu'au plaisir d'aimer et d'être aimé. Tandis que la cour habitait encore Yalladolid, le roi.
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pour condescendre au désir de son frère , lui avait permis d'aller à Madrid chercher quelques distractions. Ce fut dans ce voyage qu'il vit pour la première fois la jeune Mendoza. Il s'attache d'abord à cçtte conquête, et bientôt il est payé du plus tendre retour. Les deux amans se jurèrent un amour éternel, puis ils continuèrent à se voir dans un profond mystère , toujours plus amoureux et plus passionnés. Cependant Marie portait déjà dans son sein le fruit d'une si douce union ; tout allait se découvrir. Don Juan vole au château de Villagarcia , confie ses inquiétudes et l'honneur de sa maîtresse à la vertueuse Ulloa, et la trouve encore prête à rendi^e au fils le même service qu'elle avait jadis rendu à son père. Indulgente pour lès faiblesses de son élève , elle fit secrètement nourrir la fille de Marie 1567.
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de Mendoza , et la garda jusqu'au moment où le roi , informé de cette intrigue, ouvrit à sa nièce les portes d'un couvent, dont elle devint ensuite abbesse.
Ce sont les premières amours de don Juan, et sans doute les seules qui méritent ce nom. Car, dans le cours d'une vie toute militaire , où trop souvent le caprice et la fantaisie remplacent les véritables affec* tions du cœur, il ne prit guère plus la peine d'aimer, et s'abandonna à cette facile galanterie dont l'bistoire est obligée de lui faire un reproche. Paré des plus aimables qualités , que rehaussait encoi^ Téclat d'une si grande gloire, ce prince donna le ton à son siècle, et mit souvent à la mode ses propices défauts, comme il y avait mis l'élé*» gante simplicité de ses vçtemens et la manière même dont il portait ses cheveux (3).
César aussi fut Tidole des Rx)inains, et ne se fit peut-être pas moins aimer par ses faiblesses que par son courage et sa magnanimité naturelle. Voilà de grands honimes, dont il faut oublier les vices et les imperfections pour ne conserver'que le souvenir de leurs vertus.
Cependant la cour d'Espagne , naguère si brillante , devient tout à coup triste et silencieuse. C'était Feffet d'une parole menaçante de Philippe U. Je sais bien des choses^ avait-il dit , en jetant sur la reine et sur son fils un regard terrible ; et depuis lors personne n'osa interroger le monarque sur ses chagrins et ses ennuis. La reine était cette jeune Elisabeth de France , fille de Catherine de Médicis et de Henri II, fiancée d'aboi'd à don Carlos , mais qui , devenue par un traité de paix l'épouse du roi d'Es-
pagne , paraissait accorder, dit-on j à son beau-fils plus de tendresse qu'il ne conyieni à une mère. De sinistres pressentimens commençaient à Tassieger au milieu de sa^ eour; elle s'épuisait en de vaines conjectures ; et, soit qu'elle inspirât se& propres frayeurs à don Carlos, soit que d'autres a^vis l'eussent déjà mis en défiance , ce prince , mal conseillé sans doute, prit la résolution extrême de sortir du royaume. Mais l'adresse et l'habileté lui manquèrent tout à fait pour conduire cette affaire : il mit tant de monde dans la confidence , que le roi put aisément suivre ses démarches et connaître le fond de ses desseins. Don Carlos s'en était ouvert à plusieurs, seigneurs de la cour, à des théologiens, à des directeurs^ à des confesseurs ; et le complot qui se rattachait à ce prochain départ sembla d'ail-
leiirs d'une si haute importance ( 4 ) , que do|i Juan lui-même crut devoir en instruire le monarque. Philippe quitte secrètement l'Escurial , vient à deux lieues de Madrid , au Pardo , trouver son frère qu'il y avait mandé le même jour. Là, il apprehd que les derniers préparatifs du prince sont achevés, qu'il n'y a plus un moment à perdre si l'on veut prévenir sa fuite, que déjà Ramon de Tasis, directeur-général des postes, a j*eçu deux fois l'ordre de fournir des chevaux. Le roi se décida aussitôt à partir pour Madrid ; mais il ne voulut y entrer qu'à la chute du jour , et se contenta , cette nuit , de faire garder avec soin toutes les issues du palais.
Ce retour inattendu fut un coup de foudre pour l'infortuné don Carlos. Dans les premiers momens de trouble et d'agitation , il
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envoie quérir don Jûan , ferme les portes de sa chambre, et demande au prince, à plusieurs reprises, ce que vient faire le roi, ce que lui a dit sa majesté , ce qu'il sait enfin? A l'air embarrassé de don Juan, à ses réponses plusembarrassées encore, don Carlos entre en fureur, et court l'épée à la main sur son oncle. Mais don Juan, après s'être mis lui-même en garde , appelle ceux du dehors, et les engage à calmer cette violence, afin de prévenir un combat qui pouvait devenir funeste à l'héritier de la monarchie.
Personne , au reste , ne se montra plus affligé que don Juan, ^e l'excessive rigueur avec laquelle on traita son neveu. Il avait le premier sollicité sa grâce aux pieds du roi , le conjurant par son propre sang , par ses entrailles paternelles ; et lorsqu'en-
finies Juges s'assemblèrent, il recbubk ses instances, et parut même à la cour en habit de deuil. Mais ni ses larmes ni les prières des plus grands potentats de FEurope , ne purent changer la résolution de Philippe i Rome remporta sur tous les cabinets ; Rome ne devait point laisser échapper Yoc^ casion d'un si beau sacrifice* On donne pour juge à don Carlos le grand inquisi* teur don Diégue Ëspinosa , sotx plus mor* tel ennemi ; le soin de son salut est confié au docteur Soarez , de Tolède, qui, n'ayant pu obtenir du prince qu'il se confessât, lui écrivait en propres termes : « que si ce refus « regardait tout autre que son altesse , le « Saint-Office serait dans le cas de recher** « cher si elle est chrétienne ou non (a), n
(a) Llorente, Histoire de r Inquisition , tome III,
Ce qui dans le fond cachait une vérila-ble menace , et semblait annoncer déjà la plus terrible des enquêtes. Don Carlos fut mis à mort dans ^es cachots de l'inquisition, i568. le vingt-quatre de juillet 1568, à Tâge de vingt-deux ans. La reine ne tarda point ellemême à le suivre dans la tombe : elle périt dans de violentes douleurs que l'on attribua généralement au poison. Peut-être son plus grand crime fut-il d'appeler quelquefois sur les malheureuses Provinces la pitié du monarque (5); du moins on n'a pas craint de lui en faire un reproche. Philippe venait d'offrir un grand et terrible holocauste; c'était le moyen de dominer Rome avec ses propres armes , et de se mettre , pour ainsi parler, à la tête de l'unité catholique. Il attire d'abord à lui la religion, et s'empare de toutes les sources du pouvoir : comme
ces rois de Perse qui, renfermant entre les montagnes des CKorasmiens le fleuve Acès, l'arrêtèrent dans son cours, et vendirent aux nations jusqu'à l'eau dont elles arrosaient leurs terres.
(i) Mai$ V histoire n'a point accueilli cette imposture ; elle est démentie par une princesse d* Espagne • La propre iUle de Philippe II ^ Tinfante Isabelle- Claire-Eugénie j avoua au cardinal de la Cueva que Barbe de Blomberg n'e'tait pas la véritable mère de don Juan. L'historien Strada tenait cette particularité du cardinid lui-<>méme.
(2) Lw cour d'Espagne offrait, en ce niom^nt , trois jewies princes du même âge et du même sang, etc. Famèse était le fils.de la duchesse de Parme, âUe naturelle de Charles-rQuint, et^ par conséquent ^ le neveu de don Juan et le eousin-gennain dn prince don Carlos.
(3) Ce prince donna le ton à son siècle , et mit
souvent à la mode ses propres défauts, comme il y ' aidait mis V élégante simplicité de ses i^étemens et la manière méms doht il portait ses chet^eux. Voilà ce <pie dit Brusë de Moutpleincbamp ^ dans l'espèce de parallèle qu'il fait de don Juan avec Charles-Quint : ^ Cbarles-Quint et don Juan inventent une nou- « velle façon de se vêtir et de porter les cheveux. u Charles-Quint; allant prendre en Italie la cou- « ronne impériale, quitte les cheveux longs pour « se soulager d'un mal de tête ; don Juan est le « premier qui commence à relever ses cheveux sur « son front I et l'on nomme cette mode à la don ^ Juan. 9
(4) Le complot qui se rattachait à ce prochain dé^ part sembla étoMewrs d'une si hkule importance , que don Juan lui-^méme crut déchoir en instruire le monarque. Selon quelques historiens , le prince don Carlos entretenait depuis long-temps une correspondance secrète avec les rebelles des Pajs-Bas, «t«on dessein était maintenant de passer en Belgique
se mettre à leur tête. D'autres rapportent qu'en reVelant , à confesse , le projet de tuer son père , il avait voulu forcer néanmoins le prêtre à lui donner l'absolution. Peut-être aussi le- malheureux don Carlos ne .voulait-il | comme il le déclara lui-même ^ que se retirer à la cour de l'empereur Maximilien , où l'appelait d'ailleurs son mariage avec une archiduchesse.
(5) Peut-être son plus grand crime fut-il (T appeler quelquefois sur les malheureuses Provinces la .pitié du monarque j etc. Les députes des Etats trouvèrent toujours dans la reine un gëne'reux appui , , et jusqu'au dernier moment elle ne cessa de sollicrter la grâce de Bergh et de Montigni; mais ce n'était pas, au reste; le seul crime dont on accusait cette princesse. Philippe, pour abattre le parti calviniste , avait re'solu de se saisir de Jeanne d'Albret et de son fils, qui fut depuis Henri JV, et de les enfermer dans quelque forteresse d'Espagne. On prétend qu'Elisabeth, ajant eu connaissance de cet
épourantable complot , fit avertir secrètement k reine de Navarre , et sauva pour cette fois le Béar^ nads des mains du Saint-Office. C'en était fait de la maison de Bourbon , si la reine | plus scrupuleuse, se \fât confessée de ce dessein k quelque père jésuite.