LIVRE TROISIÈME
Seun ne s'était abstenu de joindre ses armes à celles des Arabes-Maures, que parce qu'il méditait alors une autre entreprise, etqu'en formant le projet d'enlever aux Véhitieris le royaume de Chyj^e, le sultan craignait de
.^'engager en Espagne dans une guerre longue et ruineuse, inutile à sa couronne.
Il alléguait d'anciens droits de conquête sur cette île, il prouvait par une possession violente la justice de sa cause , se faisant de Fusurpation même un titre à l'usurpation.
On n'avait point encore reconnu la légitimité du Grand-Seigneur : ces prétentions insolentes furent re'jpoussées avec mépris par les chrétiens. Venise osa chercher des alliés , et le pape et Philippe accourm^nt les premiers à son secours. Ce ne fut pas la faute de ces princes , si l'ambition de Doria, où peut-être quelque motif plus honteux de sa part (1), fil échouer d'abord tous les projets de la ligue sainte. Il avait long-temps reftisé de mettre sa flotte sous les. ordres de l'Amiral Colonne, et pendant ces retardemens le royaume de Chypre tomba au pou-
Toir des barbares. Les cruautés qu'ils exer- Juillet 1571. cèrent à Nicosie et àFamagouste remplirent TEurope dlodigaation : mais elle se consola en voyant sur le trône des princes jaloux de leur gloire, se charger de sa juste vengeance. Il importait de mettre à la tête des alliés quelque nom puissant qui contînt toutes les ambitions , un homme d'une volonté ferme et hardie, dont la brillante valeur répondit aux vœux des peuples. Le choix ne pouvait être douteux : don Juan venait de soumettre en Espagne les Maurisques, il se présentait, au sortir de Tenfance, déjà paré des omemens d'un triomphe ; on lui décerna le titre de généralissime, avec le commandement des armées navales de l'Espagne , de Rome et de Venise.
Il y a dans la vie de ce piînce des circcmstances heureuses , qui ont admirable-
mait servi les intérêts de sa gloire y en la rattachant à la cause sacrée des lumimis et da la religion. L'Europe n Whliera jamais qu'il Ta préservée de Fhorrible joug des infir dèles ; et sans doute elle a besoin , pour sa propre estime, d'opposer un si beau dévouement aux indignes lâchetés de notre âge (a).
Les Turcs, enivrés du sang de la Grèce, se proposaient d'assaillir lés côtes de l'Italie , lorsque don J^ian, par une victoire éclatanite , les força de replier en Orient leurs hordes dévastatrices.. La terreur avait été grapde parmi le& chrétiens ; ib se félicitèrent de leur délivrance comme d'un nour veai; prodige que le ciel opérait eu leur faveur. Don Juan n'était plus un simple capitaine quQ lecommandaient son courage et son habileté, \\ tenait sa mission déplus haut, il accomplissait les célestes décrets de
la providence. Fait homo misms a Deo cui nomen état Joannes : ce passage de nos livres sailitô, dont on fit au jeane prince Tapplication , montre , mieux qqe je ne le saurais dird, de quelle importance était aux yteui de la chrétienté le service que venait de lui rendre don Juan.
Le traité d'alliance contre les Turcs avait été conclu dès le mois de mai. La déclaration de guerre qui suivit fut l'objet des réjouissances et des acclamations des peuples, toujotu*s ptéts à applaudira la magnanimité de leurs souverains. Don Juan partit vers la fin de juillet du port de Barcelonne , escorté de quarante galères qui portaient à sa suite une brillante noblesse et un grand nombre de princes et de seigneurs de toutes les nations. L'escadre se rendit d'abord à Gènes. Don Juan, après avoir été compli-
mente par les vice-rois d'Italie , et par les ambassadeurs des principales puissances chrétiennes, mit aussitôt à la voile pour Naples , où était le rendez-vous de Farmée espagnole. Le nonce du pape Ibi présenta dans cette ville, au nom des confédérés , le bâton de commandement, avec une lettre particulière de sa sainteté , qui comblait d'éloges et de bénédictions le généreux défenseur des chrétiens. Des détachemens de troupes italiennes et allemandes ayant été retardés dans leur route , don Juan laisse quelques vaisseaux pour les attendre, et conduit les auti^es dans le vaste port dé Messine , entre les galères rétfnies de Rome et de Venise. Cette flotte si formidable, composée maintenant de plus de deux cents galères, dç six grandes galéasses, de vingtcinq vaisseaux et de quarante frégates ,
sortit enfin de Messine le t 6 de septembre, précédée de deux brigantins que don Juan envoya à la découverte, sous les ordres du chevalier Andrada.
Cependant les Turcs, après avoir ravagé toutes les îles de FArchipel et une partje de la Dahnatie, venaient de^ rentrer dans le port de Lépante, lorsqu'ik apprirent les mouvemens que faisait Farmée chrétienne.
Leurs généraux envoyèrent aussitôt porter cette nouvelle à Constantinople. Us n^étaient point à* axis que Ton attaquât Fennemi, quelques uns même conseillaient d'éviter sa ren* contre. Sélim , pour toute réponse , donna Fordre de combattre jusqu'à Fextrémité.
Plusieurs vaisseaux barbaresques avaient déjà repris la route d'Afrique, dans la pa:*sua- * sion où l'on était que les chrétiens ne rouvriraient point cette année la campagne ; la
Sf HISTOIRE
prompte résolution du sultan ne laissa point le temps de les rallier à la flotte ottomane. Ainsi' les lenteurs et les retardemens de Doria eurent cet avantage, que, sans le vQuloir , on avait trompé Fennemi en lui inspirant une fausse sécurité. Mais U re&r tait encore aux infidèles deux cents galères bien armées , et pour le moins autant de galliotes et de vaisseaux du second ordre , sur lesquels on fit monter à la hâte six mille spahis qui avaient^èté tirés des villes et des forteresses du golfe. Des deux cotés Tat-»taque était donc résolue, il ne s'agissait pins que de savoir en quels lieux allait se livrer cette grande bataflle , la plus terrible dont le monde ait jamais ouï parler. Les Turcs -commencèrent àformer leur ligne vers Galata; et tandis qu'ils assemblaient encore de nouvelles troupes sur les rivages de la
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Moree, de y'texa. piraics éprouves coururent la mer pour reconnaître Fenneiïii.
Don Juan^ dans ce moment, doublait le cap Colonnes ; prenant enstiite sa rouie par Corfou et Géminizze , il entra dans le port d'Alexandrie, où le retinrent un jour entier les vents contraires. Dès le lendemain , il lève l'ancre , et le 7 d'octobre , de grand matin , il arrive aux îles Curzolari , les an* ciennes Échinades, à huit lieues environ de Lépante. Le grand commandeur de Castille , don I^uis de Requesens , qui , sous les clehors d'une feinte prudence ^ n'avait cessé de traverser les desseins du généralissime, flt alors un dernier effort pour l'engager à une retraite honteuse. H obéissait, dit-on , à des ordres secrets arrivés depuis peu d'Espagne , et son dessein était , selon toutes les apparences, de dérober au jeunç
prince les^ palmes de la victoire. Mais celui dont on n'avait pu jusque-là change* les résolutions, se .tournant fièrement vers ses autres lieutenans , leur montire de la mam les rivages de la Grèce, et tous lui repondent par un cri de guerre. Don Juan avait dé* paçsé les petites îles Curzolari, et continuait à s'avancer vers Lépante , lorsqu^on vînt l'avertir que Fennemi marchait à sa rencontre en ordre de bataille. On l'aperçut bientôt , en effet , formant à l'horizcm un vaste croissant , dont le centre , défendu par les plus fortes galères, était commandé par Ali et Péftau, les deux pachas de terre et de mer, tandis que UluCciali à la gauche et Mehemet à la droite menaient de front les deux ailes. Poussés pai* un vent favorable , ils arrivaient à pleines voiles sur les chrétiens, qui n'eurent eux-
laéines que le temps de se disposer au combat.
Don Juan forma sa bataille de trois grandes divisions ) laissant d^une* escadre à Fautre , pour la facilité des manœuTi^es , Uespace que peuvoit occuper quatre vaisseaux de ligne. A sa gauche, Barbarigo, général des Vénitiens , avec cinquante ga'^ lères et deux galéasses, s'apuyait au rivage, efk fape de Mehemet : Do^ia , sur la droite, s'étendait vers la haute mer , et conduisait également , à la renconli^ d'Ulucciali , cinquante galères et deux grandes galéasses.
Pour don Juan , il occupait le miUeu de la ligne avec soixante-dix galères, qui devaient tenir tête aux forces réunies des deux pachas. H avait défendu à sa réserve, que commandait le marquis • de Sainte- Croi^, de pren4re part au combat, que
Se HISTOIRE
tous les vaisseaux de l'ennemi ne fussenf
engagés. Ces dispositions se firent avec un
sang-froid admirable ; don Juan donnait
partout ses ordres et en surveillait avec
soin l'exécution. Il descend sur la cîialoupe
de son vaisseau, il psy^court encore une
fois le front de la bataille , eacouragèiant
du geste et de j la voix les chrétiens à faire
leur devoir. Ferme dans son maîtitien,
brillant de cet éclat que donne aux héros
l'approche du danger , il s'appuie d'une
main sur son épéé) et présente de l'autre
le citicîfix aux soldats prosternés. « Voila,
« dit-il , celui qui vous a racheté» de son
« propre sang , celui qui ne cesse de ré-
« pandrê des larmes sur son peuple mal-
« heureux , et qui vous commande àujour-
« d'hui de mettre un terme aux angoisses
« de la chrétienté. Ne voyez-vous pas d'ici^
<r dans les vaisseaux des barbares , vos <( frèi'es mutilés', qu^un odieux esclavage « courbe sur la rame pesante? Plus loin , u sont èes galères chargées de chaînes que « vous apporte à vousHfnéme le turc inso- « lent. Punissez un tel excès d'audace, liv^ tt vrez-vous tout entiers à votre juste courfl roux , le Dieu crucifié vous promet la « victoire. »
Ces paroles dhes de bonne grâce , et re* levées par l'éclatant appareil du guerrier , comblèrent de joie toute l'armée. Don Juan reprend alors son poste sur la Capitane , donne le signal du combat, «t court le premier attaquer le vaisseau mniral des Turcs. A droite, et tout près de sa galère j combattait Antoine Colonne sur la Réate romaine; le duc d'Urbin , à sa gauche, montait la Réale de Savoie : du même côté.
mais un peu plus loin ^ la CapUane de Gènes portait Alexandre Famése. Le moa-^ vement du prince fut suivi sur toute la ligne, et cinq centSr gros, vaisseaux de guerre sV bordèrent au mèoie instant avec fureur, pour ne se plus quitter que Fune des deux ai*mees ne fût anéantie.. Le vent , qui 4'a-r bord avait favorise le^ manœmTCs da la flotte ottomane , passant , sur le miidi , du côté des chrétiens, les servit merveilleusement le reste de la journée. Don Juan , après un long et terrible combat où plu*% sieurs . fois il fut enveloppé par lejs Capitanes ennemies , couronna son premier triomphe par h prise d'Ali, auquel il fit surrlerchamp couper la tête. Ce trophée saiiglant, ç]|)osé aux regards de Faraiée chrétienne , la remplit d'une nouvelle ar- 4eur, et po^tsi ei^ même temps le déses*
poir dans Uâme des infidèles. Cependant ^ l'aile droite que commandait Doria, débordée par les galères d'Ulucciali, commençait à se retirer dans^ le plus grand désordre , lorsque don Juan vint en toute hâte donner au milieu des ennemis, et les força pour la seconde fois à lui céder la victoire. Les Vénitiens avaient fait des prçdiges de valeur; ils perdireat un grand nombre d'officiers , et , entre autres , leur général , Justinian Barbarigo , qui ne mourut point sans gloire , se félicitant jusqu'à son dernier soupir de sceller par sa mort un si beau triomphe. Dix ^nille xîhrétiens payèrent, comme lui, de la vie le gain de cette mémorable bataille, fifais la perte des Turcs s'élevait à plus de trente mille cojoabattans , ils abandonnaient deux cents galères et tous leurs, vaisseaux dç transport,,
qu'en effet Ton trouva remplis de ehanoes et de fouets ) taut ils se croyaient d'avance assurés du succès. Ce fut un beafu moment pour l'armée chrétienne , lorsqpiCy sur le champ de bataille , elle brisa les fers de douze mille captifs , entassés par les infidèles au fond des galères! Chefs et soldats, tous à Tenvi s'attendrissent et pleurent sur ces infortunés , tous s'empressent à leur prodiguer des secours et des consola»tions. Chacun , en ce grand jour , croyait s'être acquitté d'un devoir religieux, et se reposait sur sa victoire comme sur une œuvre de miséricordes.
, Si l'armée victorieuse , à l'exemple des Barbares, n'avait voulu que sç baigner dans le sang , elle pouvait plonger ses regards sur la vaste mer souillée de carnage, et se réjouir à la Vue de tant de person-
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na^es illustres que venait de perdre l'empire ottoman. 41i j Pertau , Hassan , Mehemet^ tous les pachas de terre et de mer, tous les rois et vioe-i^ois, tous les gouverneurs, tous lesr beys et W agas, avaient péri dans cette journée , et ne laissaient après eux ^'un long silence Àe désespoir.
Enfin la chrétienté était vengée par le ter* rible bras- de don Juan , et ces vieux soldats de Charles -Quint, tout pleins d'admiration pour le pupile de Quixiada , purent encore une fois s'écrier : £a es verdadera ht/û del emperadoTy il est vrai fils de l'empereur : ce que ne cessaient de répéter les troupes quand elles le suivaient au combat.
Don Juan passa la nuit sm* le champ de bataille, et dés le lendemain il fît partir des courriers pour annoncer aux alliés la victoire de Lépante , dont le nom fameux
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retentit bientôt au milieu des prières publiques et des bénédictioDS de l'Europe.
Alors les rois pouvaient, sans honte, tourner leursj regards vers l'Orient, ils n'avaient pas fermé l'oreille aux gémissemens des fidèles , le sang des martyrs ne criait point vengeance. Héros de Lépante , ombres illustres et généreuses , de vils renégats ont donc foulé aux pieds votre gloire immortelle ! Debout sur vos tombeaux , ils assas-* sinent la Grèce dans ces mêmes lieux où vous lui prêtiez un si noble appui ! Et les foudres de l'Église n'éclatent point sur la tête de ses bouri^eaux ! et l'Europe se tait , lorsque le Turc, enivré de carnage, la force de boire à sa coupe sanglante ! Notre religion est encore la même : les sentimens seuls de justice et d'honneur sont changés:
Don Juan avait eu à se plaindre de l'a--
tniral Veniero , commandant de la flotte vénitienne , et depuis quelque temps il le tenait même éloigné de sa présence. Dans le conseil de guerre qui suivit la bataille , le prince non seulement fit appeler Veniero avec les autres officiers de l'armée , mais il alla le premier à sa rencontre , et lui tendit la main en donnant de grands éloges à sa valeur. Les généraux les plus habiles , faissmt alors une vive peinture de la terreur des infidèles, conseillèrent de porter, dans ces premiers momens de consternation , la guerre sous les murs de Constantinople , et d'accabler d'un seul coup le formidable empire du croissant.
C'était l'avis de don Juan ; et cependant il voulait qu'on envoyât en même temps des vaisseaux dans les îles et sur les côtes de la Grèce, pour appeler les peuples à la liberté.
Noble et généreuse pensée , qui sufïiFàit ^eule à la gloire d'un gi^and homme ! Dèslors s'évanouissait en Europe la puissance -des. Barbares, et le mopde changeait encore de face. Ainsi l'ont cru du moins les plus profonds politiques, et les plus graves historiens de cette époque. Mais l'opinion du prince ne prévalut point, Requesens éleva des diffcultés , fit naître des incertitudes , et couvrit tout de la prudence espagnole. L'enti'eprise était hardie, elle parut, aux âmes communes, audacieuse et téméraire. Don Juan, qui voyait s'échapper de * ses mains les fruits de la victoire , et qui peut-être comptart encore moins à l'avenir sur les efforts de la ligue , Revint tristement , au port de Corfou , régler entre les alliés le partage des dépouilles. L'Espagne eut pour sa part soixante galères , six ga-
Ilotes, environ deux mille pri^nniers, et une grande quantité de canons. Le lot des Vénitiens n'était guère moins considérable exi vaisseaux* Rome reçut aussi des galères, des canons >, des prisonniei*s', auxquels on ajouta^ par une déférence particulière , les deux fils d'Ali. Lorsque Tamiral Colonne, de retour de son expédition, vint salu^ le souverain pontife, il reçut, en entrant dans Rome, les honneurs du triomphe, et fut conduit auCapitole avec toute la pompe dont on environnait jadis les consuls et les César. Du reste, PieV, afin de perpétuer le souvenir de cette mémorable bataille , institua par toute l'Eglise , le 7 d'octobre, la fêle de Notre-Dtmie-de-la'Fictoire ; rattachant au culte du vrai Dieu , par un lien solennel et sacré, ces m'êmes exploits que réprouve maintenant une lâche et hypocrite dévotion .
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Philippe seul, au milieu de Tallégressé publique , ne parut point touché de lapros^ périté des armes chrétiennes, mais il se montra, pour ainsi dire, résigné à la victoire comme à une défaite. Quelques uns Font attribué à cette extrême réserve qui le rendait si bien maître de tous les mouvemens de son âme; d'autres , aux alarmes secrètes que lui causait déjà l'éclatante renommée de son frère. L'ambassadeur deVenise étant venu le féliciter au nom de la république , et s'étendant avec complaisance sur la valeur et les hautes qualités de don Juan :
Monsieur l'ambassadeur , lui dit le monarque , en l'interrompant, ce n'est pas à mon frère , mais à t)ieu seul qu'il faut rapporter l'honneur et la gloire de cette journée.
Tant de sévérité dans les réponses de ce prince ne permettait presque plus de s'ex-
poser à des éloges. Don Juan passa Thiver à Messine, avec Tespoir de rouvrir au' printemps la campagne* Il y fut , pendant^ce 157a. temps , Fobjet des soins assidus des alliés, qui le prévenaient toujours par de respectueuses soumissions , et s'empressaient au devant de ses moindres désirs. Ainsi, quoique le prince eût depuis long-temps oublié les torts de Veniero, le sénat, pour lui donner toute satisfaction sur ce point , crut devoir mettre à la tête de l'escadre vénitienne un autre amiral. Mais de si sages précautions , et l'ardeur même avec laquelle don Juan se portait à la guerre , ne
purent empêcher encore une fois la jalousie
des princes chrétiens de rompre cet heureux accord de la ligue sainte, que les Turcs ont coutume, non sans raison, d'appeler le faisceau délié. Quelques inquiétudes que
causaient les Français du côté de l'Italie, et la révolte sans, cesse renaissante des Pays-Bas , fournirent à Philippe d'assez bons prétextes pour se séparer de la confédération : il n'avait point d'^àilleurs de plus sûr moyen pour retenir dans l'inactioii le bouillant courage de son frère.
La flotte des confédérés, privée du se* cours de l'Espagne , 'sortit donc de Messine sous les ordres d'Antoine Colonne ; ensuite elle tourna vers la mer ionienne , où Uluc- ^ ciali, à la tête des Barbaresques, commençait à chercher lui*même les chrétiens.
Le pprriie Corfou devint encore le rendezvous général 'de l'armée : elle s'y rassembla pour marcher aux infidèles. Cependant l'intention d'Ulucciali n'était point alors de livrer bataille; il ne voulait que déployer ' tmx yeux de l'ennemi les prodigieuses res-
sources de Teippire, et relever daas la Grèce le courage abattu des musulmans. Les Barbaiies, montés sur des yaisseaux légers, «'approchaient à tout instant des chrétiens, et voltigeaient sur les flancs de l'armée sans qu'il- fiiit |)ossible de les amener à un combat décisif. On fît voile du côté de Candie , on crut avoir atteint l'ennemi à Cerigo ; et tandis que l'amiral Colonne re* morquait en Ugne ses grosses galères , Ulucciali, qui n'avait jamais paru si menaçant, salue les chrétiens de quelques volées de canon, et prend le large. L'amiral turc dès le lendemain revint à k charge ; mais , comme il avait rallié de nouvelles galères, l'armée chrétienne ne voulut point à son tour accepter le (X>mbat.
Sur ces entrefaites , Je nonce et l'synbas^ sadeur de Venise avaient obtenu du roi
Digitizèd by VjOOQIC
d'Espagne que don Juan irait enfin , à la tête de sa flotte, prendre le commandement des alliés. La nouvelle ne tarda point à s'en répandre , et aussitôt un cri de joie retentit dans les mers de la Grèce ; on la crutf sauvée, on crut déjà les Barbares refoulés Hlans lem's affreux déserts. Cependant la politique devait encore cette fois briser dans la main du prince son épée vengeresse. Malgré toutes les promesses royales, de longs délais furent habilement ménagés par Philippe , qui sentait plus que jamais le danger d'abattre son ennemi dans le moment où chaque puissance prétendait attirer à elle les fruits de la victoire. Ainsi la malheureuse Grèce , comme l'épousa du lévite , dévouée aux outrages et à la mort, ne trouvera de vengeurs qu'après qu'elle aura rendu le dernier soupir , et lorsque
des ruines fumantes de TAtlique on enven^a aux nations chrétiennes les membres de ses guerriers déchirés et palpitans. Don Jusm ne rejoignit les alliés qu*au mois de septembre , et toutefois il serait encore arrivé à temps pour détruire la flotte d'Ulucciali, si , par une de ces fautes assez communes à la guerre , le maître pilote qui conduisait Farmée ne s'était lui-même trompé de route pendant la nuit.^ Les Turcs , qu'on espérait surprendre avant le jour, aperçurent de loin la flotte chrétienne, et se retirèrent sous la forteresse de Modon ; d'où, quelque effort que Ton fît ensuite , il fut impossible de les Attirer au combat. Don Juan alors commande au prince Famèse d'attaquer Navarrin ; mais on mit si peu d'ardeur à ce siège , qu'il sembla bien plutôt que Ton cherchât à perdre le temps en
de yaines démonstrations. Les Espagnob annoncèrent enfin qu'ils manquaient de yiyres et de munitions ; et le duc de Sessa , qui dans cette campagne tenait à peu prés la place de Requesens , se servit de ce prétexte pour presser don Juan de retourner à Messine.
Philippe ne prétendait pas renoncer à la guerre contre les infidèles , mais le moment était venu ^ selon lui , de les attaquer d'une manière plus profitable à FEspagne.
Telle fut sa première pensée, lorsqu'il forma le dessein de reconquérir Timis , que les Turcs avaient enlevé aii prince Âmida , le feudataire et l'allié de sa couronne. Du reste, il s'engageait à chasser les pirates de la Méditerranée , il promettait à Rome de nouvelles humiliations pour les ennemis de la croix. L'hiver se passe au
milieu d'immenses préparatifs; on réunit à Palerme une flotte considérable, et don 1573. Juan est encore choisi pour conduire la guerre d'Afrique. Ce prince , que tant de gloire environnait au rang siçrême où l'avaient élevé les confédérés , pouvait regarder comme une brillante disgrâce sa nouvelle fortune ; il s'en consola par d'autre^ motifs , en mesurant la grandeur de l'entreprise , et tenant à honneur de descendre aux mêmes rivages où son père avait jadis acquis une si halite renommée. Le vainqueur des Marnées, le héros de Lépante , allait à son tour , comme Charles- Quint et comme saint Louis , visiter avec son épée le redoutable berceau des fiers Sarrasins.
Maîtres de Tunis et du fort de la Goulette qui défend l'entrée du canal , les
Turcs , à rapproche de don Juan , abandonnèrent la place et s'enfuirent dans les boîs. Ils cédèrent de même Biserte, cet odieux repaire des pirates , emportant avec eux leurs immenses richesses , fruit du vol et de la rapine. I-iC nom de don Juan , si , cher aux chrétiens , était devenu la terreur des infidèles , partout ils voyaient le prince avec ses légions , et ne comprenaient point que Ton pût se défendre là où venait frapper son bras invincible. Après avoir vaincu à Munda, après avoir triomphé dans les mers d'Actium , don Juan remporte encore une victoire sur les ruhies de Carthage ; mariant ainsi sa jeune gloire à tous les grands souvenirs de l'antiquité , et les effaçant même par de généreux exploits dont le bienfait s'étendait maintenant à l'univers.
Il ordonna quelques ouvrages au fort de la
Gouletle , que son père avait pris et rebâti vingt ans auparavant, et, pour assurer mieux^ sa conquête, il voulut que de nouveaux remparts s'élevassent autour de Tunis. Déjà tous les plans étaient dressés, mais k prince, considérant la vaste enceinte de celte place, jugea qu'il suffirait pour le moment de construire une forte citadelle, qui pût en même temps défendre la ville et battre le canal.
Ces travaux furent confiés au comte Serbelloné , un des plus habfles et des plus vaillans capitaines de ce siècle , que don Juan avait aussi nommé gouverneur-général de Tunis et de tout le pays conquis.
Comment l'Europe ne s'est-elle pas alors entendue pour jeter en Afrique les fondemens d'une monarchie chrétienne , qui , tenant en bride les Barbaresques , eût , pour ainsi dire , formé de ce côté l'avant-
garde de la civilisation ? Comment n'a-l-on pas fait Fessai d'une conquête politique , par des colonies et des établissemens mili-, taires? Moyen infaillible d'introduire de nouypUes mœurs dans un pays sauvage, en proie à toutes les horreui^ de la barbarie . C'eût été véritablement pour le monde un coup de fortune. Mais don Juan , auquel on prêtait ce glorieux dessein, et le seul en effet qui pût mener à bien cette affaire, devait* rencontrer, dans les méfiances et dans la jalousie de Philippe, un . obstacle insurmontable. Dès que le monarque vint à penser qu'unç suite de combats et de conquêtes en Afrique pouvaient y dresser un trône à son frère, il se hâte de lui écrire , et le rappelle encore une fois à NajJes , où chaquje victoire lui valait un exil. On s'étonne que le prince n'ait pas
encore rendu la couronne au roi Amida , on lui neproche des airs de souveraineté , on va même jusqu'à prendre ombrage de la citadelle qu'il faisait élever aux portes de Tunis. Don Juan , de son côté, ne manquait point de bonnes raisons pour justifier sa conduite. « Pourquoi l'envoyer à « grands frais reprendre Tunis , si l'on ne « veut pas en assurer la conquête par toutes a le^ ressources que dicte la prudence ?
a Sans doute le meilleur moyen était de a construire une place d'armes qui com- « mandât à tout le pays : de là dépendait a le salut de la ville et la sûreté de la gara nison. A la vérité , le dernier roi s'étant « rendu odieux à ses sujets pai* des actions a cruelles , il avait^ cru devoir le priver tt de la couronne ; mais il attendait des « ordres d'Espagne pour la placer sur la
a têle de Mehemet, qui possédait à juste
a titre raffectionetiaconfiancedesMaures,»
Philippe n'en persistait pas moins dans
ses funestes résolutions, et même, après le
Noyembre départ^ de son frère, il envoya sur-le-champ
Tordre à Serhelloné de suspendre les travaux de la citadelle : ce qui toutefois n'empêcha point don Juan , du fond de l'Italie où il était relégué, de donner les meilleurs conseils pour la défense de Tunis, et d'insister auprès du roi , quand la place fut investie, pour obtenir la permission de marcher à son secours. Inutile dévouement !
. 1574. Dès l'année suivante, Ulucciali passant en Afrique à la tête d'une armée formidable , il fallut non seulement abandonner Bîserte avec l'ancien rivage d'Utique , mais on perdit encore Tunis et le fort de la Goulette , où Tarraée chrétienne , réduite à la plus
cruelle extrémité, fut en partie massacrée par le vainqueur. Les Maures sauvèrent quelques soldats; et cependant ils coupèrent la tête à l'infortuné Pagan Doria pour l'offrir au gendre de Sélim , qui commandait l'armée de terre, Serbelloné ne dut la vie qu'à l'avarice des Turcs et aux grandes espérances qu'ils fondaient sur la rançon de ce général, pour lequel Rome ne craignit point de rendre les fils d'Ali (a) et tous les prisonniers du château Saînt-Ange. Don Juan , à la première nouvelle de ce désastre , fut saisi d'une profonde douleur: ce n'était point la perte d'un royaume qui l'affligeait ; ses regrets avaient un plus noble motif. Il se renferma dans son palais pour donner des
(a) On ne rendit qu'un de ces enfans , l'autre était mort dans les premiers momens de sa captivité'.
larmes à ces légions qu'il avait si souvent conduites à la victoire, et qui, par un enchaînement de circonstances funestes, payaient aujourd'hui de leiu* vie les injustes soupçons élevés contre leur général.
Une mission dont PhiUppe le chargea rers cette époque, loin d'effacer de son âme ces cruelles images, ne fit qu'ajouter encore aux ennuis du prince. Dans la querelle furieuse qui s'émut à Gènes entre l'ancienne noblesse et les nouveaux nobles, le roi d'Espagne , en qualité de protecteur de la Répirblique , était d'abord intervenu par le ministère de son ambassadeur ; ensuite il jugea nécessaire, pour donner plus de poids à sa haute médiation, d'envoyer don Juan avec quelques vaisseaux croiser en vue du port.
L'été tout entier se passa à courir la Médi- 1575. terranée. Cependant les négociations traî-
DE DON JUAN D'AUTRICHE. Ul
naient çn longueur , cet appareil de guerre remplissait d'alarmes l'Italie , et don Juan , voyant reparaître l'automne, prit enfin le parti de retourner à Naples. XL avait conçu dans cette ville une violente passion pour Diane de Phalanga, jeune et belle personne d'une des premières maisons de Sorento , qui ne fut point elle-même insensible aux marques de tendresse que lui prodiguait son illustre amant. Don Juan eut de Diane une seconde fille, qu'il confia secrètement aux soins de sa sœur , Marguerite d'Autriche , duchesse de Parme , fille naturelle de Charles-Quint. Jeanne d'Autriche serait devenue en Espagne abbesse perpétuelle de quelque noble monastère ; en Italie^ elle épousa le prince Botero. On a r^arqué que les deux filles de don Juan sont mortes fort jeunes , à peu de dis-
tance l'une de l'autre, et presque le même jour.
Les troubles étant apaisés du côté de l'Italie , et la paix conclue entre Venise et les Turcs , don Juan , que l'on n'avait plus de prétexte pour retenir dans les provinces, obtint alors la permission de passer en Espagne. Ce prince venait de révéler au monde un nouveau capitaine , ses exploits et son nom remplissaient alors l'Europe ; Philippe ne crut point lui même devoir mettre des bornes aux témoignages de sa satisfaction.
D alla recevoir don Juan au Pardo , il le complimenta en présence de sa cour, et le ramenant ensuite à Madrid sous un dais magnifique , au milieu des applaudissemens universels , il le fit véritablement jouir de tous les honnem^s du triomphe. On sentait cepelidant que la réputation de son frère
commençait à l'importuner: il y avait je ne sais quoi de pompeux et d'exagéré dans ses éloges , qui trahissait le fond de sa pensée et laissait apercevoir l'embarras où le mettaient de si grands services. Le roi , dans cette fâcheuse préoccupation d'esprit, écoutait avidement les bruits que répandait la malveillance, etse plaisait à croître lui-même ses soupçons et ses alarmes. Vers ce temps, le nonce du pape, Ormanetto, ayant essayé, dans une audience particulière, de solliciter en faveur de don Juan la souveraineté de Tunis , un regard de Philippe fut sa seule réponse, mais un regard qui fit d'abord comprendi*e que jamais son frère ne porterait de couronne.