Histoire de Don Pablo de Ségovie
Ces histoires de joyeux garçons, coureurs d'aventures, fripons, gourmands, insolents et poltrons, qu'on a nommées « les romans picaresques » , tiennent une place importante dans la vieille littérature espagnole.
Nous en connaissons une partie par les traductions très-fantaisistes de Lesage ; nous avons une idée plus ou moins exacte de quelques autres qui ont fourni leur part à ce charmant livre, Gil-Blas, où l'auteur de Turcaret s'amusa à peindre la société de son temps et les originaux de son pays en les costumant à la manière espagnole.
Les picaresques datent tous de la grande époque littéraire de l'Espagne. Il semble que chacun de ces écrivains dont les noms nous sont arrivés illustres se soit fait une gloire de donner un enfant à cette joyeuse famille.
Le premier, en 1535, fut Lazarille de l 'ormes , qui eut pour auteur Don Diego Hurtado de Mendoza ; puis vint, en 1596,1e Jacaño,á.Q Quevedo ; en 1599, le Guzman dAlfaracbe, de Mateo Alemán ; en 1 608, la Picara Justina, puis Don Querubín de la Ronda , de Lopez de Ubeda; en 1618, el Escudero Marcos de O bregón, de Vicente Espinel ; en 1634, la Garduña de Sevilla, de Solorzano, l'un des plus féconds
novelistas de ce temps; en 1641, le Diablo cojuelo, de Vêlez de Guevara ; en 1 646 , Estev anillo G onzalès ; et parmi eux, un charmant épisode de Cervantes, resté interrompu, Rinconete y Cortadillo.
C'est du deuxième de ces romans, le premier assurément par Pimportance et par l'originalité, que j'ai entrepris de donner une traduction fidèle. Quevedo l'avait intitulé : Historia del buscón llamado don Pablos (Histoire d'un coquin nommé don Pablos) ; les éditeurs de la quatrième édition, en 1648, l'appelèrent le Gran Tacaño (le Grand Vaurien) ; le titre de Don Pablo de Ségovie le place plus nettement avec ses semblables, avec Gil-Blas de Santillane, Guzman d'Alfarache et Don Chérubin de la Ronda.
Don Francisco de Quevedo Villegas, l'auteur de ce joyeux ouvrage, fut l'un des trois grands génies du beau siècle littéraire de l'Espagne : il ne comptait pour rivaux que Cervantes et Calderón. Le savant Juste Lipse l'appelait magnum decus Hispanorum ; Lope de Vega le proclamait ce le miracle de la nature, l'ornement du siècle, le premier des poetes, le plus docte des savants, et le prince des lyriques à défaut d'Apollon. »
Cet homme de génie méritait à juste titre les éloges que lui décernait l'ardente amitié de Lope de Vega , et ses œuvres nombreuses, autant que le témoignage unanime de tous ses contemporains, nous attestent que Quevedo, le plus impétueux et le plus original des écrivains espagnols, fut satirique comme Juvénal, moral comme Sénèque, historien comme Tacite, aussi spirituel que Cervantes , joyeux et plaisant comme nul ne le fut.
Quevedo, en effet, aborda tous les genres ; il fut poëte, et ses poésies sont nombreuses autant que
célèbres ; il écrivit pour l'histoire une Vie de Mar eus Brutus, qui est restée comme modèle de style sévère et concis ; ses œuvres philosophiques et ascétiques sont dignes des Pères de l'Eglise ; c'est à la fois la douceur angélique de sainte Thérèse et la puissante argumentation d'une démonstration mathématique ; enfin il a traité le genre comique et facétieux, la satire, la plaisanterie, avec une verve, un abandon, une originalité dont nul après lui n'a su approcher. C'est par là surtout que Quevedo est resté populaire en Espagne ; car tel est le sort commun : les grandes choses, les écrits sérieux, les études profondes n'obtiennent le suffrage que du petit nombre, des littérateurs et des savants ; et par des œuvres légères dont l'esprit seul a fait les frais, on émeut les masses, on obtient accès dans tous les entendements, on se popularise en un mot.
Aussi, des œuvres réellement remarquables de Que vedo, la Vie de Mar eus Brutus, le Berceau et la Tombe, Y Introduction à la vie dévote, la Vertu militante, il en est peu qui soient lues aujourd'hui , même par les hommes instruits ; et dans toute l'Espagne on citera sans cesse le Songe des têtes de mort, les Lettres du chevalier de P Epargne, le Conte des contes, la Satire sur la descente d! Orphée aux enfers, les Poésies burlesques et la Vie du Gran Tacaño,
Il est au milieu de tout cela un problème que n'a cherché à résoudre aucun des commentateurs ou des biographes de Quevedo, et dont la solution est cependant facile : c'est que, profond penseur, philosophe austère, écrivain sublime et pur, comme il l'a été dans toutes ses œuvres morales ou politiques, il ait pu, en même temps, devenir, dans ses œuvres burlesques, obscur, inculte, et souvent de mauvais goût.
Au milieu des saillies les plus inattendues, des pensées les plus originales et les plus spirituelles, on rencontre une foule d'idées incohérentes, d'expressions malsonnantes et sales plutôt encore qu'obscènes.
Ces défauts, imperfections nécessaires d'un grand génie, qui abondent dans les œuvres facétieuses de Quevedo, et qu'il sait racheter chaque fois par l'originalité même de ses saillies, sont moins nombreux dans le Tacaño, On peut reconnaître que trouvant, dans cette série d'aventures d'un vaurien, l'application d'une idée philosophique, il a voulu imposer encore quelque frein à ce flot de mauvaises pensées que repoussaient ses travaux sérieux et qu'il lui fallait à tout prix déposer quelque part.
On peut en trouver une meilleure raison dans l'âge auquel, selon le calcul que je ferai plus loin, il y a lieu de croire que Quevedo fit son livre. Ce n'est encore, en effet, qu'une philosophie qui s'essaye ; on reconnaît en plusieurs endroits la touche d'un jeune homme, de l'enfantillage ; puis une certaine timidité dans l'emploi d'expressions peu licites qui, plus tard, dans les Visions, par exemple, c'est-àdire à un âge plus avancé de l'auteur, arrivent en abondance et quelquefois avec un véritable dévergondage.
Cependant, quoique l'œuvre d'un jeune homme, le Tacaño dénote déjà une grande finesse d'observation ; c'est le jeu d'un homme de talent qui prélude à des études sérieuses par une œuvre d'imagination et d'esprit. Il est, comme Guzman et ses frères, mais à meilleur titre qu'eux tous, une critique amusante de tous les abus, de tous les défauts, de tous les ridicules de ce temps. Dans sa course vagabonde à travers l'Espagne, de Ségovie à Alcalá,
d' Alcalá à Madrid, à Tolède, à Séville, Pablo l'aventurier rencontre sur son chemin une foule d'originaux dont il nous dit l'histoire, les vertus, les vices, avec une verve des plus enjouées, avec une foule de mots piquants, de comparaisons plaisantes dignes de notre Rabelais et que nous retrouvons dans Scarron. Ici c'est un poëte, seigneur de huit cent mille strophes ; plus loin, un avare, prototype de misère, un maître d'école dont le docteur Canizarès de Guzman cPAlfarache n'est qu'une mauvaise copie ; là c'est un hidalgo gonflé de vanité, noble comme le roi, mais pauvre comme un gueux ; un vieux soldat parlant des guerres de Flandre aux gens qui viennent de Chine, et de la Chine à ceux qui arrivent de Flandre ; un ermite licencieux et fripon ; plus loin, dix spadassins, tous plus ridicules les uns que les autres, mal vêtus, mal coiifés, marchant le nez au vent, la rapière relevée, les moustaches menaçantes; puis des chevaliers d'industrie, des mendiants, des filous, des pages, des vieilles femmes, messagères d'amour, des nonnes, un bourreau, de beaux cavaliers, de belles dames, et des histrions dignes de ces premières troupes dont Lope de Rueda fut l'auteur. Tout cela peut s'appeler à bon droit la Comédie espagnole , la comédie aux cent actes divers; c'est une galerie des portraits les plus vrais ; c'est le chef-d'œuvre du style facétieux; c'est un feu roulant d'idées extravagantes, de mots burlesques, de traits inattendus ; c'est, surtout, une histoire intime des mœurs de nos voisins aux seizième et dix-septième siècles.
Notre héros, Pablo, le grand vaurien, passe au milieu de tout cela, essayant de tous les métiers, se moquant de tout, mendiant un jour, semant l'or le lendemain, malheureux presque toujours, mais
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malheureux en plaisantant, en riant et en faisant rire.
Jam trepidas frigore, jamque cales.
Jura doces, suprema petis, medicamina curas,
Dulcibus et nugis seria mixta doces.
Dum carpisque alios, alios virtutibus auges,
Consulis ipse omnes, consulis ipse tibi. . . . Et modo divitiis plenus, modo paupere cultu,
Tristibus et miseris dulce solamen ades. — Sic speciem humanae vitae, sic praefero solus,
Prospera complectens, áspera cuneta ferens
Me lege disertum, tuque disertus eris *>
Tout en donnant du champ à sa plume et du jeu à son imagination, Quevedo suit son héros pas à pas, et le conduit ainsi jusqu'à la preuve de cette vérité morale et philosophique : que l'homme de basse extraction, nourri de mauvais exemples, et trop faible, trop insouciant pour s'amender d'une manière sérieuse, ne peut jamais atteindre un but heureux; qu'il doit nécessairement voir échapper tout ce qu'il désire, tout ce qu'il espère, et que, <c pour améliorer son sort, il ne suffit pas de changer de lieu, il faut aussi changer de conduite et de principes. »
Je n'ai trouvé chez aucun biographe des documents certains sur l'époque précise à laquelle le TacanoÏMt écrit; mais je crois pouvoir me servir, pour remplir cette lacune, d'un fait historique auquel il est fait allusion dans le chapitre VI.
Antonio Perez, premier secrétaire d'Etat du roi Philippe II, gravement compromis, dès 1578, dans un procès intenté par l'Inquisition à Escovedo, secrétaire de donjuán d'Autriche, fut arrêté, mis à la tor-