I. Vicente Espinel. Épigramme à Guzman d'Alfarache
ture, et retenu pendant plusieurs années dans les cachots du saint office. Il parvint à s'échapper, en 1 590, se réfugia en Aragon et plus tard en France, pendant qu'on le condamnait comme contumax et qu'on l'exécutait en effigie en 1592.
L'Inquisition le poursuivit même au delà des Pyrénées ; quelques séides tentèrent de l'assassiner soit à Paris, soit à Londres ; puis enfin , Henri IV l'ayant pris ouvertement sous sa protection, les persécutions cessèrent, et il mourut de mort naturelle en 161 1, à Paris.
Le héros du roman de Quevedo était à Alcalá au moment où l'Inquisition, craignant quelque tentative d'Antonio Perez ou de ses amis, le faisait poursuivre jusqu'à la cour de France, et recherchait partout ses prétendus émissaires, c'est-à-dire de 1593 à 1597.
Ce fait a, dans l'histoire de Pablo, si peu d'importance, que si le nom d'Antonio Perez s'y trouve cité, ce ne peut être que pour cause & actualité. Que vedo a parlé d'Antonio Perez parce qu'il était à la mode ; et s'il eût fait son livre en 1600, alors que l'ancien ministre de Philippe II vivait oublié à Paris, il n'en eût pas dit un mot.
On ne pourrait faire ici qu'une objection, c'est la grande jeunesse de Quevedo à l'époque que j'indique ; il était né, en effet, en 1580. Mais l'abbé don Pablo Antonio de Tarsia, l'historien de cet écrivain célèbre, nous apprend qu'avant quinze ans (1594) il était déjà gradué en théologie à l'université d' Alcalá. A vingt ans il savait le latin, le grec, l'hébreu, l'arabe, le français, l'italien-; il avait obtenu tous ses degrés dans les lettres sacrées et profanes, en droit civil et canon et en sciences naturelles; c'est en 1605, lorsqu'il n'avait que vingt-cinq ans, que le savant Juste Lipse, dans une lettre datée de Lou-
vain, le 20 janvier, l'appelait àé)2L magnum decus His* panorum.
Tout cela me semble établir que le jeune âge de Quevedo ne peut être mis en cause ; et s'il avait à vingt ans autant de science et autant de génie, il pouvait bien, avant cet âge, faire Pessai de cette verve originale à laquelle il doit une si grande célébrité, de cet esprit d'observation et de philosophie qui ont dicté tant d'écrits admirables.
D'un autre côté, il règne sur toute l'œuvre de Quevedo une teinte réellement juvénile. Les détails du séjour de Pablo à Alcalá sont de nature à prouver que l'auteur n'avait pas quitté depuis longtemps les bancs de l'Université. Pablo est écolier, moqueur, bruyant, malicieux avec tant de naturel, qu'un écolier seul peut raconter de la sorte. En amour, il montre tant de timidité, tant d'hésitation, qu'on est obligé de reconnaître chez l'écrivain autre chose que la délicatesse d'un homme du monde : c'est toute l'inexpérience de l'adolescent. Quevedo a prouvé bien des fois, dans ses diverses œuvres burlesques, que son parti était pris quant à la délicatesse, et qu'il ne craignait pas l'obscénité. Ici ce n'est pas de même : il est ce que sont les jeunes gens, un peu ordurier, mais nullement licencieux. Il ne sait pas encore ce que c'est qu'une bonne fortune ; Pablo n'en a pas, et Quevedo trouve plus facile de nous laisser croire que son héros a toujours été malheureux, que de nous confier des détails d'amours qu'il sait à peine par lui-même. En un mot, notre écrivain est inexpérimenté et craintif ; ce ne fut que plus tard, et quand les années l'eurent rendu moins scrupuleux, qu'il lâcha entièrement la bride à sa verve dévergondée.
Quevedo fait preuve d'un talent d'observation,
d'une finesse d'aperçus bien rares à cet âge ; mais on remarquera que les originaux des portraits qu'il peint avec tant d'habileté sont de ceux qu'un écolier rencontre à tout moment, dont il entend parler sans cesse. Il fait les portraits qu'on peut faire à son âge avec son génie ; mais il ne touche pas aux rangs plus élevés de la société espagnole; ce qui prouve, non pas qu'il est hors d'état de la décrire, mais qu'il est trop jeune encore pour y avoir été introduit.
D'après ces indices, Quevedo devait avoir environ dix-sept ans lorsqu'il écrivit le Tacaño. La première édition fut donc imprimée vers 1596 ; Cervantes publia en 1605 la première partie du Don Quichotte.
C'est en 1641 que fut publiée à Paris, par le sieur de la Geneste, une première traduction des œuvres burlesques de Quevedo, comprenant six visions, l'Aventurier Buscón et les Lettres du chevalier de r Epargne. Peu d'années après, en 1647 et en 1653, parurent à Rouen de nouvelles éditions de l'œuvre de la Geneste. En même temps, un anonyme faisait imprimer à Lyon (1644), puis à Paris (1653), deux traductions dont je ne connais l'existence que par le savant bibliographe Nicolas Antonio. Plus tard enfin, à Bruxelles, en 171 8, un Parisien nommé Raclots publia une nouvelle traduction du Buscón et des Visions de Quevedo, traduction qui n'est, à bien prendre, qu'une copie de celle de la Geneste, tout au plus assez modifiée pour n'être pas traitée de plagiat.
Malgré l'extrême faiblesse de ces diverses traductions, qui ne pouvaient, en aucune manière, donner aux lecteurs, nos compatriotes, une idée de toute la verve comique et de l'extrême originalité
de Quevedo, les œuvres burlesques du célèbre écri vain obtinrent un grand succès ; le Buscón surtout devint le livre à la mode, et certaine société de la Malice, dont les curieux statuts existent au cabinet des estampes de la Bibliothèque royale, et qui fut fondée, le Ier janvier 1734, Par c< très-aimable et très-digne dame madame Agrippine de la Bontémême, y> décida, d'un commun accord, que le Buscón figurerait en troisième ligne parmi les livres fondamentaux de sa bibliothèque ; c'est-à-dire après Y Espiègle et Richard-sans-P eur> avant Guzman tfAlfarache et Gil-Blas.
Pourquoi Lesage, qui a puisé à pleines mains dans la collection des picaresques, traduisant les uns, imitant les autres, demandant à tous des éléments pour son Gil-Blas, a-t-il laissé survivre les mauvaises éditions de la Geneste et de Raclots. et n'a-t-il pas traduit le Tacaño ? Une telle entreprise eût dû le tenter, et c'eût été, au profit des lecteurs du dixhuitième siècle, donner un nouvel éclat à ce roman si maltraité par ses traducteurs.
Lesage se contenta d'emprunter beaucoup à Quevedo. Ce qu'il aurait dû faire fut tenté par un anonyme qui publia à La Haye, en 1 776, une traduction, la dernière que je connaisse. Elle comprend le Tacaño, les Lettres du chevalier de P Epargne, et une lettre fort plaisante sur les conditions du mariage ', dont on trouvera une partie dans le chapitre XIX de ce volume.
Cette traduction de la Haye est la meilleure de toutes celles que j'ai vues. Si elle n'est pas encore aussi rigoureusement exacte que Texige l'œuvre de Quevedo, elle en approche du moins par une grande clarté et une connaissance complète de la langue et des mœurs espagnoles.
Le traducteur de la Haye s'est servi, pour son travail, d'une des éditions originales modernes ; c'est ce que semble indiquer le titre qu'il a pris. Il a dédaigné le titre de Buscón de la Geneste et de Raclots ; et traduisant littéralement le titre nouveau, il a nommé son livre : le fin Matois, histoire du gran Tacaño, ou du grand Taquin, autrement dit Buscón ; enfin il a pris pour épigraphe l'éternel castigat ridendo mores : aucune ne convient davantage aux œuvres joyeuses de Quevedo.
Si, dans ma première traduction du Tacaño, publiée en 1843, j'ai cédé à certaines hésitations qui me semblaient à peu près légitimes alors, si j'ai expurgé, en quelques endroits, le texte original et tenté d'en éviter les étranges hardiesses, ce fut une faute que je ne saurais commettre aujourd'hui. La nouvelle édition que je donne de cette traduction est rigoureusement fidèle ; je livre hardiment à mes lecteurs l'œuvre véritable de Quevedo.
J'avais aussi fait alors une concession à certaines exigences. Le Tacaño n'a pas été terminé. C'est le défaut cruel de presque tous les chefs-d'œuvre espagnols : Rojas n'a pas achevé la Célestine; Mateo Alemán n'aurait pas continué Guzman d Alfar ache sans Lujan de Sayavedra ; Cervantes n'aurait pas terminé Don Quichotte sans Avellaneda. La Geneste a obéi à la tendance de tous les traducteurs en ajoutant deux chapitres à son Aventurier Buscón, J'avais accueilli ces chapitres dans ma première édition, uniquement pour qu'il y eût une fin aux aventures de Pablo ; je fais aujourd'hui justice de cette faiblesse, qui ne saurait ajouter aucun intérêt à ce volume, et qui lui donnerait le caractère d'une rapsodie.
Cependant j'ai apporté une modification à l'œuvre
originale, et je me plais à croire qu'elle ne me sera pas reprochée.
Le Tacaño n'a ni prologue ni épilogue ; mais en relisant les œuvres de Quevedo, j'ai retrouvé deux charmants fragments qui précèdent et qui terminent une célèbre fantaisie philosophique et morale intitulée : La Fortuna con seso, y la Hora de todos.
Les Dieux s'ennuient dans l'Olympe. Fatigués de l'éternité, vieillis, blasés sur tout, abandonnés des humains, ils demandent des distractions, un spectacle, ils veulent essayer de se mêler une fois encore des affaires du monde. Ils descendent sur la terre ; la Fortune se charge de les amuser et de les faire assister incognito à quelques aventures des hommes.
Combien d'écrivains se sont escrimés avec cette charmante idée des Dieux travestis en habit de ville, s'essayant aux mœurs et au langage des générations modernes ! Je ne recherche pas si quelque auteur s'en est emparé avant Quevedo ; mais nul assurément ne l'a fait avec cette verve, cette originalité, cette hardiesse dans l'expression, cette extravagance dans les images.
Il m'a semblé faire œuvre louable et utile, œuvre d'archéologie littéraire si l'on veut, en recueillant ces deux fragments si peu connus et en leur donnant, au commencement et à la fin de l'histoire de Pablo de Ségovie, la place qu'ils occupent auprès de la Fortuna con seso.
L'histoire de don Pablo est, après tout, l'un des innombrables et véridiques épisodes du grand tableau de la vie humaine.
A. Germond de Lavigne,
de P Académie espagnole.
Paris, janvier 1868.