‹ Histoire de Don Pablo de SégovieChapitre 17 sur 67 · I. Voir les notes à la fin du volume · texte numérisé non relu

I. Voir les notes à la fin du volume

chagrins, et même plus tard, parce que les mauvaises langues reprochaient à mon père d'être sans scrupule et d'aimer tout prendre sans avoir rien mis. On assurait que lorsqu'on venait chez lui pour se faire raser, et lorsqu'il tenait la figure de ses pratiques pour les savonner, un mien frère, âgé de sept ans, leur tirait la substance des poches tout à son aise. Le pauvre petit ange mourut de coups de bâton qu'on lui donna en prison. Mon père le regretta beaucoup, car il ravissait tout le monde. Pour ces enfantillages et pour d'autres, mon père fut pris ; toutefois il sortit de prison tout à son honneur, et avec un cortège de plus de deux cents cardinaux, mais qui n'étaient pas des monseigneurs. On dit que les dames se mirent aux fenêtres pour le voir passer, et de fait il avait bonne mine à pied comme à cheval. Je ne dis pas cela par vanité, car on sait combien j'en ai peu 2.

Une vieille qui m'éleva , faisant un jour l'éloge de ma mère, me disait que ses manières étaient tellement gracieuses, qu'elle ensorcelait tous ceux qui avaient affaire à elle. Cependant, à propos de je ne sais quelle petite histoire scandaleuse, peu s'en fallut qu'on ne la fît paraître en public avec un vêtement de plume 3. On prétend qu'elle refaisait les demoiselles, qu'elle ressuscitait les cheveux et teignait ceux qui avaient blanchis. Les uns la nommaient pourvoyeuse de plaisirs, d'autres algébriste d'amour4, et quelques-uns hardiment l'appelaient maquerelle. Mais il faut voir avec quel air souriant elle écoutait tout cela. Elle n'en était que plus séduisante.

Elle s'imposait une pénitence sévère. Sa chambre, où seule elle entrait, — et moi quelquefois, car j'en avais la permission quand j'étais petit, — était en-

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tourée de têtes de mort ; elle disait que c'était pour ne pas perdre le souvenir de notre fin dernière, et certains, par méchanceté, affirmaient que c'était pour entortiller les vivants. Son lit était porté par des cordes de pendus, et elle me disait quelquefois, à ce propos : ce Vois-tu? c'est à l'aide de cet exemple que je donne des conseils à ceux à qui je veux du bien ; je leur dis que, pour se garantir d'un collier de cette espèce, ils doivent vivre sans cesse la barbe sur l'épaule*, se conduire avec une prudence excessive et ne pas laisser le plus petit indice pour donner prise sur eux. »

Il y eut un grand désaccord entre mes parents pour savoir duquel des deux je suivrais l'état. Je m'étais senti dès l'enfance des idées de gentilhomme, et ni l'un ni l'autre métier ne me séduisit, ce — Mon enfant, disait mon père, l'état de voleur n'est pas un art mécanique, c'est une profession libérale ; » puis il ajoutait, en soupirant : <c Sais-tu pourquoi les alguazils et les alcades nous aiment si peu ? Ils nous pourchassent, ils nous battent, ils nous pendent même sans s'enquérir si notre dernière heure est venue : » et le bon vieux pleurait comme un enfant en pensant au nombre de fois que ses côtes avaient été caressées. «Sais-tu pourquoi? C'est qu'ils ne voudraient pas que là où ils sont il y eût d'autres voleurs qu'eux et leurs dévoués ; mais heureusement notre prudence nous garde de leurs griffes. Quand j'avais ton âge, je fréquentais surtout les églises, non pas cependant que je fusse bon chrétien. J'ai été pris plus d'une fois, les bourreaux m'ont mis de temps à autre sur le chevalet, et l'âne ne m'eût pas manqué si j'eusse avoué quelque chose6 ; mais, grâce à Dieu, je n'ai jamais rien confessé, si ce n'est selon les principes de la sainte mère Eglise, et c'est en

agissant de la sorte et à Paide des profits de mon métier, que je suis parvenu à soutenir ta mère aussi honorablement que possible. — Comment ! s'écria celle-ci avec colère (elle était furieuse que je ne voulusse pas être sorcier) , comment m'avez-vous soutenue ? N'est-ce pas moi qui vous ai fait vivre, moi qui vous ai tiré de prison par mon industrie, qui vous y ai entretenu d'argent ? Si vous ne confessiez rien, était-ce par courage, ou plutôt grâce aux philtres que je vous donnais ? Si je ne craignais qu'on ne nous entendît dans la rue, je vous rappellerais ce jour où j'entrai dans votre prison par la cheminée et où je vous fis sortir par le toit. y>

Elle en eût dit bien davantage, tant elle était en colère, si, par les mouvements qu'elle se donnait, elle n'eût désenfilé son rosaire, une collection de dents de pauvres diables auxquels elle avait procuré la paix de l'autre monde.

Je dis à mes parents que je voulais positivement apprendre à être vertueux et cultiver mes bonnes dispositions ; que je les priais de me mettre à l'école, parce qu'on ne pouvait rien faire si on ne savait lire et écrire. Ils grognèrent un peu entre eux et finirent par approuver mes projets. Ma mère se mit à renfiler ses dents, et mon père s'en alla, ainsi qu'il nous le dit lui-même, couper à quelqu'un soit la barbe, soit la bourse. Je restai seul, remerciant Dieu de m'avoir donné des parents si habiles et si jaloux de mon bonheur.

DE SEGOVIE,

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