CHAPITRE IL
Comment Pablo va à V école et ce qui lui arrive.
Le lendemain, on m'avait acheté un abécédaire, et le magister était prévenu. J'allai donc à l'école ; le magister me reçut très-gracieusement, en me disant que j'avais la mine d'un garçon d'esprit et d'intelligence. Aussi, pour ne point le démentir, j'appris fort bien mes leçons. Le maître m'avait placé auprès de lui ; je gagnais des bons points presque tous les jours en venant le premier, et je m'en allais le dernier afin de faire quelques commissions pour madame, — c'était la femme du maître. — Mes gentillesses me gagnaient les bonnes grâces de tout le monde ; cela alla même trop loin, car les autres enfants devinrent jaloux de moi. Ceux à qui je ne parlais pas et qui m'en voulaient, prétextant que mon nom était trop court, me donnaient sans cesse des surnoms empruntés au métier de mes parents. Ainsi on m'appela Pablo du Rasoir et Pablo de la Ventouse. L'un prétendait qu'il ne m'aimait pas parce que ma mère avait, de nuit, sucé le sang à deux petites sœurs qu'il avait perdues. L'autre disait à qui voulait l'entendre que mon père allait dans les maisons pour en chasser les rats ; cela lui servait de prétexte pour appeler mon père chat, ce qui veut dire, en langage populaire, escroc et filou. D'autres alors, disant que j'étais le fils d'un chat, m'appelaient minet ou miaulaient quand je passais près d'eux. Un autre encore affirmait qu'il avait jeté des tro-
gnons de choux à ma mère un jour qu'on la promenait par la ville. En un mot, tous s'entendaient pour me ronger les talons 1 et m'abreuver d'amertume. J'y étais certes sensible, mais je dissimulais. Je supportai tout avec courage, jusqu'au jour où un gamin eut l'audace de m'appeler fils de putain et fils de sorcière.
S'il m'eût dit cela tout bas, je ne m'en serais pas fâché ; mais il le cria d'une manière si claire, que la colère me prit. Je ramassai une pierre et lui fendis la tête ; puis, courant vers ma mère, je lui contai l'aventure, ce Tu as bien fait , me dit-elle : tu prouves bien qui tu es ; seulement tu aurais dû demander à ce gamin d'où il savait cela. — Ma mère, repris-je, les camarades qui étaient présents m'ont dit que j'avais tort de m'en offenser. Estce à cause du jeune âge de l'insolent ?» Je demandai encore à ma mère si j'aurais pu lui donner un démenti, ou bien si ma naissance était effectivement le fruit d'un pique-nique2 ; enfin, si j'étais le fils de mon père, ce Malepeste ! s'écria- t-elle en riant ; en sais-tu déjà tant? Tu ne seras pas un sot; tu es charmant, en vérité ; tu as bien fait de casser la tête à ce vaurien. De telles choses ne sont pas bonnes à dire, lors même qu'elles sont vraies. »
Je restai comme mort de honte à cette réponse. Je formai un instant le projet de m'emparer de tout ce que je pourrais et de quitter la maison de mon père ; mais je me contins; mon père alla soigner le blessé, le guérit, le calma, et me renvoya à l'école, où le maître me reçut fort mal. Mais, dès qu'il eut appris la cause de la querelle, il me tint compte du sentiment qui m'avait fait agir, et me fit meilleure mine.
J'avais pour camarades plusieurs fils de gentils-
hommes, et entre autres celui de don Alonso Coronel de Zuniga ; j'étais son copain, c'est-à-dire que nous mettions en commun nos provisions de bouche. Don Diego m'aimait véritablement ; il est vrai que je changeais de toupie avec lui quand la mienne était meilleure ; je lui donnais souvent des images, je lui apprenais à se battre, je jouais avec lui au taureau3, enfin je l'amusais toujours. Aussi, trèssouvent, les parents du jeune cavalier, voyant combien ma compagnie lui était agréable, faisaient demander aux miens de me laisser aller avec lui dîner, souper et quelquefois coucher.
Il nous arriva ainsi qu'un des premiers jours d'école après Noël, nous vîmes passer par la rue un homme nommé Ponce d'Aguirre, qu'on disait être conseiller. Le jeune don Diégo m'appela : ce Ecoute, me dit-il, appelle-le Ponce-Pilate et sauve-toi. y>
Moi, pour faire plaisir à mon ami, j'appelai le passant Ponce-Pilate. Il se mit tellement en colère, qu'il s'élança à ma poursuite, un couteau à la main, de sorte que je fus forcé de fuir et de me réfugier dans la maison du maître. L'homme entra après moi en vociférant ; le maître s'interposa, le pria de ne pas me tuer et lui promit de me châtier. En effet, à l'instant même, malgré les prières de sa femme qui s'intéressait à moi parce que je lui étais utile, il me fit mettre culotte bas, et, tout en me donnant le fouet, il me demandait à chaque coup : ce Diras-tu encore Ponce-Pilate ? — Non , monsieur, lui répondis-je. — Diras-tu encore Ponce-Pilate? — Non, monsieur, non, monsieur, » m'écriaije à chaque reprise.
Dès cet instant, j'eus si grande peur de dire Ponce-Pilate, que le lendemain, lorsque le maître m'ordonna de réciter, selon l'usage, les prières aux
autres écoliers, je m'arrêtai tout court en arrivant au Credo, Remarquez l'innocente malice : j'avais à dire : il a souffert sous Ponce-Pilate ; je me souvins que j'avais promis de ne plus dire Pilate, et je dis : il a souffert sous Ponce d'Aguirre. Le maître s'amusa tellement de ma simplicité et de la crainte qu'il m'avait inspirée, qu'il m'embrassa et me donna une exemption pour les deux premières fois que je mériterais le fouet. Je m'en allai fort content.
A quelque temps de là, vint le carnaval : le maître, voulant amuser ses écoliers, décida qu'on ferait un roi des coqs 4. Il désigna douze d'entre nous ; nous tirâmes au sort, et le sort me nomma. J'en donnai avis à mes parents, afin qu'ils me procurassent un équipage convenable.
Le jour arrivé, je me mis en marche sur un cheval étique et fourbu, qui faisait des révérences à chaque pas, non par excès d'éducation, mais parce qu'il était boiteux. Il avait une croupe de singe, la queue absente, un cou de chameau, plus long encore ; il n'avait qu'un œil, mais de prunelle point. On devinait, en le voyant, à combien de pénitences, de jeûnes et d'humiliations le soumettait son maître pour lui faire gagner sa ration. Ainsi monté et louvoyant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, comme le Pharisien à la procession 5, suivi de tous mes camarades costumés, j'arrivai à la place du marché (je frémis encore quand j'y pense). En passant près des étalages des fruitières, — Dieu m'en préserve à l'avenir ! — mon cheval vola un chou à l'une d'elles, et, sans être vu ni entendu, l'expédia vers son ventre, où il parvint en un instant en dégringolant par la gorge. La fruitière, ces femmes-là sont sans pudeur, se mit à crier. Les autres accoururent, et avec elles une troupe de vauriens, et tous, saisissant des
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carottes grosses comme des bouteilles, des navets monstrueux, des aubergines et d'autres légumes, ils se mirent à en faire pleuvoir sur le pauvre roi. Voyant à cette abondance de navets qu'il s'agissait d'une bataille navale, et qu'elle ne pouvait se livrer à cheval, je voulus descendre ; mais ma monture reçut un tel coup à la tête, qu'elle se mit à se cabrer, et nous allâmes rouler ensemble dans le ruisseau. Je vous laisse à imaginer dans quel état je fus mis. Mes compagnons s'étaient armés de pierres ; ils donnèrent sur les marchandes et en blessèrent deux à la tête... La justice accourut, arrêta fruitières et enfants, recherchant tous ceux qui avaient des armes et les leur enlevant, car quelques-uns portaient des dagues et de petites épées pour compléter leur costume. On vint à moi ; je n'avais plus rien : on m'avait tout enlevé avec ma cape et mon chapeau pour les mettre à sécher dans une maison voisine ; on me demanda mes armes, à quoi je répondis, tout... crotté, que je n'en avais pas d'autres que des armes offensives à l'encontre du nez. Je me rappelle, à ce propos, qu'au moment où les marchandes m'envoyaient des trognons et des navets, je m'imaginai qu'elles me prenaient pour ma mère, à qui elles avaient fait plusieurs fois pareille fête, et je leur criai : ce Mesdames, je ne suis pas Aldonza Saturno de Rebollo, qui est ma mère. y> La frayeur que j'éprouvais explique ma sottise.
Pour revenir à Palguazil, il voulut m'emmener en prison, et ne m'emmena pas, parce qu'il ne sut par où m'empoigner, tant j'étais... embourbé.
Chacun s'en alla de son côté, et moi je quittai la place pour rentrer à la maison, mettant au supplice tous les nez que je rencontrais sur mon chemin. Une fois au logis, je contai à mes parents ce qui
m'était arrivé, et ils se mirent dans une telle colère de me voir en pareil état, qu'ils voulurent me maltraiter. Je rejetai la faute sur cette éternité de rosse desséchée qu'ils m'avaient fournie ; je comptais qu'ils se tiendraient pour satisfaits ; mais, voyant que je ne réussissais pas, je sortis et allai voir mon ami don Diégo, que je trouvai la tête cassée et ses parents décidés à ne plus l'envoyer à l'école. Là, j'appris que ma rosse, se voyant dans un cas difficile, avait essayé de lancer deux ruades ; mais elle était tellement désorganisée, qu'elle se démit les hanches et resta dans la fange, bien près de mourir.
Au résultat, j'en étais avec une fête manquee, la population scandalisée, mes parents furieux, mon ami blessé, mcn cheval mort! Je résolus de ne plus retourner à l'école ni à la maison paternelle, et de rester à servir don Diégo, ou, pour mieux dire, à lui tenir compagnie. Cette détermination fit grand plaisir à sa famille, car Diego paraissait fort content de mon amitié. J'écrivis à mes parents que je n'avais plus besoin d'apprendre, parce que, quoique je ne susse pas encore bien écrire, j'en savais assez pour être un cavalier accompli, la première condition étant d'écrire mal 6; que, par conséquent, je renonçais à l'école pour ne pas leur causer de dépenses, et à leur maison pour leur éviter tout souci. Je leur dis où je restais, en quelle qualité, et enfin, que je ne les reverrais que lorsqu'ils m'en donneraient la permission.