‹ Histoire de Don Pablo de SégovieChapitre 19 sur 67 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Comment Pablo entra dans un pensionnat en qualité de domestique de don Diego Coronel,

Don Alonso prit un jour le parti de mettre son fils en pension, autant pour Péloigner de la maison, que pour ne pas s'en occuper. Informé qu'il y avait à Ségovie un certain licencié nommé Cabra, qui faisait profession d'élever les fils de famille, il y envoya son fils, auquel il m'attacha comme compagnon et comme serviteur.

Ce fut le premier dimanche de Carême que nous devînmes les pensionnaires de la faim personnifiée ; je ne connais pas d'autres termes pour mieux dépeindre une telle ladrerie. C'était un roseau en habits de clerc ; il n'avait que de la longueur ; sa tête était petite et ses cheveux roux. Il est inutile d'en dire davantage à quiconque sait le proverbe : « Ni bon chat ni bon chien de pareille couleur. » Ses yeux étaient tellement enfoncés dans la tête, qu'il avait l'air de regarder par des soupiraux ; ils étaient profonds et sombres comme des boutiques de marchands. Son nez était entre Rome et la France, mais pas sur son visage; quelque humeur froide le lui avait mangé. Son menton était pâle du voisinage de la bouche, qui, affamée qu'elle était, semblait vouloir l'avaler. Il lui manquait je ne sais combien de dents ; elles avaient été renvoyées, je pense, comme inutiles et vagabondes. Il avait un cou d'autruche, et la noix tellement saillante, qu'elle

semblait vouloir aller chercher nourriture ailleurs ; ses bras étaient desséchés, et chaque main pareille à une poignée de sarments. Vu de la ceinture jusqu'aux pieds, ses deux jambes longues et maigres lui donnaient Pair d'une fourchette ou d'un compas ; il marchait très-lentement, et, s'il venait à prendre la course, ses os sonnaient comme des cliquettes de ladre. Sa voix était exténuée, sa barbe longue, car, par économie, il ne se faisait jamais raser ; il disait, à ce propos, qu*il éprouvait de telles nausées quand il sentait les mains du barbier sur son visage, qu'il se laisserait plutôt tuer que de consentir à cette opération. C'était le serviteur d'un de ses pensionnaires qui lui coupait les cheveux t.

Les jours où il faisait du soleil, il portait un bonnet rongé à jour par les rats et rehaussé de garnitures de graisse. Ce bonnet était fait de quelque chose qui avait été drap, avec une doublure de crasse. Sa soutane était chose merveilleuse, parce qu'on n'en pouvait deviner la couleur ; les uns, la voyant si râpée, disaient qu'elle était de peau de grenouille; les autres la nommaient illusion ; de près elle paraissait noire, de loin on la croyait bleue ; elle n'avait ni ceinture, ni col, ni poignets2. Avec ce vêtement misérable, écourté, et ses longs cheveux, il avait l'air d'un croque-mort. Chacun de ses souliers eût servi de tombe à un Philistin. Et son appartement ! On n'y voyait pas même une araignée. Les rats n'y trouvaient rien à ronger. Son lit était par terre, et il se couchait toujours sur un même côté, de peur d'user ses draps ; en un mot, il était archipauvre ; c'était le prototype de la misère.

Tel était l'homme sous le pouvoir duquel je tombai en compagnie de don Diego. Le soir où nous arrivâmes, il nous montra notre logement, et nous

adressa une courte allocution ; s'il ne la fit pas plus longue, ce fut par crainte de dépenser du temps. Il nous indiqua ce que nous avions à faire : nous y travaillâmes jusqu'à l'heure du repas, et nous descendîmes. Les maîtres mangeaient les premiers, les domestiques les servaient. Le réfectoire était une pièce grande comme un demi-boisseau ; chaque table pouvait contenir jusqu'à cinq gentilshommes. Je commençai à regarder s'il y avait des chats, et, comme je n'en vis point, j'en demandai la raison à un ancien domestique du logis, dont la maigreur était la marque de la pension, ce Des chats-! me dit-il d'un air désolé. Et qui vous a dit, à vous, que les chats fussent amis du jeûne et de la pénitence ? A votre embonpoint, on reconnaît aisément que vous êtes nouveau ici. y>

Cette réponse m'affligea beaucoup, et je m'effrayai encore davantage quand j'eus remarqué que tous ceux qui m'avaient précédé dans la pension étaient effilés comme des alênes, et que leurs visages semblaient frottés de diachylon. Le licencié Cabra prit place et dit le bénédicité; on apporta dans des écuelles de bois un bouillon si clair, que Narcisse, en voulant le boire, eût couru plus de dangers qu'à la fontaine ; les doigts décharnés des convives s'en allaient à la nage à la recherche de quelques pois chiches, orphelins et solitaires, égarés au fond des écuelles. <¡c Il est certain, disait Cabra à chaque gorgée, que rien n'est comparable au pot-au-feu ; qu'on dise ce qu'on voudra, tout le reste est vice et gourmandise. y>

Puis, quand il se fut mis toute son écuelle sur l'estomac. « Tout cela, ajouta-t-il, est salutaire et développe l'esprit. — Que ton esprit t'étouffe, disais-je tout bas. y>

Alors entra un jeune domestique demi-fantôme et si desséché, qu'il semblait que la viande qu'il apportait eût été enlevée sur lui-même. Un seul navet errait autour du plat. « Comment , voilà des navets ! dit le maître ; il n'y a pas pour moi de perdrix qui vaille cela ; mangez, mes amis; je suis joyeux de vous voir à l'œuvre.» Il partagea la viande entre tous en si petite quantité, que tout fut consommé par les ongles et par les dents creuses, et les entrailles des convives restèrent excommuniées*. <£ Mangez, mangez, disait Cabra en les regardant ; vous êtes jeunes, et j'ai grand plaisir à voir vos bonnes dispositions. »

Hélas ! quel régal pour de pauvres jeunes gens qui se pâmaient de faim !

Le repas achevé, il resta sur la table quelques rogatons, et dans le plat, des morceaux de peaux et des os. « Ceci, dit le maître, restera pour les domestiques, car il faut aussi qu'ils mangent, et nou s ne voulons pas tout prendre. Allons, cédons-leur la place; et vous autres, allez prendre de l'exercice jusqu'à deux heures, afin que ce que vous avez mangé ne vous fasse pas de mal. y>

A ces mots, je ne pus m'empêcher de rire à gorge déployée. Le maître se mit en grande colère, me conseilla d'apprendre à être modeste, me débita trois ou quatre vieilles sentences, et s'en alla. Nous prîmes place à notre tour. Voyant la table si mal garnie et sentant mes entrailles demander justice, j'attaquai le plat en même temps que les autres, et, comme j'étais le plus grand et le plus fort, j'engloutis deux rogatons sur trois, et un morceau de peau. Les autres s'étant mis à grogner, Cabra accourut, attiré par le bruit : ce Mangez en frères, nous dit-il, puisque Dieu vous donne de quoi ; ne

vous querellez pas, il y en a pour tout le monde. » Il retourna se promener au soleil, et nous laissa seuls.

Il y avait parmi nous un Biscayen, nommé Surre, qui avait tellement oublié par où et comment on mangeait, que, s'étant emparé d'une croûte de pain, il la porta deux fois à ses yeux, et ne parvint pas, en trois fois, à l'acheminer de la main à la bouche. Je demandai à boire ; les autres, qui étaient à peu près à jeun, n'en avaient pas besoin ; on me donna un vase avec de l'eau; mais à peine l'eus-je porté à la bouche que le domestique dont j'ai parlé me l'enleva tout aussitôt. Je quittai la place avec désespoir, voyant que j'étais dans une maison où les entrailles ne pouvaient répondre aux santés qu'on leur portait.

J'eus envie de démanger y bien que je n'eusse pas mangé, et je demandai à un ancien de m'indiquer le cabinet. <c Je ne sais pas, me dit-il ; il n'y en a pas dans cette maison. Pour une fois que l'envie vous viendra, faites comme vous voudrez; voilà deux mois queje suis ici, et je n'ai eu cette idée que le jour où je suis entré, comme vous aujourd'hui, parce que j'avais soupé chez moi la veille. »

Comment vous dépeindre ma peine et ma tristesse? Convaincu qu'à l'avenir il devait entrer si peu de chose dans mon corps, je n'osai, quelque envie que j'en eusse, en rien laisser sortir. J'allai trouver mon maître ; nous causâmes jusqu'à la nuit ; don Diego me demandait ce qu'il devait faire pour persuader à son ventre qu'il avait mangé, parce qu'il n'en voulait rien croire. Cette maison était peuplée de défaillance autant qu'une autre le serait de hoquets.

Vint l'heure du souper ; le goûter s'était passé en blanc. Nous mangeâmes beaucoup moins; on ne

nous servit point de mouton, si ce n'est quelque chose comme le maître, de la chèvre grillée 3. Le diable n'aurait pas d'invention pareille aux siennes. « Il est fort salutaire et fort profitable, nous disait Cabra, de souper légèrement, afin de tenir l'estomac libre. » Il nous citait à ce sujet une kyrielle de médecins d'enfer ; il chantait les louanges de la diète ; il ajoutait que l'homme devait se garder des rêves pesants. Hélas ! il savait bien que chez lui on ne pouvait rêver à autre chose qu'à manger.

Or donc on soupa ; nous soupâmes tous et nul ne soupa. Nous allâmes nous coucher, et, pendant toute la nuit, ni don Diégo ni moi ne pûmes dormir : lui projetait de se plaindre à son père et de lui demander de le retirer de là ; moi je lui conseillais de le faire. « Seigneur , lui dis-je enfin , savez-vous si nous sommes réellement en vie? L'idée me vient que nous avons été tués dans la bataille contre les fruitières, et que nous sommes maintenant des âmes en purgatoire ; il me semble donc inutile de prier votre père de nous tirer d'ici, si en même temps quelqu'un ne récite une ou deux neuvaines de rosaire et ne fait dire, pour notre délivrance, une messe sur un autel privilégié. y>

Partie en discourant de la sorte, et un peu en dormant, nous arrivâmes au moment de nous lever; six heures sonnèrent, et Cabra nous appela pour la leçon ; nous nous y rendîmes et l'écoutâmes tous. Déjà mes épaules et mes flancs nageaient dans mon pourpoint, mes jambes laissaient de la place pour sept autres paires de chausses, mes dents étaient couvertes de tartre jaunâtre (vêtement de désespoir). Je fus chargé de lire aux autres la première déclinaison, et ma faim était si grande, que je déjeunai avec la moitié des mots que j'avalai en passant.

On croira bien tout cela, lorsqu'on saura ce que me racontait un valet de Cabra, qui avait vu amener à la maison deux chevaux frisons qui, au bout de deux jours, étaient tellement légers, qu'ils eussent pu voler dans les airs ; deux énormes mâtins devinrent en trois jours plus minces que des lévriers. Pendant un carême, il vint des hommes qui exposaient à la porte de la maison les uns leurs pieds, les autres leurs mains, leurs corps même ; beaucoup de gens venaient pour cela du dehors, et comme quelques-uns en demandaient la raison, Cabra, tout en se fâchant, répondit que ces malheureux avaient les uns la gale, les autres des engelures, dont ils se débarrassaient en les apportant chez lui, où elles mouraient de faim. Le domestique m'affirma que rien n'était plus vrai, je le répète, et je demande en grâce qu'on ne m'accuse pas d'exagération.

Au bout de quelques jours, Cabra changea notre ordinaire ; on l'avait appelé juif, et, pour prouver le contraire, il ajouta du salé au pot-au-feu. Il avait pour cela une petite boîte en fer percée de trous comme une salière ; il l'ouvrait, y mettait un morceau de salé, la refermait et la suspendait à une corde dans la marmite, afin qu'il s'échappât quelque peu de jus par les trous et que le salé pût rester pour un autre jour. Il lui sembla par la suite que ce mode en usait beaucoup, et il se contenta de faire voir le salé à la marmite. On peut s'imaginer comment nous vivions.

Don Diégo et moi nous fûmes enfin tellement à bout, que, ne sachant plus comment faire pour manger, nous cherchâmes un prétexte, au bout d'un mois, pour ne plus nous lever matin ; nous convînmes de dire que nous avions quelque mal. Nous ne parlâmes pas de la fièvre, parce que, comme nous

ne Pavions pas, l'imposture eût été facilement découverte ; un mal de tête ou un mal de dents ne pouvant être une excuse suffisante, nous déclarâmes enfin que nous souffrions des entrailles, et que nous étions malades de n'avoir pas été à la selle depuis trois jours. Nous pensions que dans la crainte de dépenser un demi-réal, Cabra se garderait de nous faire soigner. Le diable en ordonna autrement ; notre homme avait une recette que lui avait léguée son père, apothicaire de son vivant. Connaissant notre maladie, il composa un remède, et, appelant une vieille de soixante-dix ans, sa tante, qui servait d'infirmière, il la chargea de nous donner à chacun un lavement*.

On commença par don Diégo. Le malheureux se serra, et la vieille, au lieu de le lui mettre dedans, l'envoya éntreles reins et la chemise jusqu'à l'occiput. Ce qui devait faire garniture à l'intérieur alla faire doublure au dehors. Diégo poussait des cris ; Cabra accourut, et voyant cela, ordonna qu'on s'occupât de moi, disant qu'ensuite on rèviendrait à mon maître. Je m'étais habillé : cela ne servit à rien. Cabra et d'autres me tenaient :1a vieille m'administra le remède, mais je le lui rendis par la figure. Cabra se mit en colère, me dit que c'était de la malice, qu'il me mettrait hors du logis ; mon malheur voulut qu'il oubliât sa menace. Nous nous plaignîmes à don Alonso, et le Cabra lui faisait croire que notre maladie n'était qu'une feinte pour éviter les leçons. La vieille fut installée gouvernante du logis, chargée de faire la cuisine et de servir les pensionnaires ; le domestique fut renvoyé, parce que le maître lui trouva, un vendredi matin, quelques miettes de pain dans les poches.

Ce que la vieille nous fit souffrir, Dieu le sût !

Elle était tellement sourde, qu'elle n'entendait que par signes ; elle y voyait à peine, et priait Dieu et les saints si souvent, qu'un jour son rosaire se desenfila au-dessus de la marmite. Cela nous valut le bouillon le plus chrétien que j'aie jamais pris. <c Des pois noirs, disaient les uns ; ils viennent sans doute d'Ethiopie ? — Des pois en deuil, reprenaient les autres ; quels parents ont-ils perdus? » Mon maître don Diego en goba un grain, voulut, le mâcher, et se cassa une dent. Les vendredis la vieille nous envoyait des œufs tout poilus décorés de ses propres cheveux, vénérables comme des alcades ou des magistrats. Prendre la pelle à feu pour la cuiller à pot, servir une écuelle de bouillon pavée de charbons, étaient choses fort ordinaires à la vieille. Mille fois je rencontrai dans la soupe des insectes, des morceaux de bois, des débris de l'étoupe qu'elle filait ; je laissais tout passer: cela occupait l'estomac et y faisait volume.

Le Carême vint au milieu de toutes ces horreurs, et, vers le commencement, un de nos camarades tomba malade. Cabra, pour ne pas dépenser, tarda tellement d'appeler le médecin, que le pauvre enfant eut plutôt besoin de confession que d'autre chose. Enfin, il fit venir un aspirant-chirurgien, qui tâta le pouls au malade, et déclara que la faim avait pris les devants sur lui pour tuer cet homme. On l'administra, et quand le pauvre garçon, qui ne parlait plus depuis un jour, vit venir le Saint-Sacrement, il * dit : ce Mon seigneur Jésus-Christ, il me fallait vous voir entrer dans cette maison pour cesser de croire que je n'étais pas en enfer. » Ces paroles se sont gravées dans mon cœur. Le malheureux mourut ; nous lui fîmes de pauvres funérailles, car il était étranger, et nous revînmes de là tout attristés.

Toute la ville fut informée de ce triste événement, et don Alonso Coronel l'apprit comme les autres. Il n'avait pas d'autre fils que don Diégo ; il cessa de douter des cruautés de Cabra, et commença à ajouter plus de foi aux rapports des deux spectres ; car nous étions arrivés à ce pitoyable état. Il vint pour nous retirer de la pension, et nous étions devant lui qu'il nous demandait encore. Enfin, il nous reconnut, et, sans plus de ménagement, il traita fort mal le licencié Vigile-Jeûne. Il nous fit transporter chez lui dans deux chaises à porteurs, et nous prîmes congé de nos camarades, qui nous suivaient du regard et du désir, le cœur plus gros que le captif d'Alger qui voit partir ses compagnons rachetés.

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