‹ Histoire de Don Pablo de SégovieChapitre 23 sur 67 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Don Diego retourne à Ségovie. Pablo apprend la mort de ses parents et se fait une regle de conduite pour l'avenir*

Au bout de quelque temps, don Diégo reçut de son père une lettre qui en renfermait une seconde pour moi. Cette lettre était d'un mien oncle, nommé Alonso Ramplón, proche parent de toutes les vertus, et fort connu à Ségovie, où il tenait de très-près à la Justice. De toutes les résolutions capitales que celle-ci avait prises depuis quatre ans, pas une ne

s'était exécutée sans lui. Il était bourreau, puisqu'il faut dire la vérité; mais un aigle parmi ceux du métier. A le voir à l'œuvre, on avait envie de se laisser pendre.

Voici le contenu de la lettre qu'il m'adressa de Ségovie à Alcalá :

« Mon fils Pablo y — c'est ainsi qu'il m'appelait, tant il avait d 1 affection pour moi, — les grandes occupations que me donne, dans la place que je remplis, le service de Sa Majesté, ne m'ont pas permis de vous écrire plus tôt. Si le service du roi a des désagréments, c'est par F excès du travail; mais j'en suis bien dédommagé par l'obscur honneur d'être au nombre de ses serviteurs. J'ai le chagrin d'avoir à vous donner des nouvelles peu agréables. Votre per e est mort, il y a huit jours, aussi courageusement qu'aucun homme en ce monde ; je puis le dire, car c'est moi qui Pai guindé 1. Il monta sur son âne sans mettre le pied à l'étrier ; la jaquette du supplice lui allait comme si elle eût été faite pour lui ; en un mot, il avait si bonne prestance, que tous ceux qui le voyaient passer précédé de la croix, le jugeaient digne de sa future élévation. Il allait d'un air délibéré, regardant aux fenêtres, saluant tous ceux qui quittaient leurs affaires pour le voir ; deux fois même il se fit la moustache. Il engageait ses confesseurs à se reposer et approuvait ce qu'ils disaient de bon. Arrivé à la croix de bois *, il mit le pied sur l'échelle, ne monta ni trop lentement ni comme un chat, et, rencontrant un échelon brisé, il se retourna vers la Justice et la pria de le faire remplacer pour la prochaine occasion, attendu que tous n'avaient pas son assurance. Je ne puis vous exprimer jusqu'à quel point il plut à tout le monde. Arrivé au haut, il s'assit, rejeta en arrière les plis de son vêtement, prit la corde et se la mit à la gorge. V oyant en ce moment que le théatin voulait

le prêcher, il se retourna vers lui. « Frère, lui dit-il, je le prends pour dit ; donnez-moi un peu de Credo et finissons pro?nptement; je ne voudrais pas paraître long.y> Ainsi fut fait ; il me recommanda de lui mettre son chaperon sur le cote, de lui essuyer la bave, ce que je fis. Il tomba sans ramasser ¿es jambes et sans faire de contorsions. Il se tint, en un mot, très-gravement ; on ne pouvait demander davantage. Je le mis en quatre et lui donnai pour sépulture les grands chemins. Dieu sait quelle peine je ressens de le voir là, tenant table ouverte pour les corbeaux ; mais j } espère que les pâtissiers du pays nous consoleront en en mettant quelque peu dans leurs pâtes a quatre sous %. Quant à votre mère, bien quelle soit encore vivante, je puis presque vous en dire autant. V inquisition de Tolède Pa fait mettre en prison, parce qu'elle déterrait les morts. Il paraît qu'elle faisait la sorcière, et on a dit que chaque nuit elle embrassait un bouc sur l'œil sans prunelle. On a trouvé dans son logis plus de jambes, de bras et de têtes qu'il n'en faudrait à une chapelle de miracles; on sait qu'elle s'entendait fort bien à faire des contrefaçons de demoiselles. On dit enfin qu'elle a figuré dans un auto-de-fé, le jour de la Trinité, avec quatre cents condamnés à mort. J'en suis bien chagrin, car elle nous déshonore tous, moi surtout, car enfin je suis ministre du roi. De semblables parentés ne me vont pas. V os parents, mon fils, ont laissé ici je ne sais quelle somme cachée, cela peut monter en tout à quatre cents ducats. Je suis votre oncle, ce que j'ai sera pour vous. Cette lettre reçue, vous pourrez venir ici; avec ce que vous savez de latin et de rhétorique^ vous serez un homme unique dans l'art du bourreau. Répondez-moi de suite, et d'ici là que Dieu vous garde. ce De Ségovie, etc.. y>

Je ne puis nier que cette nouvelle honte me fit

une vive impression, et cependant je me consolai en partie ; — tel est l'effet des vices chez les parents ; les enfants y trouvent une consolation à leurs peines, quelque grandes qu'elles soient. — Je courus trouver don Diego ; il lisait la lettre de son père qui le rappelait auprès de lui, et qui, informé de mes espiègleries, lui mandait de ne pas m'emmener. Don Diégo me prévint qu'il allait partir, me communiqua ce que lui disait son père et me témoigna son chagrin de se séparer de moi. J'en éprouvais autant. Il m'offrit de me mettre au service d'un gentilhomme de ses amis, mais je le remerciai. « Seigneur, lui dis-je en souriant, je suis tout autre et j'ai d'autres projets: je vise plus haut et je veux une autre autorité; je suis, à dater de ce jour, chef de famille. » Je lui appris comment mon père était mort, aussi honorablement que l'homme le plus haut placé, comment il avait été découpé, comment on en avait fait de la monnaie, et dans quels termes tout cela m'avait été écrit par mon seigneur et oncle le bourreau, ainsi que la nouvelle de l'emprisonnement de maman. J'ajoutai enfin qu'il me connaissait assez pour que je pusse lui dire tout cela sans honte.

Don Diégo s'affligea beaucoup et me demanda ce que je comptais faire ; je lui communiquai mes projets. Il partit le lendemain fort triste pour Ségovie, et je restai à la maison sans ébruiter ma mésaventure. Je brûlai la lettre de mon oncle, de crainte qu'elle ne fût lue par quelqu'un, si je la perdais, et je commençai mes préparatifs pour me rendre, moi aussi, à Ségovie, où je voulais recueillir mon héritage et connaître ma famille, afin de l'éviter.

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