‹ Histoire de Don Pablo de SégovieChapitre 31 sur 67 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Ce qui advient à Pablo le jour de son arrivée à Madrid»

Nous fîmes notre entrée à Madrid à dix heures du matin, et nous allâmes descendre tout droit au logis des amis de don Torribio. Nous arrivâmes à la porte, il frappa. Une petite vieille, bien vieille et bien pauvrement couverte, vint nous ouvrir. L'hidalgo demanda ses amis ; la vieille répondit qu'ils étaient allés chercher leur vie. Nous restâmes seuls jusque vers midi, passant notre temps, lui à me vanter les charmes de la vie à bon marché, moi à tout étudier.

A midi et demi, je vis entrer une espèce de spectre, portant de la tête aux pieds une longue soutane noire, plus râpée que sa conscience. Don Torribio et lui parlèrent quelques instants en jargon de Bohême 1 ; puis, le nouveau venu vint m'embrasser et m'offrir ses services. Après quelques instants de conversation, l'homme à la soutane tira de sa poche un gant dans lequel étaient seize réaux, puis une lettre à l'aide de laquelle il disait avoir recueilli cette somme (c'était une autorisation de quêter pour une pauvre femme) ; il vida son gant, en tira un autre et les plia ensemble comme font les médecins. Je lui demandai pourquoi il ne les mettait pas ; il me répondit qu'ils étaient tous deux de la même main ; moyen habile d'avoir des gants. Je m'aperçus que, bien que rentré au logis, il conservait son petit manteau et que sa soutane restait fermée ; j'étais nouveau, j'avais tout à apprendre ; je lui de-

mandai donc pourquoi il s'enveloppait avec tant de soin. « Mon fils, me répondit-il, j'ai au dos de ma soutane une énorme chatière, une pièce d'étamine blanche, et une tache d'huile ; ce morceau de manteau cache tout cela, et je puis sortir de la sorte. »

Alors, il jeta bas son manteau, et je remarquai que sous sa soutane il portait une espèce de paquet ; je pensai que c'étaient des chausses, c'en était presque l'apparence; mais quand il se retroussa pour aller s'épouiller, je reconnus que ce vêtement nouveau était deux rouleaux de carton qu'il portait attachés à sa ceinture et qui lui enveloppaient les cuisses de manière à remplir le vide de son costume et à suppléer à l'absence de la chemise et des grcgues, meubles qui lui paraissaient tout à fait étrangers Il entra dans l'épouilloir, et pour qu'il n'y

vînt personne, il retourna une pancarte qui se trouvait à la porte, comme il y en a dans les sacristies, et qui disait : ce II y a quelqu'un qui s'épouille. y> Je louais Dieu en voyant quel don il a fait à l'homme en lui donnant l'industrie après lui avoir ôté la richesse.

ce J'arrive de voyage, disait mon camarade et introducteur, avec une grande maladie à mes chausses, et je voudrais bien me mettre à les raccommoder. Avons-nous ici quelques morceaux convenables ? — Seigneur , lui répondit la vieille , qui consacrait chaque semaine deux journées à ramasser des chiffons par les rues pour traiter les maladies incurables de ses maîtres, seigneur, nous n'en avons pas un seul de votre couleur, et voici quinze jours que, faute de morceaux, don Lorenzo Iniguez de Pedroso reste dans son lit avec une grave maladie de pourpoint. »

DE SEGOVIE.

Sur ces entrefaites, parut un nouveau camarade ; il avait des bottes de voyage, un habillement gris et un chapeau à larges bords relevés des deux côtés. Les deux premiers lui dirent le motif de "ma présence ; il vint à moi et me parla avec beaucoup d'affection. Il quitta son manteau, sous lequel il portait un pourpoint en drap gris par devant et toile blanche par derrière. Je me mis à rire. « Vous vous ferez aux armes , me dit-il avec le plus grand sang-froid, et vous ne rirez plus ; je parie que vous ne savez pas pourquoi je porte ainsi mon chapeau avec l'aile relevée ? — C'est par galanterie sans doute et pour mieux attirer les regards. — Au contraire, reprit-il, c'est pour les détourner ; sachez que mon chapeau n'a pas de coiife, et que de la sorte je dissimule cette lacune. y>

Disant cela, il tira de ses poches une vingtaine de lettres et autant de réaux, en disant qu'il n'avait pu faire une distribution complète. Ces lettres étaient toutes écrites de sa main et signées chacune d'un nom imaginaire ; elles étaient taxées à un réal de port ; elles renfermaient des choses insignifiantes, des nouvelles de peu d'importance, et étaient adressées à des personnes de qualité. Notre aventurier les portait lui-même à domicile, réclamant pour chacune un réal de port, en se gardant bien de se présenter plus d'une fois par mois chez les mêmes personnes. J'étais tout ébahi.

En ce moment entrèrent deux autres membres de la société. L'un portait un pourpoint de drap à la vallonné fort large, une cape de même étoffe, avec le collet relevé, afin de cacher sa collerette qui était déchirée. Ses hauts de-chausses étaient en camelot, du moins la partie apparente, car le reste était en serge rouge. Il se querellait avec l'autre, qui

avait un rabat en place de collet, des poires à poudre en guise de manteau2, une béquille, une jambe enveloppée de chiffons et de peaux, parce qu'il n'avait de chausse que pour l'autre jambe. Il se disait soldat et il l'avait été, mais, sans aucun doute, au plus loin des lieux où il y avait du danger. A l'entendre, il avait rendu de grands services, il avait eu d'étranges aventures, et son titre de vieux soldat lui donnait entrée partout. « Vous m'en devez la moitié, disait l'homme au large pourpoint, ou tout au moins une grosse part, et si vous ne me la donnez pas, je jure Dieu... — Ne jurez pas Dieu, interrompit le soldat, car une fois au logis je ne suis plus boiteux, et je vous prouverai, avec cette béquille, que je ne suis pas manchot. — Vous me la donnerez. — Je ne vous la donnerai pas. y>

Et avec les injures accoutumées, tous deux s'attaquèrent, et leurs vêtements volèrent en lambeaux au premier choc. Nous accourûmes pour mettre le holà et nous demandâmes le sujet de la querelle.

« Vous voulez rire , reprit le soldat ; vous n'aurez rien de moi, je vous l'atteste, pas même la moitié. Vous saurez, seigneurs, qu'au moment où nous étions à San Salvador, un petit garçon, s'adressant à ce malheureux, lui demanda si je n'étais pas l'enseigne Juan de Lorenzana. Celui-ci, remarquant que l'enfant portait quelque chose, lui répondit affirmativement. « Lieutenant, me dit-il en me l'amenant, voyez ce qu'on vous veut. » Je compris, et je dis à l'enfant que j'étais bien celui vers qui il était envoyé, et il me remit un paquet renfermant douze mouchoirs que sa mère adressait à quelqu'un de ce nom. Maintenant celui-ci m'en demande la moitié ; on me mettrait plutôt en morceaux ; mon nez seul usera ces mouchoirs. »

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La cause fut jugée en sa faveur quant à la propriété, mais non pas quant à l'usage, car on décida que les mouchoirs seraient remis à la vieille pour le service de la communauté, et qu'il en serait fait des bouts de manche destinés à représenter des chemises, les statuts de Tordre défendant de se moucher 3.

La nuit venue, nous nous couchâmes tous ensemble, et si serrés que nous ressemblions à une collection d'instruments de barbier dans un étui. Nous avions volontairement oublié de souper ; plusieurs se couchèrent sans quitter leurs vêtements. En se couchant ainsi qu'ils allaient de jour, ils n'enfreignaient pas le précepte qui prescrit de se deshabiller pour se coucher.

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