CHAPITRE XV
Qui fait suite au -précédent ¡ anjee d'autres événements curieux.
Dieu daigna faire luire le jour, et nous nous mîmes tous sous les armes. J'étais déjà aussi accoutumé à mes nouveaux camarades que s'ils eussent été mes frères. — Il n'y ajamáis tant d'intimité et d'affection que lorsqu'il s'agit de faire le mal. — Il fallait voir l'un se mettre la chemise en douze fois, ou mieux en douze morceaux, récitant une prière à chacun comme le prêtre qui s'habille ; l'autre qui égarait une de ses jambes dans les défilés de ses chausses et qui la retrouvait dans des endroits où il n'était pas convenable qu'elle se montrât ; un autre
demandait un guide pour entrer dans son pourpoint, et en une demi-heure il n'en pouvait trouver le véritable chemin.
Cela fait, et ce ne fut pas petit spectacle, tous prirent des aiguilles et du fil, l'un pour reprendre une déchirure au pourpoint d'un camarade, Pautre pour se recoudre lui-même un accroc sous le bras. Tel, à genoux et courbé comme un Z, raccommodait ses chausses; tel encore, qui se mettait une pièce entre les jambes, était roulé comme un œuf et la tête entre les cuisses. Jamais Bosco 1 ne peignit de plus étranges postures. La vieille allait de l'un à Pautre, donnant à chacun des matériaux, des chiffons, des pièces de toutes couleurs dont elle avait fait collection dans les rues. L'heure du rapiéçage passée, — c'est ainsi qu'ils l'appelaient, — ils se passèrent en revue les uns les autres, afin de reconnaître si quelque chose clochait encore ; puis ils se disposèrent à sortir. Je demandai alors qu'on me désignât un costume, désirant y consacrer les cent réaux que j'avais et me débarrasser de ma soutane. « Non pas, dirent-ils ; votre argent sera versé à notre caisse ; nous trouverons un costume pour vous dans notre réserve, et nous vous assignerons un quartier de la ville dans lequel vous seul aurez le droit de quêter et de gruger. »
Je trouvai la proposition bonne ; je déposai l'argent, et en un instant ma soutane fut coupée, raccourcie et transformée en un pourpoint de deuil ; mon manteau fut diminué de moitié, et, en échange de tous les morceaux, on me donna un vieux chapeau reteint, auquel on mit pour ornement quelques cotons d'encrier fort coquettement arrangés. On m'enleva mon collet, puis mes culottes vallonnés, à la place desquelles on me fit mettre des chausses
lacées ornées de crevés qui n'étaient pas par devant; les côtés et le fond étaient garnis en chamois. On me donna des demi-bas de soie qui étaient tout au plus des quarts de bas, car ils m'arrivaient à grand peine à quatre doigts du genou. On m'ajusta enfin un col décoré d'une foule de jours accidentels. <( Ce col est défectueux par derrière et sur les côtés, me dit-on en me le mettant. Si une personne seule vous regarde, tournez-vous vers elle comme si elle était le soleil et que vous fussiez l'héliotrope ; si elles sont deux, battez en retraite et faites face ; pour celles qui sont derrière vous, ayez toujours votre chapeau sur l'occiput, de sorte que ses ailes vous couvrent les épaules et vous découvrent le front ; si quelqu'un vous demande pourquoi vous vous mettez de la sorte, répondez que vous voulez être pour tout le monde à visage découvert. »
On ajouta à mon équipement une petite boîte contenant du fil noir, du fil blanc, de la soie, de la ficelle, une aiguille, un dé, un peu de drap, de toile, de satin et d'autres chiffons, puis un couteau. On me fourra dans la ceinture une rapière, puis de l'amadou et un briquet dans une bourse de cuir, ce Avec cette boîte, me dit-on, vous pouvez parcourir le monde sans avoir besoin ni d'amis ni de parents; elle renferme toutes nos ressources; prenez et gardez-la. »
On me donna à exploiter le quartier de San Luis ; mais, en ma qualité de novice et pour faire ma première journée, on me donna pour initiateur et pour parrain, comme au prêtre qui dit sa première messe, le cavalier qui m'avait enrôlé et introduit.
Nous quittâmes le logis à pas lents, nos rosaires à la main, et nous prîmes le chemin du quartier qui m'était assigné, faisant des politesses à tout le
monde. Aux hommes nous ôtions le chapeau, — nous eussions mieux aimé leur ôter le manteau ; — aux femmes, nous faisions de profondes révérences. Les femmes aiment les révérences, et les Paternités encore plus. Mon brave Mentor avait un mot aimable pour tous ceux qu'il rencontrait ; il disait à l'un : (( Demain on m'apporte de l'argent, je vous attends. » A l'autre : « Ayez patience un jour encore ; mon banquier me paye en paroles, mais il y viendra. » Celui-ci lui demandait son manteau, celui-là lui réclamait sa ceinture, à quoi je reconnus qu'il n'avait rien qui fût à lui.
Nous allions en serpentant d'un côté à l'autre de la rue, afin de ne point passer devant la boutique de quelque créancier. L'un réclamait à don Torribio le loyer de son appartement, l'autre le loyer de son épée, tel celui de ses draps ou de ses chemises ; le pauvre homme était des pieds à la tête un cavalier de louage, comme les mules. Au détour d'une rue, nous vîmes venir de loin un homme qui, au dire de mon parrain, lui arracherait les yeux pour certaine dette, faute de pouvoir lui arracher de l'argent ; afin de n'en être pas reconnu, il amena en avant ses cheveux qu'il portait derrière les oreilles, se mit un emplâtre sur un œil et me parla en italien. Il eut le temps de faire tout cela avant l'arrivée de l'autre, qui ne l'avait pas aperçu, et qui était occupé à bavarder avec une vieille. J'eus grande peur lorsque, parvenu auprès de nous, je vis cet homme tourner autour de mon guide comme un chien qui quête, et faire plus de signes de croix qu'un enchanteur; puis il s'en alla en marmottant : « Bon Dieu ! je croyais que c'était lui, je me suis trompé. Qui a perdu ses bœufs les reconnaît partout. y>
La figure de mon ami était des plus plaisantes ;
il entra sous une porte pour replacer sa chevelure et retirer son emplâtre. « Ceci, me dit-il, est un moyen d'éviter un créancier ; apprenez, frère ; vous en verrez bien d'autres. »
A quelques pas de là, nous rencontrâmes au coin d'une rue une brave femme, qui nous donna à chacun et gratis une tranche de conserve et un verre d'eau - de - vie. ce Avec cela , me dit-elle , après avoir souhaité la bienvenue à mon conducteur, un homme pris au dépourvu peut se passer de manger tout une journée; il n'a pas de défaillance à craindre. »
Je me sentis fort triste de voir ainsi notre nourriture mise en question, et je répondis qu'une telle perspective faisait beaucoup de peine à mon estomac. € Vous avez bien peu de foi, me réponditelle ; le Seigneur n'a jamais manqué ni aux corbeaux, ni aux geais, ni même aux greffiers ; pourquoi manquerait-il aux pauvres diables qui ont faim ? Vous êtes un homme de peu d'estomac. — C'est vrai, lui dis-je ; mais encore faut-il y mettre quelque chose, et je crains d'y mettre moins que rien. y>
Sur ces entrefaites, midi sonna quelque part, et comme j'en étais à mes premières études du métier, mes entrailles ne se trouvèrent pas suffisamment garnies par la conserve, et j'avais faim comme si je n'eusse rien mangé. Je pensai donc qu'il était temps d'y ajouter quelque chose. « Frère, dis-je à don Torribio, la faim est un cruel noviciat; j'étais accoutumé à manger plus qu'une engelure, et vous m'avez réduit à faire vigile ; vous pouvez ne pas sentir la faim ; il n'y a rien d'étonnant qu'élevé avec elle depuis votre enfance, comme certain roi avec la ciguë, elle vous serve de nourriture ; je ne vous vois pas vous occuper le moins du monde de
notre alimentation ; aussi, je vous préviens que j'y vais songer pour ma part. — Corps-Dieu î réponditil, il n'est que midi; pourquoi tant d'empressement? vous avez un appétit bien exact ! Il faut l'habituer à supporter avec patience quelques payements en retard ; voulez-vous donc faire comme les bêtes, manger tout le jour ? Je n'ai lu nulle part qu'un cavalier de notre ordre ait jamais eu une indigestion. Je vous ai déjà dit que Dieu ne fait défaut à personne. Si vous êtes si pressé, venez avec moi, je vais à la soupe de San Geromino ; je connais là quelques bons frères, gras comme chapons, et j'y trouverai à me garnir le jabot. Si le cœur vous en dit, venez ; sinon, que chacun quête pour son compte. — Adieu, lui dis-je ; mes besoins ne sont pas assez petits pour que je me contente des restes des autres ; à chacun son quartier. y>
Mon ami s'en alla d'un pas assuré, regardant droit devant lui ; il tira de sa poche une petite boîte ; de cette boîte, des miettes de pain dont il avait toujours provision et dont il saupoudra sa barbe et se* vêtements de manière à faire croire qu'il avait mangé. Moi, je m'en allai en toussant, et en regardant à droite et à gauche, cherchant à dissimuler ma faiblesse, frisant ma moustache, dignement enveloppé de mon manteau, dont le pan me retombait sur l'épaule gauche, et me jouant par contenance avec mon rosaire. A tous ceux qui me voyaient, je faisais l'effet d'un homme bien repu. Je me fiais toutefois à l'argent que j'avais en poche, et j'avais hâte d'en finir avec mon jeûne, mais non sans quelque remords d'enfreindre les statuts de l'ordre en vivant aux dépens de moi-même.
En tournant le coin de la rue San Luis, j'aperçus une boutique de pâtissier. Sur l'étalage se prélas-
sait un pâté de deux réaux, luisant, doré, à peine sorti du four, et mon nez fut averti de sa présence bien avant mes yeux. Je me mis soudain en arrêt comme un chien devant une perdrix, le regard fixe et tellement ardent, que le pâté s'en dessécha. Jamais je ne soutins une lutte plus terrible ; Phonneur et Pordre me disaient de le voler, l'impatience et la faim me conseillaient de Tacheter. Une heure sonna ; n'osant prendre ni un parti ni l'autre, je songeais à me réfugier dans une taverne, et déjà j'en prenais le chemin, lorsque,— -ce fut la volonté de Dieu, — je me trouvai nez à nez avec un certain licencié nommé Flechilla, camarade d'université, et qui montait la rue en courant, la figure toute rouge et le vêtement un peu en lambeaux. Il s'arrêta devant moi, et il eut quelque peine à me reconnaître à la manière dont j'étais costumé. <c Comment, c'est vous, seigneur licencié ? m'écriai-je en l'embrassant ; que de choses j'ai à vous dire, et combien je suis peiné de devoir partir ce soir !— - J'en suis peiné autant que vous, me dit-il d'un air distrait, et, s'il n'était tard, je m'arrêterais pour être tout à vous. Mais je suis attendu à dîner chez une mienne sœur, mariée à Madrid, et je vous demande mille pardons si... — Comment, repris-je, la señora Ana est ici? Courons, je vous prie ; quelles que soient les affaires qui m'amènent en ce quartier, je veux remplir auprès d'elle les devoirs d'un galant homme. »
Il y allait d'un dîner à prendre au vol ; j'entraînai le licencié, et, chemin faisant, je lui contai que j'avais découvert dans Madrid une jeune fille dont il avait été fort amoureux à Alcalá, et je m'engageai à le présenter chez elle. Cette confidence lui alla droit au cœur ; c'était chose habile que de lui parler de ce qui devait lui être agréable. Nous arri-
vâmes ainsi à son logis, où nous entrâmes. Je fis à sa sœur et à son beau-frère toutes le6 politesses possibles, et eux, ne se doutant pas du véritable motif de ma visite, me répondirent que s'ils avaient prévu la venue d'un hôte aussi aimable, ils eussent fait quelques dispositions pour le recevoir. Je m'emparai de l'occasion. « Vrai Dieu! répondis-je, ne suisje pas un ancien ami, presque de la maison? Ce serait me faire injure que de me traiter avec cérémonie. y>
On se mit à table, et je fis de même. Pour calmer le licencié, qui ne m 'avait aucunement invité et que mon aplomb déconcertait, je me mis à l'entretenir tout bas de la jeune fille, à lui dire qu'elle m'avait parlé de lui, qu'elle l'aimait toujours, et autres mensonges de même nature. Pendant ce temps, je ne perdais pas un coup de dent; je répandis le carnage au milieu des entrées ; j'avalai presque tout le bouilli en deux bouchées et sans malice, mais avec tant de hâte, qu'on eût pu croire que je n'étais pas sûr de ma conquête, même lorsque je la tenais entre les dents. Dieu m'est témoin que le caveau commun de \ Antigua de Valladolid n'engloutit pas un corps avec plus de promptitude que je n'expédiai l'ordinaire de ces braves gens 2. Ce fut avec plus de hâte que n'en met un courrier extraordinaire. Ce dut être pour eux un spectacle inaccoutumé que le rapide passage du bouillon par ma gorge, et ma manière de nettoyer une assiette, et la persécution que je fis subir aux os, et le ravage que je fis parmi la viande ; j'eus même grand soin, dans les intervalles, s'il faut dire toute la vérité, d'enfoncer dans mes poches bon nombre de rogatons. On desservit, e pris le licencié à l'écart, et je continuai à l'entretenir de sa belle et des moyens que je pouvais
avoir de l'introduire chez elle. Enfin, comme nous étions près d'une fenêtre, je feignis de m'entendre appeler dans la rue. « Je suis à vous, seigneur, m'écriai-je ; je descends. » Je demandai l'agrément de mes hôtes, disant que j'allais revenir à l'instant. Ils m'ont attendu jusqu'à aujourd'hui. J'ai rencontré Flechilla bien d'autres fois, et je me suis excusé auprès de lui en prétextant de mille empêchements dont le récit importe peu en ce moment.
J'allai, en sortantde là, à travers les rues jusqu'aux environs de la porte de Guadalajara, et je m'installai sur un banc devant la boutique d'un marchand. Dieu voulut bien amener de ce côté deux belles dames, de celles qui empruntent sur leur bonne mine, à demi voilées, suivies d'une duègne et d'un petit page. Entrées dans la boutique, elles demandèrent au marchand s'il avait quelque velours de façon nouvelle ; je pris part à l'examen des étoffes, offrant de les aider de mon choix, jouant sur les mots, riant, plaisantant et ne laissant plume ou aile à la raison. L'aisance avec laquelle j'agissais leur fit penser que j'avais du crédit dans la maison, et comme je n'avais rien à risquer, je leur fis les plus belles offres de service. Elles firent des façons, prétendant qu'elles n'acceptaient rien d'une personne qu'elles ne connaissaient pas. J'insistai, je leur dis que le tort serait de ne rien leur offrir, et les priai de me permettre de leur envoyer des toiles qu'on m'avait apportées de Milan et queje ferais remettre chez elles le soir par mon page. J'indiquais, en parlant ainsi, un page qui, nu-tête au milieu de la rue, attendait son maître, occupé dans une boutique voisine. Afin de me donner de l'importance, j'ôtai mon chapeau à tous les auditeurs et à tous les cavaliers qui passaient, et, sans en connaître aucun, je leur fis les
plus grandes politesses, comme si j'eusse été leur ami le plus familier. A tout cela et à un écu d'or que je tirai de ma poche, avec mine de faire l'aumône à un pauvre, mes deux belles dames eurent lieu de juger que j'étais un cavalier distingué.
Il se faisait tard ; elles se mirent en devoir de partir, et m'en demandèrent la liberté, en me recommandant de n'envoyer mon page chez elles qu'avec les plus grandes précautions. Je les priai, par faveur et par souvenir, de me laisser un rosaire monté en or que portait la plus jolie des deux, le demandant comme gage de l'entrevue qu'elles me promettaient pour un autre jour. Elles hésitèrent, je leur offris en garantie mes cent écus d'or ; elles voulurent bien ne pas les accepter, tout en pensant sans doute qu'elles tireraient un jour de moi bien davantage, et me laissèrent le chapelet. Elles m'indiquèrent leur demeure et me demandèrent la mienne, en ajoutant que mon page ne pouvait entrer chez elles à toute heure, parce qu'elles étaient dans une maison importante.
Je les reconduisis par la rue Mayor, et à l'entrée de la rue de Las Carretas je les arrêtai devant une maison de belle apparence où était un carrosse sans chevaux. Je leur dis que c'était là ma demeure, et que la maison, le carrosse et le maître étaient à leur service ; j'ajoutai qu'on me nommait don Alvaro de Cordoue, et prenant galamment congé d'elles, je me dirigeai vers la maison, où j'entrai.
Il faut que j'ajoute qu'en sortant de la boutique j'appelai avec un air d'autorité un des pages qui se trouvaient là, comme pour le charger de dire aux autres de m'attendre, et en réalité je lui demandai s'il n'appartenait pas au commandeur mon oncle. Ce qu'il nia tout naturellement.