CHAPITRE XVI
Dans lequel Pablo continue le même récit jusqu'à la mise en prison de toute la bande.
C^uand la nuit fut venue, nous revînmes tous au logis. J'y trouvai le soldat aux guenilles portant une torche de cire qu'on lui avait donnée pour accompagner un défunt, et qu'il avait conservée.
Ce soldat se nommait Magazo, naturel d'Olias ; il avait été capitaine dans une comédie et s'était battu contre les Maures dans une parade. Quand il parlait avec des gens qui revenaient de Flandre, il disait qu'il avait été en Chine ; à ceux qui arrivaient de Chine, il parlait de la Flandre. Il prétendait avoir eu part à plus d'un siège et avoir aidé à renverser plus d'un château — - des châteaux de cartes et des sièges de bois sans aucun doute. — Il professait un grand culte pour la mémoire du prince don Juan, et je l'entendis dire maintes fois qu'il avait été honoré de l'amitié de Louis Quijada. Il parlait de Turcs, de galions et de capitans, en homme qui connaissait par coeur tous les couplets populaires où il en est question. De la mer, il n'en savait pas un mot, car il n'avait de naval qu'un goût prononcé pour les navets, et il disait, en racontant le combat livré par don Juan à Lépante, que ce Lépante était un Maure d'une immense bravoure.
Nous fûmes rejoints par mon camarade don Torribio, qui arriva le nez poché, la tête emmaillottée, couvert de sang et de boue. Questionné sur la cause
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de ce traitement, il nous raconta qu'il avait été à la soupe de San Gerónimo et qu'il avait demandé une double portion, disant que c'était pour des personnes honorables et pauvres. On en priva d'autres mendiants pour la lui donner, et ceux-ci, fort colères, se mirent à le suivre. Au détour d'une rue, ils le virent se cacher derrière une porte et y avaler ses deux portions d'un air déterminé. On commença par lui reprocher d'avoir trompé les bons pères, de se faire nourrir au préjudice des autres ; puis des paroles on passa aux coups ; après les coups vinrent les contusions, puis les bosses au front. On le battit en brèche avec deux pots de terre, et une écuelle de bois qu'on lui fit flairer sans précaution lui mit le nez en compote. Il perdit son épée dans la bagarre, et le portier du couvent, qui accourut au bruit, eut peine à mettre le holà. Enfin, notre pauvre frère était tellement poussé, tellement serré de près, qu'il offrit de rendre ce qu'il avait pris. Mais ce n'était pas là ce qu'on voulait de lui ; on lui reprochait surtout d'avoir demandé pour les autres.
« Voyez ce monceau de guenilles, » s'écria un méchant étudiant, mendiant et parasite, ce voyez cet épouvantail à moineaux : il est vide et triste comme une boutique de pâtissier en carême ; il est plus troué qu'une flûte, plus tacheté qu'une pie, plus bigarré que le jaspe, plus barbouillé qu'un livre de musique, et il ose partager la soupe du saint avec nous, avec moi, gradué bachelier ès arts à l'université de Siguenza *, moi qui puis être évêque un jour ou dignitaire de l'Etat.... Fi ! pour Dieu ! — Moi, disait un petit vieux dans la foule, quoique je vienne à la soupe du couvent, je descends du Grand Capitaine et j'ai des parents.»
Le brave portier fut obligé de se jeter au milieu
de la foule ameutée par ces forcenés, et sans sa protection notre pauvre ami ne fût rentré au logis que par moitiés.
Merlo Diaz, l'un de nos frères, qui rentra quelques instants après don Torribio, avait sa ceinture garnie d'un chapelet de petits pots et de verres dont il avait fait provision à tous les tours des couvents de nonnes.
Don Lorenzo del Pedroso obtint plus de succès que Diaz : il arriva avec un très-bon manteau qu'il avait échangé dans une salle de billard contre le sien, qui n'avait poil ni plume. Don Lorenzo était coutumier du fait ; en arrivant dans un billard, il ôtait son manteau sous prétexte de vouloir jouer, et le mettait avec les autres ; puis, ayant grand soin de ne s'engager à aucune partie, il retournait aux manteaux, prenait le meilleur et s'en allait. Pedroso avait pour quartier les jeux de bague et de boule.
Tout cela n'était rien ; il y eut unanimité d'approbation et de cris de joie lorsque parut don Cosme. Il était escorté d'une multitude d'enfants déguenillés, boiteux, blessés, manchots, affligés de toutes les maladies possibles. Don Cosme avait choisi le métier d'empirique et faisait une grande dépense de signes de croix et d'oraisons qu'une vieille de ses amies lui avait apprises2. Il gagnait à lui seul plus que tout le monde ; car si le consultant n'apportait pas quelque chose sous son manteau, si l'argent ne résonnait pas dans sa poche, si quelques poulets ne piaulaient pas dans le sac, le mal était déclaré incurable. Il exploitait ainsi la moitié du royaume. Il faisait croire tout ce qu'il voulait, d'autant qu'il était des plus forts en matière de mensonge, au point qu'il ne pouvait plus dire la vérité, même par mégarde. Il parlait toujours au nom de l'enfant
Jésus ; il n'entrait jamais dans une maison sans dire un Deo Grattas et sans y appeler la bénédiction du Saint-Esprit ; les grains de son rosaire, le meuble indispensable d'un hypocrite, étaient pour le moins gros comme des oranges3. Il avait bien soin de laisser voir sous sa cape un bout de discipline taché de sang de poulet ; quand il se grattait il donnait à croire que ses poux étaient un cilice, et que sa faim était un jeûne volontaire. Quand il nommait le diable, il ajoutait : « Dieu nous en délivre et nous en garde. » Il baisait la terre en entrant dans une église ; il se disait indigne ; il ne levait jamais les yeux sur les femmes : il leur levait quelquefois les jupons. Avec toutes ces grimaces, il imposait au peuple de telle sorte, que chacun se recommandait à lui ; c'était se recommander au diable....
Après don Cosme, vint Folanco, faisant grand bruit et parlant bien haut ; il portait une besace, une grande croix, une longue barbe postiche et une clochette. Son métier était de parcourir les rues la nuit en psalmodiant sur un ton lugubre :
Réveillez-vous, vous qui dormez, Priez Dieu pour les trépassés !
Il recueillait de la sorte un grand nombre d'aumônes ; quand il voyait une maison ouverte, il y entrait ; s'il était sans témoins et sans empêchement, il volait tout ce qu'il trouvait ; s'il apercevait quelqu'un, il faisait sonner sa clochette et répétait de sa voix de pénitent :
Réveillez-vous, vous qui dormez...
En un mois passé au milieu de ces aventuriers, je fus au fait de toutes les manières de voler.
Je racontai à mes nouveaux amis mes aventures de la matinée et je leur exhibai le rosaire que j'avais conquis. Ils m'accablèrent de félicitations, et le rosaire fut remis à la mère Lebrusca, la vieille gouvernante, qui fut chargée de le vendre. La bonne vieille s'en allait de maisons en maisons pour y vendre les objets volés ; elle disait qu'ils provenaient d'une pauvre demoiselle qui vendait tout pour avoir du pain ; partout enfin elle avait un prétexte à donner, une histoire à raconter. Elle pleurait, croisait les mains , soupirait du plus profond de ses entrailles et appelait chacun mon enfant. Elle portait pour vêtement — à vrai dire par-dessus une très-bonne chemise, un jupon, une robe de dessous, une robe de dessus et une mante — certain sac de bure déchirée, qui lui provenait, disait-elle, d'un bon ermite de ses amis retiré dans les montagnes d'Alcala 4. C'était la directrice, la conseillère et la receleuse du logis.
Le diable, qui ne se tient jamais en repos et qui se mêle toujours des affaires de ses serviteurs, voulut, un jour qu'elle était allée vendre je ne sais quelles guenilles dans une maison, que quelqu'un les reconnut pour être à lui. On alla chercher un alguazil, on s'empara de la vieille, qui avoua tout, déclara comment nous vivions , et que nous étions les chevaliers de la rapine.
L'alguazil la laissa dans la prison et s'en vint à notre logis, où il trouva toute la bande, moi compris. Il avait avec lui une demi-douzaine de recors, bourreaux aspirants, à l'aide desquels il conduisit tout notre collège de vauriens en prison.