‹ Histoire de Don Pablo de SégovieChapitre 38 sur 67 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Pablo se guérit et court d'autres aventures.

Le lendemain, dès l'aube, j'aperçus au chevet de mon lit l'hôtesse de la maison. C'était une vieille de bien, de l'âge de Mars, cinquante-cinq ans, armée d'un grand chapelet, et dont le visage était sec et ridé comme une coquille de noix. Sa réputation était grande dans le quartier ; elle en faisait bon marché avec tous ceux qui la lui empruntaient. Elle aimait à satisfaire les désirs, elle prêtait la main aux plaisirs. On la nommait le bon Guide ; elle louait sa maison et s'employait à louer les autres. Dans toute l'année son logis n'était jamais vide. Il fallait voir comment elle enseignait aux jeunes filles à se voiler, leur disant surtout ce qu'elles devaient

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laisser voir de leur visage. A celle qui avait de belles dents, elle conseillait de rire toujours, même en pleurant ; à celle qui avait de jolies mains, elle donnait des leçons d'escrime ; elle enseignait à la blonde de laisser flotter ses cheveux en boucles sous la toque et sur les épaules ; à celle qui avaitde beaux yeux, elle apprenait tous ces mouvements langoureux, ces clignotements, ces élans vers le ciel. Elle en remontrait aux plus savantes dans l'art de composer des fards ; une femme fût-elle noire comme un corbeau, elle la blanchissait de telle sorte, que le mari ne la reconnaissait plus lorsqu'elle rentrait chez elle. Mais ce en quoi elle était le plus habile, c'était à refaire les virginités et à réparer les demoiselles. En huit jours que je passai chez elle, je la vis faire tout cela; et pour comble, elle enseignait comment on s'y prend pour plumer une victime et quels petits discours il faut employer. Elle professait les différentes manières d'entortiller un galant : les fillettes, par gentillesse ; les jeunes filles, par faveur, et les vieilles, par dévouement. Elle apprenait comment il faut demander de l'argent, comment on demande une chaîne ou des bagues. Elle citait pour exemple la Vidaña, sa rivale d'Alcala, et la Planosa, son émule de Burgos, des femmes à qui rien ne résistait.

J'ai cru ce portrait nécessaire, afin qu'on ait de moi quelque pitié en songeant aux mains dans lesquelles j'étais tombé, et on comprendra mieux les discours queme tint mon hôtesse, qui ne parlait que par proverbes, ainsi qu'on peut en juger.

« A toujours prendre et ne rien mettre, me dit-elle, on voit bientôt le fond du sac ; selon la poussière la boue ; selon la noce le gâteau. Je ne te comprends guères, mon fils, et je ne sais pas ta ma-

nière de vivre ; tu es jeune, aussi je ne m'étonne pas que tu fasses fausse route, sans penser que tout en dormant nous marchons vers la tombe. Je ne suis plus qu'un tas de terre, mais je puis, mon enfant, t'indiquer ton chemin. Il m'est revenu que tu as dépensé beaucoup de bien sans savoir comment ; qu'on t'a vu, ici, tantôt étudiant, tantôt coquin fieffé, tantôt cavalier, et tout cela au profit des autres. Dis-moi qui tu hantes, mon fils, je te dirai qui tu es ; la brebis recherche sa pareille ; mais sache que de la main à la bouche se perd souvent la soupe l. Allons donc, nigaud ! Si les femmes te mettent martel en tête, n'oublie donc pas que je suis sur cette terre l'inspectrice perpétuelle de cette sorte de marchandise, queje vis des services queje rends, que je fais leur éducation, que je les forme et qu'il y en a toujours dans la maison. Au lieu de t'adresser à moi, tu t'en vas, avec un fripon et un autre fripon, à la poursuite d'une poupée de céruse et d'amidon qui t'en a donné à retordre. Sur ma foi, mon fils, tu eusses épargné bien des ducats si tu te fusses adressé à moi, car moi je ne tiens pas à l'argent : je le jure sur les âmes de ceux que j'ai perdus, et puisse aussi bien m'échoir un bon mariage, je ne te demanderais pas, à l'heure qu'il est, un maravédis de ce que tu me dois pour ton logement , si je n'en avais besoin pour acheter des simples et des petites bougies. » La bonne femme allait sur les brisées des apothicaires. Elle se graissait les mains pour s'en aller par le chemin de la fumée tenir conseil avec les sorcières, ses pareilles a.

Je remarquai qu'elle finissait son discours ou son sermon en me demandant de l'argent; c'est d'ordinaire par là que les autres commencent. Elle ne m'avait du reste encore fait cette demande qu'une

fois depuis que j'étais son hôte, et ce jour-là elle était venue me donner des explications sur je ne sais quelle imputation de sorcellerie à la suite de laquelle on avait voulu la prendre, et elle s'était cachée. Elle m'expliqua le fait et me dit qu'il s'agissait d'une autre portant le même surnom. Il ne faut pas nous étonner si nous sortons de la bonne voie avec de tels guides.

Je me mis en devoir de payer mon hôtesse ; or, pendant que je lui comptais son argent, le malheur, qui jamais ne m'oublie, et le diable, qui toujours pense à moi, voulurent que des recors fussent envoyés pour l'arrêter sous accusation de concubinage, et on savait que son amant était dans la maison. Les recors entrèrent dans ma chambre ; me voyant au lit et elle auprès de moi, deux d'entre eux me prirent pour celui qu'ils cherchaient, me tirèrent dehors et me traitèrent fort rudement. Les deux autres, pendant ce temps, s'emparèrent de l'hôtesse, en l'appelant sorcière, et maquerelle s. Pouvait-on dire cela d'une femme qui menait la vie que j'ai dite ? Au bruit qu'ils íirent en nous arrêtant, aux cris que m'arracha la douleur, l'amant de la belle, qui était dans une pièce voisine, chercha à s'échapper. Les recors, qui l'aperçurent, et à qui un autre habitant du logis avait appris que je n'étais pour rien dans leur mandat, coururent après lui, l'empoignèrent et me laissèrent là, fort meurtri et fort maltraité, mais riant, malgré ma douleur, de tout ce qu'ils débitaient à l'hôtesse. « Qu'une mitre vous ira bien, disait l'un, et que je serai heureux de voir mettre trois mille navets à votre service 4. — Les seigneurs alcades, disait l'autre, vous ont déjà choisi des plumes afin que vous soyez parée pour votre entrée. » Enfin, ils attachèrent côte à

côte leurs deux prisonniers, me demandèrent pardon de leur erreur et me laissèrent seul.

Je restai huit jours encore dans cette maudite maison, souffrant beaucoup et ne pouvant sortir. On me ñt une douzaine de points sur la figure, et il me fallut prendre des béquilles. De plus, je me trouvai sans argent ; je venais de dépenser le dernier de mes cent réaux à payer l'hôtesse, les barbiers, les drogues, le logis et la nourriture. Je pris alors le parti d'aller, avec mes béquilles, vendre ma défroque de cavalier, mes beaux pourpoints, mes cols brodés, mes chausses; tout cela était fort bon encore. De l'argent que j'en tirai, j'achetai un vieux colletin de cuir de Cordoue, un large pourpoint de toile d'étoupe, un gaban de pauvre rapiécé, mais propre, des guêtres et de vastes souliers. Je me renversai sur la tête le collet de mon gaban, je pendis à mon cou un christ de cuivre, et un rosaire à mon côté. Je cachai dans la doublure de mon pourpoint soixante réaux qui me restaient, puis je me fis pauvre, confiant en ma bonne langue. Ün pauvre, qui savait parfaitement son état, m'apprit à donner à ma voix un ton douloureux, m'enseigna quelques phrases bien larmoyantes , et je me traînai pendant huit jours par les rues de la ville. ce Donnez, bon chrétien, disais-je d'une voix exténuée : donnez, serviteur de Dieu, au pauvre estropié : il est sans ressource et il a faim. y>

C'était là ma formule de la semaine ; mais pour les jours de fête j'en avais une autre que je débitais sur un ton différent, ce Fidèles chrétiens, disais-je, dévots du Seigneur, au nom de la reine des anges, mère du Christ, faites l'aumône au pauvre perclus, frappé par la main de Dieu. » Je m'arrêtais un instant, chose des plus importantes, et je reprenais : ce Le mauvais air et une heure fatale m'ont frappé

pendant que je travaillais dans une vigne , et mes membres sont restés perclus. Je me suis vu sain et robuste comme vous tous, et comme je demande à Dieu qu'il vous conserve Loué soit le Seigneur ! y>

Là-dessus pleuvaient les doubles maravédis, et je gagnais beaucoup d'argent. J'eusse gagné bien davantage, si je n'avais eu un concurrent redoutable. C'était un gros garçon, laid comme le péché, manchot des deux bras, estropié d'une jambe, qui parcourait les mêmes rues que moi dans une charrette, et recueillait beaucoup plus d'aumônes parce qu'il parlait fort mal. <c Prenez pitié, serviteurs de Jésus-Christ, disait-il d'une voix rauque en terminant par un cri de*fausset, prenez pitié des maux que le Seigneur m'a envoyés pour mes péchés. Donnez au pauvre, c'est Dieu qui recevra. Donnez au nom du bon Jésu »

Il récoltait en abondance. Je remarquai qu'il ne disait pas Jésus : il ôtait l's ; cela donnait plus de componction à sa prière. Je compris sa leçon, je changeai mes phrases, et ma recette augmenta merveilleusement.

Du reste, j'étais digne de compassion avec mes deux béquilles, et mes deux jambes étaient enveloppées, attachées ensemble, enfermées dans un sac de cuir. Je passais la nuit sous la porte d'un chirurgien avec un pauvre du quartier — l'un des plus effrontés coquins que Dieu ait créés. — Il était fort riche, et nous le considérions comme notre recteur ; il gagnait plus que tous les autres. Il se serrait un bras près de l'épaule avec un cordon, de sorte que sa main était gonflée et son bras tout enflammé ; il avait près de lui un coussin sur lequel reposait ce bras malade et immobile, et il se tenait la tête basse, ce Considérez, disait-il d'une voix dolente, les afflictions que

ijS DON PABLO

Dieu envoie au chrétien ! » Si une femme passait : (( Belle dame, lui criait-il, Dieu conduise votre âme. » Et toutes les femmes du quartier passaient à dessein devant lui et lui faisaient l'aumône pour être appelées belle dame. S'il voyait venir un soldat : (( Ah ! seigneur capitaine ! » Si c'était un homme, mal ou bien mis : « Ah ! seigneur cavalier ! » A ceux qui passaient en voiture, il disait : ce Votre Seigneurie. » Au clerc qui venait sur une mule : (C Seigneur archidiacre. »

En un mot, il flattait d'une manière terrible. Je me liai avec lui d'une telle amitié, qu'il me confia une idée avec laquelle nous fûmes riches en deux jours. La voici : Il avait trois petits enfants qui s'en allaient par les rues demandant l'aumône et volant tout ce qu'ils pouvaient. Ils lui rendaient compte et il gardait tout. Il avait deux enfants de chœur avec lesquels il partageait les saignées qu'ils parvenaient à faire aux troncs des églises. Avec les conseils et les leçons d'un si bon maître, j'acquis bientôt un talent égal, et j'exploitai aussi à merveille toute cette petite engeance. En moins d'un mois j'étais possesseur de plus de deux cents réaux. Plus tard, il me confia une nouvelle invention pour laquelle nous nous associâmes. Jamais mendiant n'eut une idée plus industrieuse. Nous enlevions chaque jour, à nous deux, quatre ou cinq enfants ; on les faisait réclamer à son de trompe ; nous allions, l'un ou l'autre, en demander le signalement, ce En vérité, disions-nous, c'est celui-là même que j'ai recueilli à telle heure, et sans moi un carrosse l'écrasait; il est dans mon logis. »

Nous rendions l'enfant, et on nous donnait la récompense. L'affaire fut excellente et nous enrichit de telle sorte, que j 'amassai cinquante écus d'or.

Pendant ce temps mes jambes s'étaient guéries, bien que je les tinsse toujours enveloppées. Je résolus alora de quitter Maaria et de m'en aller à Tolède, où je ne connaissais personne, en même temps que personne ne me connaissait. J'achetai un habillement gris avec Pépée et le petit collet, et je pris congé de mon ami Valcazar — le pauvre dont je viens de parler — pour chercher dans les hôtelleries une occasion d'aller à Tolède.

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