‹ Histoire de don Pèdre Ier, roi de CastilleChapitre 12 sur 19 · DE NAVARRE · texte numérisé non relu

DE NAVARRE

Les succès obtenus par don Pèdre avaient stimulé le zèle de ses alliés. Gil Carvalho, maître de l'ordre portugais de Saint- Jacques, lui amena trois cents hommes d'armes d'élite. L'infant Louis de Navarre et le captai de Bucli rejoignirent ses drapeaux avec un corps nombreux, apportant la nouvelle de quelques conquêtes déjà faites en Aragon par le roi de Navarre (t). Enfin, le roi de Grenade, Mohamed, envoya à l'armée castillanne un capitaine musulman que les auteurs contemporains traitent de chevalier etqu'ils nomment don Farax, fils de Redouân. C'était contre le royaume de Valence que ce dernier auxiliaire devait opérer avec six cents génétaires grenadins. En demandant au conseil de sa bonne ville de Murcie un accueil hospitalier pour ses alliés musulmans, le roi de

(1) Entre autres celle de Salvatierra, partido de Cinco Villas, diocèse de Pampelune. Yanguas, Ant. de Nav., t. III, p. 100.

Castille l'engageait à réunir ses milices à la cavalerie maure « pour ravager le territoire d'Orihuela, pour y faire guerre cruelle et couper la tête à tous les Aragonais qui tomberaient entre leurs mains. Gardez mes ordres, ajoutait le roi; ceux qui se rendraient coupables de désobéissance, la paieraient de leur vie. » Depuis quelque temps, cette formule accompagnait tous les mandements royaux (1).

Malgré le nombre et l'ardeur des troupes castillannes, la forte ligne militaire de l'Èbre, obstacle presque insurmontable pour une armée de cette époque, arrêtait leurs progrès dans le nord de l' Aragon. Don Pèdre avait résolu de tourner ses armes contre le royaume de Valence. Il espérait y trouver un pays plus riche, une résistance moins opiniâtre de la part des habitants; enfin il se flattait encore peut-être que l'ancienne rivalité entre les Valenciens et les Aragonais rendrait ses conquêtes plus faciles. Avec le gros de ses forces, il marcha résolument contre la capitale, pendant que les contingents de Murcie et les Maures de Farax attaquaient le midi de la province. Sur sa route, peu de villes osèrent lui résister : Teruel, Castel-Favib, Segorbe, Murviedro furent successivement occupées par ses troupes; Daroca seule se défendit avec bonheur. Plus l'armée castillanne s'avançait vers le sud, plus elle s'affaiblissait, obhgée de laisser des détachements dans toutes les places qui tombaient en son pouvoir. Les hommes de guerre contemporains ont blâmé don Pèdre d'avoir ainsi disséminé ses forces au lieu de les tenir réunies pour un coup décisif. Le 24 mai 1363, il arriva en vue de Valence. Il en reconnut l'enceinte et désespéra de pouvoir l'enlever d'un coup

(1) Gascales, Hist, 4e ifurcia, p. 107.

de main. Dans sa marche précipitée, il n'avait pu se faire suivre par ses machines^ d'ailleurs, il n'était pas prudent d'entreprendre en ce moment le siège d'une place si bien fortifiée, car on annonçait l'approche du roi d'Aragon avec des forces considérables. Pendant huit jours les Castillans escarmouchèrent aux portes de Valence, et cependant la plaine fertile qui l'entoure, et qu'on nomme avec raison son verger [la Huerta), était livrée à d'affreux ravages. Du couvent de la Zaydia, où don Pèdre avait établi son quartier, il voyait brûler les moissons, arracher les vignes, couper les oliviers, incendier les hameaux et les métairies isolées (1). C'est ainsi qu'on faisait la guerre au moyen-âge. Don Pèdre avait quelque goût pour les arts, et Séville est encore flère des monuments qu'il a bâhs. Il fit enlever d'un château de plaisance, ancienne demeure des rois d'Aragon, plusieurs colonnes antiques de jaspe, et ordonna qu'elles fussent transportées à Séville pour servir à la décoration de l'Alcazar, où il faisait faire de grandes constructions (2).

DtVjà la plaine de 'Valence, si riche et si fertile, était changée en un désert quand le roi la quitta pour se porter au devant de l'armée aragonaise. Elle était forte de trois mille hommes d'armes, commandés par Pierre IV en personne, ayant sous ses ordres les bannières du comte de Trastamare, de l'infant don Fernand, de donTello et de don Sanche. Peutêtre alors l'armée castillanne se trouvait-elle inférieure en nombre. Au lieu d'offrir la bataille, don Pèdre fit ses dispositions pour la recevoir et se retrancha dans une forte posi-

(1) Ayala, p. 369. — Zuiita, t. II, p. 319.

(2) Zurita, ihid. — Arch. gen. de Ar., reg. 1293 Secr., p. 127.

lion au pied des remparts de Murviedro. De son côté, l'Aragonais ne montra pas moins de prudence. Après s'être avancé jusqu'au pont d'Almenara, à deux lieues environ de Murviedro, il fit lialte sans vouloir passer le Rio-Canales qui le séparait des avant-postes castillans. De part et d'autre on se défiait, mais chacun était déterminé à ne pas abandonner la position avantageuse qu'il avait choisie. Plusieurs jours se passèrent de la sorte. L'abbé de Fécamp, à qui le cardinal Gui de Boulogne en quittant l'Espagne avait laissé les pouvoirs du saint-siége, profita de l'inaction des deux armées pour parlementer avec leurs chefs. D'abord s'adressant à l'infant Louis de Navarre , comme désintéressé dans la querelle, il obtint qu'il s'abouchât avec le roi d'Aragon; puis il détermina ce dernier à faire porter à don Pèdre des propositions dacconnnodement. Le comte de Dénia fut chargé d'un premier message, et bientôt après Bernai de Cabrera eut plusieurs entrevues avec le roi de Castille dans le château de Murviedro. On se rappelle que, l'année précédente, il avait été question de cimenter la paix par le mariage de don Pèdre avec une princesse aragonaise; ce projet fut repris et discuté plus sérieusement peut-être que la première fois. Les avantages obtenus par les armes castillannes dans les deux dernières campagnes, l'occupation d'un grand nombre de villes du royaume de Valence, obligeaient le roi d'Aragon à consentir à une cession de territoire. Ses envoyés ne cherchèrent qu'à en dissimuler l'humiUation. Maintenant ils proposaient que les villes de Tarazona et de Calatayud, déjà au pouvoir des Castillans, fussent considérées comme la dot de l'infante Jeanne, qui devait épouser don Pèdre. Alicante, Orihuela et quelques châteaux, ainsi qu'une fraction du territoire de Valence contiguë au royaume

de Murcie, devaient pareillement être réunis à la Castille. En retour, on demandait que don Pèdre rendît Teruel, Segorbe et ses autres conquêtes récentes dans le royaume de Valence; et, par une nouvelle fiction diplomatique, cette restitution devait être la dot de l'infante Isabelle, troisième fille de don Pèdre, dont on demandait la main pour le duc de Gerone, fils aîné du roi d'Aragon et son héritier présomptif [i). Telles furent les propositions soumises à don Pèdre, qui prouvaient bien la détresse de son adversaire, à moins qu'elles ne cachassent quelque arrière-pensée et qu'elles n'eussent d'autre but que de gagner du temps, et d'arrêter ainsi les progrès des Castillans.

Implacable dans ses ressentiments, don Pèdre voulait avant tout se venger de ses anciens ennemis. Il demanda que le roi d'Aragon fît arrêter ou tuer le comte de Traslamare et l'infant don Fernand (2). Pour avoir leurs têtes, il eût volontiers consenti à rendre une partie du territoire qu'il venait de conquérir. Entre deux hommes tels que don Pèdre et Pierre IV, une pareille clause ne devait pas empêcher la ratification d'un traité. Il est vraisemblable quelle fut discutée; et, s'il faut ajouter créance au chroniqueur Ayala, Bernai de Cabrera se serait engagé, au nom de son maître, à donner la satisfaction demandée (3). Ainsi , un double meurtre allait sceller la réconciliation des deux souverains, et précéder l'union de leurs

(1) Ayala, p. 372. — Zurita, t. 11, p. 320. —Selon Ayala, c'est l'infante Beatriz, fille aînée de don Pèdre, qui devait se marier avec l'inlant don Alonso, dernier fils de Pierre IV, et âgé alors d'un au seulement. C'est une erreur évidente.

(2) Ayala, p. 372. — Zurita, t. II, p. 321.

(3) Ayala, p. 373. — Zurita admet l'existence de ce traité secreU

enfants. C'était, à vrai dire, la seule condition qui pût obliger don Pèdre à se résigner à un mariage pour lequel il semble avoir toujours montré une vive répugnance. En ce moment surtout, amoureux d'une dame nommée dona Isabel, dont il avait eu un fils, il était beaucoup plus disposé à lui donner une couronne qu'à partager la sienne avec la fille de son ancien ennemi (1). Déjà il faisait traiter dona Isabel comme une reine. Il voulait que partout où elle passait on lui rendît des honneurs extraordinaires; il exigeait même que les évêques lui fissent cortège (2). Cependant les plénipotentiaires aragonais et castillans étaient d'accord sur les clauses patentes du traité. Ils s'étaient entre-donné la main, puis l'avaient baisée, enfin s'étaient embrassés selon l'antique usage d'Espagne (3). Le roi de Navarre s'était rendu garant des conventions souscrites de part et d'autre, et avait fait occuper par ses troupes plusieurs villes que les deux parties contractantes remettaient entre ses mains comme gages de leur bonne foi (4). La paix semblait assurée, il ne manquait plus que l'approbation définitive des deux souverains. En ce moment l'un et l'autre s'étaient éloignés de Murviedro; le roi d'Aragon était à Castellon de la Plana, don Pèdre au château de Mallon dans le royaume de Valence.

Malgré la récon 2iliation opérée par les soins de Pierre IV entre le comte de Trastamare et l'infant don Fernand, peu

(1) Ayala, p. 373.

(2) Cascales, Hist. de Murcia, p. 137.

(3) Zurita, p. 321.

(4) Id.,ibid.

après la bataille de Najera, les deux princes se haïssaient mortellement, et la corn' d'Aragon était toujours divisée par leurs intrigues. L'importance de don Henri s'était fort augmentée depuis son retour et surtout depuis le traité secret de Monzon. Déjà il affichait assez hautement le rôle de prétendant et de libérateur de la Castille ; il voulait être considéré comme le chef des bannis et le seul compétiteur de don Pèdre. Bien que Pierre IV ne le traitât point encore ouvertement comme un souverain , il favorisait en toute occasion ses visées orgueilleuses et lui montrait une partialité manifeste. Don Fernand avait sur la couronne de Castille des prétentions beaucoup mieux fondées que don Henri, car la légitimité des enfants de Marie de Padilla demeurait toujours suspecte, et leur reconnaissance par les cortès de Séville et de Bubierca n'avait d'autre valeur que celle d'un acte arraché par la crainte. Que si don Pèdre mourait jeune, il y avait grande apparence que la nation n'hésiterait pas entre un enfant incapable de gouverner et un prince belliqueux dont les titres aux yeux de bien des gens étaient les seuls légitimes. Autour de don Fernand se groupaient les plus considérables des richeshommes émigrés de Castille. Possesseur de vastes domaines en Aragon, disposant d'une petite armée et d'une clientelle nombreuse, l'infant était trop puissant pour ne pas donner ombrage à un despote aussi méfiant et aussi jaloux de son autorité que l'était Pierre IV. Jamais il n'avait vu dans ce frère qu'un rival et qu'un ennemi j il frémissait en songeant que ce prince, aujourd'hui son vassal, pourrait devenir un jour un souverain plus puissant que lui. Dans le comte de Trastamare, au contraire, il trouvait cette docilité et cette souplesse qui plaît aux despotes. A quelque prix qu'un banni

achète la protection dont il a besoin, il la reçoit comme un bienfait. De là cette préférence accordée au comte de Trastamare, et ces engagements extraordinaires qu'on n'avait pas craint de contracter avec un aventurier.

Lorsque l'agression imprévue des Castillans obligea Pierre IV à chercher partout des soldats, l'infant et plusieurs richeshommes aragonais s'opposèrent vivement à l'admission de la compagnie d'aventure que don Henri commandait. « Pourquoi chèrement acheter les services d'un étranger, disaient-ils, tandis qu'on récompense si mal les nôtres? Nos soldats réclament en vain leur solde; on accorde tout à ceux du bâtard de Castille. » Ces représentations furent vaines; don Henri reparut en Aragon et le roi défendit à tout autre qu'à lui de recruter en France [i). Il était évident que cet ordre ne tendait qu'à diminuer les forces et l'importance de don Fernand; néanmoins, en dépit du roi, un grand nombre d'aventuriers, la plupart émigrés castillans, après avoir passé les monts avec le comte de Trastamare, le quittèrent pour aller se ranger sous la bannière de l'infant d'Aragon qu'ils considéraient comme leur seigneur naturel. Chose remarquable, les premiers à donner l'exemple de cette désertion furent les frères mêmes de don Henri, don Tello et don Sanche. Le roi d'Aragon s'en montra vivement offensé, mais au milieu d'une guerre cruelle, pressé par un ennemi tel que don Pèdre , la prudence l'obligeait à dissimuler son ressentiment. Il ne le laissait percer que par une suite d'humiliations et de tracasseries systématiques dont il abreuvait son frère, tandis qu'il affectait des égards toujours plus flatteurs pour don Henri (2).

(1) Zurita, t. Il, p. 321.

(2) La conduite de Pierre IV à l'égard de l'infant était d'ancienne date.

Furieux de voir les bandes du bâtard toujours bien payées, tandis que les siennes manquaient du nécessaire, l'infant ne ménagea ni les plaintes ni même les menaces. A Saragosse, lassé de réclamer inutilement la solde due à ses troupes, il entra de \ive force dans la maison d'un trésorier du roi, fit briser les coffres à coups de hache, et en distribua le contenu à ses gens (1). Ce coup hardi avait lieu au moment même où don Pèdre menaçait Valence, et la ville risquait d'être prise, si les renforts que l'infant amenait n'eussent mis l'armée aragonaise en mesure de se présenter pour en faire lever le siège. Sans doute l'action s'excusait par le péril pressant, par la nécessité de satisfaire les soldats et de les retenir sous le drapeau, lorsqu'on avait tant besoin de leurs services; mais Pierre IV oublia qu'il devait peut-être à cette violence la conservation de la seconde ville de son royaume. A ses yeux, c'était un acte de brigandage, bien plus, un acte d'autorité, et il ne le pardonna pas. L'inimitié flagrante entre les deux frères était habilement entretenue par le comte de Trastamare, et chaque jour il s'efforçait de l'envenimer davantage. Résolu de pousser à bout l'infant, dont il connaissait le caractère violent et impétueux, il conseillait au roi toutes les mesures qui pouvaient porter l'irritation à son comble et amener enfin

En 1358, lorsque don Fernand rentra à son service, il lui avait promis une pension de 150,000 sous barcelonais; elle fut toujours fort mal payée. Les réclamations de l'infant devenant très pressantes en 1361, le roi lui envoya un mandat sur son trésorier, mais en même temps il défendait secrètement à cet officier dy avoir aucun égard. Ce trait peint Pierre IV. Arch. qen. de Ar. Lettre du roi d'Aragon. Barcelone, 23 décembre 1361, registre 1293 Secretorum, p. 107.

(1) Zurita, t. II, p. 323.

une explosion terrible. Pour l'exécution de ce complot il trouva un auxiliaire puissant dans un de ses propres ennemis, Bernai de Cabrera, et , sans se concerter, tous les deux travaillèrent avec une égale ardeur à la perte de don Fernand (t). Cabrera poursuivait de la même haine l'infant et le comte de Trastamare, non-seulement comme les deux hommes qui lui disputaient son autorité, autrefois toute-puissante en Aragon, mais encore comme les adversaires déclarés de sa politique. Il avait toujours conseillé à son maître de faire la paix avec la Castille, et de ne pas exposer son royaume aux plus grands malheurs pour les intérêts d'étrangers turbulents. On l'accusa d'avoir été gagné par don Pèdre, mais cette imputation, que rien n'autorise, n'est pas nécessaire pour expliquer sa conduite. Représentant du parti aragonais à la cour de Pierre IV, il était nécessairement l'ennemi déclaré du parti des Castillans émigrés.

Dès que les préliminaires du traité conclu à Murviedro furent connus, l'infant, qui venait de s'opposer de tous ses efforts à un accommodement avec le roi de Castille, annonça hautement que, ses services devenant inutiles à son pays, il allait le quitter et passer en France, pour offrir son épée au régent, assuré que là on traiterait suivant leurs mérites les braves gens qu'il avait sous ses ordres. Sa troupe, ou, comme on disait alors, sa compagnie, était d'environ mille lances, composée d'émigrés castillans et de ses vassaux aragonais, tous vieux soldats dévoués à sa fortune. A cette déclaration, Pierre IV témoigna la plus grande surprise, et fit dire à son frère qu'il le conjurait de rester à son service, promettant de

(1) Feliù, An. de Catahtna. p. 277.

lui donner toute satisfaction à l'avenir. En ce moment, l'armée aragonaise était divisée en deux camps fort rapprochés l'un de l'autre, mais qui s'observaient avec toutes les précautions que l'on prend en présence de l'ennemi. D'un côté, l'infant occupait Almanzora avec ses hommes d'armes; de l'autre, le roi s'était logé à Castellon de la Plana avec les troupes de sa maison et la compagnie du comte de Trastamare. Après d'assez longs pourparlers, don Fernand parut se rendre aux représentations des envoyés du roi et aux prières qui lui étaient adressées par un grand nombre de riches-hommes aragonais dont il connaissait l' affection pour sa personne. Il consentit à demeurer en Aragon, et accepta l'entrevue qu'on lui proposait à Castellon, pour entendre, de la bouche même de son frère, la confirmation du traité qui l'attacherait pour toujours à son service. Pierre IV le reçut à bras ouverts, et le retint à dîner avec quelques seigneurs aragonais et castillans. On était au 10 juillet, temps des plus fortes chaleurs. Après le repas, l'infant se retira dans une salle basse pour y faire la sieste, selon l'usage espagnol. Rarement alors un grand seigneur se séparait de ses familiers, espèce de garde commandée par la prudence autant que par le faste féodal. Don Fernand faisait la sieste avec quatre de ses chevaliers, deux Castillans et deux Aragonais. L'un des premiers était Diego Perez Sarmiento, autrefois fort avant dans la faveur de don Pèdre, et qu'on a vu passer en Aragon peu après la bataille d'Araviana. Tout à coup un alguazil de cour se présente à la porte de la salle, réveille l'infant et lui déclare, au nom du roi, qu'il est son prisonnier. « Prisonnier! s'écrie don Fernand sautant à bas du lit de repos; qui ose arrêter les gens de ma sorte? » Et il tire son épée. « Plutôt mourir les armes à

la main que se rendre! » s'écrie à son tour Ferez Sarmiento. L'alguazil s'enfuit. Aussitôt ils se barricadent avec des meubles et se disposent à vendre chèrement leur vie. A peine le premier cri d'alarme avait-il retenti dans le logis du roi, que le comte de Trastamare paraissait à la tête d'une troupe nombreuse et armée de toutes pièces, précaution qui indiquait assez que la cause du tumulte lui était connue d'avance. Tandis que les uns s'efforcent de briser à coups de hache les portes de la salle basse, d'autres percent le plafond pour tirer par les ouvertures sur les cinq victimes dévouées. Dans cette extrémité, l'infant, n'écoutant que son courage, ouvre luimême la porte, et, l'épée au poing, se précipite sur les assaillants, suivi des deux bannis de Castille. Soit lâcheté, soit trahison, les deux chevahers aragonais sautèrent par la fenêtre et parvinrent à se sauver. En apercevant don Henri, l'infant s'élance sur lui comme un furieux, et, du premier coup, abat mort à ses pieds un écuyer du Comte qui s'était jeté devant son maître. Sans autres armes que leurs épées, ces trois hommes, exaltés par le désespoir, firent un instant reculer la foule de leurs adversaires; mais que pouvait le courage contre une troupe nombreuse et couverte de fer? L'infant, blessé d'abord par Pero Carrillo, majordome du comte de Trastamare, tomba le premier percé de coups. Sarmiento et son compagnon se firent tuer sur son corps (l).

A la nouvelle de ce meurtre, portée en un instant au camp d'Almanzora, don Tello et don Sanche, persuadés que le roi d'Aragon leur réservait le même sort, crient aux armes, déploient la bannière de l'infant et se mettent en bataille, avec

(!) Ayala, p. 374. — Zurita, t. II, p. 322. — Carbonell, p. 190 et suiv.

toute sa compagnie, à l'entrée du bourg. Ils virent bientôt arriver don Henri avec ses Castillans, renforcés de plusieurs bandes aragonaises. De part et d'autre on poussa le cri de guerre; on baissait les lances et l'on allait se charger, quand un héraut, revêtu de son tabard aux armes d'Aragon, s'avança entre les deux troupes et cria, au nom du roi, que les bannis n'avaient rien à craindre, s'ils demeuraient dans le devoir, et que le roi ne les croyait pas complices de la trahison dont leur chef venait de porter la peine. En même temps le Comte, ôtant son armet, appela les principaux cavaliers de la compagnie de l'infant, et les conjura de ne pas s'exposer à une perte certaine en refusant d'obéir aux ordres du roi d'Aragon. Désormais que don Fernand était mort, ses soldats n'avaient plus qu'à opter entre deux partis : quitter l'Espagne, ou servir fidèlement le prince qui les avait accueillis dans ses états. Il se hâta d'ajouter qu'ils pouvaient librement déclarer leur choix; mais, promesses, flatteries, il n'oublia rien pour séduire ces hommes déjà découragés. Habitués à la vie d'aventure, la plupart n'avaient d'autre moyen d'existence que leur lance et leur cheval. Don Henri faisait briller à leurs yeux l'or du roi d'Aragon, et les assurait qu'à l'avenir leur solde serait exactement payée. Presque tous consentirent à s'enrôler dans sa compagnie. Après l'infant, le comte de Trastamare tenait le premier rang parmi les émigrés de Castille, et il devait hériter naturellement d'une armée dont il venait de faire égorger le chef. Don Tello et don Sanche, se voyant abandonnés, se soumirent comme les autres, et don Henri incorpora sans opposition les bannis d'Almanzora dans ses propres troupes (1).

(1) Ayala, p. 374 et suiv. — Zurita, t. II, p. 322. — Carbonell, p, 190.

Quelques seigneurs aragonais, moins confiants que les émigrés dans les promesses d'amnistie de leur maître, quittèrent sa cour avec précipitation. Le \icomte de Cardona s'enfuit de Castellon avec tous ses vassaux, et ne se crut en sûreté que lorsqu'il se trouva dans son manoir féodal (1).

La mort de don Fernand semblait devoir rendre plus facile la ratification de la paix. Il avait été convenu entre les plénipotentiaires castillans et aragonais, et le roi de Navarre, qui avait accepté le rôle d'arbitre, que l'exécution de la principale clause patente du traité, c'est-à-dire la remise des places cédées réciproquement, aurait lieu le 20 août. Le 4 du même mois, on se réunit à Tudela en Navarre pour régler les dernières formalités. Là les Castillans, élevant des difficultés nouvelles, prétendirent ajourner la remise des places qui devaient être rendues au roi d'Aragon. On commença à draindre qu'ils n'eussent des instructions secrètes pour rompre le traité. L'armée castillanne, loin de se disperser, recevait chaque jour des renforts; sur toute la frontière de Castille, on ne voyait que préparatifs de guerre; enfin à Séville, où s'était rendu don Pèdre pendant les conférences de Tudela, on équipait avec activité une fiotte formidable, à laquelle devaient se rallier dix galères envoyées par le roi de Portugal. Tout annonçait que don Pèdre réunissait ses forces pour une nouvelle campagne. Dans la triste situation de ses affaires, le roi d'Aragon ne pouvait se flatter qu'elle lui serait plus heureuse que

urita, p. 322. — Carbonell, p. 190.

les précédentes, à moins qu'il ne parvînt à diviser ses ennemis.

On sait que le roi de Navarre n'avait pris part à la guerre que contraint par une espèce de surprise. 11 avait autant que l'Aragonais à redouter l'ambition de don Pèdre, et son intérêt manifeste était de s'opposer à l'agrandissement d'un si dangereux voisin. Mélange de timidité, d'avarice et de perfidie, le caractère du roi de Navarre se résume dans le surnom de Charles-le- Mauvais que lui donnèrent ses contemporains et que la postérité a confirmé. Un petit prince n'existait alors qu'à force de ruse et de duplicité; il méritait ainsi le renom de politique. 11 s'agissait pour le roi d'Aragon d'acheter l'alliance de Charles, ou tout au moins sa neutralité. Ici commence une suite d'intrigues obscures, dans lesquelles Pierre IV, Charles et le comte de Trastamare luttent de fourberie, de défiance et de mauvaise foi. Une entrevue secrète fut proposée par Pierre IV au roi de Navarre, à l'instigation de don Henri, suivant Zurita, qui paraît avoir consulté sur ces négociations des documents perdus aujourd'hui (1). Si don Henri donna le conseil, l'Aragonais ne se préoccupa d'abord que de ses propres intérêts. Les deux rois se virent le 25 août avec beaucoup de mystère dans le château de Uncaslillo sur la limite de leurs états. Charles, combattu entre la cupidité et la crainte que lui inspirait la puissance de don Pèdre, après de longues hésitations, finit par promettre une alliance secrète, à condition qu'elle lui fût chèrement payée. Je rapporte d'après le consciencieux

(1) Zarita, t. II, p. 324. — Je n'ai pas trouvé de traces de ces négociations dans les archives de Barcelone , mais Zurita est si exact ordinairement que je ne doute pas qu'il n'ait eu à sa disposition des renseignemens certains.

3dé HISTOIRE DE DON PÉDRE.

annaliste d'Aragon, qui malheureusement a négligé de faire connaître ses autorités, les principales conditions du pacte conclu entre les deux fourbes couronnés. D'abord une somme d'argent considérable, qui devait être comptée au Navarrais dans un délai de quatre mois; plusieurs places importantes, remises entre ses mains, répondaient du paiement; car quelle confiance pouvait-on avoir dans une promesse, quand on n'avait pas de gages pour la garantir? Le roi d'Aragon s'engageait encore à lui donner des subsides pour solder ses troupes, même dans le cas oii elles n'agiraient pas immédiatement contre la Castille. Enfin on stipula que si Charles, par quelque moyen que ce fût, parvenait à faire périr don Pèdre ou à le livrer au roi d'Aragon, ce dernier paierait la tête de son ennemi par un don de 200,000 florins, et la cession de la ville et du territoire de Jaca (1).

On a déjà vu que dans toutes les transactions diplomatiques on cherchait à resserrer les ligues politiques par des mariages. Pierre IV demanda la main d'une sœur du roi de Navarre pour son fils, le duc de Gerone, naguère fiancé à la fille de don Pèdre par le traité de Murviedro. En cas d'agression des Français, l'Aragon devait prendre parti pour la Navarre et défendre ses possessions en-deçà et au-delà des monts. En résumé, Charles obtenait du roi d'Aragon les avantages qu'il avait trouvés dans son alliance avec la Castille, et de plus des subsides, qui, à ses yeux, avaient beaucoup plus de prix qu'une protection incertaine. A ces conditions, il s'engageait à se déclarer contre don Pèdre, toutefois en conservant la faculté de choisir le moment qu'il jugerait le plus favorable, en

(1) Zurita, t. U, p. 324.

d'autres termes, celui où il croirait n'avoir aucun danger à courir (1).

Je ne dois point oublier les précautions minutieuses et fort étranges, concertées entre les deux rois pour assurer l'accomplissement exact de toutes ces conventions. Elles montrent le point de raffinement où était arrivée la politique au xiv* siècle. On pense bien que des hommes qui connaissaient leurs nombreux parjures ne se fiaient point à des serments prononcés devant les autels. 11 leur fallait des gages réels et solides .contre leur mauvaise foi. On stipula d'abord que les places offertes par Pierre IV en garantie des subsides promis seraient remises à un chevalier aragonais, nommé Pierre Alaman, et désigné par le roi de Navarre, et que ce chevalier commencerait par se dénaturer, c'est-à-dire se reconnaîtrait le vassal de Charles et lui prêterait serment. Ce changement de nationalité avait pour but d'exonérer le gouverneur dépositaire d'une place de l'obéissance due à son seigneur naturel. Le Navarrais demanda encore que Bernai de Cabrera, dont il se défiait, souscrivît le traité et se rendît garant de sa loyale exécution, enfin qu'à cet effet, il se fît son homme-lige et vînt résider dans ses états. A ce soin de multiplier leurs cautions, les deux rois montraient le peu de confiance qu'ils avaient en leurs propres serments; ils avouaient que la parole de leurs chevaliers valait mieux que la leur. Un point important et difficile, c'était de cacher toutes ces transactions à don Pèdre, même pour peu de temps. Surtout la remise des places et l'échange des otages pouvaient les trahir. Pierre IV consentait bien à livrer son mmistre, mais il demandait en retour l'infant Louis de Naît) Zurita, t. U, p. 324.

varre. On convint que le prince se laisserait surprendre et serait fait prisonnier par don Henri, qui le garderait pour le compte de l'Aragonais (1).

Les deux rois étaient d'accord, mais, quand il fallut faire part de ces conventions à Bernai de Cabrera , on rencontra l'opposition la plus opiniâtre. Le rusé ministre n'eut pas de peine à deviner l'influence du comte de Trastamare dans toutes ces intrigues. Il comprit que le bâtard ne voulait l'éloigner de la cour d'Aragon que pour y dominer seul et peut-être pour le perdre lui-même. Long-temps il refusa de changer de nationalité. Vaincu par les instances et les promesses de Pierre IV, il céda enfin, quoiqu'à regret, et prêta le serment d'hommage au roi de Navarre, mais avec cette restriction qu'on ne pourrait exiger de lui rien de contraire au service du roi d'Aragon ou du duc de Gerone son fils. Quant à confier sa personne au Navarrais, son nouveau suzerain, il était trop prudent pour y consentir, et trouva sans cesse quelque prétexte pour demeurer en Aragon.

Le traité de Uncaslilio fut signé par les deux rois et par un certain nombre de riches-hommes, enfin par le comte de Trastamare; mais quelques articles demeurèrent secrets pour ce dernier. Dépouillé d'une partie de ses états, Pierre IV n'abandonnait pas l'espoir de faire des conquêtes en Castille, et déjà les partageait avec son nouvel allié. Il avait stipulé, conjointement avec Charles, que, s'ils parvenaient à chasser don Pèdre de ses états , les royaumes de Murcie et de Tolède se raient réunis à l' Aragon , et que Charles aurait, pour sa part des dépouilles, la Castille vieille et l'Alava, provinces qui, à

(1) Zurita, t. II, p. 324.

une époque fort reculée, avaient fait partie de la couronne de Navarre. Tous deux se garantirent cette augmentation de territoire contre don Henri, pour le cas où il tenterait d'y mettre obstacle (1). C'était la troisième fois que Pierre IV partageait la Castille en imagination , d'abord avec don Fernand , puis avec don Henri, maintenant avec le roi de Navarre, et toujours sans y posséder un pouce de terrain. Cette présomption est singulière dans un prince si prudent, que son ardente ambition n'aveuglait pas au point de poursuivre une chimère. N'est-ce pas une preuve , au contraire , de sa clairvoyance et de son jugement? Tandis que don Pèdre semait au loin la terreur, une vaste tempête se formait derrière lui. Ce n'était plus une faible partie de sa noblesse qui voulait reconquérir ses privi-

(1) Zurita, t. II, p. 32 i. — Suivant Ayala, p. 379, l'entrevue des deux rois aurait eu lieu à Sos (Y. plus bas) et non à Uncastillo. Il rapporte que les souverains alliés , après avoir signé le traité dont nous avons fait connaître les principales dispositions, voulurent le sceller par l'assassinat de don Henri; mais le châtelain de Sos , ne se prêtant pas à cette trahison , le coup fut manqué. Telle est la version d' Ayala, à mon sentiment tout-à-fait invraisemblable. A cette époque, il est évident que don Henri jouissait de la plus haute faveur auprès du roi d'Aragon. Il venait d'en obtenir le meurtre de l'infant don Fernand, ce qui n'avait pas été fort difficile, sans doute; mais, ce qui l'était davantage, il commençait à supplanter Cabrera, médiateur infatigable de la paix avec la Castille, et le perdait dans l'esprit de Pierre IV. Comment admettre qu'au moment où il prouvait ainsi son influence sur le roi d'Aragon, ce prince ait songé à le faire périr? Enfin , si pareil projet eût été conçu, il ne pouvait avoir d'autre motif que le désir d'obtenir, par cet assassinat, la paix avec la Castille. Or, quel était le but de l'alliance des rois d'Aragon et de Navarre, sinon de poursuivre la guerre à outrance? Ayala répète probablement les rumeurs répandues parmi les émigrés castillans, qui, depuis la mort de l'infant, s'attendaient toujours à quelque nouvelle trahison de Pierre IV. Cfr. Ayala, p. 379 et suiv. — Zurita, t. II, p. 324.

léges, c'était toute la nation castillanne qui, fatiguée du despotisme, tendait les bras à un libérateur. Pierre IV connaissait bien la situation de son ennemi et ne désespérait pas.

Peu après, l'infant Louis de Navarre, chevaucbant mal accompagné sur la frontière d'Aragon, tomba dans une embuscade et fut emmené prisonnier par le comte de Dénia, chevalier aragonais, fils de l'infant En Père et frère d'armes du comte de Trastamare. En apprenant ce coup, les capitaines castillans crient à la trahison et courent aux armes. Ils demandent qu'on leur livre le château de Castel Favib, qui, conformément aux conventions de Murviedro, avait été remis en dépôt à un gouverneur navarrais, qui l'occupait au nom de son maître, arbitre et garant du traité. Soit que les Castillans ne fussent pas dupes de la feinte surprise de l'infant don Louis, soit qu'habitués par leur maître à ne rien ménager, ils soupçonnassent le gouverneur d'intelligence avec l' Aragonais, parce qu'il refusait de leur ouvrir ses portes, le château est investi , et, après une vigoureuse résistance, la garnison navarraise et les Aragonais qui la soutenaient sont passés au fil de l'épée (1).

De toutes parts les hostilités recommencent. Don Pèdre, quittant Séville au premier bruit de guerre, accourt sur la frontière de Murcie, et, trouvant ses troupes déjà réunies, il se jette dans le royaume de Valence; en quelques jours il emporte Elche, Alicante et plusieurs autres places qui avaient fait autrefois partie de l'apanage de l'infant don Fernand. Il éclatait en plaintes contre la mauvaise foi de ses ennemis, et jurait d'en tirer une vengeance exemplaire. Les apparences

(1) Zurita, t. H, p. 325.

étaient en sa faveur, et cette fois il semblait repousser une provocation déloyale. Soit qu'il ne connût pas encore les nouveaux engagements du roi de Navarre, soit qu'il méprisât trop ce prince pour le craindre, il tourna ses efforts vers le sud, et il annonçait le dessein de marcher sur Valence dès que sa flotte serait en état de faire une diversion puissante sur la côte (1).

Cette brusque invasion, les progrès irrésistibles des Castillans, en augmentant les alarmes du roi d'Aragon, servaient puissamment les projets ambitieux de don Henri. Plus le péril était pressant , plus il sentait grandir son rôle. Général d'une armée déjà nombreuse, reconnu par les émigrés comme prétendant à la couronne de Castille, il exigeait maintenant que le roi d'Aragon l'avouât hautement comme tel. Il paraît qu'un certain découragement régnait alors parmi les bannis castillans. Soit défiance dans le succès , soit regret de la mort de l'infant, leur ancien chef, beaucoup d'entre eux parlaient de passer en France, d'y prendre du service et de mener la vie d'aventure dans un pays où tant d'étrangers avaient trouvé la fortune. Don Henri entretenait ces dispositions, et se vantait assez publiquement de la faveur dont il jouissait auprès de la cour de France et des offres magnifiques qu'il en avait reçues. Annoncer le désir ou l'intention de repasser les Pyrénées, était un sûr moyen de faire payer plus chèrement ses services au roi d'Aragon, qui voyait l'ennemi au cœur de son royaume.

Le 10 octobre 1363, un nouveau traité fut signé à Benifar, entre le roi d'Aragon et don Henri, pour confirmer et pour expliquer les courtes conventions de Monzon. Il s'agissait de

(1) Ayala, p. 380. — Zurita, t. II, p. 325.

déterminer exactement quelle était cette sixième partie de la Castille qui devait être cédée par le prétendant. Don Henri s'obligea de livrer à Pierre IV le royaume de Murcie et dix villes importantes des deux Castilles (1), à titre d'indemnités pour les dépenses considérables qu'allait entraîner la conquête. De son côté , le roi promit de conduire lui-même une armée aragonaise pour appuyer l'invasion. Informé que don Henri traitait secrètement avec le roi de Navarre, car chacun des trois alliés avait ses intrigues particulières, il craignit que Charles n'enchérît sur son marché. II stipula que, quelle que fût la part de ce dernier dans la conquête de la Castille, la part de l'Aragon serait trois fois plus considérable. Il est à remarquer que ce traité si important ne fut signé, contre l'usage, que par deux témoins seulement, simples chevaliers et huissiers d'armes du roi d'Aragon (2). On se rappelle que le traité de Monzon avait été écrit de la main même des deux princes. Celte fois encore on tenait à s'envelopper d'un profond mystère. Ces conventions furent acceptées sans difficulté par le comte de Trastamare, mais il se montra exigeant pour les garanties qui devaient en assurer l'exécution. Il demanda des otages, et, dans une affaire aussi grave, il ne lui fallait pas des otages ordinaires. D'abord il voulut qu'un fils du roi, l'infant don Alonso, fût remis à un tiers qu'il devait nommer, pour être retenu dans un château fort. Puis il désigna encore les fils des principaux conseillers de Pierre IV, car les enfants ,

(1) Requena, Moya, Otiel, Canyet, Cuenca, Molina, Médina Celi, Âlmazan, Soria , Agreda. On remarquera que dans le traité de Uncastillo Pierre IV se réservait tout le royaume de Tolède.

(2) Arch. gen. de Âr. Benifar, 10 octobre 1363. Registre 1543 Varia, p. 66 et suiv. Voir à l'Appendice.

comme plus faciles à garder que les hommes, étaient préférés par les négociateurs prudents. Il eut soin de demander le petitiîls de Cabrera, son ennemi, afin d'avoir une garantie contre la mauvaise foi de ce ministre, qu'il soupçonnait, non sans raison, de vouloir acheter à ses dépens la paix avec la Castille. Le roi d'Aragon promit son propre fils, et obtint le consentement et la signature de ses conseillers, et celle de Cabrera lui-même, suivant toute apparence, sans leur communiquer les clauses du traité que leurs enfants devaient garantir (1). Ce n'était encore rien que d'avoir des promesses et des promesses signées, il fallait que les otages fussent remis réellement; et les conseillers du roi, Cabrera surtout, témoignaient tant de répugnance à s'en séparer, qu'il était assez évident que leur adhésion avait été surprise ou contrainte (2). En attendant, don Henri, tranquille spectateur des [)rogrès de don Pèdre, ne s'occupait que de faire subsister sa compagnie et de lui procurer des quartiers commodes. 11 savait que le moment était proche où il faudrait se soumettre à toutes ses exigences.

Le roi de Navarre, d'un autre côté, ne montrait pas plus

(1) Arch. gen. de Ar. Convention pour échange d'otages. Benifar, 6 octobre. Indice alfabétrio del rey don Pedro IV, n» 528. — Ratification de la convention précédente. Benifar, 10 octobre 1363. Indice n" 52i. On observera que les engagements entre le roi et le Comte ne sont point relatés dans ces deux dernières pièces. La première est signée par tous les seigneurs dont les fils doivent servir d'otages, tandis que le traité d'alliance et de partage n'est signé que par deux témoins obscurs.

[i] Félin, An. de Cataluùn, 11,27.=>.

d'emprefisement à servir son nouvel allié, qui, dans l'épuisement de ses finances», ne pouvait lui fournir les subsides promis. Seulement, en sa qualité d'arbitre élu pour l'exécution du traité de Murviedro, il prononça contre don Pèdre et s'autorisa de sa décision, non pour lui faire la guerre, mais pour observer la neutralité. C'était déjà beaucoup, mais Pierre IV voulait obtenir davantage. Il fit demander à Charles une seconde entrevue, et il fut convenu qne don Henri s'y trouverait, car il avait assez de soldats maintenant pour qu'on traitât avec lui de puissance à puissance. Rien ne peint mieux les mœurs atroces du xiv* siècle que les contrats sans cesse renouvelés, les serments prodigués sans pudeur, et surtout la défiance que se témoignaient en toute occasion ces i)rinces, qui venaient de se jurer, la main sur les Évangiles, une amitié éternelle. Le château de Sos, sur la frontière de Navarre, fut choisi pour la conférence. Avant de s'y rendre, don Henri voulut que le commandement de la place fût remis à un seigneur aragonais qu'il désigna; il fixa le nombre d'hommes qui composeraient la garnison et celui que chaque roi amènerait à sa suite. Lorsqu'il entra lui-même à Sos, il laissa devant les fossés huit cents hommes d'armes de sa compagnie. Là, on débattit de nouveau les conditions d'une alliance entre les deux rois, puis celles d'un traité particulier de ceux-ci avec le comte de Trastamare. A défaut d'argent, Pierre IV promit de livrer au Navarrais plusieurs villes de son royaume comme nantissement des subsides dont la pénurie de son trésor l'obligeait à demander l'ajournement. Puis les trois confédérés procédèrent au partage de la Castille, en modifiant le traité de Benifar et en faisant à Charles des avantages considérables. Il devait avoir la Castille vieille et la Biscaïe, et quelques villes

de la Castille neuve, entre autres Soria et Agreda , naguère cédées au roi d'Aragon. Quant à ce dernier, sa part se composait des royaumes de Murcie et de Tolède. Don Henri donna en otages sa fille, dona Léonor, son fils naturel, nommé don Alonso Enriquez, et les enfants de plusieurs émigrés. Le roi de Navarre livra l'infant don Martin, son fils, et plusieurs jeunes enfants des premières familles de son royaume. Le comte de Trastamare exigea en outre que tous les seigneurs navarrais prêtassent serment sur l'eucharistie de l'accompngner dans son expédition en Castille et de le servir fidèlement, à peine d'être déclarés infâmes et traîtres (t).

Malgré tant de serments, tant de minutieuses précautions, le traité de Sos eut le sort de tant de conventions qui l'avaient précédé. Le roi d'Aragon ne fournit point de subsides et le roi de Navarre continua d'observer la neutralité. Quant à don Henri, seul il gagnait à ces négociations, où il était traité en souverain. Les concessions qu'on lui demandait lui coûtaient peu , car il donnait ce qu'il ne possédait pas encore. En retour, il obtenait du roi d'Aragon le sacrifice du seul homme qui pût encore contrarier ses projets ambitieux. La perte de Bernai de Cabrera fut résolue à Sos et bientôt après accomplie.

Le refus plus ou moins adroitement dissimulé de livrer son petit-fils en otage n'était pas la première marque qu'il eût donnée de son opposition à l'agrandissement du comte de Trastamare. 11 n'avait jamais cessé de conseiller au roi de lui retirer sa protection et de faire une paix sincère avec la Castille. Même en ce moment. Cabrera la croyait encore possible. D'ordinaire les despotes voient avec plaisir les rivalités de leurs

(1) Je rapporte, d'après Zurita, le traité de Sos, dont je n'ai pu trouver aucune trace dans les archives d'Aragon. D'après cet annaliste, toujours si exact, le traité de Sos aurait eu lieu le 2 mars 1364. Zurita, t. IT, p. 327 et suiv.

vassaux : la jalousie et la haine de leurs courtisans leur font quelquefois connaître la vérité. Tout en suivant les conseils de don Henri, Pierre lY eût peut-être continué à ménager Cabrera, si la haine du bâtard n'eût été puissanmient secondée par le roi de Navarre, par la reine d'Aragon et par une grande partie des sujets de Pierre IV. Les Catalans surtout, irrités de longue main par l'administration partiale et tyrannique de Cabrera, refusèrent au roi de lui accorder des subsides, s'il ne faisait justice d'un ministre abhorré (1). Seul contre tous, n'ayant d'autre appui qu'un maître ingrat et sans cœur. Cabrera, sentant son crédit s'affaiblir de jour en jour, avait à plusieurs reprises témoigné le désir d'abandonner le timon des affaires. Il annonçait l'intention de résigner tous ses emplois et de finir sa vie dans la retraite. Peut-être n'était-il pas sincère, en offrant ainsi de laisser le champ libre à ses ennemis. A cette époque , il était rare qu'une pareille renonciation ne fût le prélude d'une révolte ouverte, et les rois du XIV* siècle avaient accoutumé de n'éloigner un ministre de leurs conseils que pour l'envoyer à l'échafaud. Pierre IV refusa d'accepter la résignation de Cabrera. A plusieurs reprises, il l'assura de la continuation de ses bonnes grâces, A force de promesses et de flatteries, il parvint à tromper sa défiance et à l'attirer dans le château d'Almudover, où il s'était rendu avec don Henri et le roi de Navarre peu de temps après les conférences de Sos. Il est étrange que le vieux politique qui venait de faire tomber l'infant don Fernand dans un piège semblable ne reconnût le péril que lorsqu'il se trouvait déjà entre les mains de ses ennemis. A peine était-il arrivé an château d'Almudover, que le roi de Navarre et don Henri vinrent

;l) ZuWfa, t. n, p. 335.

demander compte au roi d'Aragon d'un bruit répandu , disaient-ils, dans toute l'armée : on venait de les avertir que tous les deux allaient être assassinés par son ordre (i). En ce temps, pareille rumeur n'avait rien de bien improbable, et c'est Pierre IV lui-même qui nous fait connaître cette accusation , concertée , suivant toute apparence, entre les ennemis de Cabrera. Le roi se justifia et voulut rechercher les auteurs de cette calomnie. Aussitôt chacun lui nomma son ministre. Celui-ci, prévenu du complot, avait déjà pris la fuite. Il n'en fallut pas davantage pour qu'on le déclarât coupable des crimes les moins avérés et les plus absurdes (2). Poursuivi chaudement et bientôt arrêté, il fut remis à son nouveau suzerain , le roi de Navarre, qui, après l'avoir gardé quelque temps dans un cachot, honteux peut-être du rôle de bourreau, le livra à Pierre IV, son seigneur naturel. Après un jugement dérisoire, Bernai de Cabrera eut la tête tranchée (3). Son fils, le comte d'Osuna, prisonnier en Castille depuis le siège de Calatayud, obtint de don Pèdre la faveur d'être mis à rançon. Bientôt après il prit du service en Castille, et, s'étant dénaturé, accepta le commandement d'une des galères envoyées en croisière sur les côtes d'Aragon (i).

Le comte de Trastamare trouvait des rois pour tuer ses ennemis politiques; il se chargeait de venger lui-même ses injures particulières. Parmi les seigneurs castillans attachés à

(1) Carbonell, p. 191.

(2) On alla jusqu'à l'accuser d'avoir chargé l'amiral Franres Pcrellos d'insulter le roi de Castille dans le port de San-Lucar, et d'avoir ainsi provoqué cette guerre contre laquelle il n'avait cessé de protester. Zurita, t. II, p. 335, verso.

(3) Zurita, lib. IX, cap. lu et Lvii.

(4) Ibid., t. n, p. 338, 3i0.

sa fortune, Pero Carrillo tenait le premier rang dans sa petite cour. 11 était son majordome. Depuissa fuite de Séville, en 1350, il ne l'avait jamais abandonné. C'était à lui que la comtesse de Traslamare devait sa délivrance; c'était lui qui avait porté le premier coup à l'infant d'Aragon. Jamais sa fidélité ne s'était démentie au milieu des intrigues et des dissensions continuelles qui partageaient les émigrés en factions ennemies. On cherchait une cause à un attachement si rare à cette époque , et on l'attribuait tout bas à l'amour que dona Juana, sœur de don Henri, avait inspiré à Pero Carrillo. J'ai raconté comment cette dame, mariée d'abord à don Fernand de Castro, l'avait quitté au bout de fort peu de temps pour aller vivre en Aragon auprès de son frère. Son mariage avait été cassé pour cause de parenté, et don Fernand avait voué une haine mortelle à don Henri, l'accusant d'avoir pris ce prétexte pour rompre une union qu'il avait d'abord favorisée. En Aragon, dona Juana distingua Carrillo et parut agréer ses hommages. L'orgueil du bâtard s'indigna qu'un simple chevalier oubliât le respect dû au sang des rois. C'est un proverbe espagnol, «qu'à secrète injure il faut secrète vengeance. » Au milieu d'une partie de chasse, don Henri, ayant attiré Carrillo dans un lieu écarté, le tua d'un coup de javeUne. Dans les mœurs du temps, cet assassinat pouvait passer pour un acte honorable. Un frère était le maître de sa sœur et le gardien jaloux de son honneur. Aussi Avala, soigneux d'ordinaire d'excuser les crimes du prince auquel il dut sa fortune, rapporte-t-il ce meurtre sans commentaire, le tenant, sans doute, pour justifié suivant les lois de la chevalerie (1).

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