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ARRIVÉE DE LA GRANDE COMPAGNIE EN ESPAGNE

Lorsque la nuit, dans les solitudes de l'Afrique, au milieu des cris confus poussés par la foule des animaux sauvages qui se disputent leur proie, le rugissement d'un lion se fait entendre, soudain toutes ces clameurs cessent, et il se fait un grand silence. C'est l'hommage de la terreur rendu au roi du désert. Ainsi, sur l'annonce que la grande compagnie était en marche pour passer les Pyrénées, un calme étrange succéda tout à coup à ces interminables escarmouches qui désolaient l'Espagne depuis si long-temps. Retirés chacun dans sa capitale, les deux rois se préparaient silencieusement à un dernier effort. Ils sentaient que la guerre allait changer de face, et que le moment solennel d'un duel à mort était venu.

Après de longues négociations, les capitaines des aventuriers français et anglais, en paix les uns avec les autres depuis les trêves conclues entre leurs princes, mais non point oisifs, car ils dévastaient la France de concert, s'étaient décidés à chercher une proie nouvelle dans la Péninsule. Les relations

que le comte de Trastamare avait conservées avec quelquesuns d'entre eux, les promesses du roi d'Aragon, celles du roi de France et du pape, enfin quelques subsides distribués à propos, avaient rallié les différentes bandes et leur avaient fait accueillir avec joie le projet d'une invasion en Castille. Le roi de France surtout, plus intéressé que personne à débarrasser son pays de ces hôtes incommodes, avait puissamment secondé les sollicitations pressantes de don Henri et du roi d'Aragon. Lui-même avait donné un chef aux aventuriers, et ce chef était l'homme en qui reposait toute sa confiance, le meilleur de ses capitaines, le fameux Bertrand Du Guesclin. A lui seul, en effet, convenait la difficile mission d'organiser une armée avec ces hordes de pillards, de les discipliner et de les entraîner loin du pays qu'elles dévastaient, pour tenter une entreprise hasardeuse et chercher un profit incertain.

Issu d'une famille illustre de Bretagne, Du Guesclin s'était attaché de bonne heure à la maison de France, et la servait avec le plus entier dévouement. Toute sa vie se passa en efforts pour accomplir la fusion en une monarchie puissante des nombreuses seigneuries qu'une vassalité équivoque rattachait à la couronne. 11 paraît avoir eu cette vertu oubliée au moyen-âge, le patriotisme^ non point cette affection étroite à une province, à une ville, mais un dévouement éclairé au bonheur et à la gloire d'un grand peuple. Né Breton, il s'était fait Français. Son courage, son activité, son adresse aux exercices militaires, ses succès et ses revers même lui avaient acquis, jeune encore, le renom d'une bonne lance et d'un capitaine consommé. Sous des traits grossiers et ignobles, sous l'apparence d'une vigueur brutale, il cachait une finesse profonde, et savait êtrC; comme le général de Macchiavel , tour à tour

lion et renard. Dans les cami)s, ses larges épaules, son corps ossu, son visage noir et brûlé par le soleil, ses poings énormes (1), qui faisaient voltiger une lourde hache d'armes comme un léger roseau, imposaient le respect aux gens de guerre à une époque où le poids des armures faisait de la force physique la première qualité du soldat. Dans les conseils, il était avisé, souple, quelquefois éloquent, mêlant à propos l'audace à la prudence, et se faisant pardonner son bon sens par des bouffonneries. Pauvre capitaine d'aventure, il sut toujours commander l'obéissance des grands seigneurs que la volonté du roi lui donnait pour lieutenants, et telle était son adresse à ménager toutes les susceptibilités d'une noblesse orgueilleuse et indisciplinée, que les faveurs dont il fut comblé n'excitaient point l'envie et ne semblaient que la juste récompense de ses services.

Du Guesclin s'était rendu à Châlons-sur-Saône pour conférer avec les chefs des aventuriers. 11 ne leur apportait que les promesses des deux rois et quelques faibles à compte^ mais, ce qui valait mieux, il leur offrait son épée, sa réputation, sa vieille expérience. Soldat depuis vingt-cinq ans, ami ou ennemi des capitaines d'aventure, il avait l'estime de tous. S'enrôler sous un pareil général, c'était s'engager dans une entreprise profitable. Son nom seul était une garantie de succès. Après avoir réuni les principaux chefs français, gascons et anglais, Bertrand leur exposa ses desseins avec cette rude

(1) Li uns à autre dit : il est bien aprestez

Pour meurdrire marchans, maints en a desrobez. Regardez qu'il est fort , con a les poins carrez î Il est fort et poissant et moult noir et halez.

Chronique en vers de Du Guesclin, v. 1619.

franchise qui lui était ordinaire, et qui chez hii était peut-être plutôt un calcul qu'une habitude prise dans les camps. «Vous menez une vie de brigands, leur dit-il. Tous les jours vous risquez de vous faire tuer dans des pilleries qui ne vous enrichissent guère. Je viens vous proposer une entreprise digne de bons chevaliers, et je vous ouvre un pays neuf. En Espagne, gloire et profit vous attendent. Vous y trouverez un roi riche et avare. Il a de grands trésors; il est l'allié des Sarrasins, à demi païen lui-même; il s'agit de conquérir son royaume, et de le donner au comte de Trastamare, notre ancien camarade, bonne lance, vous le savez, gentil chevalier, libéral, qui partagera avec vous cette terre que vous lui gagnerez sur les Juifs et les Sarrasins du méchant roi don Pèdre. Allons, camarades, faisons à Dieu honneur et le diable laissons (1 ) ! »

Parmi les capitaines des aventuriers se trouvaient beaucoup de gentilshommes issus de familles illustres, nourris d'idées chevaleresques, amoureux de gloire autant qu'ils étaient avides de butin, susceptibles même d'un certain enthousiasme religieux. Détrôner un prince cruel, suspect d'hérésie, meurtrier d'une jeune et belle princesse, se partager ses trésors, quoi de plus attrayant, de plus romanesque? C'était mettre en action le vieux thème héroïque chanté par les ménestrels et les jongleurs. Le discours de Du Guesclin fut accueiUi par d'unanimes acclamations. Pour les soldats, étrangers aux sentiments raffinés qui entraînaient leurs chefs, peu leur importait l'ennemi à combattre, pourvu qu'il fût riche. « Messire Bertrand , disaient-ils, donne tout ce qu'il gagne à ses hommes d'armes. Il est le père du soldat. Marchons avec luil » L'ac-

^t) Chronique de Du Guesclin, v. 7304,

cord fut bientôt fait. Pour des gens qui ne voyaient dans la guerre qu'une spéculation, suivre un ciief heureux et habile, c'était s'assurer de gros bénéfices.

Lorsque Du Guesclin revint à Paris rendre compte de sa mission et prendre congé du roi, Charles V, l'embrassant devant toute sa cour, s'écria que son brave Breton avait plus fait pour son service que s'il lui eût gagné une province. Il disait vrai, les compagnies, en évacuant la France, lui rendaient son royaume.

Sans perdre de temps. Du Guesclin réunit toutes les bandes et en forma une armée considérable. Un assez grand nombre de volontaires illustres se joignirent aux aventuriers, attirés par la réputation de leur général et le désir de faire armes, connue on disait alors. On vit accourir sous sa bannière le maréchal d'Audeneham, qui, peu d'années auparavant, avait échoué dans une mission semblable à celle où Du Guesclin venait de réussir. Le maréchal était alors prisonnier sur parole du prince de Galles, et, à son exemple, maints braves chevaliers, maltraités par la fortune dans la dernière guerre, se mirent gaiement en route pour l'Espagne, dans l'espoir de réparer leurs perles et de regagner leurs rançons aux dépens de don Pèdre. Un prince du sang royal, le comte de La Marche, ne dédaigna pas de s'enrôler parmi cette troupe de hardis volontaires. Parent de l'infortunée Blanche, il avait juré de tirer vengeance de son meurtrier. Le sire de Beaujeu, également parent de Blanche, partit avec lui. Us étaient les seuls qu'un mobile purement chevaleresque conduisît en Espagne.

Toutes les bandes réunies s'élevaient à plus de douze mille hommes, la plupart gendarmes, c'est-à-dire cavaliers pesamment armés. Les deux tiers étaient Français ou Bretons, le

reste Anglais, ou Gascons sujets du roi d'Angleterre. Aucun de ces derniers ne s'était inquiété de demander à Edouard III la permission de servir contre un prince allié de la Grande- Bretagne. Alors chaque capitaine se croyait libre de louer sa lance à qui le payait mieux, et les plus scrupuleux, en s'enrôlant au service d'un chef étranger, stipulaient seulement qu'ils ne combattraient pas contre leur légitime suzerain. Sir Hugh de Calverly conduisait les bandes anglaises. Long-temps adversaire de Du Guesclin, il était aujourd'hui son plus habile lieutenant.

A cette époque, l'équipement des hommes d'armes. Français et Anglais, était fort supérieur à celui des Espagnols. On en voit la preuve dans l'étonnement que causa à ces derniers la vue des armures en usage parmi les guerriers du Nord (1). Elles se composaient, au xiv« siècle, de plaques d'acier ou de fer forgé qui recouvraient toutes les parties du corps, et qu'on attachait par-dessus un pourpoint de cuir épais, ou même quelquefois par-dessus une cotte de mailles, comme si l'on eût voulu combiner et réunir les avantages du harnais moderne et de l'ancienne panoplie. D'ordinaire, au moment du combat, les hommes d'armes mettaient pied à terre et raccourcissaient leurs lances pour les manier plus facilement (2). On ne se servait guère des chevaux de bataille, nommés coursiers, que pour la poursuite ou la retraite; quelquefois, mais rarement, pour faire une trouée dans la ligne ennemie (3).

(1) Ayala, Âbrev., p. 399. — Passage curieux où le chroniqueur nomme, d'après leurs noms français, toutes les pièces des armures de plaques, inconnues en Espagne avant l'arrivée de la grande compagnie.

(2) Froissart appelle cette opération retailler les lances.

(3) On l'essaya vainement à Poitiers. V. Froissart.

L'infanterie anglaise était la meilleure, ou plutôt la seule de l'Europe. Armés de grands arcs en bois d'if, les fantassins anglais s'abritaient derrière des pieux plantés en terre, et, protégés ainsi contre la cavalerie, décochaient des flèches longues d'une aune, auxquelles peu de cuirasses pouvaient résister. Telle était leur réputation de dextérité, que, par allusion au nombre de flèches qu'ils portaient dans leurs carquois, on disait sur la frontière d'Ecosse qu'un archer anglais tenait vingt-quatre Écossais dans sa trousse. Dans les armées françaises l'arbalète était préférée à l'arc; mais cette arme n'était maniée avec adresse que par des étrangers, Génois pour la plupart et chèrement soldés. Les meilleures armes, les meilleurs soldats de France et d'Angleterre étaient rassemblés sous le même drapeau dans la compagnie blanche. Leur tactique était aussi nouvelle que leurs armures pour le pays qu'ils allaient envahir. Les Espagnols, accoutumés à la guerre d'escarmouches rapides contre les Maures, avaient adopté leur manière de combattre. Couverts de cottes de mailles légères ou de hoquetons de toile piquée (t), montés sur des chevaux vifs et légers, leurs génétaires lançaient des javelines au galop, puis tournaient bride sans se soucier de garder leurs rangs. Sauf les ordres militaires, mieux armés et mieux disciplinés que les génétaires, la cavalerie espagnole était hors d'état de résister en ligne aux gendarmes anglais ou français. L'infanterie , composée des contingents fournis par les villes et de paysans amenés par leur seigneur, n'avait guère d'autre arme défensive qu'une rondache. Elle combattait avec des zagaies

(I) Perpuntes. Ayala, p. 99. Abrev. — Cavallo alforado. Traités du roi d'Aragon avec don HpnrI.

OU des frondes, et n'était redoutable que derrière des rocliers ou des murailles. En plaine, elle ne pouvait disputer la victoire à des soldats sans patrie, couverts de fer, également exercés à combattre de près et de loin. Tout indiquait donc que l'entrée de la grande compagnie en Espagne allait jeter dans la balance un poids irrésistible.

Elle se mit en mouvement dès le milieu de l'année 1365. Malgré l'enthousiasme que lui montraient ses nouveaux soldats, Du Guesclin avait jugé prudent de les éloigner au plus vite du pays où ils avaient leurs habitudes, car il était à craindre que l'inconstance naturelle à de pareilles recrues ne les ramenât bientôt à leur ancien genre de vie. Il se hâta donc de les diriger vers le midi de la France. Sur leurs bannières et leurs soubrevestes des croix étaient peintes, et il publiait qu'il les menait en Chypre contre les Sarrasins (I). Sans doute il n'espérait pas donner le change au roi de Castille; mais probablement il avait voulu fournir aux capitaines anglais un prétexte pour demeurer sous sa bannière, car il était bruit que le prince de Galles, aux termes de son traité avec don Pèdre, allait interdire à ses sujets de porter les armes contre un souverain allié de l'Angleterre (2). Au reste toute l'armée connaissait déjà le but de l'expédition, et, malgré les croix arborées sur ses enseignes, elle pensait beaucoup plus à faire du butin qu'à gagner des indulgences.

(1) Chron. de Du Guesclin, v. 7549 et suiv.

(2) Rymer, De impediendo soldarios qui in comitiva se ponunt, «« ingrediantur in Hispaniam. 6 décembre i36h.

Ces nouveaux croisés, aussi redoutables aux églises qu'aux châteaux et aux chaumières, se trouvaient encore sous le poids d'une excommunication lancée par le saint-siége. Il fallait les relever de cet anathème avant de les mener dans un pays où ils prétendaient soutenir la cause de la religion; aussi leur général voulait en passant demander une absolution au pape. Mais il avait encore un autre dessein. Convaincu que ses soldats ne se montreraient dociles que s'ils étaient bien payés, il se proposait de remplir sa caisse militaire aux dépens du trésor apostolique. Vers la fin de l'année i 365, les habitants de Villeneuve-lès-Avignon virent avec effroi la compagnie blanche asseoir son camp devant leurs remparts. L'alarme fut grande à la cour du saint-père. Aussitôt il dépêcha aux chefs des aventuriers pour leur intimer l'ordre d'évacuer le territoire de l'église, sous promesse de les relever de l'excommunication qu'ils avaient encourue. La mission avait ses dangers, et ce ne fut pas sans hésitation que le cardinal de Jérusalem consentit à s'en charger. A peine eut-il traversé le Rhône qu'il se trouva en présence d'une troupe d'archers anglais qui lui demandèrent avec insolence s'il apportait de l'argent (1)? « De l'argent! » criaient une foule de soldats farouches accourus sur son passage. Conduit à la tente de Du Guesclin, le cardinal fut accueilli avec la plus grande politessej mais on lui signifia que la compagnie ne quitterait la terre papale qu'après avoir reçu un subside considérable. Quelques chefs exprimaient leur regret d'élever de pareilles prétentions et protestaient de leur respect pour l'église; mais

(l) Bien soyez-vous venus, apportez- vous argent?

Chron. de Du Guesclin, v. 7510.

ils avouaient qu'ils n'avaient pas d'autorité sur leurs troupes. D'autres, raillant sans pitié le cardinal, lui disaient que, prêts à exposer leurs vies pour la plus grande gloire de la foi , ils méritaient bien les secours de l'église. Du Guesclin lui représenta tout le danger que courait le saint-père s'il différait de solder la contribution demandée. « Nos gens, dit-il, sont devenus prud'hommes malgré eux, et bien facilement ils retourneraient à leur ancien métier. » Malgré l'imminence du péril, le pape voulut essayer le pouvoir des foudres apostoliques, et résista quelque temps; mais il reconnut bientôt qu'il ne faisait qu'irriter l'audace des bandits campés à ses portes. Des fenêtres de son palais il voyait les maisons de plaisance et les métairies de Villeneuve livrées au pillage. Déjà s'allumaient des incendies. A chaque instant les aventuriers menaçaient d'attaquer le pont Saint-Bénézet, ou, passant le fleuve sur des barques, de se répandre dans les riches campagnes d'Avignon. Cependant Du Guesclin répondait aux plaintes qu'on lui adressait de toutes parts : « Que voulez-vous? mes soldats sont excommuniés. Ils ont le diable au corps, et nous n'en sommes plus les maîtres. » Bientôt on ne disputa plus que sur le montant de la contribution, et, après quelques pourparlers, les chefs de la compagnie blanche voulurent bien se contenter de 5,000 florins d'or. Les bourgeois d'Avignon s'empressèrent d'avancer la plus grande partie de cette somme, qui peut-être ne leur fut jamais remboursée (1). Absous et

(1) L'auteur de la clironique en vers de Du Guesclin raconte cet exploit de son héros avec la malignité ordinaire aux poètes du moyen-àge, toujours pleins d'irrévérence contre l'église. Suivant cette version, adoptée sans examen par l'histoire, Du Guescliii aurait exigé que la contribution entière fût soldée par le trésor apostolique, disant qu'il n'allait pas se battre pour les intér^

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chargés de butin , les aventuriers s'éloignèrent gaiement en célébrant les louanges de leur nouveau capitaine. Tels furent leurs adieux à la France.

Cependant les négociations continuaient avec beaucoup d'activité entre les rois d'Aragon et de Navarre. Jusqu'au dernier moment, Charles protestait contre l'entrée de la compagnie en Espagne, En France, il avait appris à connaître les aventuriers, et, tremblant que ses états ne devinssent le théâtre de la guerfe, il ne cessait de conjurer Pierre IV de les éloigner de ses frontières (t). Le traité de Sos n'avait été observé ni d'une part ni de l'autre, et le roi d'Aragon avait trop de prudence pour donner des subsides à un allié d'aussi mau-

des bourgeois d'Avignon, mais bien pour ceux du saint-père. Rien de moins fondé. Il résulte d'une requête manuscrite du conseil municipal d'Avignon, conservée dans les archives de la préfecture de Vaucluse, que la rançon du territoire de l'église fut acceptée par Du Guesclin, sans qu'il fît la moindre observation sur son origine. Mais il paraît que, dans la suite, le cardinal de •Jérusalem, vicaire d'Avignon, prétendit mettre à la charge de la ville les .ï,000 florins payés aux aventuriers, bien qu'elle ne se fût engagée, dans le principe, à contribuer que pour une somme de Ij.'iOO florins. C'est du moins ce que j'ai cru comprendre dans cette pièce fort obscure par sa détestable latinité. J'en dois la communication à l'obligeance de M. Achard, archiviste de Vaucluse, qui l'a découverte et a bien voulu me permettre de la publier. Il n'a pu trouver aucun renseignement sur le résultat de la réclamation présentée an saint-père. — Cfr. Nostre-Dame, Bist. de Provence, p. 422. — Cftro». d« Du Guesclin, v. 7693-7724. — Appendice I.

(1) Arch. gen. de Ar. Propositions adressées au roi d'Aragon par Mosen Juan de Arellano de la part du roi de Navarre. Art, 4, reg. 120,=), p. 61 et suiv.

\aise toi que le roi de Navarre. Son trésor, d'ailleurs, était épuisé par les exigences de don Henri et des aventuriers, et il était hors d'état de faire de nouveaux sacrifices. L'année précédente, il avait été réduit à saisir et faire fondre les ornements d'or et d'argent renfermés dans les églises, jusqu'aux calices et aux encensoirs, pour subvenir à la solde de ses troupes (1). En attendant, il s'efforçait d'amuser le Navarrais par de nouvelles promesses. Il marchandait avec lui. Une alliance déclarée étant trop chère, on en était venu à débattre les conditions d'une neutralité partiale que Charles voulait se faire bien payer (2). D'abord il demandait que le fils aîné du roi d'Aragon épousât l'infante de Navarre sans dot (3), puis que Pierre IV lui garantît ses états contre les attaques de la France [i); enfin , et c'était sans doute là le point capital de la négociation, qu'en considération de sa bonne volonté, on lui comptât 40,000 florins d'or, subside dont le motif serait déguisé par la cession faite à l' Aragon de quelques châteaux sans importance (5). Bientôt le roi de Navarre voyait qu'il était

(1) « Axi corn son retaules d'argent, creus, calzers, y lanties, y encensers. » Carbonell, p. 193.

(2) Arch. gen. de Ar. Propositions de Mosen J. de Arellano, reg. 1205, p. 61 et suiv. « Que tenido non seu de fazer guena de su persona ni de su regno. » Art. 1.

(3) Ibid. « Que non le sia tengut douar ni livrar terres ni argent, e sera li fet e assignat dodari e cambra axi tal conio fo à dona Maria de Navarra. » Art. 2.

(4) Ibid., art. 4.

(5) Ibid. « Quel dito rey d'Arugo considerando la buena voluntat del dito rey de Navarra e las misiones que ha feyto por causa de los sobre dichos castiellos, prometa de dar al dito rey de Navarra 40,000 floriues d'oro. » Art. 6,

*8ê HISTOIttE DE DON PÈDRB.

tr-op exigeant, et se rabattait à 20,000 florins (1). De son côté, le roi d'Aragon consentait an mariage de son fils (2), déjà engagé avec plusieurs princesses par autant de traités différents, promettait des subsides pour l'avenir, et publiait des ordres pour interdire l'entrée de ses états à la grande compagnie (3). Je passe sous silence les serments échangés entre les deux princes, et sans cesse renouvelés, car, chose étrange, on ne se lassait pas de ces formalités qui ne trompaient plus personne. En même temps qu'il traitait avec le roi de Navarre, Pierre IV envoyait à ses ambassadeurs à Paris des instructions secrètes pour conclure une alliance otTensive et défensive avec la France, dont le but devait être la ruine du Navarrais et le partage de ses états [à). Ainsi, au moment où les plus belles

(1) Réponses du roi d'Aragon aux propositions précédentes. Art. 6, reg. 1205, p. 63 et suiv.

(2) Ibid. Additions aux propositions. Le roi d'Aragon cousent au mariage à condition qu'il enverra des gens de confiance pour voir l'infante à loisir, connaître sa santé, sa persoune, et prendre des informations sur son caractère. Para veer la infnnta a huella (pour huelga) la sanidat e apostamiento de supersona e haver informaeion de su persona. J'ai cru devoir rapporter cette preuve singulière de la prudence de la diplomatie au moyen-âge.

(3) Ibid. Réponse du roi d'Aragon à. l'art, i des propositions de J. d'Arellano. — Lettre du roi d'Aragon à Jordan d'Urries. Huerta de Serra, 2365. Il professe de son intime amitié avec le roi de Navarre, et ordonne, sous peine de son indignation, que les ports des montagnes soient fermés à toute troupe étrangère. Reg. 1205, p. 58. — Antre lettre, dans le même sens et de même date, adressée au conseil de Jaca. Même reg., p. 59.

(4) Arch. gen. de Ar. Instructions envoyées à Mosen F. Perellôs, ambassadeur de Pierre IV en France, 12 novembre 1364 Reg. 1295 Secretorum, p. 111. — Nouvelles instructions semblables en 1365. Même reg., p. 115. — Nouvelles instructions à Perellôs, datées de Tortose, 15 août 1365. Reg. 1293

provinces de son royaume étaient aux mains de ses ennemis, Pierre IV rêvait toujours la conquête de la moitié de l'Espagne. Mais tout semblait possible avec les aventuriers pour auxiliaires. Don Henri et le roi d'Aragon pressaient leur marche par de fréquents messages et faisaient de grands préparatifs pour les recevoir. Des vivres et des guides sûrs devaient les attendre aux passages des montagnes (1). Tous les bannis castillans et un corps de volontaires aragonais commandé par le comte de Dénia se rassemblaient sur la frontière de Caslille. Suivant une dernière convention signée à Saragosse, Pierre IV ne devait pas prendre part personnellement à l'expédition. Il se tenait prêt à profiter des premiers succès de don Henri pour ressaisir les villes occupées par les Castillans dans le royaume de Vajence. Ses capitaines avaient ordre de pousser leur pointe jusque dans le royaume de Murcie, et de s'en emparer s'il leur était possible, en vertu du traité de partage conclu à Benifar et ratifié à Murviedro, puis finalement à Saragosse. Persuadé que le salut de son royaume dépendait entièrement de ce dernier effort, le roi d'Aragon n'avait reculé devant aucun

Secret., p. 93. — Projet d'un traité avec le duc d'Anjou pour faire la guerre au roi de Navarre. Sans date; probablement des premiers jours de l'année 1366. Reg. 1293, p. 135. — Lettre à Perellôs sur le même sujet. Barcelone, 10 septembre 1366. Ihid., p. 137. — Traité d'alliance offensive et défensive avec la France contre le roi de Navarre, signé à Toulouse, 29 septembre 1366. On convient que le duc d'Anjou attaquera le roi de Navarre en personne avec 400 glaives (lances) au moins. Les états du roi de Navarre situés au sud des Pyrénées appartiendront au roi d'Aragon; ce dernier fournira 100 lances au roi de France pour l'aider à s'emparer des autres possessions du roi de Navarre. Reg. 1293, p. 141 etsuiv.

(1) Arch. gen. de Ar. Lettre de Pierre IV. Saragosse, Î6 février 1366. Registre 1213, p. 16.

sacrifice. Son trésor était épuisé, mais il vendait ses biens patrimoniaux (1), et trouvait de nouvelles ressources pour solder les douze mille mercenaires qui allaient décider du sort de la Castille et de l'Aragon.

Us parurent enfin, précédés de quelques journées par leurs chefs, que Pierre IV reçut à Barcelone avec de grands honneurs. Dans un festin qu'il leur donna, Du Guesclin s'assit à la droite du roi, qui avait à sa gauche l'infant Raymond Berenger, son oncle (2). Mais le Breton n'était pas homme à se contenter de ces faveurs royalesj il venait réclamer les subsides promis à ses troupes et en exiger de nouveaux. Pierre s'était engagé à délivrer aux chefs de la grande compagnie 100,000 florins d'or, à la condition qu'elle traverserait ses états sans y commettre de désordres. Il fallut ajouter à cette somme un supplément de 20,000 florins (3). Cependant les aventuriers , qui avaient passé les monts dans le courant de janvier, se montrèrent encore plus indisciplinés en Aragon qu'ils ne l'avaient été en France. Se croyant déjà en pays ennemi, ils mettaient tout à feu et à sang sur leur passage. Entrés dans Barbastro , ils pillèrent les maisons, massacrèrent les bourgeois ou les mirent à la torture pour en tirer rançon. Quelques-uns de ces malheureux, réfugiés dans la principale

(t) Arch. gen. de Ar. Acte de vente passé par le roi. Saragosse, 12 mars 1366. Registre 1213, p. 42 etsuiv. Voici le préambule : « Qiiantas nobis nostrœque rei publicae oppressiones et danipna, quantaque pericula comminaret mora solutionis quam facere habenius coiniti Trastamerae et istis gallicanis agininibus, quae divina magestas in nostrum auxilium contra regem Castellae nostrum hostem publicum exaltavit, etc. »

(2) Gai-bonell, p. 196.

(3) Id., ibid.

HISTOIRE DE DON PÈDRE. A Ai

église, essayèrent de s'y défendre; les aventuriers mirent le feu aux toitures et brûlèrent ainsi plus de deux cents personnes (1).

Tout était permis à ces étrangers, et telle était l'épouvante qu'ils inspiraient, qu'on leur savait gré comme d'un bienfait du mal qu'ils ne faisaient point. Les sujets du roi d'Aragon s'adressaient aux capitaines français et anglais pour obtenir des faveurs de leur maître, et les recommandations peut-être intéressées de ces chefs étaient toujours accueillies avec faveur (2).

Tandis que cette eifroyable avalanche descendait du haut des Pyrénées, don Pèdre s'apprêtait de son mieux à en soutenir le choc. Ordonnant partout des levées, parcourant luimême son royaume en tout sens pour donner plus d'activité aux préparatifs de guerre, il avait assigné Burgos comme point de réunion aux différents corps de son armée. De sa personne il s'y rendit lui-même au commencement de l'année 1366, lorsque déjà l'ennemi allait mettre le pied sur le territoire castillan. A Burgos, le roi trouva des troupes nombreuses, mais peu aguerries , intimidées d'ailleurs par les rumeurs effrayantes sur le nombre, la valeur, la férocité des nouveaux adversaires qu'elles allaient avoir à combattre. Ses meilleurs soldats se trouvaient dans le royaume de Valence, disséminés çà et là, gardant les villes dont il s'était emparé dans ses der-

(1) Zurita, t. Il, p. 342.

(2) Arch. gen. de Ar. Priyiléges accordés à maître Robert d'Estanten, bourgeois de Saragosse, à la prière de messire Hugh de Galverly. Saragosse, l«r mars 1366. Reg. 1213 Sigilli secreti, p. Si.

nières campagnes (1). S'il remarquait moins de découragement parmi les riches-hommes et les chevaliers rassemblés autour de sa bannière, ce n'était pas sans une cruelle inquiétude qu'il se rappelait tous les motifs qu'ils avaient de le haïr. N'étaient-ils pas les parents, les amis de tant de seigneurs sacrifiés à ses soupçons, assassinés par ses ordres ou flétris par une sentence de trahison? Était-ce pour le défendre ou pour le livrer à son ennemi que toute celte noblesse montrait tant d'empressement aujourd'hui? Chaque jour des bruits alarmants venaient redoubler son anxiété. Naguère la crainte d'une défechon l'avait empêché de risquer une bataille décisive, lorsque, à la tête de troupes victorieuses, il s'était avancé jusqu'au coeur de l'Âragon; combien de nouveaux motifs pour redouter une trahison, maintenant que don Henri, avec les meilleurs soldats de la France et de l'Angleterre, venait en Castille tendre la main aux mécontents! Dans la situation où se trouvait don Pèdre, tout excitait sa méfiance, jusqu'aux témoignages de fidélité et de dévouement qu'à l'approche du péril lui donnaient ses plus loyaux serviteurs. La prudence aurait dû lui conseiller de dissimuler ses soupçons et ses inquiétudes : il les trahissait par un redoublement de brusquerie et de hauteur. Il accusait au hasard, éclatait sans cesse en plaintes irréfléchies, et semblait provoquer la défection par des menaces déjà devenues impuissantes.

Tandis que, partagé entre cent résolutions contraires, il attendait l'orage, plongé dans un découragement apathique, il vit arriver à Burgos le seigneur d'Albret, vassal du roi d'Angleterre, que sa haine contre les rois de Navarre et d'Ara-

(1) Ayala, p. 405.

HISTOraE DE 1)01» PÈDRE. 443

gbn rendait un allié naturel de la Castille. Compagnon d'armes ou parent de quelques-uns des chefs de la grande compagnie, le seigneur d'Albret venait olTrir à don Pèdre son entremise pour les attirer à son service, ou du moins pour les obliger à quitter celui du comte de Trastamare. Il semblait facile surtout de débaucher les bandes d'Anglais et de Gascons, qui avaient un prétexte spécieux pour abandonner Du Guesclin dans la désapprobation publique que le prince de Galles venait de donner à une expédition dirigée contre un prince ami de l'Angleterre. Il suffisait d'indemniser les capitaines et d'offrir une paie avantageuse aux soldats. Sans argent, nul traité n'était possible avec les chevaliers d'aventure. Don Pèdre, libéral seulement avec ses maîtresses, rejeta les offres du seigneur d'Albret, renouvelées bientôt après, et tout aussi inutilement, par Inigo Lopez de Orozco, qui vint lui porter des propositions formelles de la part de plusieurs chefs anglais (1). Cependant les caisses du roi étaient pleines, et c'était alors le seul avantage qu'il eût sur ses ennemis. On a peine à concevoir un tel aveuglement d'un prince qui mesurait cependant toute la grandeur du péril.

L'hiver, en retardant l'ouverture de la campagne, avait retenu les aventuriers sur le territoire aragonais assez longtemps pour que leurs hôtes sentissent cruellement le fardeau de leur présence. Leurs excès furieux attiraient des représailles, et les montagnards belliqueux de l' Aragon et de la Navarre répondaient à leurs pillages en attaquant leurs convois et en massacrant leurs traînards (2). Il était temps de lancer enfin cette horde détestée sur le pays ennemi.

(1) Ayala, p. 397 et 405.

(2) Arch. gen. de Ar. Mandement du roi d'Aragon pour repeupler le

AiA HISTOIRE DE DON PÈDRE.

Au commencement de mars 1366, sir Hugh de Calverly commença le premier les hostilités en attaquant Borja, ville d'Aragon occupée depuis long-temps par les troupes de Castille (1). A l'approche de l'avant-garde anglaise, la garnison abandonna la place en toute hâte, entraînant dans sa fuite un corps considérable de troupes caslillannes cantonnées à Magalon. Après ce facile succès, toute l'armée de don Henri se mit en mouvement; elle entra sans obstacle en Navarre, y traversa l'Èbre et franchit la frontière de Castille au milieu de mars, non loin d'Alfaro, Sans s'amuser au siège de cette forte place, gardée par Inigo de Orozco, elle se dirigea rapidement sur Calahorra, ville plus considérable, mais médiocrement fortifiée. Là, les partisans de don Henri s'étaient donné rendez -vous et s'apprêtaient à l'accueillir. Don Fernand de Tovar, l'évèque de Calahorra et quelques autres riches-hommes, chargés par don Pèdre de mettre cette place en état de défense, furent les premiers à en ouvrir les portes aussitôt que parurent les bannières ennemies (2).

Cette première défection était grave; elle prouvait combien don Pèdre était détesté. C'était à Calahorra que don Henri devait afficher publiquement ses prétentions. La scène était préparée, les rôles appris d'avance. H s'agissait de donner solennellement la couronne au chef de la grande compagnie. Ber-

bourg de Pina saccagé [barreyado) par les compagnies de France. Saragosse, 24 février 1366. Reg. 1213 Sigilli secr., p. 15. — Ordre du roi pour faire rendre au comte d'Urgell cinquante bêtes à cornes enlevées par les habitants du Perthus sur les Français qui les avaient prises à Antilion, domaine de ce comte. Saragosse, 5 mars 1366. Ibid., p. 24. — Appendice K.

(3) Id., ibid.

trand Du Guesclin au nom des Français, sir Hugh au nom des Anglais, le comte de Dénia, chef des Aragonais auxiliaires, avaient préparé un simulacre d'élection. Pour ces preux chevaliers, la question n'avait rien d'embarrassant: ils croyaient que le métier d'aventure menait à tout, même au trône. Du Guesclin prit la parole pour ses compagnons. « Soyez roi, dit-il à don Henri; vous devez faire cet honneur à tant de nobles chevaliers qui vous ont reconnu pour chef dans cette chevauchée. D'ailleurs don Pèdre, votre ennemi, refuse le combat, et par là il reconnaît lui-même que le trône de Castille est vacant (4).» Cette éloquence toute militaire devait être fort goûtée par les douze mille bandits qui entouraient l'orateur. Du peuple de Castille, il n'en fut point question dans la harangue de Du Guesclin; il lui suffisait de montrer les aventuriers humiliés de n'être pas commandés par un roi. Malgré des arguments si spécieux, don Henri, avec une feinte modestie, résista assez long-temps pour que les Castillans joignissent leurs instances à celles des capitaines étrangers. 11 céda enfin et se laissa ceindre la couronne. Aussitôt don Tello, déployant l'étendard royal, traversa le camp au cri de: Castille! Castille! au roi Henri! Puis, accompagné de bruyantes acclamations, il alla planter la bannière au sommet d'un monticule, sur le chemin de Burgos. Alors chacun s'empressa de demander quelque grâce au nouveau roi, comme pour lui donner le plaisir de faire un acte de souveraineté. H ne refusa personne et se montra libéral à donner ce qu'il fallait gagner à la pointe de la lance. Cette comédie jouée, l'armée se remit en marche et se dirigea sur Burgos à grandes journées sans rencontrer d'ob-

(1) Ayala, p. 401.

stades. Les villes n'attendaient pas la sommation des hérauts pour envoyer leurs clés, et de toutes paris arrivaient à l'envi nobles et bourgeois, empressés de baiser la main de leur nouveau maître. C'était à qui viendrait plus vite faire ses offres de service et en solliciter la récompense. Devant Briviesca seulement on s'aperçut de la présence d'un ennemi. Men Rodriguez de Senabria commandait dans la place, autrefois familier de don Henri, maintenant serviteur fidèle de don Pèdre. Il essaya de se défendre; un combat assez vif s'engagea aux barrières; mais, le gouverneur ayant été renversé et pris par un chevalier gascon, la garnison mit bas les armes avant de soutenir l'assaut (d).

La terreur et la confusion régnaient à la cour de don Pèdre. Elles furent portées au comble lorsqu'on y apprit que Briviesca n'avait pu arrêter un seul jour la marche impétueuse des aventuriers. Malgré le nombre des troupes réunies à Burgos, on voyait bien que le roi n'oserait livrer bataille, encore moins s'enfermer dans une place, alors assez médiocrement fortifiée, pour y subir les hasards d'un siège. Don Pèdre, retiré dans son palais, était inaccessible, ne donnait aucun ordre, et ne faisait rien pour encourager ses partisans encore très nombreux, surtout parmi le peuple et la bourgeoisie. Cependant l'ennemi avançait toujours. Ses coureurs avaient paru à quelques lieues de Burgos; une seule marche pouvait l'amener devant la ville. La veille du dimanche des Rameaux, un mou-

(1) Ayala, p. 402.

vement inaccoutumé se fit remarquer dans le palais, on sellait les chevaux et les mules, on chargeait précipitamment les bagages. Six cents cavaliers maures, gardes ordinaires de don Pèdre, commandés par don Mohamed-el-Cabezani, envoyé du roi de Grenade, étaient en bataille devant les portes. Aussitôt le bruit se répand que le roi va partir. Aucun des magistrats n'était prévenu. 11 n'avait instruit de ses desseins aucun des riches-hommes qui étaient venus lui offrir leur épéej nulle disposition pour la défense de la place, aucune pour la sûreté d'un trésor considérable renfermé dans le donjon. Le roi semblait avoir tout oublié, tout, excepté une vengeance à exercer, une trahison à punir. On venait, par son ordre, de mettre à mort dans l'enceinte du château Juan de Tovar, le frère du gouverneur de Calahorra, qui avait rendu sa ville au prétendant.

Le peuple, rassemblé autour du palais, contemplait dans un muet abattement ces apprêts de départ. A la vue du roi, des cris de désespoir se mêlèrent aux acclamations. Les principaux de la bourgeoisie se jetèrent à ses pieds, et, les larmes aux yeux, le conjurèrent de ne pas les abandonner. — « Nous avons des vivres et des armes, disaient-ils, nous vouions nous défendre. Tout ce que nous possédons au monde, sire, nous vous l'offrons. Mais restez avec vos fidèles sujets. » — D'une voix mal assurée, le roi répondit qu'il les remerciait de leur fidélité. Son départ cependant était nécessaire. Il était instruit que le Comte et la compagnie avaient résolu de marcher sur Séville, et il fallait pourvoir à la sûreté des infantes et du trésor royal. — Quelques bourgeois essayèrent de lui représenter combien il était improbable que don Henri pensât à se diriger sur l'Andalousie. Au contraire, les rapports les plus

récents témoignaient qu'il tournait toutes ses forces contre Burgos. Malgré ces observations, le roi demeura inébranlable. Alors les magistrats de la ville lui demandèrent respectueusement quels ordres il leur donnait en les quittant ainsi au moment du péril. — « Faites au mieux que vous pourrez, » répondit-il avec impatience. — «Sire, reprit l'orateur des bourgeois, nous voudrions avoir l'heur de défendre celte ville, qui est vôtre, contre vos ennemis; mais, puisque vous-même, disposant de tant de bons cavaliers, ne croyez pas pouvoir la détendre, que voulez-vous que nous fassions? » Don Pèdre gardant le silence, l'alcade reprit : — « S'il arrivait, sire, ce qu'à Dieu ne plaise, que nous nous vissions en telle nécessité que résister fût impossible, veuillez, par avance, nous relever du serment de foi et hommage que nous vous avons prêté. Nous vous le demandons une fois, deux fois, trois fois. » — « J'y consens, » dit le roi. Sur-le-champ un notaire prit acte de cette déclaration. Puis un des trésoriers demanda ce qu'il fallait faire des sommes confiées à sa garde et déposées dans le château. — « Défendez le château, » s'écria le roi sautant à cheval. — « Mais, si la ville est prise, le château ne peut se défendre 1... » Sans daigner répondre, le roi piqua des deux, suivi des cavaliers grenadins, les seules troupes à la fidélité desquelles il se fiât encore (1).

Parmi les riches-hommes réunis à Burgos, un bien petit nombre l'accompagna dans sa retraite ("2); la plupart demeurèrent dans la ville ou aux environs pour attendre l'événement, ou plutôt s'occupèrent dès-lors de traiter avec don Henri

(1) Ayala, p. 402 et suiv,

(2) Pero Lopez Ayala suivit le roi Jusqu'cà Tolèrle. Ayala, p. i04.

HISTOIRE DE DON PÈDRE, l iO

aux conditions les plus avantageuses. En voyant le roi s'abandonner lui-même, le découragement s'était emparé de ses plus fidèles serviteurs. Les commandants des places situées en avant de Burgos croyaient faire preuve de dévouement en abandonnant leurs remparts pour suivre leur maître dans sa fuitej mais le plus grand nombre se déclarait pour le vainqueur. Tous les ponts-levis s'abaissaient devant la bannière de Castille portée par les aventuriers, et il avait suffi au prétendant de se montrer pour enlever au roi légitime la moitié de ses états.

Au moment où don Henri passait la frontière , don Pèdre avait dépêché des courriers à tous les gouverneurs des places conquises en Aragon, et surtout dans le royaume de Valence, avec ordre de les évacuer au plus vite, de brûler les maisons, de démanteler les fortifications s'ils le pouvaient, et de le rejoindre avec tous leurs soldats. Le rendez-vous qu'il leur assigna était Tolède ; car il conservait encore l'espoir d'arrêter l'ennemi aux passages des montagnes qui divisent les deux Gastilles. Autant que l'on peut juger de son plan aujourd'hui, il se flattait qu'en cédant du terrain à son adversaire, en l'attirant pour ainsi dire au cœur de ses états, il pourrait le détruire par cette guerre de chicane qui lui était familière, et il comptait sur l'intempérie du climat, la fatigue et la misère, pour dégoûter les aventuriers et priver don Henri de ses principales forces. Telle a été souvent la tactique des généraux espagnols, toujours couronnée de succès, lorsque le peuple s'est déclaré contre les envahisseurs. Mais la cause de don Pèdre n'était pas soutenue par l'opinion nationale, et il ne tarda pas à reconnaître qu'il ne devait plus compter sur ses sujets. En recevant ses lettres, quelques-uns de ses capitaines,

il est vrai, gagnèrent à la hâte la Castille neuve ou se replièrent sur le royaume de Murcie; mais la plupart, croyant que tout était perdu pour don Pèdre, ne songèrent qu'à euxmêmes et se dispersèrent après avoir vendu au roi d'Aragon les places qu'ils avaient ordre de démanteler (I).

Dès que don Pèdre eut quitté Burgos, les bourgeois, déjà découragés et témoins des mauvaises dispositions des richeshommes demeurés dans leurs murs, pensèrent à leur salut et ne balancèrent plus à envoyer une députation à don Henri. Les lettres de créance remises par le conseil de la commune à ses mandataires étaient adressées au comte de Trastamare ; mais elles leur enjoignaient de le reconnaître comme roi, dès qu'il aurait juré de garder les libertés et les privilèges de la ville. Dans cette rapide révolution, nobles et bourgeois ne pensaient qu'à leurs intérêts; chacun cherchait à obtenir du nouveau maître quelque faveur particulière. Au Heu de conquérir son royaume, don Henri allait l'acheter. H jura de maintenir les antiques franchises de Burgos, promit même, dit-on, d'exempter la ville de tout impôt (2), et immédiatement après les portes s'ouvrirent pour son entrée triomphale. Dès le lendemain, il s'y fit couronner en grande pompe dans l'église du monastère de las Huelgas. A cette cérémonie assistèrent beaucoup de riches-hommes et des dépvitations de plusieurs grandes villes de la Castille, car la fuite précipitée de don Pèdre semblait à toute l'Espagne un aveu de son impuissance, et, comme l'avait dit Du Guesclin, une abdication de sa souveraineté. Les premiers actes du prétendant furent des

(1) Ayala, p. 404. Abr., note i.

(2) Gascales, Hist. de Murcia. Lettre de don Pèdre au conseil de Murcie, p. 199, V.

grâces accordées aux hommes qui de capitaine d'aventure l'avaient fait roi. L'argent qu'il trouva dans le château de Burgos, et que le trésorier de don Pèdre s'empressa de lui remettre, une contribution extraordinaire imposée aux Juifs de la ville , servirent à payer la solde de ses mercenaires étrangers et mainte défection subalterne. Des titres de noblesse , des concessions de terres , des fiefs royaux furent distribués avec une libéralité, inouie jusqu'alors, aux principaux de ses compagnons d'armes et particulièrement aux chefs de la grande compagnie. A Bertrand Du Guesclin il donna le comté de ïrastamare, et il y ajouta la riche seigneurie de Molina avec d'immenses domaines. Sir Hugh de Calverly reçut le titre de comte de Carrion et l'apanage considérable qui en dépendait. Le comte de Dénia, chef des auxihaires aragonais, que don Henri pendant son exil avait nommé son frère d'armes, ne fut point oublié; il devint marquis de Villena et obtint en partage tous les biens qui avaient composé la dot de la comtesse de Trastamare. Devenu roi, don Henri ne voulait rien garder de sa fortune privée. Don Tello reprit le titre de seigneur de Biscaïe, et eut encore l'investiture de la seigneurie de Castaneda. Don Sanche, son frère, ne fut pas moins bien traité, et sa part fut l'immense héritage du fameux don Juan d'Alburquerque, qui, depuis la mort de son fils, avait été dévolu à la couronne. Anciens serviteurs, compagnons d'exil, transfuges ou adversaires ralliés se disputaient le riche butin donné par la victoire. H semblait que don Pèdre n'eût grossi le domaine royal que pour fournir aux prodigalités de son ennemi. Pour la première fois en Castille, les titres de comte et de marquis, jusqu'alors réservés aux membres de la famille royale, furent donnés à des riches-hommes ou même à

des capitaines étrangers (i). Telle fut la générosité ou plutôt la profusion du nouveau roi, qu'elle donna lieu à une expression proverbiale long-temps usitée en Espagne. Faveurs de Henri, ainsi appela-t-on désormais les grâces obtenues avant d'avoir été méritées (2).

vr.

Pendant que don Henri se faisait couronner à Burgos, don Pèdre entrait en fugitif dans Tolède et s'y arrêtait quelques jours comme étonné de n'être pas poursuivi; mais les nouvelles qu'il recevait de tous les côtés ne faisaient qu'accroître son abattement. Malgré la jonction de quelques troupes arrivées du royaume de Valence, il se sentait moins que jamais en état de tenter la fortune des armes. Un reste de terreur qu'il inspirait encore avait bien pu lui rallier plusieurs milliers de soldats, mais il ne se dissimulait pas que son prestige était perdu et qu'il ne pouvait plus se faire obéir. Tolède n'étant pas, à ses yeux, un asile plus sûr que Burgos, il se disposa à l'abandonner bientôt pour gagner l'Andalousie. Après avoir exhorté les habitants à se défendre avec courage, il leur laissa pour gouverneur Garci Alvarez, maître de Saint- Jacques, avec quelque six cents hommes d'armes; puis il courut à Séville, conservant à peine l'espoir de prolonger la lutte dans un pays qu'il aimait et sur lequel, plus qu'en aucune autre de ses provinces, s'étaient répandues ses faveurs. Au lieu de se faire suivre par les troupes aguerries revenues du

(1) Pellicer. Justificacion de la grandeza de don Fernando de Znhiga, p. 1 et suiv.

(2) IHercedcs Eniiquenas.

royaume de Valence, il les distribua fort imprudemment dans quelques villes de la Castille neuve, sous le commandement de seigneurs qu'il croyait encore attaches à sa personne, et ne garda auprès de lui qu'un petit nombre de riches-hommes qui, possédant des domaines en Andalousie, pouvaient y exercer une intluence utile à sa cause. Ceux qu'il laissait en arrière attendirent à peine qu'il fût éloigné pour faire leur soumission au vainqueur. Ni le souvenir de ses bienfaits, ni la crainte de ses vengeances, n'arrêtaient plus personne. Les hommes qui s'étaient toujours montrés les ministres dociles de son despotisme cherchèrent à faire oublier leurs viles complaisances par un empressement encore plus lâche à s'humilier devant le prince qu'ils avaient si long-temps persécuté. Inigo de Orozco, chargé de défendre Guadalajara, courut en porter les clés à Burgos. Le maître de Calatrava, don Diego de Padilla, le frère de celle que don Pèdre avait déclarée reine, ne fut pas un des derniers à venir baiser la main qui déshéritait d'un troue les filles de sa sœur (1). Garci Alvarez, un peu moins empressé que les autres, fit mine de vouloir résister dans Tolède, mais seulement le temps nécessaire pour se faire acheter sa défection. Il était maître de Saint-Jacques par la volonté de don Pèdre, depuis la mort de don Fadrique, et Gonzalo Mexia, vieux serviteur de don Henri, émigré depuis les premiers troubles, avait pris le même titre de son côté et avait été reconnu en qualité de Maître par les chevaliers de l'ordre, exilés comme lui. Entre ces deux rivaux à la maîtrise de Saint-Jacques, le choix de don Henri ne pouvait être douteux. Garci Alvarez, voyant l'Alcazar et le pont d'Alcântara au pou-

(1) Ayala, p. ilO.

45i HISTOIRE DE DON PÉDRB.

voir des bourgeois insurgés, se trouva heureux d'obtenir, en échange de sa renonciation, deux domaines considérables et une grosse somme d'argent [i). A ce prix il vendit Tolède, ou plutôt la partie de la ville que ses troupes occupaient encore. Don Henri y fut reçu aux acclamations du peuple excité par le clergé et la noblesse, sur lesquels avait durement pesé le despotisme de don Pèdre. Pendant quinze jours il tint sa cour à Tolède, recevant les hommages et les soumissions des villes qui de toutes parts lui envoyaient leurs députés. Les procurateurs de Cuenca, d'Avila, de Madrid, deTalavera, vinrent prêter le serment de fidélité entre ses mains et reçurent en échange la confirmation de leurs privilèges, peut-être même des franchises nouvelles. Henri n'avait pas oublié la conduite des Juifs de Tolède, qui, quelques années auparavant, avaient puissamment contribué à l'expulser de leurs murs. De même qu'à Burgos, une forte amende punit leur attachement à la cause de don Pèdre. La Juiverie de Tolède fut contrainte de payer la solde des aventuriers, et cette contribution arbitraire fut exigée avec la dernière rigueur (2). Ces avanies étaient agréables au peuple castillan et surtout au clergé. Les ecclésiastiques, maltraités par don Pèdre, saisissaient avec empressement l'occasion de se venger et animaient le bas peuple à se soulever contre un prince que le ciel abandonnait. D'un côté, le roi légitime fuyant entouré de génétaires musulmans, de l'autre, l'usurpateur rançonnant les Juifs, il n'en fallait pas davantage pour établir dans l'esprit de la populace l'impiété de l'un et la foi fervente de l'autre.

(1) Ayala, p. 411.

(2) Id., p. il2.

Arrivé à Séville, don Pèdre n'y Irouva que le découragement et les symptômes de mutinerie qu'il avait observés sur toute sa route. Les Andalous, dont les campagnes avaient été souvent ravagées par les Maures, ne voyaient pas sans une extrême inquiétude les préparatifs du roi de Grenade pour secourir son allié. On avait entendu don Pèdre s'écrier, dans un moment de colère, que, s'il était trahi par ses sujets, il pouvait au moins compter sur la fidélité du roi Mohamed, qui lui devait sa couronne. Ces paroles imprudentes étaient commentées avec malveillance par les prêtres et par les émissaires du prétendant. Us publiaient que don Pèdre attendait une puissante armée de Grenade, et qu'il allait remettre entre les mains des Maures les principales villes de l'Andalousie. Quelques-uns ajoutaient qu'il avait promis à son allié Mohamed d'abjurer la foi chrétienne, et que, comme le comte Julien, il allait sacrifier à sa vengeance sa religion et sa patrie. La populace accueillit ces rumeurs absurdes, qui, chaque jour, devenaient plus menaçantes. Des attroupements séditieux se formèrent dans les rues voisines de l'Alcazar, et y bloquaient en quelque sorte le malheureux roi. Bientôt il en vint à douter qu'il pût s'y maintenir avec le petit nombre de soldats qui lui restaient fidèles. Dans cette extrémité, après avoir pris conseil du maître d'Alcântara, Martin Lopez, de Mateo Fernandez, son chancelier, et de Martin Yanez, son trésorier, il se détermina à quitter Séville pour aller implorer le secours du roi de Portugal, son oncle et son ancien allié.

Avant les derniers revers de don Pèdre, l'union la plus intime régnait entre les deux princes, et ils avaient résolu de la resserrer encore par un mariage entre leurs enfants. Dona

Beatriz, fille aînée de Marie de Padilla, héritière présomptive de la couronne de Castille, devait épouser don Fernand, fils aîné du roi de Portugal; mais l'âge de la princesse n'avait pas permis que le mariage fût encore célébré. Toutefois don PèJre, confiant dans la parole de son allié, aussitôt après son arrivée à Séville, s'était empressé d'envoyer sa fille en Portugal, avec la dot stipulée au traité d'alliance, et de plus une somme d'argent considérable, ainsi que quantité de pierreries qui avaient appartenu à Marie de Padilla. Peu de jours après, ayant fait venir à Séville tout l'or et l'argent monnayé qu'il gardait dans le château d'Almodovar del Rio, il le fit embarquer sur une galère, et chargea Martin Yanez de se rendre avec ce trésor à Tavira, en Portugal, pour y attendre de nouveaux ordres. Quant à lui, renfermé dans l'Alcazar, et presque assiégé par ses sujets, il suivait avec anxiété les mouvements de don Henri, hésitant encore à quitter son royaume. La révolte éclatant vint abréger ses incertitudes. La populace ameutée se porta en masse contre l'Âlcazar pour lui donner l'assaut; elle s'était déjà emparée de l'arsenal et des galères. Il n'y avait plus un moment à perdre. Le roi, montant à cheval, sortit presque furtivement de Séville avec les deux infantes Constance et Isabelle, et une fille naturelle de don Henri, qu'il gardait auprès de lui comme un otage depuis plusieurs années. Il était suivi du maître d'Alcântara, Martin Lopez, de son chancelier et de quelques chevaliers de sa maison. On dit que, malgré sa triste opinion de l'inconstance des hommes, il ne put s'empêcher de témoigner amèrement sa surprise en voyant le petit nombre de serviteurs qui s'associaient à sa fortune. Il eût été imprudent d'ailleurs d'attendre plus long-temps les amis fidèles qu'il pouvait laisser

en arrière; car à peine était-il sorti de l'Alcazar, que la populace enfonça les portes et mit tout au pillage (t). Pendant qu'il s'éloignait à la hâte, son amiral, le Génois Boccanegra, descendait le Guadalquivir avec quelques galères, et cinglait vers les côtes de Portugal. Il venait de quitter le royaume de Valence sur l'ordre du roi, et, l'ayant rejoint à Tolède, il l'avait accompagné jusqu'à Séville. Là finit son dévouement. Maintenant il voulait se concilier les bonnes grâces du maître que l'on attendait, et, pour première preuve de son nouveau zèle, il se mit à la poursuite du vaisseau qui portait Martin Yanez et le trésor de don Pèdre. 11 l'atteignit dans les eaux de Tavira, et le captura sans peine; peut-être, comme on le soupçonna depuis, Yanez était-il d'accord avec le Génois pour se laisser prendre (2).

Malgré ses inquiétudes sur le sort du navire chargé de ses dernières ressources, don Pèdre, au lieu de gagner Tavira, ne chercha qu'à se rapprocher au plus vite du roi de Portugal, qui se trouvait alors au château de Vallada, près de Santarem. Il ne tarda pas à connaître l'accueil qui l'attendait sur la terre étrangère. A Coruche, sur la rive gauche de la Guadiana, il rencontra sa fille dona Bealriz, que lui renvoyait ignominieusement cet allié dans lequel il mettait toute son espérance. Sans prendre la peine de colorer son manque de foi, le roi de Portugal faisait reconduire la jeune princesse hors de ses états avec cette réponse : « Que l'infant don Fernand ne voulait plus l'épouser (3). » Presque en même temps

(1) Ayala, p. 413. Abr.

(2) Id., p. 414.

(3) Id., ibid. — Cfr. Duarte do Liao, Chronicas dos rets de Portugal, p. 382 et suiv.

un seigneur portugais vint signifier à don Pèdre, de la part de son maître, qu'on ne pouvait le recevoir à Santarem, ni lui donner un asile en Portugal. On dit que le roi écouta ce message d'un air sombre, sans répondre une parole. Puis, demeuré seul avec un des chevaliers de sa suite, il fouilla dans son escarcelle, en retira quelques pièces d'or, et les jeta par-dessus le toit de la maison où il s'était arrêté. Surpris de cette action, le chevalier lui représenta qu'il ferait mieux de donner cet or à quelqu'un de ses serviteurs, au lieu de le semer ainsi sur celte terre inhospitalière : — « Oui, je sème, dit le roi avec un sourire farouche, mais un jour je viendrai récolter. » Le chevalier se tut et le laissa à ses rêves de vengeance (1).

Repoussé du Portugal, don Pèdre essaya de rentrer en Castille et s'approcha de la ville d'Alburquerque, mais on lui en ferma les portes, et il eut la douleur de voir la moitié de sa petite troupe l'abandonner pour se joindre à la garnison rebelle. Force lui fut de repasser encore une fois la frontière, et, vaincu par la nécessité, il s'humilia jusqu'à faire demander au roi de Portugal un sauf-conduit et une escorte pour traverser ses états et se rendre en Galice. Là, du moins, il espérait trouver un ami fidèle, don Fernand de Castro, qui commandait en maître dans cette province.

Le roi de Portugal lui dépêcha aussitôt le comte de Barselôs et don Alvar, son favori, frère de la fameuse Inès de Castro; mais déjà les égards dus au malheur semblaient une contrain'.e pénible envers un prince si manifestement trahi par la fortune. Les deux chevaliers déclarèrent au fugitif qu'ils s'exposeraient à la colère de l'infant, fils de leur maître, s'ils

(1) Duarte doLiao, Chronicas dos reis de Port., t. II, p. 22i.

l'accompagnaient suivant leurs instructions. Cependant une somme de 6,000 doubles avecle présent de deux épées magnifiques et de ceintures d'argent richement travaillées (1) les détermina à le conduire jusqu'à Lamego. Là, en se séparant du roi, ils exigèrent qu'il leur remît la jeune Léonor, fille de don Henri, que le roi de Portugal voulait rendre à son père, pour lui faire oublier la protection dérisoire accordée un instant au roi fugitif (2).

Une légende romanesque s'attache à cette jeune fille. On l'appelait Léonor-des-Lions. Quelques années auparavant, s'il faut ajouter foi au témoignage d'un vieux chroniqueur, don Pèdre l'avait fait jeter toute nue dans une fosse où il gardait des lions affamés. Ces animaux, moins féroces que lui, respectèrent l'innocente enfant et ne lui firent aucun mal. La leçon de générosité que lui donnaient les lions ne fut point perdue pour don Pèdre. Il avait fait élever Léonor avec soin, et la gardait moins comme une prisonnière que comme la compagne de ses filles (3).

Réduit à une escorte d'environ deux cents cavaliers, le roi traversa rapidement et non sans danger la province portugaise de Tras-os-Montes, et toucha de nouveau le territoire castillan à Monterey, petite ville de GaHce située sur l'extrême frontière. Celui qui naguère commandait en maître absolu à toute la Castille, qui, par ses armées, occupait les plus belles provinces de l' Aragon, après avoir, en moins de deux mois,

(1) Ces ceintures, en usage au xiv» siècle, et nommées ceintures d'hon^ neur, parce que les chevaliers seuls avalent droit de les porter, se composaient de larges plaques de métal réunies par des anneaux; on les ceignait fort bas.

(3) Duarte do Liao, Chron. dos reis de Port., t. II, p. 225.

perdu ses conquêtes et ses états héréditaires, rentrait aujourd'hui furtivement dans son royaume, traînant sur des chevaux épuisés ses trois filles, exténuées par les veilles et les faliguesj il tremblait que chaque défilé, chaque hameau, ne recelât une embuscade ou une trahison. Après deux mois d'angoisses continuelles, de déceptions amères, de souffrances morales et physiques de toute espèce, ce dut être pour don Pèdre un moment de bonheur que celui où quelques voix loyales saluèrent son retour en Castille. A Monterey, il trouva des cavaliers envoyés par don Fernand de Castro, pour lui annoncer que ce seigneur était en marche avec des forces considérables pour le joindre. Des lettres de Zamora l'informaient encore que, bien que la ville fût soulevée, le château demeurait fidèle, et son gouverneur, Juan Gascon, promettait de réduire les rebelles dès qu'il recevrait quelques renforts (1). La poursuite de don Henri avait été si rapide, que les gouverneurs attachés à don Pèdre avaient pu contenir l'insurrection partout où la présence de l'usurpateur et des aventuriers ne lui avait pas prêté des forces irrésistibles. Astorga, Soria, Logrono, tenaient encore pour le roi légitime et semblaient résolues à se défendre vigoureusement.

A peine sur le sol de Castille, le premier soin de don Pèdre fut d'écrire au prince de Galles et au roi de Navarre pour leur rappeler ses traités et leur demander des secours. Bientôt don Fernand de Castro accourut à Monterey, et lui présenta les principaux des riches-hommes galiciens, tous pleins d'ardeur

(1) Ay^la, p. 416 et suiv.

et de résolution. Ils amenaient leurs vassaux en armes, cinq cents cavaliers et deux mille fantassins. Avec cette petite armée, protégée par les âpres montagnes de la Galice, que jamais cheval de Castiile n'a franchies impunément (t), on pouvait attendre avec sécurité la réponse du prince anglais et du roi de Navarre. Fernand de Castro, le maître d'Alcântara et quelques-uns des plus dévoués serviteurs du roi opinaient pour reprendre immédiatement l'offensive. Rien de plus facile, suivant eux, que de pénétrer dans le château de Zamora, qui avait une porte donnant sur la campagne. Une sortie vigoureuse les rendrait maîtres de la ville, et de là on se porterait sur Logrono. Don Fernand ne doutait pas que la présence de don Pèdre ne ranimât aussitôt ses partisans et qu'il ne réussît à rétablir son autorité dans des provinces que le prétendant avait traversées à la course plutôt qu'il ne les avait soumises. Mais, d'un autre côté, Mateo Fernandez, chancelier du sceau privé, et quelques autres, confidents comme lui des plus secrètes pensées de leur maître, remontraient qu'il était dangereux d'exposer la personne du roi, par un coup de désespoir, aux dangers dune traluson nouvelle. A les entendre, les dispositions de la Galice étaient incertaines, et l'on parviendrait difficilement à conduire hors de leur pays les montagnards armés par don Fernand. Le plus sûr moyen de s'assurer la victoire, c'était d'obtenir l'appui du prince de Galles et de presser l'exécution du traité d'alliance offensive et défensive conclu deux années auparavant. Le caractère loyal et les sentiments chevaleresques du prince ne permettaient pas de

(1) C'est une opinion populaire en Espagne que nul cheval étranger ne peut vivre au-delà de quelques jours en Galice.

douter qu'il ne s'empressât de voler au secours de son allié. Avec l'épée du plus grand capitaine de son siècle, le roi rentrerait dans son royaume et disperserait en un instant tous ses ennemis. Tels furent les conseils de Fernandez, telles étaient probablement les intentions de don Pèdre. A sa méfiance naturelle, au découragement, suite inévitable de ses revers, se joignaient de vives inquiétudes pour la sûreté de ses trois filles, compagnes de sa fuite. Il ne se sentait plus le courage de braver de nouveaux dangers avec elles. La réponse qu'il reçut du roi de Navarre acheva de le décider. Charles-le-Mauvais hésitait encore entre les deux frères; mais, à travers les promesses vagues qu'il faisait au roi vaincu, il était facile de voir qu'il allait se déclarer pour le vainqueur.

La Navarre demeurant neutre, ou plutôt suspecte de partialité pour don Henri, c'eût été le comble de l'imprudence que de s'appuyer à ses frontières pour recommencer les hostilités dans le nord de la Castille. Il fut résolu que le roi s'embarquerait à la Corogne et qu'il se rendrait auprès du prince de Galles, à Bordeaux. Pendant qu'il négocierait pour l'entrée d'une armée anglaise en Espagne, don Fernand de Castro, avec le titre d'adelantade des royaumes de Galice et de Léon, devait réchauffer le zèle des provinces du nord et soutenir la guerre contre l'usurpateur. Avant de s'éloigner, le roi récompensa sa fidélité en lui donnant le titre de comte de Lemos.

Quittant Monterey après un séjour de trois semaines, don Pèdre se dirigea vers Saint-Jacques de Compostelle. Les fêtes de la Saint-Jean y attiraient en ce moment une foule de pèlerins de toutes les parties de la Péninsule, et c'était le lieu le plus propre pour y recueillir des renseignements exacts sur l'état des esprits et la situation des différentes provinces. L'ar-

chevêque de Saint-Jacques, don Suero, natif de Tolède et apparenté aux plus illustres familles de celle ville, vint au-devant de don Pèdre avec une suite de deux cents cavaliers. Il fut reçu froidement. Il est vrai qu'il semblait se présenter à contre-cœur, et la sincérité de ses offres pouvait d'autant plus facilement être mise en doute, que tous ses parents, à Tolède, s'étaient déclarés pour don Henri, et que leur défection avait entraîné celle de leurs concitoyens. La vue de don Suero parut rappeler au roi la perte de la plus importante ville de son royaume. L'entrevue, gênée par la contrainte, fut courte. Après avoir présidé à la célébration de la fête, l'archevêque alla coucher à son château de la Rocha, probablement parce qu'il avait cédé au roi son palais dans la ville. Le lendemain, après l'heure de la sieste, il fut mandé par don Pèdre. Aussitôt il se rendit à Saint-Jacques avec une suite peu nombreuse, composée presque exclusivement d'ecclésiastiques. Arrivé dans la ville et sur la place de la cathédrale, il aperçut le roi se promenant sur une des terrasses de l'église. En ce moment un écuyer galicien, nommé Fernand Ferez Churrichao, bien monté, la lance au poing, suivi de quelques cavaliers, parut derrière le prélat dont il avait l'air de grossir l'escorte. Tout à coup, lorsque l'archevêque mettait pied à terre sur le parvis même de la cathédrale, Churrichao et ses compagnons fondirent sur lui, et, en un clin d'œil, dispersèrent son escorte. Du haut de la terrasse, don Pèdre leur criait de ne pas tuer l'archevêque. Celui-ci et un chanoine qui l'accompagnait se jetèrent dans l'église, espérant y trouver un asile; mais les assassins les y suivirent l'épte haute et les percèrent de mille coups au pied même de l'autel. Assurés que leurs victimes

avaient cessé de vivre, ils remontèrent à cheval, traversèrent toute la ville sans obstacle et gagnèrent la cani[)agne (1).

On ne manqua pas d'attribuer à don Pèdre la mort de don Suero, et bien des présomptions se réunissaient pour l'en rendre responsable. Devant ses familiers, il avait laissé voir sa haine contre le prélat et l'avait accusé de complicité avec les rebelles de Tolède. En outre, au moment même où l'archevêque était massacré au milieu du chœur, le père de Churrichao se trouvait auprès du roi, comme s'il fût venu garantir la fidélité de son fils à exécuter une vengeance commandée. Enfin le séquestre mis aussitôt sur tous les biens du prélat, ses forteresses données à don Fernand de Castro, cet empressement h recueillir les fruits du crime, ne semblaientils pas en désigner clairement le véritable auteur? Toutefois Avala, dont j'emprunte ces détails, rapporte que dans la suite don Pèdre nia constamment toute participation à ce forfait (2). Cette assurance est grave de la part d'un prince qui se croyait un droit absolu sur la vie de ses sujets, et qui , loin de désavouer ses actes les plus cruels, exprima souvent le regret d'avoir épargné quelques-uns de ses ennemis. Peut-être la mort de don Suero ne fut-elle que le résultat d'une vengeance particulière. 11 est probable que le roi avait ordonné qu'on s'assurât de sa personne, mais non qu'on l'assassinât. Dans les temps d'anarchie et de révolution, les haines privées se déguisent souvent sous le nom d'attentats politiques, et il ne serait point extraordinaire que Churrichao eût ou-

(1) Ayala, p. 418. Abr.

(2) ld.,ibid.

trépassé ses ordres, si toutefois il en avait reçu. Au reste, cette sanglante exécution fit perdre au roi plusieurs de ses partisans les plus dévoués. Alvar de Castro, frère de don Fernand , se rendait à Saint-Jacques pour offrir ses services, lorsqu'il apprit le meurtre du prélat. Sur-le-champ il rebroussa chemin, s'enferma dans son château et se déclara pour don Henri. Son exemple fut imité par plusieurs riches -hommes galiciens (t).

Parvenu à la Gorogne, don Pèdre y trouva un envoyé du prince de Galles , qui l'engageait à se rendre en Angleterre auprès du roi Edouard IV, lui promettant d'avance l'accueil le plus favorable. Sur cette assurance, il s'embarqua aussitôt avec ses trois filles et ce qu'il avait pu sauver d'or et de joyaux. Il lui restait encore environ trente mille doubles et des pierreries pour une valeur très considérable.

(1) Ayala, p. 418.

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