‹ Histoire de don Pèdre Ier, roi de CastilleChapitre 15 sur 19 · GOUVERNEMENT DE DON HENRI. — GUERRE CIVILE · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT DE DON HENRI. — GUERRE CIVILE

La fortune avait changé les rôles, don Pèdre mendiait la protection d'une cour étrangère, et don Henri, étonné luimême de la facilité de sa conquête, gagnait chaque jour une ville nouvelle, reçu partout avec enthousiasme par la noblesse et la bourgeoisie. A Séville, l'affluence du peuple fut si grande pour assister à son entrée, qu'il lui fallut plusieurs heures pour traverser la foule avide de contempler ses traits; arrivé aux portes de la ville de grand matin, il ne put entrer à l'Alcazar qu'après l'heure de nones (1). Là, il trouva plusieurs des anciens serviteurs de don Pèdre qui vinrent lui baiser la main et lui offrir pour leur hommage tardif des excuses facilement acceptées. L'amiral Boccanegra s'était préparé l'accueil le plus favorable. Il mit aux pieds du nouveau roi le trésor de son ennemi dont il venait de s'emparer, trente-six quintaux d'or et quantité de pierreries. Cette prise était plus importante que la conquête d'une province. Le transfuge

(1) Ayala, p. 421.

génois reçut pour sa récompense la riche seigneurie dOtiel (1). Pas une ville, pas un château de l'Andalousie n'hésita à suivre l'exemple de la capitale. Le roi maure lui-même, après une faible démonstration contre la frontière, persuadé que la cause de son ancien protecteur était à jamais perdue, envoya demander la paix et l'obtint sans peine. Délivré de cette inquiétude et voyant tout le royaume soumis, à l'exception de la Galice, don Henri crut qu'il devait se débarrasser au plus vite d'auxiliaires qui commençaient à devenir incommodes. Les aventuriers, ne trouvant pas l'occasion de se battre, ne perdaient pas celle de piller. De toutes parts des plaintes s'élevaient contre leurs violences, et déjà, dans quelques provinces, le peuple s'armait tumultuairement contre eux. Don Henri congédia la plupart de ces mercenaires, mais après les avoir comblés de présents. Il ne voulut garder à son service que Du Guesclin et Calverly, devenus en quelque sorte ses hommes liges, et quinze cents lances, choisies surtout parmi les bandes françaises ou bretonnes (2). A l'instigation de Du Gueschn, en qui il mettait toute sa confiance, il avait conservé de préférence les Français auprès de lui, et, s'il retint sir Hugh de Calverly, ce fut probablement dans l'espoir que ce capitaine renommé pourrait lui servir d'intermédiaire utile auprès du prince de Galles, dont l'attitude lui inspirait déjà de graves soucis. Avec le principal corps des aventuriers, le comte de La Marche et le sire de Beaujeu quittèrent l'Espagne, persuadés qu'ils avaient vengé la reine Blanche, leur parente, suivant leurs serments chevaleresques. A Séville, en effet, ils avaient découvert un arbalétrier de la garde de don Pèdre,

(1) Salazar, Casa de Lara, t. II, lib. xii.

(2) Ayala, p. 422.

désigné par le bruit public comme le meurtrier de la malheureuse reine, et, après avoir obtenu de don Henri que cet homme leur fût livré, ils le firent pendre sans jugement, comme il semble (1). Ce fut à l'exécution de ce misérable que se réduisirent les exploits de ces deux seigneurs, les seuls qu'un motif désintéressé eût attirés sous la bannière du prétendant. Quant à la grande compagnie, elle trouva plus d'occasions de faire usage de ses armes, à son retour, que pendant sa longue marche au travers de l'Espagne. 11 lui fallut combattre Castillans, Navarrais, Aragonais, soulevés contre elle, et s'ouvrir partout un passage le fer à la main. Mais nul obstacle n'arrêtait ces intrépides vétérans. Ils franchirent les Pyrénées en bon ordre, et passèrent sur le ventre d'une armée française qui essaya vainement de les arrêter à la descente des montagnes (2).

Bien que don Henri n'ignorât pas que la Galice et quelques villes au nord de la Castille refusaient encore de reconnaître son autorité, il demeura près de quatre mois à Séville. Ce long séjour lui était nécessaire pour organiser son gouvernement et rétablir l'ordre, partout ébranlé après une si violente secousse. Il lui fallait tout à la fois négocier avec les rois ses voisins, satisfaire l'avidité de la noblesse, contenter les communes, obtenir de tous une obéissance désapprise pendant une anarchie de plusieurs moisj enfin se préparer à une guerre sérieuse, car il ne se dissimulait pas que les Anglais, épousant la cause de don Pèdre, tenteraient quelque effort puissant en sa faveur. Loin d'attendre des secours de ses anciens alliés,

(1) Ayala, p. 423. Como quier que fuepequena emienda, pauvre satisfaction, dit le chroniqueur.

(2) Froissart, livre I, 2» partie, chap, ccxiv. — Dom Vaissette, Hist. de Languedoc, t. IV, p. 332.

don Henri avait à craindre maintenant les exigences du roi d'Aragon. Il s'empressa de lui envoyer Du Guesclin. Tour à tour général et diplomate, le rusé Breton allait employer toute l'autorité de son nom à resserrer l'alliance tant de fois jurée avec Pierre IV. De Barcelone, Du Guesclin, après avoir sondé en passant les dispositions du roi de Navarre, avait pour mission de passer en France et de solliciter l'appui de Charles V contre l'invasion anglaise. En même temps don Henri dépêchait à Lisbonne un autre étranger, Mathieu de Gournay, pour obtenir du roi de Portugal qu'il demeurât neutre dans la lutte qui allait s'ouvrir (1). Pierre de Portugal, par la manière dont il avait traité don Pèdre fugitif dans ses états, avait montré assez clairement quelle était sa politique, et Mathieu de Gournay rapporta de sa mission les assurances de paix les plus satisfaisantes.

Dès que don Henri crut pouvoir quitter Séville, il se dirigea à grandes journées vers la Galice, dans l'espoir d'y anéantir les restes de la faction ennemie, avant qu'elle pût être secourue par l'intervention étrangère. A son approche, toutes les villes ouvertes lui envoyèrent leur soumission; mais don Fernand de Castro avait concentré ses forces dans Lu go, et s'y défendit avec vigueur. Après un siège ou plutôt un blocus de quelques semaines, don Henri , désespérant de l'y forcer, et rappelé en Casiille par des intérêts pressants, crut sauver son honneur par un traité que le lieutenant de don Pèdre accepta, bien résolu de l'enfreindre dès qu'il se sentirait assez fort. Suivant cette convention, une trêve de cinq mois fut proclamée entre les

(1) Vicomte de Santarera, Quadro de relaçàes politicas e diplomaticas de Portugal, t. III, p. 26. — Mathieu de Gournay était sujet du roi d'Angleterre.

parties belligérantes. On stipula que si, avant Pâques de l'année i367, don Fernand n'était pas secouru, il rendrait aux capitaines de don Henri Lugo et toutes les forteresses occupées par ses troupes. Lui-même aurait alors le choix de sortir librement du royaume avec tous ses biens, ou d'y demeurer en conservant ses honneurs et son nouveau titre, à la condition de prêter le serment d'hommage au souverain reconnu par toute la Castille. Sur la foi de cette trêve, don Henri quitta la Galice pour se rendre à Burgos, où il venait de convoquer les cortès; mais sa brusque retraite, après sa tentative inutile contre Lugo, avait accru l'audace des partisans de don Pèdre, et don Fernand, ne trouvant plus d'armée capable de lui tenir tête, recommença ses courses, augmenta ses troupes et s'empara même de plusieurs villes ou châteaux forts. Répandus dans les provinces du nord, ses émissaires annonçaient hautement le retour prochain du roi légitime à la tête de toutes les forces de la Guyenne (t).

En effet, les dispositions de l'Angleterre n'étaient déjà plus douteuses. A peine le prince de Galles eut-il appris l'arrivée de don Pèdre à Rayonne, qu'il quitta Bordeaux pour aller à sa rencontre; mais, dans son impatience, le roi déchu le prévint et le joignit au cap Breton. Il fut reçu non-seulement comme un roi, mais comme un allié. Ses malheurs, la présence de ses trois jeunes filles échappées à tant de périls, auraient suffi pour toucher un prince qui se piquait de pratiquer toutes les vertus chevaleresques, alors même que la politique n'eût pas

(t) Ayala, p. i-21. et suiv.

été d'accord avec sa courtoisie naturelle. Mais la révolution de Castille était l'œuvre d'un Français, l'usurpateur avait été aux gages du roi de France, c'en était assez pour irriter la jalousie et l'orgueil d'Edouard. Sans hésiter, et à la première entrevue, il promit à don Pèdre la protection de son père et la sienne; puis il le ramena à Bayonne, où bientôt le roi de Navarre vint les trouver. Accoutumé à trafiquer de son alliance, Charles voulait examiner par lui-même s'il devait violer ou tenir les serments qu'il venait de faire au roi d'Aragon et à don Henri. Ni le prince anglais ni don Pèdre n'ignoraient les engagements du roi de Navarre, mais ils savaient aussi sa manière de les observer. Les passages des montagnes étaient en son pouvoir, il fallait les acheter; il fallait enchérir sur les offres que le rusé Navarrais avait déjà reçues.

Don Pèdre trouva plus de loyauté dans le prince de Galles, mais non pas cependant une protection désintéressée. Il y avait long-temps que les Anglais convoitaient les ports admirables creusés par la nature dans les côtes escarpées de la Biscaïe, et l'occasion paraissait favorable pour obtenir d'un roi réduit au désespoir la cession d'une province, séparée déjà du reste de la péninsule par ses institutions, sa langue et ses coutumes. La Guyenne, qui comptait des sujets basques, pouvait s'en assimiler d'autres avec autant de facilité que la Castille avait réuni les Provinces privilégiées sous la domination de ses rois. Avide de vengeance, don Pèdre était prodigue de promesses, et il accepta sans balancer le marché qui lui était offert. Était-il de bonne foi? L'événement le fera voir. En retour de sa faciUté, il trouvait dans Edouard une ardeur presque égale à la sienne. La perspective d'une campagne, l'espoir de nouveaux triomphes, transportaient ce prince belli-

i72 HISTOIRE DE DON PÈDRE.

queux, et, lui faisant oublier le délabrement de sa santé, lui rendaient une force factice. 11 plaidait auprès de son père la cause de don Pèdre avec toute l'éloquence de son ambition, le conjurait d'envoyer des troupes en Espagne, et, pour répondre d'avance aux objections qu'il prévoyait, il annonçait que le roi dépossédé conservait encore un trésor considérable qui subviendrait aux dépenses de l'expédition. Tant s'en fallait pourtant que don Pèdre fût en état de solder une armée. L'or qu'il avait apporté avait disparu promptement à la cour de Bordeaux, dépensé en présents offerts aux favoris du prince. Maintenant ses pierreries lui servaient au même usage. Il fit accepter les plus belles à la princesse de Galles, et voulut vendre le reste, mais Edouard s'empressa de les recevoir en dépôt et lui avança des sommes considérables sur ces gages d'une valeur incertaine. Aux yeux de son père et de ses conseillers, le prince de Galles affectait de calculer froidement ses avantages, et cachait avec soin sa générosité; il craignait qu'on ne taxât son entreprise de rêverie chevaleresque, et s'efforçait de la justifier au nom de l'intérêt et de la politique.

Assuré du prince de Galles, don Pèdre avait dépêché à Londres le maître d'Alcântara pour traiter du mariage de ses filles avec des princes anglais, surtout pour presser les armements et lever les difficultés qu'opposait encore le prudent Edouard III à la fougue belliqueuse de son fils. Aux instructions remises à son ambassadeur il joignit une justification étudiée de sa conduite, ou plutôt une récrimination contre ses ennemis. « Vous, Martin Lopez, notre féal serviteur, écrivait don Pèdre à son ministre, vous direz au très puissant roi d'Angleterre, notre cousin , ce qui suit : Vous lui direz de (luelle façon don Henri a troublé et mis à dam notre terre.

voulant nous chasser de nos royaumes de Castille et de Léon, dont à bon droit nous sommes l'héritier, non point le tyran, comme il le dit. Et pour ce qu'il travaille avec grande perfidie à prétendre auprès du saint-père et du roi de France que nous ne devons pas régner, soutenant méchamment que nous traitons nos riches-hommes avec cruauté et violons les privilèges de notre noblesse, vous direz que ce n'est point vérité. Il est notoire comment, encore tout jeune d'âge, nous perdîmes notre seigneur et père le roi don Alphonse; et ce don Henri et uu autre mien frère, don Fadrique, tous les deux nos aînés, qui devaient nous défendre et nous conseiller, loin de là , en voulant à notre héritage, se sont ligués contre nous à Médina Sidonia. Dieu ayant défait leur dessein , ils entendirent par d'autres voies à nous brouiller avec nos riches-hommes, nos villes et nos communes, et, parce que nous ne pliâmes point à leurs volontés, ils nous retinrent, comme savez, dans la ville de Toro. La mort, que par notre commandement reçut le maître don Fadrique, fut bien méritée, pour ce fait et pour d'autres. Dites encore qu'ils m'appellent (t) cruel et tyran parce que j'ai châtié ceux qui refusaient de m'obéir et qui faisaient grands outrages aux bonnes gens de mon royaume. Vous direz de vive voix, comme vous le tenez de nous, quels furent les crimes de chacun de ceux que nous avons châtiés. En un mot, vous ajouterez de notre part tout ce qui vous paraîtra propre à mener à bien les propositions dont vous êtes porteur, comme aussi les mariages que vous savez. »

On observera que dans cette apologie il n'est question ni de légitimité ni de droit divin; ces idées en effet étaient à peine

(1) Rades, Cron. de Alcdntara , p. 29, verso. Je traduis littéralement pour mieux rendre le brusque mélange de l'étiquette diplomatique ^t de la familiarité épistolaire. Le roi dit tantôt nous, tantôt moi.

m HISTOIRE DE DON PÉDRE.

connues dans l'Europe du moyen-âge, et assurément elles étaient complètement étrangères à l'Espagne. Loin d'y faire allusion, don Pèdre semble au contraire reconnaître implicitement le droit qu'a loule nation de déposer le souverain qui abuse de son autorité. C'est du reproche de tyrannie qu'il s'attache seulement à se justifier. Il n'a fait, dit-il, que punir des nobles turbulents. Ennemi constant de l'anarchie féodale, sa cause devait être celle de tous les rois.

Edouard III , aussi despote que le Castillan , lui accorda sa protection et promit de le rétablir sur le trône. Après quelques semaines de négociations, don Pèdre conclut à Libourne, le 23 septembre 1366, un double traité avec le prince de Galles, stipulant au nom de son père, et avec le roi de Navarre. Au premier, 11 s'engageait à céder une partie de la Biscaïe, particulièrement les ports de mer; il se reconnaissait également son débiteur pour une somme de 550,000 florins d'or au coin de Florence. Cette somme et un autre prêt de 56,000 florins avancés par le prince et payés au roi de Navarre, à titre de subsides, devaient être remboursés dans un délai d'un an. Les jeunes infantes, filles de Marie de Padilla, ainsi que les femmes et les enfants des seigneurs castillans émigrés, demeureraient cependant en otage à Bordeaux jusqu'au paiement intégral de cette dette. Par son traité particulier avec le roi de Navarre, don Pèdre lui céda la province de Guipuzcoa et celle de Logrono, indépendamment du subside qui vient d'être mentionné. En retour, les deux princes devaient unir toutes leurs forces aux siennes pour le ramener dans son royaume et chasser l'usurpateur (1).

(1) Ayala, p. 433. — Rymer, 23 septembre 1366. Carta donacîonis régis CastellaeprincipiWalliae. — Super expensis exsolvendis, etc., t. III, 2« partie, p. 115 et suiv.

Don Pèdre s'engagea encore, dans le cas d'une guerre contre les infidèles, à céder le poste d'honneur, ou, comme l'on disait alors, la première bataille, aux rois d'Angleterre ou à leurs fils aînés, s'ils prenaient part à cette croisade (1). Cette déférence honorifique pour son allié n'indiquerait-elle pas que don Pèdre, toujours vaste dans ses projets, méditait dès-lors une expédition contre Grenade. Cette conjecture se justifierait jusqu'à un certain point par le caractère vindicatif du roi, qui ressentait toujours plus vivement les dernières offenses, et qui probablement ne pouvait pardonner à Mohamed la paix récente faite avec don Henri.

Dès que ces traités furent signés et jurés solennellement à Libourne, le prince Edouard déploya la plus grande activité pour hâter le moment d'entrer en campagne. Ses capitaines manquaient dargent pour s'équiper, et don Pèdre avait vendu ou mis en gage ses dernières pierreries. Le prince fit porter sa proj)re vaisselle à la monnaie et en distribua le produit à ses officiers (2). Maintenant qu'il avait prouvé son dévouement au roi de Castille par tant de sacrifices, il se crut en droit de lui donner des conseils et de lui parler avec franchise. Il lui représenta combien sa rigueur passée avait été impuissante à retenir ses sujets dans le devoir, et le conjura de suivre d'autres errements lorsqu'il serait rétabli sur le trône. « Traitez doucement vos vassaux, disait-il; tant que vous n'aurez pas conquis leur affection, votre couronne ne sera jamais assurée.» Don Pèdre, dans sa position, n'avait garde de rejeter ces sages conseils. Il parut persuadé et jura de pardonner à tous les rebelles, n'exceptant de l'amnistie qu'un petit nombre de riches-

(1) Rymer, De primo bello regibus, etc. Libourne, 23 septembre, t. III, 2e partie, p. 122.

(2) Froissart, livre I, 2» partie, chap. ccxi.

hommes déjà condamnés pour trahison avant l'accession de l'usurpateur (1). Que cette promesse fût sincère ou bien arrachée par la nécessité, elle suffit à contenter le prince et à lever les scrupules éveillés dans son cœur généreux par les récits de ses capitaines revenus de Castille. Prévenus par don Henri, séduits peut-être par ses présents, témoins d'ailleurs de la haine du peuple contre le roi exilé, les chevaliers anglais qui avaient servi sous Du Guesclin rapportaient à Bordeaux une opinion peu favorable sur le caractère de don Pèdre.

Pendant que les préparatifs militaires étaient poussés avec la plus grande activité, en Guyenne, sous les yeux de don Pèdre et du prince de Galles, don Henri convoquait les cortès à Burgos et leur demandait les moyens de résister à l'invasion des Anglais. La situation du nouveau roi était grave, et il ne se faisait pas illusion sur les périls dont il se trouvait entouré. A la veille d'une guerre contre le plus grand capitaine et les meilleurs soldats de l'Europe, il voyait l'insurrection organisée et triomphante dans une de ses provinces. Les exigences des aventuriers et celles de ses riches-hommes avaient épuisé en quelques mois les ressources inespérées qu'il devait à la capture du trésor de don Pèdre. 11 ne se dissimulait pas que ses rapides succès étaient en grande partie dus à la lassitude qu'avait fait éprouver à la Castille la longue guerre contre l'Ara-

(1) Rymer, Traité de Libourne, t. III, p. 116. « Item todos los prisioneros .. avran hy tal pecho como ellos lian acostumbrado en las guerraz de Francia, salvando los traidores judgados por el rey don Pedro, dou Tello y don Sancho sus hermanos, los cuales si presos fueran seran dados al rey don Pedro, pagando el tal suma como el Princep ordenarà.

goii; maintenant il avait à craindre que les peuples, découragés, ne lui refusassent les sacrifices nouveaux que commandait une guerre beaucoup plus dangereuse. Le plus sincère des alliés de don Henri, le roi de France, était hors d'état de lui prêter des secours bien efficaces; le roi de Navarre le trahissait ouvertement: enfin le roi d'Aragon, au lieu de lui envoyer des renforts, menaçait de rappeler le marquis de Villena [i] et réclamait impérieusement l'exécution du traité qui devait lui livrer la moitié de la Castille (2). Consentir à une pareille cession, c'eût été s'exposer à la haine, au mépris, à l'abandon de ses nouveaux sujets. Aussi, tout en prodiguant à Pierre IV les expressions de son respect et de sa reconnaissance, il s'excusa de ne pouvoir lui livrer les provinces qu'il lui avait promises. Encore mal affermi sur le trône, disait-il, il n'osait froisser l'orgueil national, qu'il lui importait tant de ménager. 11 fallait attendre que la victoire lui eût rendu un peu de tranquillité, alors il s'empresserait d'accomplir ses promesses. Don Henri refusa encore, et, dans sa position, c'était un acte de courage et de générosité, de livrer à Pierre IV le comte d'Osuna, fils de Bernai de Cabrera , proscrit en Aragon , et naguère au service de don Pèdre (3). A force de temporisation et d'instances il obtint que Pierre IV ne rappelât point le petit corps de troupes aragonaises aux ordres du marquis de Villena, et qu'il continuât à le traiter en allié. C'était un succès important que de montrer à l'Angleterre l'union des deux plus grands royaumes de l'Espagne contre le souverain dépossédé. Mais de tous les auxiliaires de don Henri, le plus puissant

(1) On a vu que le comte de Dénia avait reçu de don Henri ce nouveau titre.

(2) Arch. gen. de Ar. Instructions aux ambassadeurs d'Aragon. Sans date; probablement juillet 1366. Reg. 1293 Secretorum, p. 127,

(3) Id., ibid, — Zurita, t. II, p. 344.

c'était la terreur qu'inspirait à la noblesse et aux conseils des villes le retour de l'implacable don Pèdre. Rebelle à un roi qui n'avait jamais pardonné , la Castille n'avait plus d'espoir que dans le triomphe du chef qu'elle venait de se choisir. En effet, malgré la détresse générale, les cortès mirent le plus grand empressement à fournir les subsides demandés. Elles votèrent unanimement une nouvelle taxe qui imposait une dîme d'un denier par maravédi sur toutes les ventes. Cet impôt, levé avec rigueur, produisit, dans Tannée 1366, environ 19 millions de maravédis, somme considérable pour le temps (1). Il était moins difficile alors de se procurer des soldats que des subsides. La noblesse courut aux armes avec enthousiasme, et toutes les provinces envoyèrent à Burgos de nombreuses recrues. Le souvenir des pillages commis par les aventuriers excitait les paysans à défendre courageusement leurs foyers contre une nouvelle invasion étrangère.

Naturellement affable et courtois, don Henri n'épargnait rien pour se concilier l'affection de ses sujets; mais la tâche était rude à contenter une noblesse orgueilleuse, d'autant plus exigeante que ses services devenaient plus nécessaires. La susceptibilité des riches-hommes lui donnait sans cesse de graves embarras. Un gentilhomme zamoran, qui s'était rendu à Burgos pour adresser quelque demande au roi, fut rebuté par les huissiers du palais. Furieux de cet affront, il jura de s'en venger. Aussitôt il retourne à Zamora, fait insurger ses concitoyens et proclame don Pèdre. On sait que le château tenait encore pour ce princej mais il était en quelque sorte assiégé par la ville, et la garnison était réduite à se tenir sur la défensive. Réunie aux bourgeois, elle fit des courses dans la province, et bientôt donna la main aux mécontents de la Galice.

(1) Ayala, p. 426.

Quelques troupes envoyées de Burgos furent battues, et l'insurrection , redoublant d'audace, fit des progrès rapides dans le nord du royaume de Léon (1).

Dans le désordre général, tous les moyens semblaient bons pour gagner la faveur du peuple et s'assurer son obéissance. On a vu que don Tello, marié à l'héritière de Lara, tenait d'elle en dot la seigneurie de Biscaïe. Celte dame étant morte prisonnière de don Pèdre sans laisser d'enfants, don Henri avait rendu à son frère ce riche héritage, que don Pèdre avait réuni à la couronne. Cette donation avait eu lieu contrairement aux usages de la province et au mépris du vœu exprimé à la diète de Guernica en 4357, oii les députés biscaïens avaient choisi le roi de Caslille pour leur seigneur. Don Tello n'ignorait pas que son seul titre à la seigneurie de Biscaïe était, aux yeux de ses vassaux, son alliance avec la maison de Lara, et maintenant, cette alliance éteinte, il était douteux qu'ils voulussent confirmer la décision de don Henri. Tout à coup on apprit qu'une femme se montrait à Séville prenant le nom de dona Juana de Lara, dame de Biscaïe. Sur-le-champ elle fut mandée à Burgos; et là, don Tello, qui, mieux que personne, savait sans doute à quoi s'en tenir sur l'origine de cette princesse prétendue, la reconnut publiquement pour sa femme et ne négligea rien pour accréditer la fable qu'elle débitait sur le mystère de sa disparition et de sa délivrance. Quelque temps il vécut avec elle, la traitant comme sa femme, jusqua ce qu'enfin, la mort de la véritable dona Juana venant à être constatée d'une manière authentique, l'imposture commençât à devenir plus dangereuse pour lui que la vérité même (2).

(1) Ayala, p. 429 et suiv.

(2) Id., p. 427.

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